I Joan
notre nature, Dieu l'a saisie par ce double appât; étudions donc ce que son amour a fait, d'abord pour nous élever, ensuite pour nous enrichir.
L'amour de Dieu pour nous le fait descendre jusqu'à l'égalité. Se peut-il faire que, des sommets de l'éternité, Dieu vienne nous chercher dans l'opprobre de notre péché, et nous fasse les honneurs de son intimité? Or, par cette avance de son coeur, Dieu nous relie à sa grandeur, et il comble, de lui à nous, les abîmes qui nous séparent, car son amitié est le seul sentiment qui le mette à notre niveau : Amicitia inter pares. S'il compatit à notre misère, c'est une preuve que nous sommes misérables ; s'il nous pardonne , c'est une preuve que nous sommes coupables ; s'il nous récompense , c'est une preuve que nous sommes pauvres ; s'il nous exauce, c'est une preuve que nous sommes dépendants ; mais s'il nous aime, dans cette union, dans cette étreinte de Dieu avec mon âme, c'est un commerce d'égal à égal où rien ne rappelle ma petitesse, excepté l'impuissance de reconnaître ce que je reçois et de traduire ce que je sens.
L'amour de Dieu pour nous le fait descendre jusqu'à la prévenance. Être prévenu en amour, c'est un des triomples les plus suaves du coeur; c'est, avant d'avoir parlé à quelqu'un, absorber son existence, devenir le centre de ses pensées et le soleil de sa vie; enfin, un jour, le jeter à genoux par un charme victorieux, et
lui arracher un aveu mêlé de joie et de tremblements ineffables. Et vous qui fûtes prévenu par le Seigneur de toute éternité, vous n'y penseriez pas ? Hélas 1 parents, amis, protecteurs et enthousiastes divers, je vous dir&l à quelle heure ils commencèrent à s'occuper de vous; mais, à l'instant même où Dieu existe, il vous aime, et il porte son secret à travers les siècles éternels jusqu'au jour de votre baptême, où il vous murmure, par la bouche de l'Église, cette déclaration paternelle : In charitate perpétua dilexi te.
Depuis, il n'est pas revenu sur la parole de cet amour sans commencement ; car, si vous vous retournez vers votre passé, combien d'amis n'avez-vous point perdus dans la route! combien d'abandons n'ont pas contristé votre cœur! Seul, il y a un amour qui ne vous laissa point aux jours de larmes, et qui vous a voué l'éternité dans l'avenir comme dans le passé ; de telle sorte que si, pour toutes ses autres œuvres, il suffît à Dieu de l'infini de sa puissance, pour épuiser le rêve de sa tendresse, il lui faut l'infini de sa durée. Et tandis que le bienfait est éternel, notre reconnaissance, qui n'a qu'un jour, différerait de se prouver encore? Non, je suis déjà trop en retard, Seigneur! Sero te amavi, Domine !
L'amour de Dieu le fait encore descendre jusqu'à la sollicitation. N'est-ce pas qu'elle est à plaindre la maladie de ces êtres aimants qui ont peur de leur solitude, qui ne comprennent la félicité qu'à deux, et
qui demandent à un être aimé l'aumône d'une réciprocité devenue la moitié nécessaire de leur vie. Eh bien ! écoutez la nouvelle surprenante que les siècles ont contée. Il y a au ciel un Tout-Puissant blessé d'amour qui a été vu sollicitant le cœur de sa créature, et qui était repoussé. Quel archange ne vous porterait envie quand le Seigneur, tiré de son repos parce que vous lui manquez, semble tomber à vos genoux en vous disant : « Ayez pitié de ma faiblesse paternelle. Au ciel, j'ai un splendide séjour où j'habite mes propres grandeurs depuis l'éternité, ce n'est point assez pour me satisfaire ; dans l'espace, j'ai semé des mondes auxquels j'envoie, avec quelques rayons de ma lumière, d'intarissables ivresses1, ce n'est point assez encore ; non, avec mes créations, avec mes anges, avec mon immensité, avec tout moi-même, je ne suis pas assez riche pour ne rien désirer : 0 pontife de mon autel, ô bien-aimè de ma prédilection éternelle, homme de si peu devenu prince de mon peuple, il me faut autre chose, et cette chose, c'est ton cœur ! Prœbe fili mi, cor tuum rnihi^ ! »
Ensuite, c'est pour être aimé qu'il revêtit les traits du plus beau des enfants des hommes, et qu'il emprunta la plus douce voix qu'ait entendu notre monde afin de lui dire : Diliges Dominum. C'est pour être aimé qu'il fit les cieux et la terre, comme un roi qui étale des