CONFERENCE DONNÉE A L'HOTEL DE VILLE DE QUEBEC, LE 24 MAI
Sur LE 3ième CENTENAIRE DE L'ARRIVEE DE LOUIS HEBERT À QUEBEC, 1617-1917.
Messieurs,
Notre génération est assurément privilégiée. N'a-telle pas l'honneur de célébrer les anniversaires et les faits remarquables de notre histoire ?
En 190$, elle était conviée par la vieille cité de Champlain aux fêtes grandioses qui ont marqué le troisième centenaire de sa fondation; et, presque en mème temps, elle faisait graver sur le marbre et le bronze la date lointaine de 1659 où Mgr de Laval devenait le Père de l'Eglise de la Nouvelle-France.
Pour comble de bonheur, sous peu, elle entonnera un chant de foi et d'amour à la Papauté. Elle l'associera dans le triomphe qu'elle prépare à l'illustre cardinal Bégin, à son retour de la Ville Eternelle.
D'autres manifestations de piété auront lieu l'an prochain pour commémorer dignement la prise de possession du sol canadien par les Récollets, au nom de l'Eglise, il y aura bientôt trois siècles.
Notre génération a vu encore les assises du Congrès du Parler Français; sur ce coin de terre plein de souvenirs, sur ce roc, dans cette métropole, à l'endroit même où la première famille française a parlé à Dieu dans la langue maternelle.
Ce n'est pas tout. Après les inoubliables démonstrations de son Congrès Eucharistique, Montréal rendra un hommage solennel au chrètien patriote. Sir Georges Etienne Cartier. Puis, dans un avenir prochain, la vieille cité de Marie, soucieuse de ses premières gloires, dressera surun piédestal Dollard et ses compagnons les sauveurs du pays en 1660.
Tout est chanté, tout est exalté, tout est immortalisé: la patrie, berceau de nos ancètres: l'Eglise, dans ses princes; l'Evangile, dans les missionnaires; nes autels, dans le triomphe de l'Eucharistie; notre langue, sève de notre religion; l'audace et le courage civiques dans un homme d'Etat; et, dans une troupe d'élite, l'héroïsme militaire.
Cependant, quelque chose manque encore à tout cela: la fête du foyer catholique et de la terre nourricière, force de notre race.
Mais voici, Messieurs, que vous-mêmes vous avez été convoqués, ce soir, pour jeter les bases de cette organisation non moins digne d'enflammer le patriotisme. La vieille cité des souvenirs, qui a si bien honoré son fondateur, ses martyrs, ses pontifes, et ses vaillants soldats, ne veut pas laisser dans l'ombre celui qui, après Champlain, a pris la plus grande part à la fondation de la Nouvelle- France.
Elle a pensé que le temps était venu d'élever une statue à son courageux, à son héroïque premier colon, Louis Hébert. Notre société nationale, qui a pour mision d'encourager les nobles projets, a fait un appel des
plus touchants en faveur de ce mouvement patriotique. Cet appel a été entendu ; ila trouvé un écho dans le cœur de nos compatriotes, car non seulement la ville de Québec, mais notre province, qui «e souvient, et mème le Canada entier attend avec impatience, le jour où il pourra couronner, par des témoignages publies de reconnaissance, cette vie dépensée au service de Dieu, de la France et de notre belle patrie.
V'ous me demandez de vous parler ce soir de celui qui fait l'objet de cette assemblée : je me rends à votre gracieuse invitation, pour vous lire la vie de Louis Hébert.
Je divise mon travail en deux parties. La premiére comprend la narration très succincte de ses deux séjoursen Acadie ; et Ja seconde s'étend de son départ de Paris, en 1617, jusqu'à sa mort arrivée dix ans plus tard à Quéhec, le 25 janvier 1627.
Sur notre colon, avant ses voyages dans la Nouvelle- France et sur sa famille, nous ne connaissons que bien peu de choses. Tout ce que nous apprennent des documents authentiques, c'est qu'il était fils de Louis Hébert, qui avait été l'apothicaire de la feu reine Catherine de Médicis, et que la profession du père passa au fils.
Il avait donc reçu une éducation soignée. La profession d'apothicaire, à cette époque, était même recherchée par les membres de la noblesse. Louis Hébert pratiquait à Paris.
Pour bien comprendre comment naquit chez notre colon sa vocation d'agriculteur, il faut nécessairement dire un mot des premiers voyages et des premières tentatives de colonisati sn entreprises par MM. de Monts et de Poutrincourt.
Après les essais infructueux deMM.dela Roche,Chauvin et de Roberval, pour coloniserla Nouvelle-France, M. de Monts, au commencement du XVIle siècle, voulut recueillir la succession de ses devanciers, afin d'étendre au delà des mers le domaine de la France et contribuer ainsi à la conversion des indigènes.
Cet homme faisait certes preuve de patriotisme, mais il ne pouvait être un instrument utile à la propagation de
Ja foi, car il était calviniste. En dépit de ses bonnes intentions, sa foi était un obstacle à la régénération des peuples barbares. Quoiqu'il en soit, le roi lui accorda le titre de lieutenant-général de l'Acadie, et lui donna d'amples pouvoirs de bâtir des villes, des bourgades et de coloniser ce vaste pays.
Fort de cette commission, et possédant aussi une fortune considérable, il fit ses préparatifs de départ. Il équipa une flottille sur laquelle il embarqua des colons, et mit à la voile au Hâvre de Grâce, par un temps favorable. Le 6 mai 166, il abordait à une ile de la baie de Passamaquoddy, qu'il nomma l'Île Ste-Croix. C'est sur cette ile qu'il débarqua son monde.
Parmi les explorateurs se trouvaient plusieurs personnages de distinction, en particulier deux hommes qui ont joué un rôle des pius importants dans la fondation de la Nouvelle-France, c'étaient l'immortel Samuel de Champlain et notre héros Louis Hébert.
Ces deux hommes, Messieurs, qui se rencontrèrent dès 1604, en Acadie, étaient faits pour se comprendre. Tous deux étaient mus par les sentiments du plus pur patriotisme et d’une foi inébranlable. M. de Champlain qui ne rougissait pas d'écrire que Île “salut d'une âme vaut plus que la conquête d'un empire” trouva en Hébert un digne émule de ses nobles aspirations. La vie de notre colon et ses dernières paroles disent assez à quelle valeur il estimait l'âme des sauvages païens. ‘‘Je meurs content, disait-il, à ses enfants et à sa femme, puisqu'il a plu à Dieu de faire mourir avant moi des sauvages convertis ;
j'ai passé les mers pour les venir secourir plutôt que pour aucun autre intérêt particulier, et je mourrais volontiers pour leur conversion si tel était le bon plaisir de Dieu...”
Cette communion d'idée qui exista entre le fondateur de Québec et Louis Hébert explique l'amitié profonde et l'estime réciproque que ces deux hommes eurent l'un pour l'autre, amitié et estime qui durèrent vingt-trois ans, C'està-dire jusqu'à la mort de Louis Hébert.
M. Monts après le débarquement de ses gens, se mit à se construire une Æabifation, tandis que M. de Champlain, M. de Poutrincourt et Louis Hébert, com-
mencèrent aussitôt à défricher la terre et à la cultiver.
Ces pionniers de l'agriculture récoltèrent à l'automne les premiers épis de blé et les premiers légumes poussés en terre acadienne.
L'hiver fut long et rigoureux; le scorbut exerça de terribles ravages au milieu des colons. En dépit des soins dont Louis Hébert les entoura, trente-six succombèrent.
Au printemps il fallut transporter l'//abitation dans un endroit plus salubre. M. de Champ in, en explorant les côtes, avait remarqué une jolie ba.e qui paraissait offrir de grands avantages pour l'érection d'un fort. On décida de le bâtir au fond de la baie sur une élévation au commencement du printemps.
Sur ces entrefaites, M. de Monts rentra en France, et laissa le commandement de l'Acadie à M. de Poutrincourt, qui hérita peu de temps après de Port-Royal et des environs,