Cor
Dupuytren, mais je suis pauvre et il y a bien des pauvres dans ma paroisse ; je retourne mourir au milieu d'eux. »
Cet accent parvient au cœur de l'homme que le cri de la douleur n'avait jamais troublé; il se sentait aux prises avec lui-même, et courant après le vieillard qu'il avait repoussé d'abord, il le rappela du haut de sa porte et lui offrit son secours. L'opération eut lieu. Elle touchait aux organes les plus délicats de la vie; elle fut longue et douloureuse. Mais le patient la supporta avec une sérénité de visage inaltérable, et comme l'opérateur étonné lui demandait s'il n'avait rien senti : « J'ai souffert, répondit-il, mais je pensais à quelque chose qui m'a fait du bien. » Il ne voulait pas lui dire : J'ai pensé à Jésus-Christ, mon maître et mon Dieu crucifié pour moi; il eût craint de blesser peut-être l'incroyance de son bienfaiteur, et retenant sa foi sous le voile de la plus aimable modestie, il lui disait seulement : « J'ai pensé à quelque chose qui m'a fait du bien. »
A plusieurs mois de là, par un grand jour d'été, le docteur Dupuytren se trouvait à l'Hôtel-Dieu, entouré de ses élèves et à l'keure de son service. Il vit venir de loin le vieux prêtre, suant et poudreux, comme un homme qui a fait à pied un long chemin, et tenant à son bras un lourd panier. « Monsieur le docteur, lui dit le vieillard, je suis le pauvre curé de campagne que vous avez opéré et guéri il y a déjà bien des semaines; jamais je n'ai joui d'une santé plus solide qu'aujourd'hui, et j'ai voulu vous en donner là preuve en vous apportant moi-même des fruits de mon jardin, que je vous prie d'accepter en souvenir d'une cure merveilleuse que vous avez faite, et d'une bonne action dont Dieu vous est redevable dans ma personne. » Dupuytren prit la main du vieillard : c'était la troisième fois que le même homme l'avait ému jusqu'aux entrailles.
Enfin, cet homme illus^e, le docteur Dupuytren, se trouva lui-même sur son lit de mort, et du regard dont il
avait jugé le péril de tant d'autres, il connut le sien. Cette heure le trouva ferme; il avait eu trop de gloire pour regretter la terre et se méprendre sur son néant. En roulant dans les replis de sa mémoire le spectacle dos choses auxquelles il avait, assisté, parmi tant de figurer qui s'abaissaient sous son dernier regard, il en était une qui grandissait toujours, et dont la simplicité pleine de grâce lui rappelait des sentiments qu'il n'avait éprouvé que par elle. Le vieux curé de campagne était demeuré présent à son âme, et il en recevait, dans ce vestibule étroit de la mort, une constante et douce apparition. Messieurs, je ne vous dirai pas le reste : Dupuytren touchait aux abîmes de la vérité, et, pour y descendre vivant, il n'avait plus qu'à tomber dans les bras de cet ami. Dupuytren eut ce bonheur. Au terme d'une mémorable carrière, il connut qu'il y avait quelque chose de plus heureux que le succès et de plus grand que la gloire : la certitude d'avoir un Dieu pour père, une âme capable de le connaître et de l'aimer, un rédempteur qui a donné son sang pour nous, et enfin la joie de mourir éternellement réconcilié avec la vérité, 'a justice et la paix.
(Lacordairb, 67e Conférence.)
DEUXIEME DISCOURS
Le Prêtre ministre du Surnaturel.
An ministre du surnaturel.
C'est surtout par l'administration des sacrements que vous exercez vos influences surnaturelles; c'est donc par une grande perfection dans cette administration que vous vous montrez digne ministre du surnaturel. Jugez par comparaison de votre grandeur et de vos obligations sous ce rapport.
Sept choses sont nécessaires à Thomme pour vivre de sa pleine vie dans l'ordre naturel. Il faut d'abord qu'il naisse. Une fois né, il a besoin de croître. Pour développer sa croissance, il a besoin de nourriture. S'il tombe dans quelque maladie, il lui faut des remèdes; et s'il est menacé de la mort, des secours particuliers in extremis. Dans sa vie de société, il lui faut des princes et des magistrats pour le gouverner, et, dans sa vie* de famille, des unions destinées à le perpétuer.
Or, tous ces effets sont produits, dans l'ordre de la surnature, par le Sacerdoce. Il fait naître les chrétiens par le
Baptême, il les fait croître par la Confirmation, il les nourrit par l'Eucharistie, il leur rend la santé par l'Absolution, il les soutient à la mort par l'Extrème-Oncfion, il leur donne des chefs par l'Ordination, il sanctifie les sources de leur vie et il multiplie leur race bénie en présidant au mariage catholique.
0 prêtre! qui opérez de tels prodiges, quels sont les moyens sensibles mis à votre disposition pour ces actes de thaumaturge? Les éléments les plus simples de la création, ou les moyens les plus ordinaires de la nature transformés par la vertu surnaturelle de votre ministère. L'eau pour le Baptême, l'huile pour la Confirmation, le pain pour l'Eucharistie, l'aveu pour la Pénitence, l'huile des infirmes pour l'Extrême-Onction , l'imposition des mains pour l'Ordre, le consentement exprimé pour le Mariage : voilà la matière apparente de vos miracles 1 voilà le signe de cette force transcendantale avec laquelle vous semblez repétrir l'humanité ! vous travaillez la nature, et faites servir ses plus faibles éléments de support aux sept portiques d'un monde supérieur que vous élevez.
A leur sujet, entrez en jugement avec vous-même, et posez-vous cet interrogatoire de conscience, relativement aux sacrements en général et en particulier.
En général, ai-je suivi exactement le rituel en les administrant? — Ai-je purifié ma conscience ou, dans le cas d'impossibilité, ai-je fait un acte de contrition avant de les conférer? — Ai-je eu soin d'instruire le peuple sur les effets qu'ils produisent et sur les dispositions qu'ils demandent? — Ne les ai-je pas administrés avec une précipitation et une indécence capables d'ébranler la foi de ceux qui en sont témoins? — Ai-je fait renouveler les saintes huiles en temps opportun? — Ai-je quelquefois réfléchi sur les opérations merveilleuses que la grâce opère par mon ministère dans chacune de ces actions ?
II manrèzb 80
En particulier, pour ce qui concerne le Baptême, ai-je renouvelé à temps l'eau baptismale? — Ai-je tenu les fonts ^crés dans un état convenable? — N'est-il point mort quelque enfant sans baptême, dans la paroisse, par ma faute?
— N'ai-je point conféré le baptême dans des maisons particulières sans motifs suffisants? — N'ai-«e pas réitéré ou omis de réitérer le baptême trop légèrement? — Me suis-je assuré que la sage-femme savait l'administrer comme il faut? — Ai-je instruit les parrains et marraines de leurs obligations ?
Pour la Confirmation, n'ai-je pas négligé de catéchiser et de préparer les enfants avant de les présenter? — Mon registre de Statu animarum fait-il mention des adultes qui jjfont pas reçu ce sacrement? — N'ai-je point omis de les avertir et de prêcher sur l'utilité de le recevoir?
Au sujet de la Pénitence, outre mes torts déjà reconnus précédemment, n'ai-je pas négligé de me rendre au confessionnal aux heures réglementaires? — N'ai-je point témoigné de l'humeur quand on m'y a fait appeler? — Ai-je choisi des heures assez avancées ou assez retardées pour que les personnes gagées à la journée puissent aisément se confesser?
— N'ai-je pas reçu les confessions à la hâte, sans attention, peut-être en sommeillant? —Ai-je fait les interrogations nécessaires? — N'en ai-je point fait d'inutiles par une curiosité vaine ou sensuelle? — Me suis-je donné les soins nécessaires pour procurer l'intégrité de la confession? — Ài-je pris la peine d'instruire les ignorants et d'exciter les grands pécheurs à la contrition? — N'ai-je point rebiit^ ces derniers par une sévérité outrée ou par un accueil intimidant? — Ai-je appliqué les règles d'une saine théologie aux habitudinaires? à ceux qui sont dans l'occasion prochaine? à ceux qui ont des devoirs de justice à remplir envers le prochain? à ceux qui n'ont pas l'instruction nécessaire? à ceux qui nourrissent des haines? à ceux qui fournissent
aux autres l'occasion de poché? à ceux qui n'ont pas une douleur efficace de leurs fautes?
N'ai-je point été cause par mes excès de rigueur, que m^s pénitent se sont découragés et ont abandonné les sacrements? — N'ai-je point différé ou refusé l'absolution par humeur plutôt que par principe? — Ai-je donné habituellement des pénitences médicinales pour le passé et préservatrices pour l'avenir? — N'ai-je point usé des secrets de la confession pour déprécier une famille, une communauté, une paroisse? — Ai-je écouté avec charité les personnes pieuses et les scrupuleux, et pensé quelquefois aux moyens de les faire avancer dans la voie de la vertu ? — Me suis-je rappelé que le confesseur est aussi directeur, et me suis-je acquitté des obligations de ce dernier, soit en étudiant les règles d'une saine spiritualité, soit en m'appliquant, nonseulement à purifier les âmes, mais encore à les faire progresser?
L'Eucharistie est le plus auguste des sacrements. Ai-je rempli, à son égard, tous les devoirs qui m'ont été tracés plus haut comme ministre de ce sacrifice, temple de cette communion et gardien de la Présence réelle? — Par respect pour le Très-Saint Sacrement, ai-je fait régner l'ordre et le silence dans la sacristie? — Ai-je dressé des servants de messe dignes et capables de remplir cette noble fonction? — Ai-je repris avec une sévérité particulière les fautes commises dans le lieu saint? — N'ai-je point célébré, par ma faute, avec des hosties trop anciennes ou avec du vin aigre ou tourné? — S'il m'est arrivé des accidents durant le saint sacrifice, comme délaisser tomber quelques gouttes du précieux sau£, ou quelques formes consacrées en donnant la sainte communion, ai-je réparé cette faute conformément aux rubriques? — N'ai-je point quelquefois interrompu le saint sacrifice pour donner des y vis pen importants, peutêtre pour faire des reproches ou dos éclats scandaleux?
Quant à l'Extrème-Onction, en ai-je expliqué assez souvent les avantages et les effets consolants? — N'ai-je pas attendu que les malades eussent perdu connaissance pour la leur administrer? — N'en ai-je point privé quelques-uns par incurie ou par légèreté? — N'ai-je point été obligé parfois de supprimer une partie des onctions pour m'y être pris trop tard ? — Ai-je fait jeter au feu le coton et le pain qui avaient servi aux cérémonies de ce sacrement? — Ai-je convenablement tenu le sac des saintes builes? — N'ai-je point permis aux clercs de le garder en dépôt, peut-être de le faire servir à leurs amusements? — Ai-je rappelé aux parents qui ont des malades dans leur maison l'obligation de prévenir te prêtre en temps opportun? — Ai-je donné l'Extrème-Onction, même aux enfants en danger de mort, qui, soit au-dessous, soit au-dessus de l'âge de sept ans, ont assez de connaissance pour offenser Dieu gravement ? — N'ai-je point manqué aux prescriptions du rituel, qui ordonne de n'administrer ce sacrement qu'après le saint viatique? — Ai-je été fidèle à le faire suivre immédiatement de l'indulgence pléniére in articulo mortis?
Le sacrement de TOrdre exige de notre part des respects particuliers, en soi, en nous et dans les autres. — Avons-nous publié avec l'esprit et selon les injonctions du Concile de Trente les noms des jeunes clercs de notre paroisse qui doivent être promus aux ordres majeurs? — Avons-nous provoqué les informations capables d'éclairer l'Église sur leur vocation? — Avons-nous cultivé avec un soin pieux l'âme des enfants qui montrent des dispositions pour l'état ecclésiastique? — Sommes-nous les bienfaiteurs des séminaires dans la mesure de notre aisance matérielle? — Nous faisons-nous un pieux devoir des égards envers les prêtres, même les plus jeunes, même les plus obscurs, dans le but d'honorer le sacerdoce.
Relativement au mariage, possédons-nous 'bien la théo-
logie des empêchements dinmants? —Connaissons-nous les règles générales et diocésaines concernant la publication des bans, les enquêtes sur les divers degrés de parenté, et les suppliques en cour de Rome pour obtenir les dispenses nécessaires? — Flétrissons-nous, de temps en temps, l'irormoralité du mariage civil, et publions nous énergiquement l'excommunication dont il est frappé, au moins le troisième dimanche de Carême? — La réhabilitation des mariages scandaleux a-t-elle été une préoccupation de notre ministère ? — Notre registre des mariages a-t-ii été tenu avec tous les détails prescrits par le Droit et par nos statuts diocésains? Avons-nous instruit le peuple sur les empêchements de consanguinité et déconseillé les mariages entre parents? — Tàchons-nous de préparer les nouveaux marié3 à l'absolution et, quand les circonstances le permettent, à la sainte Communion? — N'avons-nous point, sans motif valable, séparé la bénédiction nuptiale de la messe des épousailles ? — Nous sommes-nous fait une loi de ne nous occuper de mariages qu'au pied de l'autel, évitant avec soin de prendre part aux négociations qui les précèdent, et aux repas de noces qui les suivent ?
0 ministres du surnaturel ! C'est par les sacrements que vous pouvez tant pour la régénération du monde. Pourquoi vos infidélités dans la dispensation des sacrements ? Videte fratres, quomodo caute ambuletis, non quasi insipientes, sed ut sapientes, redimentes tempos '.
Au Prêtve devenu homme naturel.
Pouvez-vous dire avec l'Apôtre, en considérant les mobiles et la fin de vos actions : In fide vivo filii Dei 2.