‹ Manières de voir et façons de penserChapitre 3 sur 97 · AUTEUR DES PETITES WSÈRES DE LA VIE BUUA1XE · texte numérisé non relu

AUTEUR DES PETITES WSÈRES DE LA VIE BUUA1XE

Paris, décembre 1842.

Si ta vas à Tarbes Tannée prochaine, mon camarade (ce sera sans doute dans la belle saison), ne manque pas de faire ce que je vais te dire.

Tu t'achemineras un beau matin par les prairies . en remontant le cours d'un de ces gais ruisseaux descendus de la montagne. Bagnères est à trois lieues; c'est une promenade. Tu déjeuneras à Bagnères. Puis, après avoir dit bonjour en passant au bon monsieur Jalon, visité ses collections de stalac-

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tites, de reptiles, de papillons des Pyrénées, et admiré ses paysages, tu te feras indiquer le chemin de la eapucinière de Médous. A deux pas est Raudéan. Tu y verras la maison natale du baron Larrey. Ensuite tu traverseras le village de Campan. Ne va pas t'extasier trop longtemps devant les merveilles de cette vallée de Campan, pour laquelle notre poëte Ramond craint si fort le voisinage du pic du Midi! Tu auras déploré, au diorama de M. Daguerre, à Paris, les malheurs de la vallée de (îoldeau ; pareil sort attend celle-ci. « Il faut que le géant soit couché là, dit le poëte, pour que la végétation puisse s'asseoir en paix sur son cadavre. » C'est la fatalité des montagnes ! Mais, tout condamné qu'il soit par la géologie, ce pic orgueilleux attend depuis le déluge pour faire un chaos de ce paradis; il attendra bien que tu sois passé. Encore te faut-il arriver de bonne heure à Grip, si tu veux, pour ton dîner, des truijes saumonées pêchées dans l'Adour. Là, ce mets n'attend pas le voyageur.

Après dîner, chemin faisant, tu pourras cueillir des fraises sous les sapins, en montant aux cascades de Grip, et tu croiras rêver ce que tu y verras. Regarde ; tu te souviendras longtemps de ces roches moussues, de ces arbres penchés sur les eaux, si tu aimes le pittoresque.

Aimes-tu le pastoral ? Monte encore, tu trouveras

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les cabanes de Tramesaïgues au soleil couchant, des bergeries et des bergers. Prends garde aux chiens !

Si le fantastique te plaît davantage, monte, monte toujours, et tu arriveras avec la nuit au sommet du Tourmalet. Ici, mon ami, sous les rayons blafards de la lune, tu sentiras une plume d'aigle pousser à ton berret; le cœur te battra sous ta blouse écossaise aux couleurs d'un clan quelconque, car tu auras vu sans doute errer dans la pénombre, la dame nuageuse et blanche des ballades. Il faut croiser ton plaid sur ta poitrine si tu crains le froid : il souffle, la nuit, un terrible vent au Tourmalet !

Devant toi s'ouvre alors une immense vallée au fond de laquelle un torrent serpente ; c'est le Bastan. Quelques vagues lumières scintillent au loin ; c'est Baréges. Descends; tu coucheras à Baréges, ou, si tu n'es pas trop fatigué, à Luz, un peu plus loin. Tu coucheras le lendemain soir à Gavarnie.

Le matin du troisième jour (tu te seras pourvu d'un bâton ferré, d'une paire de crampons et d'un havresac garni de vivres), tu iras attendre à l'entrée du cirque que les premiers rayons du soleil aient atteint les tours du Marboré, suspendues audessus de ta tète. Tu te dirigeras vers le pied de la troisième cascade à droite. En août, le lit de cette cascade est ordinairement à sec. C'est par là qu'il faut monter.

— Monter?

— Oui, monter, à pic, au risque de te rompre vingt fois les os, et monter pendant des heures; quand tu auras gravi le premier gradin, tu seras élevé d'environ treize cents pieds. Patience! c'est la moitié du chemin.

Il y a ensuite un pic noir à tourner ; puis un grand bassin dans lequel il faut descendre, par des crevasses, en s'aidant de quelques aspérités friables qui se brisent et roulent sous les pieds. Il faut remonter de l'autre côté, redescendre et remonter encore. On se trouve alors comme accroché aux flancs d'un pic nommé la Penne de Saint-Bertrand. Ici commence un plateau uni et long d'une petite lieue environ, fl domine, en surplombant, une vallée qui mène en Espagne. Mais il ne s'agit pas de l'Espagne. Seulement, s'il te prend fantaisie de regarder en bas sur le tapis vert de la vallée, d'infiniment petites bêtes blanchâtres, s'y remuant à peine (ce sont des moutons), ne t'aventure pas trop sur la pente de cette roche polie. A ces hauteurs, le vertige vous prend. Admire plutôt en face de toi cette mer de montagnes, et cet horizon bleu, formé de plusieurs provinces, entre les vagues des premiers plans. Quelle gigantesque nature ! et pas un homme, pas un arbre, pas une plante ! partout de la pierre calcinée par le soleil, ou de la neige; et quelques

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nuages en flocons, pris aux dents de ces grandes scies.

Or, c'est pour te montrer cette neige de près et te parler de la Critique, mon camarade, que je t'ai fait monter là. Bois quelques gouttes de rhum, un peu de courage encore, et nous allons arriver à la hauteur où Ton grille au soleil, tandis qu'il gèle à l'ombre. Nous y voici, asseyons-nous et causons.

Vois-tu? ces plaques de neige ordinairement triangulaires, toujours à l'ombre, sont toujours plus petites que l'ombre. Où l'ombre est maintenant, le soleil sera tout à l'heure. Mais le soleil a beau tourner vite, la nuit ne manquera pas de venir, et tout ne sera pas réchauffé autour du pic. La neige est l'exact tracé de l'espace laissé par le soleil.

— Eh bien! dis- tu.

— Eh bien ! en me demandant où l'on pourrait loger convenablement les critiques, gens assez gênants par ici (pardon, mon vieux Nick), et toujours jaloux d'affirmer quelque chose de triste, j'ai sougé à ces bancs de neige en l'air. Gela leur conviendrait à ravir. N'auraient-ils pas là tout ce qu'ils demandent ? Élévation de points de vue, profondeur pour les aperçus, de l'espace à souhait pour les généralités, et surtout éloignement raisonnable des frivoles préoccupations des arts d'ici-bas. Au moins, là, ces sages, qui cherchent partout des raisons de grelotter

au milieu de ces fous échauffés d'un rien, les ar tistes, au moins les critiques pourraient-ils émettre en toute conscience une proposition incontestable et convenablement ennuyeuse : il gèle pourtant quelque part en plein midi dans le mois d'août.

— C'était bien la peine, répondras-tu, de faire ces deux cents lieues pour arriver à confondre certains critiques avec certains autres !

— Par le critique, j'entends le critique; je ne veux parler ni de l'envieux, ni du médisant, ni de l'ignorant, ni même du pédant ; j'entends l'homme instruit, laborieux, parfaitement désintéressé, convaincu, sérieux enfin, comme tu es, mon vieux Nick; et soit que cette critique traite de l'art, image de la vie, comme tu le fais tous les jours, soit qu'elle s'attaque à la vie elle-même, comme tu le fais aujourd'hui

« Paris, décembre 4 854.

» Ta copie, cher, et où diable veux-tu que je laretrouve?

» La rédaction du National a coupé là une argumentation par trop éclectique (c'est-à-dire par trop superbement indifférente aux antagonismes du

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bonnet rouge et de la cocarde blanche). Elle avait effarouché ce pauvre Marrast, depuis roi de France, ou peu s'en faut,...

» Old Nick, »

Vous ne savez donc rien positivement, même dans vos sciences exactes ? De quoi seriez-vous certains dans votre critique, appréciation trop grave des fantaisies de la pensée? Il faut néanmoins le reconnaître, l'habitude de la méditation, souvent dirigée vers les mêmes matières, a, dans vos idées, développé un certain ordre et révélé certaines lois trop enfreintes, peut-être, chez le commun des gens. Vous pouvez suivre plus longtemps dans un sens une série de déductions plus logiques; soit. Mais qui d'abord vous indique ce sens? qui pose chez vous ces vérités premières d'où la raison doit s'élever ?- Ne le sentez-vous pas? Ne voyez-vous pas vos jugements basés sur cet indéfinissable lien, cette limite indéfinissable entre ce que vous appelez l'esprit et ce que vous appelez la matière, sur l'humeur, enfin? Vous avez trouvé votre intelligence sur une voie, mais elle ne vous y a pas menés ?

Cherchez bien en vous, et avouez-le maintenant,

votre intelligence vous eût tout aussi bien secondés sur la voie contraire. Ceci posé, il vous resterait encore un aveu à faire, et nous le ferons à votre place : il vaudrait mieux et pour vous et pour qui vous écoute, être divertis qu'ennuyés par ces choses de l'esprit. Vous croyez-vous, aussi, plus à louer pour votre blâme que vous ne l'eussiez été pour des louanges? Au lieu de voir dans l'œuvre ce beau, presque toujours aperçu par l'auteur, au lieu de développer le réel, pourquoi attrister le puplic, l'auteur et vous-mêmes, par cette recherche obstinée du faux et du laid ? Et cette sympathie ne voudrait-elle pas une imagination aussi puissante?

Oh ! tu vas dire, vieux Nick, que j'ai tout à l'heure indiqué l'humeur comme cause déterminante. Mais pourquoi faites-vous état d'être de fâcheuse humeur, comme font les panégyristes d'être toujours émerveillés? Toute ombre procède d'une lumière; le mal peut-il exister sans la condition du bien? Le scepticisme est la seule doctrine philosophique (en tant que ce soit une doctrine), la seule qui n'apporte pas avec soi les éléments de sa contradiction, et vous, les critiques, principalement, vous édifiez vos raisonnements sur des bases sans lesquelles on ne saurait où mettre des raisonnements à vous opposer.

Mais pourquoi ine fàis-tu proférer toutes ces

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énormités? Puisque tu montres l'ombre par ici, le soleil est par là. Tu affirmes qu'il faut se placer au nord pour bien voir les cboses ; je nie cela ! c'est au sud. Eh bien ! en attendant qu'un tiers nous * départage », comme tu aurais dit jadis, laissons l'art d'écrire. Si l'humeur est sous l'esprit, aussi bien le goût le domine ; et, trop souvent pour mes félicités de lecteur, tu m'as imposé ton goût dédaigneux. Je m'humilie volontiers ; mais la vie humaine, vieux diable ! c'est une autre chanson, et je ne souffre pas aussi bonnement qu'on me désenchante la vie !

Quelle misère d'avoir eu à chercher toutes ces misères ! quelle laborieuse patience à les grouper ! Dis-moi, Nick, tes crins rouges ont dû blanchir à la peine et tes ergots s'user sur ces tristes chemins? Comment ne te seras- tu pas maintes fois, aux coins de ces mésaventures, heurté sans le vouloir à quelques joies? Où as-tu jeté les fleurs qui pendaient à toutes ces épines? Dans quel adorable livre nous as-tu caché les douces et consolantes pensées qui te seront venues, par mégarde, au milieu de ces lamentations, quand tu pleurais ainsi, pour rire, sur les destinées de l'homme ? Vieux Mck, vous vous êtes encore fait plus vieux à parachever cette rude besogne ! Mais vous avez désillusionné bien des pauvres êtres, et voue voilà content ! Le beau mé-

tier que vous faites là! Et comment s'y prendre maintenant pour faire croire aux saintes vérités du sentiment? Osera-t-on encore parler d'amitié, de confiance, de naïveté, de générosité, d'élan, de pitié? Ne s'aime4-on pas? ne pleure-t-on pas? ne rit-on pas aussi parfois d'un bon rire ? Saurons-nous cacher une croyance à laquelle votre livre infernal n'adresse pas une raillerie? Une croyance! une erreur, démon, si vous voulez, mais au moins une erreur souriante ! Gomment, rien de gracieux, ni rien de touchant, ne saurait être vrai? Rien! la vie ne serait que cela? Voyons! Nick, ne pourrait-on s'entendre?

En vous livrant à discrétion la moitié de notre crédulité, par exemple, ne pourrait-on pas garder le reste? Si vous laissiez croire à ce que promet un regard aimé, on vous abandonnerait peut-être certaines minauderies. On ne tiendra pas absolument non plus à l'authenticité du vin de Champagne, pourvu que vous laissiez quelque inoffensive gaieté au fond du flacon.

Nick, vois-tu, c'est presque sans le savoir que souvent l'on savoure les plus suaves plaisirs. Le matin, en sortant du bal, ou d'ailleurs, auras-tu, parfois, glissé quelque monnaie dans le tablier d'un pauvre homme qui grelot' ait le long d'un mur?

Va-t-il s'acheter un pain, le bon vieux ? Est- il

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allé vers la buvette? Avait-il faim ou seulement voulait-il chercher l'oubli dans la chopine? La grande affaire ! Il y a boire et boire : le gobelet aminci et le vin frappé font de ce vice une élégance, n'est-ce pas? A-t-on des loisirs? on est un « viveur », autrement Ton n'est qu'un ivrogne, Et pourquoi refuser cette consolation aux tourments de la pauvreté? Serait-ce parce que le vin des barrières est bien mauvais? Allons! n'attachez pas le mépris à notre compassion, et Ton vous livrera, sans trop de regrets, un peu de toute l'admiration que demande la charité des philanthropes.

Nick, il y a des vanités, aussi, auxquelles on tient plus qu'on ne devrait. Aujourd'hui il y a mille circonstances dans lesquelles on voit se mêler les conditions, je veux dire se coudoyer les habits. Il y a encore des messieurs et des hommes; mais, qu'un homme et un monsieur aient voyagé de compagnie sur ce fleuve « de la vie humaine » dont vous parlez, en bateau par exemple, assez pour se connaître un peu et s'apprécier mutuellement : à l'arrivée, le poignet noirci au soleil serre cordialement la main gantée.

D'un côté, cela veut dire : « Mathieu, il y a bien des jargons qui ne valent pas votre simple parler, bien des conditions moins hautement portées que

vous ue faites la vôtre, et je me sens honoré de comprendre cela et de vous toucher la main. »

« Ce à quoi la main noire répond : Ma foi, Monsieur, vous sentez bon , vous avez des petites bottes luisantes qui font rire, vous êtes ficelé dans votre casaquin comme une demoiselle ; enfin, vous êtes joliment parisien : eh! tenez, c'est égal, vous êtes un homme. » Nick, laissez croire un instant à cette cordialité, et prenez, s'il le faut, l'amour chanté des ambitieux pour la populace et la reconnaissance de celle-ci envers les ambitieux. Pour conserver ce peu de bonheur qu'ont de braves gens à se comprendre, on vous donnera encore trois belles fantaisies politiques : Égalité, Constitution, et Droit de l'homme, et Droit divin, par-dessus le marché; mais ne blasphémez pas a le Dieu des bonnes gens » : c'est le Père éternel des sociétés.

Il y a bien dans ton livre damné des Misères deux bons hommes qui se donnent la main. Ceux-là se comprennent aussi ; mais ce n'est pas dans le bien. Il s'en faut! ils se félicitent d'avoir été méchants comme quatre. Vraiment, il te fallait la traîtreuse bonhomie de Grandville, Old-Nick, il fallait cette naïveté rare du comique dans la forme pour faire passer cette amertune de l'idée. Grandville a-t-il été assez moqueur! assez hypocrite et impitoya-

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ble ! Mais, vers la fin , sa joie ne se contient plus ; le masque tombe : il lui faut achever ce pauvre bourgeois, ce pauvre grand seigneur, ce pauvre merveilleux, ces pauvres femmes, jusqu'au chat, jusqu'au chien ! Il fait souffrir tout cela, brise tout cela, puis il empile ces martyrs dans un wagon pour les envoyer on ne sait où. On croit que tout est dit; mais, pour le bouquet, bon Dieu! il fait sauter la chaudière! Oh! vous pouvez vous donner la main.

Vous n'avez eu de pitié pour personne, ni l'un ni l'autre : pas une de nos misères n'aura échappé à cematyrologe. Voyons, vieux Mck, est-ce sérieusement? ne nous rendras-tu rien de tout ce que tu nous ôtes là ? Garde les avares, garde les ambitieux, garde les maris féroces et les tambours de la milice nationale pour en faire n'importe quoi. Personne n'osera te redemander, non plus, les courtisanes, ces crieuses de tendresses qui vendent bravement de Famour comme on vend du merlan ! (Faire de la beauté- un état est bien la dernière des misères humaines.) Au moins nous laisseràs-tu l'être choisi dont le cœur, pris ou donné, ne se marchande point? Tiens, je le gagerais, mon camarade, tu nous réserves quelque poëme ambré. Tu vas nous chanter en vers caressants et mystiques une « blonde rêverie du cœur ». Nous allons avoir ce livre-là doré

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sur tranche pour le jour de Tan, avec des dessins d'Overbeck.

Quanta ton collaborateur, si j'avais, comme juré, ^ à le déclarer coupable des dessins de tes Petites Misères, je voudrais faire condamner Grandville à « illustrera le Parfait Cuisinier ou le Mérite des Femmes.

Un petit salon damas bleu et blanc. — La comtesse est à demi couchée sur une chaise longue, à pifds de bouc dorés, et garnie de satin moucheté à petites fleurs ; — des bergers de porcelaine sur la cheminée.

! Entre Gervaise.)

Madame, voici la réponse. Daupkiné, le valet de M. lé marquis, attend là.

(La comtesse ouvre le billet avec empressement et regarde l'écriture d'un air étonné.)

— Qu'est-ce que cela, petite?..

— Oh ! mon Dieu ! madame la Comtesse, ce n'est pas ça; c'est cela. Voilà le billet pour Madame. Celui-là, c'est... c'est à moi...

C'est Dauphiné. Il dit qu'il m'aime, comme M. le marquis aime Madame. Ce Dauphiné, il me poursuit de ses galanteries, depuis le soir... que Madame sait bien .. où nous attendions, lui et moi, au bout du parc. Et quand il me rencontre, il me barre le passage, il fait des soupirs et me dit des choses ; et il me regarde avec des yeux mourants. J'ai dit : Je le dirai à Madame.

Madame saura que M. Dauphiné, tous les matins, apporte des bouquets sur ma fenêtre... et chez eux, à l'office, il ne veut jamais me laisser revenir si je n'ai pas mangé quelque massepain, ou des babiehettes, ou des ligues. Et encore Madame saura qu'il me faut toujours boire un demi-verre d'un vin sucreux; et quand on donne à M. Dauphiné un billet de Madame, il vous baise la main. C'est fort désagréable!...

JDA

(Pendant que Gervaise parle, la comtesse lit bas.)

« Mon adorée, t> Tu m'as attendu hier! et ma tante a voulu

m'emmener chez la duchesse. Tu m'attendras encore ce soir, cher ange, et me voici malade... »

— Tu dis, petite?..,

— Je disais à Madame que M. Dauphiné se donne des airs d'être amoureux de moi ; et même, voilà qu'il m'écrit une lettre. Si Madame avait lu la sienne... Madame est si honne pour moi!

(Gervaise lit de son côté.;

« Mademoiselle Gervaise,

» Ce n'est pas sans crainte que je prends la détermination de vous exprimer par écrit ce que si souvent ma bouche.,. »

— Dauphiné ne t'a pas dit si le Marquis accompagnait hier la vieille Baronne à Petit-Bourg?... ni comment allait son maitre ce matin ?

— Je dis toujours à Dauphiné que je ne l'écoute pas. Mais si madame la Comtesse T'ordonne...

— Tu fais bien la sauvage ! Il t'aime doue beaucoup, ce garçon, mon enfant? C'est un brave garçon, Dauphiné.

— Oh ! il est fort galant ! si on l'écoutait ! C'est lui qui m'a donné ce petit cœur d'or pour ma croix ; et mes bas chinés de soie rose, avec des mitaines en fil de Hambourg, très-fines. C'est-à-dire gagnant, parce que c'est Ursule, la femme du cocher de Monseigneur, qui les vendait en loterie, à six blancs le numéro., avec une aune et quart de ruban, de ce ruban-là.

— 11 est très-magnifique votre nœud, petite ! Comme cela, Dauphiné reste à l'hôtel, ce soir?

— Oh! non, Madame. Car quand Madame aura lu, je lui ferai voir si ce Dauphiné est insolent, et comme il m'écrit de venir à neuf heures, au jardin public. Ne veut-il pas me donner à souper au moulin des Tartelettes, où l'on danse ! Il a beau me dire qu'il m'adore, que je suis un ange, une divinité... Mais, mon Dieu! là ! Madame pleure encore!...

— Oh ! mon enfant, pauvre divinité que la nôtre ! Nous voulons qu'on nous adore toujours, et nous ne savons pas être toujours inhumaines... Mais ce n'est rien, va, petite, je pleure tous les jours, à présent : je n'ai plus seize ans, comme toi. Danse, mon enfant, tu pleureras plus tard.

— Madame, je pleure quelquefois de ne pas danser. Mais c'est égal, M. Dauphiné est un malhonnête et je vais lui faire une mine !... D'ailleurs, Madame aura besoin de moi, ce soir...

— Non, petite. Tu fermeras encore ce soir le verrou de la petite porte... et puis, va daDser, enfant, va ! je le permets.

Vous serez sage, mademoiselle !

Et puis, écoute encore, petite ; si ton amoureux te dit quelque chose du. . . marquis. . . tu me le diras !

Le maire a dit : « Je vous unis. »

L'enfant de chœur, au doux ramage, A dévoilé la sainte image; Le prêtre a dit : « Je vous bénis. »

Chaînon.)

Ce soir, à la maison d'en face, les rideaux rouges relevés en festons des cinq croisées du second étage sont plus éclairés que de coutume. Ou a tiré les rideaux blancs, qui sont légèrement agités, et ces mousselines brillantes offrent à tous les regards du voisinage comme une fantasmagorie d'ombres bizarres et indécises. Des figures s'agitent, et se poursuivent, se rapetissent ou deviennent très-grandes et disparaissent tout à coup pour faire place à d'autres et revenir. Parfois la scène, après un mouvement confus, reste immobile un instant : puis les tètes sautent comme dans Une danse.

Et certainement on danse ; car le suif de deux lampions coule brûlant sur les bornes de la porte ouverte à deux battants : un ruban de voitures s'étend le long des façades de plusieurs maisons voisines. Et quand le landau ou l'omnibus ont roulé avec leur tapage de fer et de vitres, quand l'âne de la laitière nocturne est passé avec son bruit de ferblanc et elle avec son aigre cri ; quand les sabots des cochers de fiacre se sont fixés entre le cabaret et leurs sièges ; quand François a cessé d'appeler Joseph, et Georges de pester contre son maître, et le petit groom de rire du haut des coussins bleus de son cabriolet de Thomas-Baptiste ; on entend de la rue comme une musique de danse ; c'est un bal.

Un bal, c'est une corbeille de rubans et de gazes confusément pleine de fleurs fraîches, de fleurs fanées et de fleurs artificielles, parmi lesquelles, à la lumière des bougies, se joue un essaim de papillons noirs.

On se marie dans la maison d'en face. Parents, amis sont accourus musqués et parés : des tantes avec leur gravité solennelle; des petites cousines, curieuses de tout et surtout d'un mariage; des dandys, dédaigneux parasites apparus un moment pour sourire, du haut d'une cravate, au bouquet virginal; et, pour en médire, des envieux blottis dans un coin. On y voit de jolies tètes, de frais

atours et des travestissements grotesques ; des maris, des amants, des grand'mères.

Le parquet glissant crie sous les escarpins, les meubles sont pleins de femmes ; l'antichambre est encombrée de manteaux ; et les laquais, plies sous le poids des sucreries, traversent à grand'peine la foule tournoyante. On va, Ton vient, on se cherche, on s'évite, on s'aborde ; on rit à des riens, Ton en dit sans rire. Les jeunes hommes se plaisantent ; les vieillards se cajolent, les femmes se mordent ; et l'or va et vient entre deux bougies, sous des cartes.

Voici que la musique recommence. Les danseurs s'élancent et présentent leurs gants blancs. La reine des danseuses, la mariée, s'est promise à tous ; elle se donne au premier venu. Ce premier venu va lui jurer que sa toilette est a d'un goût exquis » et son pied « délicieux » . Préoccupée de trop de soins, elle n'a pas entendu, mais elle répond par un sourire qu'elle emporte à la « chaîne des dames »... et qu'elle y laisse : son vis-à-vis, vieil ami de la maison, est aimable à faire trembler la fleur d'oranger!... Et cela se conçoit. A propos d'un mariage, on ne sait que faire de ce qu'on pense, on en rit : c'est le seul jour où la morale bourgeoise avoue l'humanité de l'amour, et sans les affiquets dont elle l'affuble, il n'y aurait pas de quoi rire à pareille fètc, pour les invités.

Il est minuit. Une fenêtre s'ouvre ; un danseur y amène sa danseuse; et ils causent de l'étoile qui scintille, d'un lampion qui s'éteint, des cochers engourdis... La nuit est douce et limpide... Mais ils ont d'autres choses à se dire, ce sont les nouveaux, mariés. La mariée, je la reconnais à sa couronne; l'autre est trop jeune pour être un père, un frère serait moins empressé, et à cette heure, pour toute question illégitime, il est trop tard ou trop tôt. C'est le mari.

Des époux jeunes et seuls, derrière un rideau, quand on danse à leurs noces!... Cela fait plaisir à voir. Je ne sais si mon imagination prête à ces deux silhouettes quelque apparence de tout ce que je suppose, mais je leur vois un air caressant à faire songer au paradis. Après le bonheur d'un semblable tète-à-tète, il y a encore celui de le rêver. La nuit m'abuse peut-être. Qu'importe ! le cœur, le croiraiton? me bat pour eux...

Et ces deux êtres, dont les avenirs sont déjà si mêlés, se connaissaient à peine il y a huit jours! C'est une histoire; je veux vous la conter. Un mariage est toujours une histoire.

Du sommet de quelqu'un de ces coteaux arrondis que Bagnères-de-Bigorre étend comme deux bras dans la plaine, vous auriez pu voir glisser lentement, sur la route droite et découverte passant

au village de Trébons, un brillant tourbillon de poussière. C'était la voiture deTarbes qui, par une belle soirée d'automne (il y a quelque deux ans de cela), s'éloignait de Bagnères au grand trot de ses quatre chevaux, avec sa caisse surannée, à panneaux d'un jaune sale, ses roues grises de boue séchée, son conducteur au béret chamarré et le double rang de paysans dont elle était ornée dans sa partie supérieure.

-On entendait encore des dernières maisons de Bagnères cliqueter le sabot ou claquer le fouet ou les accents saccadés du patois gascon, dans lequel s'entretenaient joyeusement les voyageurs de l'impériale, que déjà ceux de l'intérieur du carrosse avaient échangé entre eux les politesses vagues et préludaient à la conversation.

Ces voyageurs étaient un curé de Cadéac, mandé par FEvèque, et un percepteur de la vallée d'Aure ; celui-ci allait faire à Tarbes un versement. Il y avait un gros monsieur revenant des eaux de Baréges ; puis deux femmes, dont Tune, élégante et jeune, quittait peut-être aussi Luz et Saiut-Sauveur, et allait je ne sais où, en compagnie de l'autre . La dernière portait le capulet rouge des paysannes de la plaine, et cette coiffure paraissait inquiéter beaucoup un petit épagneul anglais qu'une sixième personne tenait entre les -genoux.

C'était un jeune homme armé d'un bâton de montagne et vêtu d'une blouse. Cachée en partie sous la visière d'une petite casquette de toile cirée, sa figure expressive était terminée par une barbe assez longue.

On parlait de Rochefort et de Toulon ; et ceci à propos d'une boite de paille d'un travail curieux, dans laquelle le curé venait d'offrir poliment de son tabac. On passa en revue les divers ouvrages des forçats ; on dit ce qu'on savait des bagnes, de Bicêtre, des pontons ; de la vie misérable des prisonniers en général ; de leur prodigieuse persévérance dans tout ce qu'ils entreprenaient. Cette causerie, échappée de la tabatière du curé et farcie de descriptions, s'élança sur le ton du merveilleux, d'anecdotes en anecdotes, parcourant toutes les curiosités du sujet, depuis Galilée jusqu'à l'araignée de la Bastille.

La femme au capulet était flanquée des principaux orateurs, le receveur et le curé, et les regardait tour à tour, attentive à ces intéressants récits; curieuse aussi de l'homme en blouse, son vis-à-vis. Le vis-à-vis ne disait rien et caressait son épagneul en jetant à la dérobée un regard de jeune homme à sa voisine. Celle-ci n'écoutait pas et regardait les . champs, les ruisseaux dans les prés, les collines touffues, ces jolis paysages, si variés, à chaque pas,

sur cette route de Bagnères, et auxquels la nuit tombante prêtait déjà de ses charmes indécis.

Les histoires de prisonniers avaient dépassé Pousac. On traversait Trébons, quand le curé, pour ne pas demeurer en reste avec le receveur qui venait de débiter un fait passablement incroyable , reprit la parole : « Il avait ouï dire qu'un de ces malheureux captifs, tourmenté du besoin de remplir de soins quelconques le temps ainsi perdu, et ne possédant qu'un paquet d'aiguilles, les semait au hasard dans l'obscurité de son cachot pour les chercher ensuite patiemment, jusqu'à la dernière... » Ici le curé fut interrompu par une double exclamation d'incrédulité échappée à ses partenaires.

— Ah ! Monsieur l'abbé, c'est trop fort, dit le gros monsieur.

— Allons! vous plaisantez, Monsieur le curé, dit le receveur.

La paysanne se prit à rire, le petit chien aboya; le curé était sérieux.

— Mais cela ne me parait pas incroyable, reprit alors le jeune homme en blouse : Avez-vous été en prison, Monsieur? ajouta-t-il en s'adressant à son voisin.

— Dieu merci, non !

— Alors vous ne savez pas tout ce qu'on peut vouloir quand on ne peut rien ! Monsieur, je viens

d'être détenu, par suite d'un événement assez bizarre, huit mois à Bilbao; huit mois!... et je conçois parfaitement le fait que vient de citer monsieur. Moimême j'ai fait une folie de ce genre-là.

— Vraiment, dit le curé.

Le voyageur raconta son aventure.

C'était romanesque comme tout ce qui se raconte de l'Espagne, Notre héros avait l'esprit original et facile. Entraîné comme malgré lui par ses souvenirs, il s'abandonna à leur inspiration avec un mélange d'enjouement et de sensibilité. Il plut beaucoup à ses auditeurs. La rencontre de ce singulier jeune homme devenait pour eux une bonne fortune, et, si l'étrangeté de son costume ne les avait pas d'abord prévenus en sa faveur, je ne sais quoi de distingué clans sa manière de dire lui valut bientôt leur attention toute bienveillante. Sa voisine même, oublieuse delà campagne, avait retiré son étroite capote de voyage pour s'adosser dans le coin.

— Pauvre jeune homme ! s'écria le curé au beau moment de l'histoire, et à quoi pensâtes-vous ainsi claquemuré ?

— A quoi je pensais? reprit le narrateur, c'a été d'abord au plaisir de conter plus tard mon roman. Mais il faut vous dire que je suis orphelin et il me manquait une mère, une sœur.... une femme qui

m'attendît quelque part, pour me passer un bras autour du cou en me disant : Pauvre ami !

Cette sympathique perspective ne m'était pas indispensable en voyage, mais c'était probablement la seule condition à laquelle je pusse m'arranger d'une prison, car, à peine enfermé, il me Ta fallu. Messieurs, je pensais à me marier.

La joyeuse paysanne jura: Pet-de-péricle! ce qui fit encore aboyer le petit chien.

— Taisez-vous, Spot, continua son maître. Oui, je pensais à me marier, et il se passait en moi des choses toutes nouvelles et bien diverses, car cette pensée me fit pleurer d'adord, puis elle m'a consolé. Pendant ces longs mois passés à Bilbao, ce rêve m'a donné des joies que vous ne sauriez imaginer. Vous ne comprendrez pas mon affection indéterminée, cet amour conjugal en blanc, auquel il ne manquait plus qu'un nom. Chaque matin, j'écrivis à mafemme, j'ai écrit sur tout ce qui restait de pages blanches à mon album. Tenez, je me marierais, ne fût-ce que pour adorer la femme qui me dira : — C'était moi ! — Quand et où je la trouverai, je l'ignore ; ce sera quel que part, quesais-je? Moi, voyageur, je chemine, je vais avec mon épître, qu'en roulant avec vous dans cette carriole, je porte à son adresse inconnue.

Et si vous ne croyez pas à l'homme aux aiguilles de Monsieur le curé, croirez-vous qu'il m'est venu,

parmi bien d'autres, l'idée de faire, avec ma cravate, des jarretières à ma femme?...

— Mais taisez-vous donc, Spot ! ( La paysanne était ravie. )

.... Avec ma cravate de soie noire. Je Fai défilée, puis j'en ai retressé la soie, j'ai fait des nattes, des broderies, des franges; bref, j'ai travaillé quarante-trois jours sans relâche.... et j'étais heureux! Joignez à ceci que j'avais cassé mon canif et que, pour aiguiser mon couteau, j'avais l'anse de ma cruche. Oh ! mais aussi c'est une curiosité ; s'il faisait encore jour, vous les verriez, car les voici... Voici les jarretières de ma femme !

Ici, l'intérêt qu'on prenait à ce récit s'était accru au dernier point, et chacun exprima diversement son opinion. Ce fu une sorte de bourdonnement dans lequel s'éleva la voix claire de la paysanne au capulet. Aco qiïey drôle ! fit-elle. Ce à quoi la jeune personne, qui s'était retournée vivement, répondit d'une voix extrêmement douce : 0 pla ! Mariouneto....et comme on exprime une pensée longtemps retenue, ou involontairement échappée à une émotion. Le voyageur connaissait probablement le langage du pays. Cette réponse : Oli ! oui, Marion, cest b'e i drôle, le charma, naturellement, et c'est à sa voisine qu'il présenta un objet noir sorti d'un porte- . feuille. Celle-ci, avec une curiosité de femme, s'in-

clina pour saisir l'objet; mais elle s'inclina plus qu'elle ne le voulait faire, car une des roues de la voiture mal suspendue (l'on venait d'entrer dans le village de Montgaillard) ayant dû franchir une auge de bois oubliée dans la rue, le visage de la demoiselle vint toucher celui du voyageur. Cette accolade, bien innocente, mais si positive dans la circonstance et remarquée seulement par eux, fut pour le jeune homme d'un effet magique.

Dans ce cahot, le curé de Cadéac fut aussi presque embrassé par la Mariouneto, dont le capulet, par contre-coup, alla donner de la pointe dans l'oreille du receveur. Le gros monsieur reçut le choc du panneau rembourré. Mais cet accident léger et que l'obscurité rendait particulier à chacun, ne diminua en rien l'envie qu'on avait de voir ou de toucher au moins ces jarretières miraculeuses; et l'étrangère les remit au premier venu après avoir fait semblant de les examiner à la lueur crime lanterne qui passa près de la voiture ou auprès de quoi la voiture passa.

Le jeune homme et la voisine se retrouvèrent encore près l'un de l'autre dans l'auberge de Montgaillard où Ton venait de s'arrêter. Peut-être allait-il s'élever entre eux quelque tendre débat. Lui, peutêtre, plein de son idée romanesque, allait-il vouloir qu'elle y fût de moitié, et elle, refuser.

Mais je ne sais par quelle réminiscence malicieuse

de ce , baiser par hasard, il dut faire, en la regardant, un léger mouvement de tête tout à la fois caressant et comique. Il la vit rougir.

— Vous m'avez embrassé, dit-il tout bas, mais vous ne m'en voudrez pas, j'espère.

Il la fixa d'une manière indéfinissable. Elle feuilletait négligemment un petit agenda, toute confuse encore : ce malencontreux cahot Pavait jetée comme une héroïne de roman au milieu du rêve de cet aventurier sentimental.... et l'agenda lui tomba des mains. Il le ramassa plus tôt qu'elle.

— Et pour me prouver que vous ne m'en voulez pas, vous me donnerez ceci ?

Il y a des moments où la bizarrerie est contagieuse : elle lui répondit, comme entraînée malgré elle par le ton de cette soudaine familiarité :

— Et que me donnerez-vous si je vous le donne ?

— Si vous gardiez ces jarretières?

Elle les examina. — Et votre femme ? lui dit-elle en affectant de rire. Il ne répondit pas, mais comme il la voyait indécise : — Ce ne sera, fit-il, qu'un souvenir de voyage : une pensée de notre rencontre ici. Car avant et après, que de choses entre nous deux ! Demain matin, peut-être, nous serons séparés par bien des lieues.... — Au fait, c'est vrai, dit-elle, mais permettez....

Elle examina rapidement, feuille par feuille, le

petit agenda et le lui rendit, après avoir déchiré quelque chose ; probablement un nom ou l'indication d'une demeure.

La seconde moitié de la route fut presque silencieuse. Notre héros avait menti, il espérait bien ne pas perdre de vue l'étrangère. Mais à Tarbes le bon curé ne sut pas le quitter sans lui témoigner tous ses regrets ; et les affectueux compliments reçus et retournés, les deux femmes n'étaient plus là. 11 fut impossible à l'Espagnol de savoir, quoi qu'il fit, ce qu'elles étaient devenues.

Et il envoya l'homme de Dieu au diable.

Il y a deux mois environ, le voyageur en question sortait du Café de Paris en s'acheminant par un de nos boulevards, si divers d'aspect dans leur circuit. Ce long ruban présente au promeneur qui le parcourt, les images vivaces de différentes époques. La Chaussée-d'Antin est devenue, depuis quelques années, la capitale des quartiers de Paris et les innovations successives en tout ce qui fait nos différentes physionomies ne sont réellement récentes que là : c'était le vestiaire de la mode française, qui vient de se nommer la fashion. Mais pour aller faire son tour d'Europe, la Mode ne prend pas les boulevards, et comme elle diverge en spirale, elle ne revient souvent là qu'après avoir passé par

Vienne ou par Saint-Pétersbourg. Loin de parcourir cette voie continue, on croirait quelle la traverse dans le cours de capricieuses circonvallations. Ainsi, on part aujourd'hui de chez Tortoni, on arrive hier au théâtre de Madame ; on est sous l'Empire à la porte Saint-Martin ; bref, on se trouve à la porte Saint-Antoine le lendemain de la démolition de la Bastille.

Si vous avez erré, par quelque belle après-dînée, sur les boulevards ou vers les quais, vous connaissez l'escamoteur Miette, « ancien militaire ! pensionné » de TÉtat! inscrit sur le grand livre de la dette » publique ! et propriétaire à Paris, rue Dauphine... » de la célèbre ! poudre ! persane ! » Vous connaissez son étalage de physique expérimentale, sa grosse caisse, « ses petits paquet à la portée de tout » le monde ! » Vous avez vu son sourire astucieux et moqueur, son aplomb imperturbable. Tour à tour paillasse, orateur et marchand, ce baladin semble parodier l'Époque dans la personnification grotesque d'un prospectus. Notre ami le rencontra au Château- d'Eau, protégé contre les ébats des gamins, les flots de la foule et la boule des jeux de quilles, par un cordon de bonnes d'enfants, de filous, de soldats et de grisettes ; de toute cette population métisse^ agglomérée au soleil entre la ville et le faubourg.

LES JARRETIERES DE Lk MARIEE. «69

La poésie mystérieuse du Diorama, le religieux silence de ses chambres obscures offraient un étrange contraste avec les joies de cette criarde animation du boulevard. On voyait là, d'abord, Paris, la métropole du monde intelligent, la ville plate et large; Paris moderne et la multitude de ses maisons dominée, de place en place,, par des monuments d'un autre âge, debout comme des récifs dans cette mer de toitures : tableau tout bleu d'air et de distance, ne disant presque rien de tout ce qu'il recèle, trop grand pour l'œil, inappréciable pour la pensée.

Puis, le jeune homme se sentit mollement entraîné avec le pavillon gothique, et dans le trajet circulaire d'une croisée à une autre, il reporta son regard ébloui sur les étrangers qui l'entouraient, société silencieuse en rotation sur elle-même. Il se trouvait assis auprès d'une femme dont le galbe gracieux se devinait à peine dans l'ombre, et quand le ciel du Déluge vint projeter sur elle sa blafarde lumière, il put distinguer à peine une capote élégante et uu gant jaune, une manchette, de ces tiens, inaperçus par le commun des gens ; mais auxquels d'autres se devinent et s'apprécient. Ce fut tout ce qu'il put en tirer.

Dans le tableau du Déluge il retrouva ce sentiment du vaste, développé dans les estampes de Josué, de la Mer Rouge, du Festin de Balthazar.

C'était l'œuvre de l'anglais Martinn, épanouie sans être agrandie, et revêtue du prestige des couleurs et des magies de la dioptrique.

Mais voici qu'à peine revenu à la lumière et à la réalité du boulevard, notre voyageur a perdu son portefeuille (l'agenda que vous savez, de l'auberge de Montgaillard). Cet objet lui rappelait vaguement une émotion bien lointaine, et depuis Montgaillard, il avait éprouvé bien des émotions.... mais il tenait à cela comme un voyageur tient à un souvenir.

Il revint donc, et pria qu'on l'aidât à chercher. Une lanterne fut décrochée par un complaisant bonhomme, et Ton procéda, à pas de loup et à voix basse, dans les corridors sombres d'abord, et ensuite, sous les banquettes de la salle mobile.

Or, la personne de tout à l'heure était encore à la place où nous l'avons laissée. Les femmes, vous le savez, sont impatientes des lumières éteintes. Celle-ci s'était déjà agitée en tous sens dans la petite place qu'elle occupait. Absorbée dans une pensive contemplation, la tête légèrement inclinée, les yeux fixés sur l'Arche sainte, elle avait d'abord laissé courir ses doigts blancs et menus dans les boucles de ses cheveux blonds. Puis, ressaisissant d'une main distraite le léger lorgnon qui, de son

sein, pendait sur le velours du balcon, elle avait failli s'en donner à travers le visage, en le faisant pirouetter autour d'un doigt. Puis, c'était une manche incommode dont les plis resserrés froissaient outrageusement le satin de son épaule. Et, mobile et distraite, la petite main était redescendue au contour du genou où, à travers trois légers tissus, elle ramenait habilement le fin coton d'un bas blanc. Enfin, cette main inquiète avait rencontré, au brodequin de soie, un lacet libre du nœud, se jouant à l'aventure. Ici la dame, sur la foi instinctive de l'obscurité, avait posé un pied sur son genou, à la manière d'un Oriental* qui fume son chibouque. Et, se penchant vers quelqu'un, tout en formant les boucles d'un nouveau nœud, elle demandait si ces deux animaux qu'on voyait isolés sur un rocher, à droite, étaient des bœufs ou des loups, quand un léger craquement à côté d'elle la fit tressaillir et jeter un cri... Il y a de ces petits cris de femmes qui n'épouvantent personne, mais dont la nature, toute particulière, fait retourner vivement la tète à tous les hommes .

La lueur soudaine et indiscrète de la lanterne venait de s'arrêter, sans façon, sur le bas blanc effaré.

Et le bonhomme, dont l'œil avide de porte-

feuilles suivait les oscillations de cette traîtreuse lanterne, parmi les bottes vernies, les pieds de fauteuil et les souliers de prunelle, ne vit ici qu'un dernier espace, vide de l'objet perdu. Il répéta à voix basse : o Bien sûr, s'il était ici, Monsieur, on le retrouverait. »

O bonhomme ! le voyageur 'retrouvait bien autre chose! Les franges noires des jarretières de Bilbao ne seraient pas passées inaperçues à ses yeux, n'y fussent-elles apparues qu'un instant. Il savait trop bien les moindres détails dont il avait enrichi si péniblement son œuvre. Ce luxe inutile, du reste, ne procurait à ces jarretières, après ce qu'elles pouvaient avoir de curieux, que le désavantage assez grave de mal attacher les bas.

On pourra dire : Les voici bien singulièrement retrouvées ! Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on conviendra qu'il ne fallait rien moins qu'une circonstance extrêmement hasardeuse, pour qu'elles se retrouvassent.

Le jour commence à poindre, les laquais réveillés s'agitent, les équipages roulent au logis, les danseurs endormis et les toilettes fanées. Et derrière les rideaux rouges, les lumières pâlissent et se déplacent. Il vous importe fort peu, n'est-ce pas? de sa-

voir ce qui se passa entre le Diorama et le bal. Je ne vous dirai même pas si la mariée est jolie; je puis certifier seulement qu'elle a une jambe a ravissante. »

Il n'y a pas bien longtemps qu'un vitrier de la petite ville de Nogaroulet ( pays perdu entre Aueh et Toulouse) fut chargé de réparer une sorte de hangar fermé sur la place et de vitrer la devanture en manière de boutique. Or une boutique à Nogaroulet était alors une des choses connues par ouï-dire, une curiosité tout aussi nouvelle que pourrait l'être, par exemple, une frégate royale à Paris ; car aujourd'hui même, la boutique en question, peinte en vert et en jaune, est encore, je crois, la seule de ce petit pays.

Mais ce luxe, prodigieux sans doute pour eux, intéressait moins cependant les habitants de Nogaroulet que la nature inconnue du nouvel établissement. Le propriétaire, arrivé depuis peu de jours on ne savait d'où, s'était montré jusqu'alors aussi peu communicatif que peu soucieux des affaires d'autrui.

Était-ce un bureau de perception ou une étude de notaire? Le juge de paix devait-il être changé? On fut même jusqu'à se demander si, Nogaroulet pouvant être devenu par faveur chef-lieu d'arrondissement, ce nouvel édifice ne serait pas l'hôtel de la sous-préfecture.

Le nom de Jecker Acker peint d'abord en grosses lettres, au-dessus de la porte, ne fit qu'augmenter la curiosité générale. Quelques jours seulement après cette première inilication, le vitrier sut lui-même ce qu'il devait y ajouter, et il écrivit enfin, à la grande satisfaction des habitants de Nogaroulet, au-dessous du nom du magistrat présumé :

Cordonnier pour homme et pour femme.

Tous les soins du nouveau marchand pour achalan jer sa boutique, se bornèrent à ce frontispice ; et après la déclaration officielle et laconique de sa position sociale, sans faire un pas de plus au-devant des gens, il ferma sa porte et attendit.

Et ce fut inutilement qu'on vint regarder par les vitres de ce mystérieux logis, comme on va voir le lion d'Afrique ou Tours des montagnes à travers les barreaux d'une cage : le sauvage industriel restait dans son arrière-boutique, blotti derrière ses œuvres, ne laissant rien aux investigations curieuses de ses voisins, absolument rien à voir de plus surnaturel que des souliers.

Ce monsieur Acker vivait seul, ouvrait et fermait sa boutique lui-même, ne paraissait pas savoir le français au-delà de mots de son commerce, et mangeait chez lui. Tl était grand, blond, laid, mal fait, et, quoique jeune encore, il portait des lunettes. Enfermé chez lui toute la semaine, il sortait le dimanche : ce jour-là il se montrait vêtu d'une courte redingote, contrastant d'une manière comique avec la gravité de sa démarche; on ne le voyait jamais à la messe, mais on le rencontrait dans la campagne, sifflant un air allemand bien étrange, ou fumant dans une énorme pipe de buis qui ne le quittait point. Fort poli, du reste, il ôtait sa petite casquette à tout venant pour dire :

Pon chour, Momie.

Mais jamais rien de plus.

Les jeunes filles s'en moquaient entre elles, et les garçons lui auraient bien joué plus d'un tour ; mais il y avait dans son regard fauve un certain reflet d'on

ne sait quoi. Cela pouvait rendre douteux le succès d'une plaisanterie, et cela faisait peur aux petits enfants.

Les premiers échantillons obtenus de son savoir- / faire lui valurent bientôt de nombreuses pratiques, et Marianous entre autres : Marianous, la plus jolie fille, la plus courtisée, la plus dédaigneuse de tout Nogaroulet, et elle vint pourtant, Tune des premières, tendre son petit pied à l'industrie de l'étranger.

Car Marianous n'était pas moins curieuse qu'une autre, de voir de près le monsieur Acker, tout en le trouvant fort laid. Pour elle, d'ailleurs, un cordonnier était un homme important : elle avait le pied joli. Soigneuse de cet appât dont elle était toute fière, elle avait su apprécier, au passage de mainte Parisienne, et les avantages d'un brodequin, et les perfections d'une pantoufle ; et brodequins et pantoufles lui avaient laissé de vifs désirs. A ses yeux, faire de ces choses n'était plus un métier, c'était un art sérieux, un art que réclamait ce pied mignon ; mais un art encore en enfance à Nogaroulet. Dans son instinct d'élégance, elle y rêvait un soulier, la coquette, comme la belliqueuse Jeanne d'Arc devait avoir rêvé son casque à Yaucouleurs.

Aussi pour Marianous, la comique gravité de Jecker Acker et les bizarreries de sa manière de

MADAME AGKER. 184

vivre, témoignèrent-elles de cette supériorité impatiemment attendue ; et, tout d'abord, l'œil chatoyant de l'étranger imposa à la fillette une sorte de foi : comme fait au malade un médecin. Pourtant, si Jecker Acker comprit cette sympathie, il s'en prévalut sans paraître la partager, ce qui l'augmenta peut-être. Donc, impassible, malgré tant de bienveillance, le cordonnier se baissa pour prendre mesure, tout simplement. Quand il se releva devant la pauvre enfant dont l'imagination trop vive était déjà loin des visées permises à première vue, et qui, peut-être, sans le savoir faire, déjà demandait de l'amour, le regard d'Acker, dédaigneusement resté dans la vie positive, ne promit que des souliers.

Elle n'était pas venue chercher autre chose dans cette boutique ; pourtant ce ne fut point assez. Ne savait-elle plus que faire, la jolie fille, de tout ce donfcelui-là semblait ne pas vouloir ? manquait-elle donc, pour garder son cœur auprès de lui, d'un peu de toute cette force avec quoi elle l'eût refusé ? La jolie Marianous, entourée d'attentifs, et sautillant, vive et légère, de plaisir en plaisir, si peu soucieuse des soupirs et des bouquets ; elle venait de s'arrêter inquiète et préoccupée devant ce rustre accroupi dans son odeur de cuir. Ainsi, la fauvette, fascinée parle regard du reptile, est étonnée de sa béante et stupide immobilité, et elle oublie de voler.

Saurait-on jamais le pourquoi du cœur chez les femmes ?

Et serait-il donc vrai que, parfois, il suffit pour les attraper, ces oiseaux si légers, de ne point courir après eux ?

Je ne saurais vous dire tout ce qu'il y eut d'inaccoutumé entre cette première entrevue et une intimité plus étroite, enfin résumée par un mariage. Par exemple, un dimanche des Rameaux, Marianous s'était montrée à toute la ville, fière de ses souliers neufs, et comme une dame de haut lieu ne Test pas de son écu, elle avait rencontré, vers le soir, Jacker Acker au bout du pays. Soit par reconnaissance, soit pour narguer son peu de courtoisie, elle lui fit un: « Bonsoir, monsieur Acker, » tout affectueux, tout plein de félines coquetteries : puis sans même attendre qu'on lui rendît ce bonsoir, et collant sa robe sur ses jambes pour montrer ses deux petits pieds joints, elle jeta au passage de l'Allemand une de ces phrases, qui d'ordinaire résument une conversation et ne la commencent pas ; et cela avec une impérieuse familiarité. Etourdi par cette sorcellerie, l'étranger perdit contenance et ne sut plus passer outre.

Et comme un Sarrasin arrêté dans le désert par le défi d'un preux chevalier et désarçonné au premier horion, Jacker Acker, tout à l'heure si fort de

son flegme, chancela à cette audacieuse attaque d'une jolie fille empanachée d'un bonnet des dimanches, toute cuirassée de ses coquetteries et piaffant çà et là dans ses petits souliers.

En s' arrêtant, malgré sa coutume, le mécréant demanda merci, et, dans ce moment d'un rude combat, il avait laissé plus de mots sur la place, qu'il n'en dépensait d'ordinaire en huit jours.

Nul ne sait s'il crut perdre à cela, ou s'il crut y gagner ; car, je vous le dis, ce coupeur de cuir était un homme fermé ( si c'était un homme), et il aurait été bien difficile de le voir rire ou pleurer sous son vilain masque.

Quant à Marianous, si elle avait cédé à la vanité de l'apprivoiser, elle en eut peur sans doute et n'osa plus retirer sa main, quand cet ours lui tendit la patte. Pour le père de la jeune fille, vieux médecin sans malades et presque sans écus, il put voir dans cet accouplement étrange un « établissement » comme on dit. Marianous avait néanmoins perdu toute sa gaieté. La veille de son mariage, surtout, elle était préoccupée d'une vague inquiétude, et comme à rapproche d'un de ces jours que des regrets doivent suivre. Cette poésie des transactions double le manteau royal un jour de sacre, et le sarreau de toile un jour de foire. De la capitale au hamçau, du pâtre à Tempejeur, elle enveloppe le

fils de famille empruntant sur hypothèque, l'armateur au départ du navire, le jeune homme perdu livré au recruteur, la jeune tille qui se marie ; et ce bon sens des sottises à faire, nommé pressentiment, ces ironiques conseillers de la conscience, toujours, venus trop tard, pour vous crier : « Prends garde ! » avaient troublé la jolie fiancée dans les apprêts de sa fête, en mêlant des regrets de ce qu'elle allait laisser, aux désirs incertains de ce qu'elle allait prendre. Une jeune fille ne quitte pas saus quelque souci, même pour être la mieux chaussée de son village, et les douceurs du toit paternel, et les caresses d'un vieux père, et la danse du dimanche et les soins

d'un amant Et Marianous avait un amant

(quelle jolie fillette n'a pas un amant ?). Et pour devenir madame Acker, Marianous allait quitter tout cela ; et vous allez voir comment cette ambition devait lui coûter cher.

La veille de son mariage, Jecker Acker s'enferma dans son arrière-boutique, comme il faisait chaque nuit pour sa besogne. Cette fois il allait veiller pour Marianous, pour sa femme. C'était peut-être une galanterie qu'il voulait faire ; peut-être encore partageait-il la vanité de sa fiancée. Mais il aurait été impossible de savoir la pensée de cet homme étrange, et de dire s'il était mù par le sentiment attentif et caressant d'un nouvel époux ou par un

orgueil de métier ; on aurait pu croire aussi, à la bizarre expression de son visage, que, dominé par une pensée mauvaise, il était venu dans ce mystérieux laboratoire pour y composer quelque maléfice.

L'Allemand chercha, parmi les pieds en bois, autour de l'escabeau dépaillé sur lequel il était assis, la forme choisie pour sa fiancée : et, le coude appuyé sur un genou, il se mit à examiner ce squelette de pied, dans l'attitude d'un philosophe qui, face à face avec un crâne humain, médite des vanités humaines.

Une petite lampe éclairait à travers une boule d'eau le logis mystérieux ; et dans ce moment, la blafarde lumière glissait sur cette tète anguleuse, dontles cheveux jaunes et brillants illuminaient les contours et donnaient à la face une expression horrible. Ce regard fixe où scintillait un étrange reflet, tombait sur toutes les facettes de ce pied de bois. Jecker le tournait avec lenteur dans sa large main, et il semblait l'examiner avec une laborieuse attention, comme si l'on pouvait accomplir quelque haineux projet sur sa surface polie, comme si l'on pouvait y rencontrer quelque mal à faire. 11 semblait y avoir dans ce regard, dans cette attitude, de la profondeur et de la méchanceté.

Puis Jecker Acker se mit à racler la forme en divers endroits avec un morceau de vitre, mainte

fois brisé dans sa main osseuse. Il regardait de temps en temps les progrès de son ouvrage, avec une sorte d'attention défiante, comme ferait un sculpteur retournant son chef-d'œuvre. Et il y avait sans doute beaucoup d'art dans cette préparation. Elle dura plus d'une heure, et cependant il était resté presque immobile.

Puis, ceci terminé, l'étranger se leva, et, aussi négligemment qu'il avait été tout à l'heure attentif, il déroula une peau de chèvre accrochée au mur par une manche ; et dans cette peau, à l'aide d'une lame tranchante, il découpa quelques morceaux; puis il tailla deux petites semelles dans un cuir plus épais. Et les frappant sur son genou d'autant de coups peut-être qu'elles devaient faire de pas, il marquait, en sifflant, la mesure d'un air ; mais quel air ! un mélange inouï : imaginez quelque chose comme un semis de fariboles entrecoupées de lamentations, dans un plain- chant doucereux. Cette musique vous eût fait rire et tressaillir et grincer les dents.

Et vous eussiez été saisi par le prestige du clair obscur dont la magie se répandait, dans ce tableau enfumé, sur des peaux racornies, des os polis, des jattes d'eau, des tenailles ; sur tous ces outils chatoyants, ces rognures bizarres dont il était meublé et qui grimaçaient autour de Jecker, comme des

signes cabalistiques ou les farfadets immondes d'une nuit de sabbat ! Son visage venait de changer tout à coup, et n'avait plus (il faut le croire) que cette sorte d'enjouement narquois dont sépare l'habileté d'un artisan, mais il vous eût paru sourire à quelque satanique intelligence.

Cependant, la peau de chèvre amincie s'appliquait exactement sur ce bois tout hérissé des clous qui la fixaient ; et sous les doigts rapides de l'ouvrier, armés de l'aiguille recourbée, le soulier bordé de petits trous, bien vite remplis par des fils croisés, le petit soulier se forma comme par enchantement : un joli soulier ! Il n'est pas de femme qui n'eût été vaine de le pouvoir chausser ; qui n'eût été jalouse de Marianous, tout en la plaignant pourtant. Car la pauvre fiancée, si dans cette dernière nuit de jeune fille où elle pouvait encore rêver à de moins tristes amours, elle eût vu son époux du lendemain, il lui aurait fait peur, tant cette prodigieuse activité l'avait rendu laid, tant ses bras nus étaient affreux à voir, tant il sifflait horriblement : et quelle main noire et poisseuse !

Pourtant, le lendemain le curé avait revêtu sa belle chasuble, on avait vu briller dès le matin l'innocente épée du défenseur de Dieu, l'autel était paré; le lendemain l'encens brûlait au pied de la mère du Rédempteur, toute jonchée de fleurs et de

rubans. Marianous franchit d'un pied léger le seuil de la chapelle, pieuse et jolie commensale de la maison du Seigneur, Elle vint appuyer le menton sur la sainte Table, en compagnie de l'homme de son choix, humblement plié en trois à ses côtés, et qui devait se relever son maître.

Et le curé leur dit, cet homme de l'avenir si précautionneux du présent, ce qu'il s'était chargé de dire à tous ceux qui se marient :

o Vovs vous mariez ! »

Puis il se retourna vers le Seigneur et dit :

« Ils se marient ! »

comme il avait dit par trois fois du haut de la chaire :

« Ils vont se marier! »

Et l'orgue joignit l'allégresse de toutes ses flûtes au fronfron du serpent; chaque fidèle apporta le tribut de sa dévote mélodie dans ce chant commun, riche et pompeux orchestre que dominait la voix glapissante des petits enfants de chœur. Indociles chérubins, ceux-ci se donnaient des coups de pied

tout en chantant les louanges de Dieu ! et les cloches en branle crièrent à tous les environs :

a 11 y a ici des gens qui se marient; »

solennité qui fit aboyer les chiens.

En sortant de l'église, Jecker Acker se montra aux flots des paroissiens répandus sur la place, avec sa jolie femme. Il avait cet air officiel dont on ne l'avait jamais vu changer, et qui lui servait indifféremment à vendre des souliers, à fumer sa pipe ou à se promener ie dimanche; économie d'expression dans laquelle l'impassible étranger venait de se faire aussi une figure de marié couronnée d'un chapeau neuf. Mais cette coiffure surannée, quoiqu'elle eût conservé comme par miracle toute sa fraîcheur et son élégance primitives, mal accoutumée àlatète, dut rester au sommet, vu l'ampleur de la chevelure.

Marianous, dont les yeux étaient modestement baissés vers la terre, maintien convenable à sa modestie de femme autant qu'à son amour pour ses petits pieds, crut devoir adresser à son mari un mot de remerciment à propos de sa chaussure; étrange épanchement à pareille heure, quoiqu'il peignît si bien le caractère et le genre des félicités delà fillette.

Mais cependant, ce gentil soulier, tout en ne la blessant point, lui tenait le pied dans une sorte d'engourdissement dont elle se plaignit. Alors, le nouveau mari se retourna vers sa femme, malgré la roideur de son ample col de chemise, et lui adressa, avec la gracieuseté d'un sourire, le plus plaisant qu'il sut faire, cette aimable réponse :

a C'est pon, matame Ackre, pour rester chez fous ; »

plaisanterie prussienne. Gela put donner à la jeune femme un avant-goût de sa nouvelle condition, et lui montrer combien ce paradis du mariage promis à la sagesse des jeunes filles, allait être étroit pour ses allures.

Quelques mois après son mariage, Mme Acker se fit belle un matin et sortit de son magasin de souliers, dans le but de faire quelques visites. Tout son air était changé ; quelque chose de mélancolique et de sérieux était répandu dans toute sa démarche ; la jolie fille était encore une jolie femme ; mais elle n'avait plus ce libre enjouement qui naguère donnait tant de charmes à sa naïve coquetterie. Elle passa devant l'église pour arriver à la maison de son père...

Puis, machinalement, elle se trouva à l'extrémité de la petite ville, suspendue comme un promon-

toire au-dessus de la route d'Auch. La matinée était belle, et deux amies d'enfance, deux jeunes filles enjouées, curieuses et coquettes comme elle Tétait naguère, et qu'elle n'avait pas vues depuis ses noces, demeuraient dans une métairie à un quart de lieue de là, sur la route.

Il était si simple à la jeune mariée d'aller revoir ses jeunes amies ; elle les aimait tant et avait tant de choses à leur dire! Pourtant Marianous jeta un regard rapide sur les maisons de la petite ville dont les fenêtres tournées vers la route semblaient l'inquiéter. Puis elle descendit, et, comme indécise encore, elle s'arrêta un moment; et on la vit enfin se

diriger vers la métairie.

« C'est une route délicieuse d'où, çà et là, on aperçoit déjà la chaîne immense des Pyrénées dans un lointain magique, et le galbe incertain de ces pics nombreux, qui, le matin, se perdent dans les fantaisies des nuages de l'horizon, et dont les neiges brillent au soleil de la Provence comme des ciselures d'argent. Ce profil de femme, effleurée parle soleil, et nettement dessinée sur un fond brumeux, eût été une bonne fortune pour un peintre voyageur. La robe d'un vert foncé, le tablier de soie noire et les rubans roses du petit bonnet flottaient au vent d'Espagne ; charmante figurine jetée

comme par fantaisie dans ce beau paysage de la Gascogne.

On voyait encore Mme Acker comme un point presque imperceptible sur la route, lorsqu'on vit passer aussi le cordonnier, marchant à grands pas, comme il le faisait le dimanche, avec son visage impassible ; seulement il n'avait pas sa pipe ; et quelque chose qu'il tenait dans la poche de sa courte redingote, ajoutait encore, s'il était possible, au comique de sa démarche.

Marianous ne trouva dans la vaste cour de la métairie, où elle venait d'arriver, haletante de sa longue promenade, et fraîche comme un enfant qui a couru le matin, que des poules et un énorme chien de montagne. Le chien vint à elle comme vers une amie : Bonjour, mon vieux, bonjour ! Oui, oui, vous êtes bien beau ! A bas, Mounnée, à bas, monsieur ! dit-elle tout haut, comme pour attirer les gens du logis. Cependant personne ne se montra, et la jeune femme dut se déterminer à entrer.

Ce fut avec une sorte de résignation qu'elle gravit les premières marches d'un petit escalier pratiqué dans une de ces tourelles extérieures où de larges croisillons conservent aux pignons dentelés des vieux manoirs de F Aquitaine leur physionomie de moyen âge. Les jeunes amies habitaient d'ordinaire une vaste chambre au premier étage, dont les

fenêtres tournées de l'autre côté, vers le pays des Basques, étaient ombragées sous des feuillages grimpant le long des murs crevassés, ou atteintes par les hauts panaches d'un vaste champ de maïs.

Mais, quand elle dut passer devant une petite porte cintrée, à mi-étage, et enfoncée dans le mur épais, son cœur battit avec violence. Elle éprouva cette sorte de vertige qui s'empare du voyageur séparé d'un précipice par une planche de sapin. Et là, elle s'appuya sur la quille de pierre, comme charmée par le son d'une flûte.

Ici, Mounnée, qui l'avait suivie, recommença ses caresses, et bondit autour de la jeune femme immobile et effrayée de sa joie. Car dans le passage étroit, le ch'en ami frappait le seuil du poids de ses ergots tout en battant la porte de son énorme queue, et, chose fâcheuse mais désirée peut-être, la musique cessa et la porte s'ouvrit.

Savez -vous ce qu'éprouve une femme quand, après avoir disposé d'elle, elle se retrouve, un jour, devant celui à qui elle s'était promise ? Ce doit être un de ces instants de sa vie où toutes les peines souffertes petit à petit pour oublier, se ressentent en une fois. Et puis à une affectueuse pitié ne doitelle pas mêler un vague besoin de consoler celui qu'elle a trahi, celui de le venger d'elle-même, et peut-être de l'autre.. Dans un pareil moment, on

peut oublier beaucoup à force de se ressouvenir.... Marianous ne songea plus au prétexte de sa visite et à la seconde moitié de l'escalier.

Déjà, depuis un quart d'heure, Mounnée, resté à la porte, en regardait patiemment les jointures, penchant sa tète d'un côté ou d'un autre avec une comique attention. Ses oreilles dressées et un mouvement de sa queue, lui donnaient cette expression d'intelligence si plaisante qu'ont parfois les chiens, quand soudain il sauta d'un bond clans la cour, pour y mal recevoir un nouveau venu dont son instinct avait deviné l'étrangère allure : c'était M. Acker. Je ne sais quel instinct de mari l'avait amené là, lui; quelle seconde vue méfiante ou jalouse l'avait conduit à cette métairie, ni ce qu'il avait appris de ses habitants, cet homme dont personne n'apprenait rien. Mais quand Marianous, en le voyant de la fenêtre, voulut s'élancer au premier étage où elle pouvait encore arriver avant lui, son pied engourdi ne la soutint pas (la pauvre mariée avait ses souliers de noce), et elle retomba assise, comme si une main de fer la retenait par le pied, la jeune épouse, dans ce logis d'un jeune garçon.

Et le fatal Jecker Acker venait là, comme un paysan vient dans un champ de luzerne où il a vu entrer une alouette aventurière attirée par le chant

du mâle , quand il sait qu'un lacet la retient par la patte. Le bruit de ses pas l'épouvante. Quïmporte au croquant ? il n'en va pas plus vite ; la pauvrette ne peut plus s'envoler, et souvent le bourreau, dans sa tranquille atrocité, se gratte la tète ou se mouche avant de se baisser pour la prendre, la pauvre amoureuse, et pour l'étouffer.

Malgré Mounnée, Acker monta le demi-étage, et se présenta terrible, sur le seuil de la petite porte, à sa femme éperdue et au jeune homme. Celui-ci, daos le conflit de ses émotions diverses, était resté, comme elle, dans une sorte de torpeur.

Le cordonnier tremblait si singulièrement, qu'on n'aurait pu dire si c'était d'aise ou de colère : mais il était bien pâle. Une lueur de méchante intelligence éclaira un moment son regard fixe, et une grimace de sourire montra des dents serrées et brunes. Sa petite casquette laissait échapper ses cheveux plaisamment ébouriffés par le vent de la route. 11 fallait avoir bien peur de cet homme pour n'en pas rire.. .

11 tenait là porte de sa main gauche, et, répétant à Marianous, qui venait de faire encore un vain effort pour se lever, cette plaisanterie du jour de son ma-

« C'était pon, matame Ackre, pour rester chez fous, »

Le mari lança violemment ce qu'il avait apporté dans sa poche, et la pauvre MmeAcker, en retombant, le reçut à la tête : c'était la forme de son petit pied !

Quand les deux sœurs accoururent au cri de Marianous, elles la trouvèrent évanouie ; Jecker Acker avait disparu. Jamais on ne l'a revu à Nogaroulet depuis ce jour, et personne n'a su où il était allé.

Depuis ce jour, Marianous est folle. On dit que la pauvre femme, assise toujours dans sa chambre de jeune fille, d'où elle ne sort pas, a choisi d'énormes souliers, les plus grands de sa boutique, et qu'elle ne regarde plus jamais ses petits pieds. Mais les pieds des autres femmes sont, pour elle, le sujet d'une bienveillante inquiétude, et, à chaque instant, elle se baisse et demande à ses amies si leurs souliers ne les gênent point.

Si par hasard vous alliez à Nogaroulet, les gens du pays vous montreraient une boutique encore déserte, et dont les volets sont fermés depuis le jour où Jecker Acker l'a quittée, pour courir après sa femme. Et Ton vous contera cette histoire, où vous verrez une punition du ciel dans un époux vengé, si vous avez un peu de moralité. Ou, si vous aviez le malheur d'être moins dévot que romanesque, vous . y pourriez voir une machination du diable pour venger un amant.

On pourra tirer aussi de ce fait un exemple remarquable au profit de la sollicitude des mamans^ en ce qui regarde leurs nombreuses exhortations au sujet dos chaussures trop étroites.

L'auteur des Débardeurs, Lorcttes et cœtero et cœtera^ prie M. Dujarier d'avoir l'extrême bonté de lui permettre un mot de réponse à rentre-filet

(1 ) Dans un numéro du journal la Presse, un rédacteur à vue courte avait accusé Gavarni d'immoralité. Ce gros mot lui fit peur ; lui, d'ordinaire si calme et qui prenait de si haut les duretés de la critique , voulut riposter et rédigea cette « Lettre à un critique » . La lettre a été retrouvée dans ses papiers avec la note écrite de sa main « non envoyée » . Il y avait de la spontanéité dans Gavarni et il rebondissait contre l'injure, mais le philosophe savait que « rien c'est bien », et cette fois comme tant d'autres il s'abstint.

de la Presse de dimanche, ou, en cas de refus du susnommé, requiert, de par le roi, la loi et justice, ledit sieur d'insérer, à bref délai, dans cette feuille, ]a réplique susdite dont la teneur suit :

Monsieur le rédacteur,

Il y a tant de choses sous-entendues dans tout qu'il suffit de la moindre inintelligence pour tout remettre en question. C'est ce qui fait de la niaiserie affectée un des moyens les plus faciles de la discussion, et de la compréhension la probité des discuteurs. Et voilà comment on se fait exprès tout petit là, pour se redresser fièrement ici ; allures de combat qui sont aux graves débats, dans les luttes de la pensée, ce que, dans celles du corps, par exemple, la sav ate est au tournoi.

Auriez-vous imaginé, Monsieur, en imprimant, à certaine colonne de votre numéro du 12, les mots deusse et mossieu, qu'on pût vous faire une querelle de cela? Avez-vous hésité un moment à dire zut et cornichissime, bien que cette onomatopée soit inusitée en bonne compagnie et cet adjectif étrange? et ces mœurs, ces rapports, ces trafics plus ignobles encore que ce langage n'est malséant, avezvous craint de les indiquer? Non, n'est-ce pas? cependant supposons qu'un de vos abonnés, naïf

ou non, mais de fâcheuse humeur, n'ait, par un motif quelconque, lu ou voulu lire de ce numéro que cette colonne et qu'il vous fit part, à ce propos, de son ébahissement; voyons, Monsieur, que répondriez-vous? que n'auriez-vous pas expliqué? tout ce que sait tout le monde : ce qu'est une citation, ce que sont des guillemets ; comment par l'apostrophe on fait sciemment une élision. Il vous faudrait apprendre à votre critique et ce qu'est la ponctuation en grammaire et ce qu'en rhétorique est l'ironie, quelle différence il y a entre une locution et la critique d'une locution, ce que c'est que la critique, ce que c'est que la satire et en quoi consiste sa moralité, tout cela et plus encore pour arriver à établir enfin que vous n'avez dit ces paroles que pour montrer qu'il est mauvais de les dire, — c'est-à-dire précisément ce que l'auteur des images en question aurait à répondre à ces gros reproches que par occasion, Monsieur, vous lui adressez là.

Il est vrai de dire que, tout compte fait, l'auteur imprudent resterait seul accusé d'obscénité, car il est peu probable que vous eussiez tenu ce reprochelà de votre abonné, quelque fâcheux qu'il fût. Avant la citation la cause était douteuse, mais vous avez pris le soin de décider vous-même : elle ne Test plqs heureusement, depuis que ces malencontreuses

paroles ont eu l'honneur d'être répétées par vous, Monsieur. Reste le procès des images ; or, ici vous ne citez plus, vous n'indiquez même pas. Vous dites : c'est obscène, voilà tout ; mais, permettez, Monsieur, est-ce bien cela que vous avez voulu dire? il y a peut-être ici quelque erreur. Vous avez pu écrire obscène pour un autre mot; peut-être trop noir, ou trop gris ou barbouillé. Ou bien encore votre imprimeur aura glissé là par mégarde une phrase de critique sur les bas-reliefs d'Herculanum, ou sur la licence des arts d'ornementation dans l'Etrurie ancienne. Car le moyen de croire que vous aurez choisi, comme exemples d'obscénité parmi un millier environ de caricatures de mœurs, positivement les neuf dessins dont vous parlez ! En cherchant bien on y trouve que ce qui pourrait à la rigueur rappeler l'idée d'une obscénité (encore serait-ce bien indirectement!) est un pot à eau, en ce que ce pot n'étant représenté que d'un côté, il n'est pas absolument prouvé que rien d'obscène ne pourrait y être peint de l'autre côté. Mais où en serions-nous, bon Dieu ! si l'on devait garantir ainsi le moindre pot des soupçons d'une imagination aussi étrusque!

Et tout cela, Monsieur le rédacteur, parce que l'auteur de ces croquades porterait des gants jaunes et que par conséquent il les aurait faites avec de la

boue en attendant l'application du sang aux procédés lithographiques , c'est-à-dire parce qu'il serait républicain ! Eh bien ! c'est encore là une erreur : cet homme n'est pas républicain, il ne connaît pas les hommes du National, il connaît à peine de vue quelques hommes du Charivari et ne partage aucunement l'opinion de ces journaux, tandis qu'au contraire il est plein de sympathie pour la vôtre, Monsieur, celle que vous montrez là à l'endroit de l'hypocrisie s'entend !

Si ce recueil que vous blâmez si fort était digne d'être plus attentivement feuilleté par vous, Monsieur, vous y verriez à tous les coins ce sentiment dont vous vous montrez si pénétré : une sainte horreur de l'hypocrisie, partout, et notamment dans ces mots qu'un vieillard qui n'a rien d'obscène, je vous assure, adresse à un enfant :

« Tu ments, enfant, par gourmandise; jeune homme, tu mentiras par amour, homme par orgueil, vieillard par hypocrisie.... race menteuse et sotte!... comme si l'on ne pourrait avoir sans tromper autrui, ni pommes, ni femmes, ni gloire en ce monde, ni paix dans l'autre ! »

Veuillez, Monsieur le rédacteur, agréer mes trèshumbles salutations.

Gavarni.

Le Diable plane dans l'atmosphère de la vie

réelle.

Tout ce qui est au delà de la vie positive,

appartient au Diable.

Le Diable est un je ne sais quoi, qui vous prend et vous chatouille, pour vous mener, prenez-y garde ! jusque tout au bout d'une bêtise.

Le Diable, c'est une pente douce ; c'est un feu follet, une erreur. Quelquefois c'est un malheur, même un crime ; c'est presque toujours une déception. Ce n'est rien souvent. C'est une infinité de choses, le Diable; chacune pour chacun.

Pour un enfant, c'est une partie de billes ou une assiette de prunes, un chien qui se noie.

C'est le jeu de boule, pour un invalide ; le journal pour un commis de boutique ; pour une jeune fille, c'est un mari; pour une vieille bonne femme, le Diable, c'est Dieu, ou le numéro qu'elle a rêvé.

Pour le joueur, c'est de l'or pour jouer encore. C'est un peu de lauriers pour le poëte ; un plumet pour le soldat, une Amérique pour le voyageur, une planète pour le savant. Pour un amoureux, c'est une amoureuse. L'amour c'est le Diable ! La guerre et la gloire aussi, mais surtout l'amour.

On a beau, en cela, prêcher l'homme ; il accuse la femme. La femme accuse le serpent. Satan dit que la pomme ne nous a été pardonnée qu'à la condition d'en manger toujours. Que faire? l'immortalité perdue, il ne reste à l'humanité que le péché pour vivre ! Dieu a donné l'homme au Diable ! le serpent n'était pas sot.

Aussi l'homme, à peine chassé du Mont Liban, est-il venu planter sur la terre un pommier pour lui, au beau milieu du mariage, paradis de sa façon. Autre arbre défendu, autre serpent. Les maris ont beau parodier la colère du ciel : le Diable est partout*

Partout : on le trouve aux champs ; on le trouve à la ville, à tous les instants il est sur vos pas. Quand ce n'est pas une vision, c'est un bruit ; les femmes entendent ses ergots sonner comme des éperons sur

le chemin de leur vertu, comme nous entendons, nous, le froufrou satanique d'un robe de soie ou quelques chansons d'enfer chantées d'une voix d'ange. Quelquefois le Diable c'est un parfum (auquel se mêle une odeur de soufre pourtant).

Quand le diable veut, il lui suffit qu'un genou touche le nôtre pour nous faire battre notre cœur si vite, pour nous rendre un moment si troublé, de bonheur, que d'y penser seulement,, on entrevoit le ciel, et pourtant rien n'est si simple qu'un pareil contact : chacun a pour s'en convaincre son autre genou.

Le diable fait la boue de Paris pour nous attendre au carrefour. Qui de nous n'a pas été pris de ces vertiges?

On dirait qu'il a été donné aux quelques élégantes femmes de cette prestigieuse cité de Paris, de traverser la boue de ses rues , comme les Hébreux traversaient la mer Rouge, à pied sec : tant elles y aventurent bravement leur petits pas. Il suffirait d'une tache de ce limon pour déshonorer leur toilette, et elles sont si religieuses de leur élégance, elles ont de cette boue noire une si sainte horreur que leur immaculé bas blanc souffrira le martyre d'un regard plutôt cent fois que la moindre tache.

Quelquefois les pieds dans la boue, le Diable crie du plaisir au coin des rues, comme au printemps les

petits enfants crient des hannetons, et il vous montre, enfants, tout le Paradis de Mahomet dans un bas blanc bien tiré. Et vous le suivez, vous allez, vous allez, émerveillé, étonné, bourdonnant de désirs; hanneton vous-même, attaché sans le savoir à ce brodequin qui trotte : et le diable vous chante « vole, vole, vole ! » — Hanneton étourdi, votre bonheur va se heurter au battant d'une porte cochère, et la chimère de bronze qui tient le marteau dans ses dents éclate de rire. Tout confus, vous reprenez alors votre dignité d'homme qu'appelait quelque rendez-vous. — Au Palais, à la Bourse, à l'Académie, mais il est trop tard.

C'est un rien qui a commencé par un désir et finit par un regret.

Dans les choses de la vie, cette chose plus amère que toutes qui s'appelle trop tard, c'est le Diable,

Te rappelles-tu ce soir où nous l'avons vue ; ce soir que nonchalants et fatigués nous revenions par la foule toute joyeuse des fêtes parisiennes et que nous allions prendre pour sortir du jardin royal, une porte — la première venue. — Nous l'avons trouvée sur le seuil — elle passait, comme nous. Par hasard je l'ai regardée, par hasard elle m'a regardé. Ce fut un de ces rapides dialogues des yeux, intraduisibles par la parole, dans lesquels on se dit tout d'une fois et bonjour et qui es- tu ? regards

qui se font on ne sait quelles questions auxquelles ils se répondent : peut-être. — Je sais tout ce qu'il y a de mensonges dans ce qu'ils promettent, mais qu' avions-nous de mieux à faire que de croire à ces mensonges ? Moi je t'ai dit : voici une femme ! et tu as souri comme toutes les fois que je t'ai dit : une femme. « Elle n'est pas jolie » — m'as-tu dit; mais que je la trouvais élégante dans sa démarche et dans sa toilette ! — Je te montrais les plumes bleues de son frais chapeau, les broderies de son canesou, les je ne sais quoi de sa robe et de ses manches et de ses rubans. — C'était une femme bien mise ! Te rappelles-tu surtout un bouton de nacre qui fermait l'ouverture laissée dans les plis delà robe? petit rien qui m'a brillé aux yeux et dont j'ai fait de si grands éloges. — Tu m'aurais fait bien plaisir de la trouver un peu jolie. — Tu ne m'as rien dit. Cependant nous l'avons suivie.

Mais si tu n'as pas parlé d'elle, tu m'as dit en montrant le cavalier : que cet homme est laid ! — 11 est vrai qu'il avait un étrange chapeau et un air profondément mari.

Un peu loin, elle s'est retournée et nous a vus, à sa porte elle nous a vus et s'est retournée.

Moi j'ai fixé toutes les fenêtres de la vaste maison où nous étions arrêtés, attendant qu'une nouvelle lumière m'indiquât son logis. — Une lumière a

brillé bien haut, puis une fenêtre s'est ouverte et j'ai reconnu le chapeau à plumes, elle a paru chercher sur la place ; je t'ai dit au revoir et tu m'as laissé.

Il y a, tu le sais, une vaste place devant cette maison et un monument qui était tout brillant de lampions ce soir-là. — Il y avait devant ces lampions une sentinelle et moi — deux sentinelles.

On a relevé mon camarade; — je l'ai été à minuit moi, quand elle a eu fermé sa fenêtre; mais elle y était restée longtemps, enveloppée d'un manteau, assise sur le balcon, je voyais un peu de son jupon blanc et le bout de son pied, — puis elle tournait vers moi sa tète appuyée dans sa main et moi je changeais de place pour lui faire remuer la tète.

(Comme j'écrivais ceci on a gratté tout bas à ma porte. J'ai soufflé ma bougie — c'était elle — mais n'anticipons pas. — H y a deux heures de cela.)

Un jeudi.

Il y a bien des jours de cela — du train dont va mon récit il n'attrapera jamais les événements. Les romans se font plus vite qu'on ne peut les écrire. Sur celte mer de tendre on file bien du nœuds à l'heure. Les vents y sont si rapides dans leur inconstance qu'il est difficile de tenir à la fois le gouvernail et le livre de lock quand on veut se faire un livre de lock. — Paresseux capitaine, j'ai négligé le

mien dans le beau temps et ce soir pour mettre à jour mon journal des brises il me faut écrire pendant l'orage.

Ce soir des lampions, après ma faction je t'ai retrouvé chez Tortoni. Eh bien ? m'as-tu dit. — Eh bien! je n'en avais pas fini de cette aventure et je t'ai parlé de lendemain, ce qui t'a fait rire encore.

Le lendemain c'était fête encore, et plein de confiance dans le hasard, une épître en poche je me dirigeai vers la maison de la place. J'avais écrit longuement ce qu'on écrit quand on ne sait rien de ce qu'il faudrait dire , pour obtenir ce qu'on veut toujours, quel qu'on soit. Entre le trop ou le trop peu on ne sais lequel témoigner dans une épître aussi aventureuse. Il y a mille préjugés probables à craindre — aussi faut-il être pressant le plus vaguement possible, et savoir mettre une page à dire : « Jeannette, mets ta main dans la mienne, » et à ne dire que cela.

J'ai foi dans le hasard. — Le hasard m'a d'abord offert mon inconnue auprès de sa maison ; et par un de ces coups de vent qui font au coin des rues le bonheur des aventuriers. Elle m'est apparue luttant contre ce cher coup de vent qui me la dessinait tout enveloppée dans les mousselines de sa robe et tout en baissant la tète pour protéger les boucles de ses cheveux sous sa capote de percale,

elle m'a jeté un bonjour du regard. Puis le sentiment de sa nudité lui a fait faire une de ces mines pudiques et résignées qu'une femme prend au plus profond de ses hypocrisies quand elle rencontre en même temps un amoureux et un coup de vent.

Un peu plus tard elle est ressortie — précédée cette fois de l'homme au grand chapeau — ils avaient chacun un enfant dans la main. — Elle a deux enfants.

Rien de plus heureux qu'un pareil soir en perspective. Rien n'est intéressant comme de chercher parmi tous les accidents d'une fête, dans les mille replis d'une foule, une occasion de presser doucement un bras, de glisser un mot tout bas, un billet dans la main. — Le soir, dans la lumière, et dans l'ombre , pressant ou pressé , coudoyé parmi les danses, les jeux, les cris, étranger à ces plaisirs de t0us — poursuivant une idée fixe, ne voyant qu'une chose — une femme, qui veut bien qu'on s'attache à elle, qui vous permet tous ces pas sur ses pas, tous ces soins autour d'elle et qui vous cherche, inquiète, si elle vous a perdu un moment, vous qui dans cette foule ne devez jamais la perdre. Et ce plaisir est doublé d'une crainte qui l'augmente peut-être — la crainte d'être vu. [1 faut tout à la fois poursuivre et se cacher. On ressent là cette indicible volupté de l'aveniure que le chasseur

éprouve quand il se glisse dans les taillis et que dans la foule le filou doit éprouver aussi. Il y a bien du rapport entre le chasseur et le filou ; entre le filou et l'amant surtout. Tous deux désirent, tous deux craignent et presque de la même façon. Tous deux convoitent en se glissant, l'un une femme, l'autre autre chose, — chacun son bijou — chacun poursuit son crime ; et quelquefois ces crimes se ressemblent. Ces deux criminels se ressemblent toujours et c'est effrayant de penser que souvent on pourrait les confondre. L'amant voudrait bien quelquefois passer pour un filou et le filou voudrait toujours qu'on pût le prendre pour un amant. — je pense que j'aurais pu voler vingt fois la montre de Tbomme au grand chapeau, à pirouetter ainsi autour de lui. Et que sans qu'il le sache, cet homme, j'ai été toute cette soirée à trois pas de lui — ■ lui tournait autour de ceslampions, moi satellite inconnu, je tournais autour de lui — et cela sans qu'il ait remarqué ce même visage tantôt de face, tantôt de profil, quelquefois éclairé, quelquefois dans l'ombre.— Cet homme était ma terre — il n'a pas vu la lune ! Il n'a pas seulement écouté ce bruit de papier froissé que vingt fois auprès de lui — auprès d'elle il aurait pu entendre, car toute cette soirée j'ai brandi mon épitre, persuadé qu'elle, elle n'attendait qu'un moment favorable pour la prendre.

L'AMOUR A PARIS. Vl\

Point du tout, elle n'en voulait pas; quand j'ai mis la lettre dans sa main ouverte, elle n'a pas voulu la fermer. J'ai été toute la soirée pour le croire. Non, elle ne voulait point. — Pas plus au concert qu'à la danse, pas plus à la loterie des assiettes qu'à la loterie des macarons, pas plus autour de l'obélisque de bois qu'autour de la colonne de cuivre, et c'était le dernier des trois jours de fête. — Mémorable soirée, je l'ai donnée au diable. — A minuit j'étais harassé et fatigué, couvert de poussière, mort de soif; et j'avais fait le filou pour rien. — J'étais là encore quand cet homme est rentré chez lui, et il avait encore sa femme.

Etait-elle timide — était-elle coquette ? J'étais dupe peut-être — et puis maintenant plus de fête, plus de fouie — de longues heures à perdre — plus rien de certain et peut-être elle était tout simplement coquette.— Allons, c'était folie d'y songer davantage. — C'était un jour perdu à rêver, dans ma vie — il fallait l'oublier.

Pourtant le lendemain j'ai doublé la tendre épitre d'une kyrielle de reproches, sans plus savoir comment je ferais parvenir cette tendresse et cette colère.

Ami, je te l'ai dit, à regarder en long et en large cette maison de la place, j'ai fait une découverte. Il

pendait une ficelle à la porte et cette phrase à la ficelle : appartement de garçon à louer.

Bien longtemps après. — Un lundi. L'histoire est finie et ceci pourtant n'est pas la fin du roman. Non — ceci est un adieu à ce logis de garçon que je quitterai tout à l'heure pour toujours, à cette chambrette où j'ai savouré goutte à goutte cet ineffable bonheur des désirs. J'ai été heureux ici. Il y a des mois. Aujourd'hui c'est chez moi encore, demain ce sera chez un autre — et j'y reviens pour faire place à cet autre. En rouvrant ce secrétaire le cœur me battait — mais c'était de souvenir. J'y ai retrouvé un madras, un peloton de fil rouge,, un bouquet fané. — Et ce journal inachevé que j'emporte aussi.

A Loris Leroy.

3 septembre 1 S 50.

Remontons la Tamise. La campagne est verte et charmante, mais vous ne relrouverez rien ici de la désinvolture pittoresque de nos scènes champêtres. Cette beauté vous ennuiera.

Sur toute chose ici une main soigneuse aura passé. Voyez les abords de la plus chétive maisonnette de

ces champs, à l'ombre d'un cytise. Le cytise est ébranché, le gazon est tondu, le sable est neuf, le seuil de pierre lavé. La porte a été repeinte ce printemps, et le bouton de cuivre a été fourbi ce matin. Voyez le gland de coton du store (votre jabot n'est pas plus blanc), et cette vitre dont la limpidité chatoie sous les rinceaux de l'espalier. Et c'est le toit d'un paysan. Partout ici le vivre est pris au sérieux. Nulle poésie, mais la réalité de ce qu'ailleurs on rêve. Si dans ce pays où le luxe est plus vrai qu'ailleurs, la pauvreté est aussi plus rude, elle ne s'oublie pas dans des vanités. La nation anglaise est la ménagère vigilante qu'on ne verra point abandonner les soins du logis pour parachever quelque mauvais roman.

Savez-vous bien que c'est peut-être à la sagesse de ce peuple que l'Europe doit d'être encore l'Europe aujourd'hui? Et pourtant, là où sur le continent on cherchait des prétextes pour de feintes colères, on aurait ici trouvé des raisons! Vous parliez d'inégalités de fortune : nulle part le superflu ne coudoie plus lestement la misère; de privilèges ! jamais privilège accroupi sur un peuple n'a scandalisé le monde par une rapacité plus avide que ne le fait l'épiscopat qui fouille au flanc de cette robuste . Angleterre.

Mais on n'a pas encore essayé de démontrer à ce

peuple que ses intérêts étaient ceux de la populace qu'il méprise souverainement. Toute grande et demesurée que soit la distance entre le lord et l'artisan, celui-ci est plus éloigné encore du vagabondage débraillé. Ici la noblesse de l'honnêteté ne déroge pas; et ce que la populace craint avant tout, c'est le peuple. Les remue-ménage du continent auront bien alléché la convoitise dans les bas-fonds de ces populeuses cités sans garnison, et où rampent les bohèmes les plus visqueuses qui se puissent voir ; mais que sous forme de civisme, un filou de Londres touche un pavé,, le porteur de charbon va se faire constable.

Ce n'est pas qu'ils croient les institutions de leur pays des meilleures. Non, les Anglais ne vous diront pas que chez eux tout est hétérogène, décousu, à refaire, mais ils le penseront ; néanmoins, tout imparfaite qu'elle soit, cette société-là s'estime être quelque chose et elle ne se donnera pas volontiers pour rien au premier apôtre venu. Non, l'on met ici à l'accomplissement des réformes l'activité réfléchie qu'il est bon d'appliquer à toute sérieuse affaire.

Ce que le peuple veut, il le veut aujourd'hui comme hier, et le voudra demain. Il lui faut ce qu'il a mûrement décidé et il le lui faudra contre et malgré lovds, évèques et bourgeoisie. S'agit-il

d'une manifestation reconnue nécessaire ! des artisans de toutes les villes manufacturières prendront sans hésiter la route de Londres pour se trouver au rendez-vous. Que les compagnies de railways osent refuser à ces masses ébranlées les places du pauvre dans les wagons, eh bien ! c'est le droit d'autrui et que doit respecter quiconque veut faire valoir son propre droit, ces bandes de nécessiteux feront à pied le voyage. Et à la tète d'un pont de Londres quelques constables arrêteront ces milliers d'hommes, en vertu de n'importe quelle ordonnance surannée ; le bâton d'un constable est le symbole de la loi, soit; mais la formidable et pacifique émeute reviendra. Et que la reine Victoria traverse son parc de Saint-James dans son carrosse empanaché pour aller convoquer les parlements, contre lesquels les bourgoois vont obstinément lutter, les bourgeois accueilleront leur reine avec des hourras affectueux parce que pour tout Anglais cette personne est la personnification de la société anglaise.

C'est tout cela que veut dire ce mot kome> qui se traduit mal en notre langue : ce que le pays est pour le citoyen ; et vous lisez sur chaque porte combien chacun aime sa maison. C'est le mot de tous ces riens que vous trouvez puérils, bien qu'ils soient la poér sie de l'économie politique. Le comfort n'est-il pas l'idéal des théories nouvelles?

Tenez, voici de larges pelouses, des bancs cérémonieux, une rampe de fer et des avenues comme celles d'un palais ; c'est la place d'un village. L'enseigne dorée à neuf de l'auberge est carrément plantée sur un màt solide, au bord de la route, et ne bat pas à tout vent en criant sur de vieux gonds rouilles ; mais prenons ce chemin ombreux et nettement bordé. Il va nous mener vers la colline, à la grille d'un parc assez beau, quoique triste, comme presque tous ceux que l'on rencontre à chaque pas dans les comtés. On aime mieux les cottages coquettement enfouis sous le lierre à Tentour des bourgs. Une habitation a été placée au milieu de ce parc, sur le sommet d'un monticule. C'est une grande maison carrée, blanchie et ornée d'un péristyle grec élevé sur de hautes marches.

Hier, à sept heures du matiu, tout semblait encore endormi dans cette solitude, seulement un homme vêtu de noir attendait au seuil de la maison. '

Vers huit heures, plusieurs personnes se sont montrées sous les arbres, du côté du village, bientôt suivies de plusieurs autres. Peu à peu l'allée cailloutée qui monte à l'habitation s'est animée ; et quand le premier convoi du chemin de fer a eu stationné dans le voisinage, l'antichambre s'est trouvée pleine.

Ces visiteurs, presque tous Français, arrivés la

plupart de Londres et quelques-uns de Paris, venaient assister aux funérailles d'un vieillard, le chef d'une famille française établie depuis deux ans dans cette résidence.

Puis la compagnie en deuil a été introduite dans une vaste salle à manger. On avait redressé contre la muraille la table et ses rallonges et rangé toutes les chaises en face d'une petite porte située dans un coin. Chacun placé dans un respectueux silence, la petite porte s'est lentement ouverte, et tout le monde s'est agenouillé.

L'appartement voisin était hermétiquement drapé de tentures noires. On apercevait à peine, de la salle à manger, la lumière des cierges sur le fond obscur, un autel et un prêtre, et, tout contre la porte, les cous blancs et les tètes blondes des jeunes garçons de la famille attristée. Le recueillement de ce monde pressé au coin de cette salle vide, devant cette porte ouverte, aurait été inexplicable pour qui n'eût pas entendu la clochette de l'enfant de chœur ou les notes d'un Miserere chanté à demi-voix.

La messe dite, les assistants ont pu pénétrer un à un dans la chambre funèbre pour jeter l'eau bénite, selon l'usage. D'un côté du cercueil, autour duquel on allait passer, se tenaient les fils, debout, pour rendre le salut que pour la dernière fois on adressait à leur vieux père. De l'aulre côté, prosternées encore,

perdues sous des crêpes noirs dans l'obscurité, abîmées dans leur chagrin, les femmes étaient groupées auprès de la veuve : une sainte mère de famille ! On dit que tous ces jours-ci elle venait là, prier seule pour ce mort aimé ; que seule dans la maison elle ne pleurait pas, qu'elle ne comprenait pas qu'on dût la consoler, puisqu'il lui avait été donné de ne pas mourir la première et de pouvoir lui fermer les yeux ! ... Le char attendait à la grille du parc. Le cercueil a dû être porté à bras jusque-là suivi des fils, trois beaux jeunes hommes, et de l'aîné des petits-fils, un enfant mince et pale, à l'air naïvement bon.

C'est une chose pénible à voir que l'accomplissement de ce devoir par des enfants : des âmes navrées, des pas chancelants, comme avinés et que la lenteur obligée de la marche embarrasse encore. Et il faut se roidir cependant sous le regard d'autrui et ne montrer qu'une douleur bravement contenue. La pudeur des larmes chez un homme, cette grimace que fait un visage qui se défend de pleurer est d'une beauté morale inimitable et qu'on ne saurait regarder sans attendrissement. Mais si tous ont pu savourer les pures, les ineffables joies de l'amour filial, beaucoup n'ont pas eu à les regretter et il faut ne les avoir plus pour savoir ce qu'elles valaient. Il faut n'être plus, ne devoir plusjamais être l'objet de cette sollicitude de tous les instants, que parfois pourtant, insensés! nous trou-

vions pesante, pour connaître ce qu'elle avait de doux. . . Inexorable savoir et qu'il faut tout d'un coup acquérir ! Il faut avoir pleuré des cheveux blancs pour comprendre cela. Le moment où, homme, on se sépare à jamais de son père est un moment dont l'imagination la plus aimante ne saurait deviner la dureté. Au moins si ces regrets font le tourment de qui les éprouve, ils honorent qui les a causés. Et peu de destinées choisies devaient avoir une aussi belle fin. Mourir presque octogénaire, s'éteindre doucement après une existence remplie, dans les bras de l'amie de sa jeunesse et la compagne de toute sa vie, entouré de ses enfants et de leurs jeunes familles en pleurs, c'est dignement mourir. Et ce cortège d'une centaine d'hommes gravement pensifs, beaucoup d'entre eux éprouvant aussi de sincères et d'intimes regrets et bien peu n'ayant pas pour être là une raison de reconnaissance, c'était beaucoup. C'étaitassez. Ce vieillard avait vu des jours de plus haute fortune : les sentiers de ce parc eussent été trop étroits sans doute, pour la foule des flatteurs qu'il aura eus et des ingrats qu'il aura faits.

Un poète a dit :

« Le bruit qu'on fait sur un tombeau » Ne va pas réjouir les ombres.

Non, si la mort pouvait être vaniteuse, c'est la simple et vraie piété de telles funérailles qui réveillerait T envie sous les mausolées orgueilleux.

C'est à quatre ou cinq milles de là que le corps devait être déposé sous une chapelle catholique érigée dansunjardin privé, chez une Anglaise. Le corbillard, à peu de chose près semblable à celui de Paris, mais attelé de chevaux vigoureux, à parcouru au trot cette distance. Il était devancé par une cavalcade de gens portant au poing quelque plumet noir et suivi des voitures de deuil aux portières desquelles des sortes de coureurs étaient armés de longues verges ; tous ces gens en frac et coiffés de chapeaux ronds à très-hautes formes garnis de crêpes flottants. Ces convois de la bourgeoisie aisée sont communs à Londres, mais pour les campagnards des villages que celui-ci devait traverser cVtait un spectacle plus rare ; et puis cette famille était considérée dans tous les environs : on attendait donc çà et là sur la route au passage pour voir et saluer. Plus on avançait, plus les groupes devenaient nombreux. Un peu avant midi, on a mis pied à terre, au milieu d'une lande, par un beau soleil. On laisse alors retomber sur les porteurs l'ample drap mortuaire en velours noir qui les couvre entièrement et' sous lesquels ils disparaissent. Cette façon déporter un mort est dramatique et singulière. Les prêtres catholiques en surplis, et la

grande croix précédant le corps, on est arrivé à l'entrée d'un bourg. A la porte de ce jardin où des constables n'avaient laissé pénétrer que les personnes du convoi, ces mêmes personnes se sont retrouvées là seules entre elles comme elles avaient été dans le parc au départ.

C'est un tout petit jardin dans lequel les allées exiguës font autant de détours que possible. La chapelle était à peine assez grande pour contenir le cercueil, la famille et le clergé, et, après la cérémonie funèbre à laquelle faute d'espace on a dû, là comme on avait fait le matin, assister sur un seuil, il a fallu revenir et, de massif en massif, atteindre l'entrée du caveau placée extérieurement.

C'était le terme du voyage. C'est ici que les fils devaient laisser leur père, et qu'il leur a été permis de baiser encore une fois le velours enveloppant le cher dépôt confié à l'hospitalité et à la garde d'une étrangère.

Quelques marches à descendre, une pierre à sceller... et l'on a quitté pour toujours! Un regard encore.. . et c'est le dernier. Dernier l C'est le mélancolique adjectif, le mot implacable qui répond à tout, ces tristes jours-là; dernier soleil, dernier voyage, derniers soins autour de nous.

Aux approches du jardin, le modeste cortège s'était trouvé resserré entre deux haies de campagnards à

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cheval, chapeau bas; et un peu de confusion causée par la curiosité avait éveillé le babil de quelques femmes ; mais un a chut ! » sévère imposé de tous côtés, et par les cavaliers anglais et par des personnes stationnées dans des voitures, a bientôt eu ramené le religieux silence qui n'avait pas été troublé jusquelà: c'était la dernière clameur d'une foule réprimée par un dernier témoignage de respect. Cette existence finie avait elle-même été une des dernières grandes choses du passé que ce temps d'événements extraordinaires devait voir finir.

Et le dernier arbre, c'était dans ce jardin un pommier tout en fruit dont la branche pendait sur le chemin.

Et quelqu'un a dû plier la branche de ce pommier pour que l'humble et riant feuillage laissât passer un cercueil royal, celui d'un Bourbon, le dernier des rois de France!

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