IV. Gravure
147. Jusqu’à présent, tous les résultats produits par l’application convenable des lois qui régissent les affinités électro-chimiques, ont été obtenus sur le métal négatif , autrement nommé catode (§ 121) ; mais il en est d’autres fort importants qui se manifestent sur Y anode (§ 121), et auxquels je vais consacrer quelques paragraphes.
(1) Arch. de l’électricité , n° 1, p. 276.
On a vu que les plaques de cuivre en communication avec le cuivre de la batterie et placées dans bauge à décomposition , étaient détruites peu à peu en se combinant avec l’oxygène ; il en est de même des plaques ou anodes d’or ou d’argent , lorsqu’ils se combinent avec le cyanogène. Mais , de même que le vernis (§ 26) protège les parties du moule sur lesquelles on l’applique , contre l’action galvanique, de même, on peut protéger les plaques de cuivre et localiser à volonté l’action destructive.
148. Par exemple, si l’on étend une couche de vernis sur une partie d’une plaque de cuivre, cette partie sera protégée contre l’action galvanique, tandis que le reste de la plaque sera détruit. On a mis à profit cette circonstance, pour tracer les dessins que l’on veut graver sur une plaque recouverte d’une composition convenable ; cette plaque est alors soumise à Faction de l’oxygène (§ 122} et la gravure s’effectue rapidement. Ce procédé remporte sur la gravure ordinaire effectuée au moyen de l’acide nitrique, parce qu’on peut régler Faction à volonté, la rendre plus puissante ou la ralentir, retirer de temps en temps la plaque du liquide pour l’examiner, et l’y replonger ensuite. Au reste, on a reconnu tant d’avantages à ce procédé de gravure, qu’il a été l’objet d’un brevet.
Procédé opératoire. Soudez un gros conducteur à une plaque de cuivre brunie, sur laquelle vous étendrez, au moyen de la chaleur, une couche bien égale de vernis à graver (1) ; enfumez cette couche
(i) Le vernis à graver est composé d’asphalte , de cire, de
en la passant sur la flamme d’une chandelle et vernissez le revers de la plaque ainsi que le conducteur, avec de la gomme laque. Tracez alors le dessin à l’aide d’une pointe déliée et mettez la plaque en guise d "anode, dans une auge à décomposition soumise à l’action d'une pile de Daniell ; dix minutes après , retirez-la et bouchez les traits les plus fins avec du vernis noir. Replacez-la encore dans l’auge pendant dix minutes, puis bouchez les demi-teintes; et après dix autres minutes d’immersion, la gravure sera terminée. Chauffez la plaque et enlevez le vernis sous lequel vous trouverez une gravure parfaite (1). Ilfaut régler la durée elle nombre des opérations suivant les circonstances. La gravure électrique est une expérience intéressante à faire dans un cours; en soumettant la plaque à l’action électrique au commencement d’une leçon, j'ai pu distribuer des épreuves avant qu’une heure fût écoulée.
149. Avec un peu de soin et d’habitude, un amateur, surtout s’il sait dessiner, pourra faire des esquisses qu’il gravera au moÿen du galvanisme. S’il est assez habile dans l’art du dessin, pour tracer son sujet sur la couche d’or dont j’ai parlé précédemment (§ 146), il parviendra à exécuter des planches
poix noire et de poix de Bourgogne. Pour l’employer, on l’enveloppe dans un morceau de soie.
Je préfère employer le gros vernis liquide appliqué au pinceau. (Note du Trad.)
(1) Il est inutile de chauffer la plaque; on la nettoie parfaitement en la lavant avec de l’essence de térébenthine.
( Note du Trad.)
bien plus remarquables encore. Les amateurs des beaux-arts trouveront sans doute dans ce nouveau et intéressant procédé de gravure, un aliment à l’activité de leur imagination. Il faut vernir exactement le revers d’une plaque de cuivre et la soumettre dans cet état àl’aciion du cyanure d’or; quand on a obtenu une couche bien égale, on retire la plaque pour tracer le dessin sur la couche d’or , comme on fait ordinairement sur le vernis. La plaque est alors plongée dans une solution de sulfate de cuivre, à la place de Y anode; et comme l’oxygène se combine avec le cuivre et non avec l’or (§ 122), la gravure s’effectue parfaitement. Cette opération marche très-vile, il faut donc la surveiller attentivement, de peur de trop prolonger sa durée et de gâter la planche, vis-à-vis de laquelle il faudra en placer parallèlement une autre de mêmes dimensions.
150. Gravure électrique des épreuves da~ guerriennes. Dans l’opération que nous venons de décrire, il faut que l’artiste trace le dessin pour que l’action électrique exécute la gravure; maisM. Grove décrit un procédé (1) au moyen duquel la nature seule accomplit tout le travail. Il est parvenu à graver les plaques daguerriennes, en soumettant à une autre puissance de la nature, ces résultats magnifiques dessinés par la lumière.
151. Bien que par ce procédé , on ne puisse produire des planches irréprochables aux yeux de l’imprimeur, il mérite cependant d’occuper une place
(t) Voy. Procced • dec> soc., vol. î, p. 94, aug. 17, 18M*
dans ce traité, parce qu’il fournit une application importante du nouvel art, et qu’il permet, sinon au typographe, du moins à Yéîectrotypiste, d’obtenir des planches dont il pourra tirer des épreuves parfaites.
152. Dans une épreuve daguerrienne , les noirs sont produits par l’argent, et les teintes claires par le mercure, donc, si l’on place une de ces plaques en guise d 'anode, dans une solution dont l’élément mis à nu agira sur un des métaux et non sur l’autre (comme dans la dernière expérience (§ 151), l’oxygène qui se combine avec le cuivre sans agir sur l’or), ou bien, si on la place dans une solution dont Vanion (1) se combinera plutôt avec l’un des métaux qu’avec l’autre, on obtiendra une gravure.
153. Le choix de la solution que doit contenir l’auge à décomposition, est de la plus haute importance. On emploie, dans ce cas, de l’acide hydrochlorique étendu de la moitié d’eau ; il faut ensuite s’occuper de la nature du catode ou delà plaque unie au zinc de la batterie, et sur laquelle se porte l’hydrogène ou le métal, suivant la nature de la solution. L’acide hydrochlorique produit de l’hydrogène ; le
(1) Vanion est l’élément qui se porte sur l 'anode (§ 1*21). Jamais je n’ai mieux apprécié la valeur de la nomenclature électrochimique du docteur Faraday, qu’en écrivant ce traité. Je me suis efforcé, souvent même aux dépens de la concision, d’éviter autant que possible la phraséologie scientifique. Lorsque je me suis écarté de cette règle, j’ai donné l’explication des termes employés. Le lecteur comprendra sans peine que tout ce qui se porte sur \’anode[ par exemple l’oxygène), est union , les éléments qui se portent sur le catode sont des cations ; parmi ces derniers , l’hydrogène occupe le premier rang.
grand point est de s’en débarrasser promptement et d’une manière régulière, car, si une certaine quantité d’hydrogène adhère à la surface du catode , la plaque que l’on veut graver sera défectueuse dans le point correspondant. Les plaques qui se débarrassent le plus facilement de l’hydrogène, sont celles d’argent platinisé et de platine. Il faut ensuite régler la distance des deux plaques placées parallèlement vis-à-vis l’une de l’autre. Un écartement d’un cinquième de pouce produira une action uniforme et sera suffisant pour empêcher l’hydrogène de se porter sur l’anode et de nuire au résultat.
154. Dans une opération aussi délicate que celle qui consiste à graver les détails microscopiques de ces épreuves , il faut donner une attention toute particulière au rapport qui existe entre les dimensions du couple générateur, et celles des électrodes ou plaques au moyen desquelles le fluide pénètre dans la solution et l’abandonne. L’effet général d’un électrolyte, ou liquide soumis à la décomposition, est de ralentir l’action électrique, et à fortiori, elle est encore plus ralentie, quand les électrodes sont plus petits que les éléments générateurs. L’emploi de petits anodes et de conducteurs minces (§ 116), nous a souvent fourni un exemple de ce fait. Conséquemment, la meilleure méthode sera de donner des dimensions égales ou presque égales , aux éléments générateurs et aux électrodes ; une batterie simple suffira, parce que la solution peut être décomposée par un courant faible. Le professeur Grove emploie un couple excité par l’acide nitrique, mais toute au-
tre pile produira l’effet désirable. La durée de l’opération est subordonnée à l’espèce de pile dont on fait usage. Avec la pile à acide nitrique, qui possède une grande énergie, le résultat a été obtenu en vingt-cinq ou trente secondes. Les autres piles agissent plus lentement et il est probable que la gravure sera plus fine ; d’ailleurs , on risque moins de manquer l’expérience.
155. Il faut maintenant faire un cadre avec deux coulisses ou deux rainures destinées à recevoir l’épreuve daguerrienne (1) ainsi que la plaque platinisée, et à les maintenir solidement dans la position convenable. On plonge alors ce cadre dans la solution (§153) et on le met en communication avec la pile, en touchant les bords des plaques (2), avec les conducteurs que l’on maintient dans cette position pendant le temps nécessaire. — « Retirez alors la plaque » que vous laverez dans de l’eau distillée; si l’argent » est bien homogène (3), le dessin original aura pris » une belle couleur de terre de Sienne, produite par » la couche d’oxychlorure (4) formée pendant Fo-
(1) Le revers et les bords de cette épreuve doivent être exactement recouverts de vernis.
(2) 11 faut enlever un peu de vernis sur le bord de l’épreuve.
(3) « Il est important que l’argent des plaques soit bien » homogène. Des stries imperceptibles sur l’épreuve , devien- » nent immédiatement apparentes sous l’influence de l’a mon ; •» peut être y aurait-il de l’avantage à employer de l’argent » produit parle galvanisme » ( Grove). Ce passage, qui était accompagné d’épreuves obtenues au moyen des planches gravées, prouve évidemment qu’il sera parfois avantageux d’employer dts plaques préparées comme je l’ai indiqué plus haut (§ 136).
(4) L’oxygène de Peau et le chlore de l’acide se portent sur Y anode.
» pération. Placez l’épreuve dans un plat cou- » tenant une solution très-faible d’ammoniaque , et » frottez légèrement sa surface avec du coton bien » doux , jusqu’à ce que tout le dépôt ait disparu ; » plongez-Ia aussitôt dans l’eau distillée, puis, faites- » la sécher avec soin. L’opération est alors terminée » et l’on obtient une gravure parfaite du dessin ori- » ginal, dessin qui donnera une épreuve positive , » c’est-à-dire, dont les lumières et les ombres se- » ront disposées comme dans la nature. Sous ce » rapport, cette épreuve sera plus correcte que l’o- » riginal , car elle ne sera pas renversée. Les carac- » tères d’imprimerie sont dans leur position nor- » male , ainsi que les côtés droit et gauche de la » face, lorsqu’on opère sur un portrait. »
156. « Toutefois, la gravure des épreuves da- » guerriennes offre une difficulté insurmontable. Si » les plaques sont gravées assez profondément pour » donner une bonne épreuve, quelques-unes des li- » gnes les plus délicates de l’original se confondront » nécessairement, et la beauté principale de ces dé- » licieux dessins sera détruite. Mais si, au contraire, » on n’a continué l’opération que pendant le temps » nécessaire pour produire la gravure exacte de l’é- » preuve, ainsi qu’on peut le faire parfaitement, Iç » nettoyage que l’imprimeur lui fait subir, suffit pour » détruire sa beauté et l’on n’obtient qu’une épreuve » très- imparfaite, parce que les molécules de l’en- » cre d’imprimerie sont trop grosses pour la profon- » deur du trait gravé (1). »
(1) Voy. Procecd . elec. soc., vol. i, p. 98.
157. Mais bien que le tirage de ces plaques soit accompagné de difficultés matérielles, la gravure n’en est pas moins parfaite. L’action des anions a produit l’œuvre la plus délicate, peut-être, qu’on ait jamais vue; quoique les difficultés du tirage demeurent insurmontables , l’électrotypiste possède le moyen de multiplier avec certitude les épreuves les plus délicates et les plus compliquées ; il pourra obtenir autant de copies métalliques parfaites qu’il le désirera. « Pour donner une idée de l’exactitude de » ces reproductions, je dirai que , dans un cas , je » pus lire distinctement, à l’aide du microscope, cinq » lignes tracées sur une enseigne qui, dans la plaque »> électrotypique , avait un dixième de pouce de long » sur six centièm s de large. » (Grove. )
158. Parmi mes lecteurs , il en est , sans doute , qui portent un grand intérêt à l’invention de M. Daguerre et possèdent peut-être quelques-unes de ses remarquables productions; ceux-là surtout admirereront cette nouvelle découverte qui permet de multiplier promptement ces chefs-ci9 œuvre de Vart. Qu’on me permette d’employer cçtte expression, sans aucun doute la plus convenable, pour désigner un procédé enfanté par le contact magique de la science. Il est certain qu’aucun artiste ne peut produire des dessins aussi fidèles; mais la science a fait agir le doigt de la naiure , et au lieu d’inscrire sur son œuvre : — Dessiné par Ingres , gravé par Caicimata , elle y a tracé ces mots : — Dessiné par la lumière et gravé par X électricité (1).
(1) Yoy. à ce sujet le travail du professeur Grove.