‹ Manreze du pretreChapitre 292 sur 297 · Petr · texte numérisé non relu

Petr

Hoo signum crucis erit in cœlo cum Dominus ad judicandum venerit.

Tune omnes servi crucis, qui se crucifixo conformaverunt in vita, accèdent ad Christum judicem cum magna fiducia.

Quid igitur times tollere crucem, per quam îtur ad regnum ?

Non est salus animae, nec spes seternee vitas, nisi in cru ce.

Toile ergo crucem tuam, et sequere Jesum et ibis in vitam seternam.

Ecce in cruce totum constat, et in moriendo totum jacet : et non est alia via ad vitam, et ad veram internam pacem, nisi via sanctse crucis, et quotidianse mortificationis.

Ambula uni vis, quaere quodeumque volueris : et non invenies altiorem viam supra, nec securiorem viam infra, nisi viam sancta} crucis.

Si libenter crucem portas, portabit te, et ducet ad desideratum finem, ubi scilicet finis patiendi erit, quamvis hic non erit.

Si invite portas, onus tibi facis, et te ipsum magis gravas : et tamen oportet ut sustineas.

Si abjicis unam crucem, aliam procul dubio invenies, et forsitan graviorem.

Credis tu evadere, quod nullus mortalium potuit prseterire? Quis sanctorum in mundo sine cruce et tribulatione fuit?

Et quomodo tu aliam viam quœ "is, quam hanc regiam viam, quse est via sanctse crua. 2

Tota vita Christi, crux fuit et martyrium : et tu tibi quœris requiem et gaudium ?

Erras, erras, si aliud quseris, quam pati tribulaiiones : quia tota ista vita mortalis plena et miseriis, et circumsignata crucibus.

JI MANRÈZ3. 33

Et quanto altius quis in spiritu profecerit,tanto graviores sa?pe cruces invenit : quia exilii sui pœna magis ex amore crescit.

Non est secundum hominem crucem portare, crucem amare, corpus castigare et servituti subjicere : honores fttgere, contumelias libenter sustinere, se ipsuro despicere et despici optare; adversa quaeque cum damnis perpeti, et nihil prosperitatis in hoc mundo desiderare. Si ad te ipsum respicis, nihil hujusmodi ex te poteris. Ser' si in Domino confldis, dabitur tibi fortitudo de cœlo, et subjicientur ditioni tuse mundus et caro.

Pone te ergo, sicut bonus et fidelis servus Christi, ad portandum viriliter crucem Domini tui , pro te ex amore cruciflxi.

Oportet ita esse : et non est remedium evadendi à tribulatione malorum et dolore, quam ut tu patiaris.

Calicem Domini affectanter bibe, si amicus ejus esse, et partem cum eo habere, desideras.

Quando ad hoc veneris, quod tribulatio tibi dulcis est, et sapit pro Christo, tune bene tecum esse œstima, qui invenisti paradisum in terra.

Quamdiu pati grave tibi est, et fugere quseris; tamdiu maie habebis, et sequetur te ubique fuga tribulationis,

Scias pro certo, quia morientem te oportet ducere vitam. Et quanto quisque plus sibi moritur, tanto magis Deo vivere incipit.

Nemo aptus est ad comprehendendum cœlestia, nisi se submiserit ad portandum pro Christo adversa.

Nihil Deo acceptius, nihil tibi salubrius in mundo isto, quam libenter pati pro Christo.

Et si eligendum tibi esset, magis optare deberes, pro Christo adversa pati, quam multis consolationibus recreari : quia Christo similior esses, et omnibus sanctis magis conformior.

Non enim stat meritura nostrum, et profectus status nostris, in multis suavitatibus et consolationibus : sed potius in magnis gravitatibus et tribulationibus perferendis.

Si quidem aliquid melius et utilius saluti hominum, quam pati, fuisset; Christus utique verbo et exeinplo ostendisset.

Omnibus ergo perlectis et scrutatis, sit haec conclusio finalis : Quoniam per raultas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei,

CONFÉRENCE

Le Prêtre administrateur

Après avoir lu ce sujet très-important, recueillez-vous; demandez-vous compte à vous-même de votre administration, sans entrer dans de nouveaux détails, mais en formant et réformant votre conscience sur les points qui vous ont été signalés. Puis, après avoir noté vos oublis et vos négligences, déploré vos torts, pris vos résolutions, lisez ces deux passages qui corroborent si bien nos propres instructions.

Conseils d'un évêqtae anx curés sur l'administration de leur fabrique.

C'est de vous principalement, nos très -chers frères dans le sacerdoce, et nos bien-aimés coopérateurs dans le gouvernement des églises que nous nous promettons une intervention plus empressée, plus intelligente et plus efficace pour la parfaite organisation des fabriques et la régularité de leurs opérations. Vous y aurez toujours la part

principale quand vous le voudrez, quand vous saurez ménager avec discrétion et sagesse l'ascendant que vous assurent votre caractère, vos lumières et votre zèle pour les choses de Dieu. Déjà, les résultats les plus satisfaisants ont couronné les soins actifs et persévérants que vous avez donnés à l'accomplissement de cette portion si importante de votre tâche pastorale. Nous avons pu juger, dans notre seconde visite générale, qui a fait passer une à une sous nos yeux toutes les fabriques du diocèse, combien ces établissements avaient gagné, en un petit nombre d'années, sous le rapport de l'ordre et de la légalité. Mais cette situation plus normale que vos efforts ont si heureusement établie, il importe de l'entretenir, de l'améliorer même, s'il est possible, et de la perfectionner. Le mécanisme d'une fabrique, sans être des plus compliqués, se compose néanmoins de ressorts si fragiles, qu'ils se briseraient bientôt si vous n'aviez l'œil toujours ouvert pour en suivre tous les mouvements.

Usez donc des attributions que la loi vous reconnaît et que vous confère votre titre de pasteur. Les règlements à la main, rappelez sans cesse aux fabriciens, comme aux marguilliers , ce qu'ils ont à prévoir et à observer pour s'acquitter dignement de leurs fonctions respectives. Gardez que les bureaux et les conseils, à défaut des renouvellements prescrits par les ordonnances, n'encourent une déchéance qui frapperait leurs actes de nullité. Veillez à la tenue régulière de la comptabilité, à la préparation comme à la production en temps opportun des états de recette e. de dépense. Vos églises, vos cimetières, vos maisons presbyte raies, l'existence de vos vicaires, y sont également intéressés. Si minimes que soient vos revenus, si faible que soit la population de votre paroisse, ne laissez pas de vous conformer de point en point aux règlements, comme si vous opériez sur les plus larges bases. Ne donnons pas l'ombre

même d'uu prétexte à cette malveillance qui considère d'un œil jaloux ce reste tel quel d'action administrative qui nous est laissé, et qui ne demanderait pas mieux que de voir cette administration concentrée, comme toutes les autres, dans des mains exclusivement laïques.

Nous ne voudrions pas troubler votre sécurité par de vaines terreurs. Mais nous ne pouvons et ue devons pas vous taire que plus d'un symptôme menaçant > nous inspire à ce sujet de sérieuses alarmes. Déjà des accusations de négligence et d'impéritie se sont fait entendre ; déjà des plaintes se sont élevées là où la plainte a le plus de retentissement2; déjà ont été énoncées des propositions formelles de séculariser entièrement les fabriques. La sagesse et la bienveillance de l'administration supérieure3 nous sont un garant qu'elle appréciera selon leur valeur des reproches injustes, ou tout au moins exagérés, reproches que, pour ce qui nous concerne, l'état satisfaisant de nos fabriques ne nous permet pas d'accepter. Mais ces plaintes, à force de se reproduire, peuvent à la longue faire impression et amener des mesures qui entraîneraient la ruine de l'institution fabricienne.

Quel malheur si vous perdiez encore la part qui vous revient si légitimement dans l'économie des deniers de vos églises, si les oblations des fidèles et les fondations pieuses passaient une administration purement civile, si vous étiez contraints d'aller mendier à la porte d'un bureau subalterne la matière des sacrements et du sacrifice !

Non pas, à Dieu ne plaise, que nous suspections l'intégrité des mains aussi pures qu'habiles auxquelles serait confié ce dépôt sacré ! Nous parlons des lenteurs à dévorer,

1 . Voir les Votes de plusieurs Conseils généraux. — 2. Discussion à la Chambre des députés, le 18 janvier, à l'occasion de la pétition du sieur Hallet. — 3. Circulaire de S. Exe. le ministre des cultes du 15 mars 1833.

des formalités à remplir, des filières éternelles par lesquelles il vous faudrait passer avant d'obtenir satisfaction pour les besoins les plus urgents du culte. Jugez-en par les longs circuits que doivent parcourir, par les épreuves successives qu'ont à subir vos délibérations de quelque importance, avant de recevoir une sanction définitive. Nous parlons de l'opprobre imprimé au front des pasteurs et des administrateurs des paroisses, qui seraient ainsi déclarés incapables de gérer convenablement leurs propres affaires, opprobre plus humiliant et plus cruel encore , si vous aviez la douleur de vous dire que vous l'avez encouru par votre faute; oui, faute d'un peu de cette vigilance que nous vous demandons, et qui vous aurait épargné d'amers et d'inutiles regrets.

Sauvez donc, par un redoublement de zèle, ce dernier débris du naufrage où ont péri tant d'autres influences qui, quoi qu'on en dise, ont plus avancé la civilisation, ont mieux servi la cause de la gloire, de la fortune, de la liberté du pays, que toutes les déclamations des philosophes; influences, du reste, que l'histoire, mieux étudiée, mieux comprise, nous montre comme une nécessité des temps, acceptée plutôt que recherchée , comme une disposition providentielle, bien plus que comme une usurpation de la puissance sacerdotale. Qu'on le sache bien, nous ne donnons pas un regret à la perte de cette intervention dans les affaires publiques , qui ne pourrait que nous partager au détriment de nos devoirs les plus saints. Mais après avoir abandonné ces murs avancés qui nous protégeaient moins contre l'ennemi qu'ils ne nous signalaient à ses attaques, retranchons-nous fortement au cœur de la place. Acceptons la position qui nous est faite , en dehors des tristes agitations qui troublent et divisent si misérablement les hommes Tenons-nous dans le sanctuaire , puisqu'on veut nous y enfermer. Nous ne demandons pas autre chose , en vous

recommandant, nos très-chers coopérateurs, de veiller à la conservation des droits les plus anciens et les plus sacrés de vos églises.

(Le cardinal Giraud, Administration temporelle des paroisses.)

Opinion d'un missionnaire expérimenté sur nos rapports avec les Maires.

Mais, n'y a-t-il pas quelquefois des maires intraitables, avec lesquels il est absolument impossible de sympatbiser, et qui sont les fléaux des paroisses au sein desquelles ils exercent un empire despotique ? Un curé n'est-il pas obligé, en bien des circonstances, de leur tenir tête; et le peut-il faire, sans provoquer des tempêtes et des divisions ?

A cela nous répondrons qu'il y a très-probablement de tels maires; nous dirons même qu'il est moralement impossible qu'il ne s'en trouve pas de ce caractère parmi les 44,000 que la France possède. Nous ajouterons que, quand un curé a le malbeur d'avoir pour maire un homme de cette trempe, il a besoin de beaucoup de vertu , de zèle et de prudence pour éviter les occasions, sans cesse renaissantes, de divisions et de trouble. Mais, qu'il nous soit permis, après avoir fait ces concessions, de dire bien bas, mais de dire pourtant, ce qui s'observe généralement sur le point important qui nous occupe.

Qu'on y fasse attention, et l'on remarquera deux choses : 1° Que certains curés sont toujours bien avec leurs maires. On les fait passer de paroisse en paroisse ; on les choisit exprès pour les placer dans celles où il y a des maires difficiles, chicaniers, méchants, impies, etc., et toujours ils triomphent des obstacles et maintiennent la paix.

LE PRÊTRE ADMINISTRATEUR. 52i

2° Que d'autres curés sont toujours, ou du moins trèssouvent, mal avec leurs maires. Comme ils ne manquent pas de prouver à leur évêque que le tort n'est pas de leur côté, et qu'il est impossible de vivre en paix avec le maire de la paroisse qu'ils administrent, on les transfère dans une autre, puis dans une autre encore ; et il semble que le premier maire les suit partout, car ils sont avec tous les autres comme avec le premier, c'est-à-dire mal, et très-mal.

D'où vient donc une différence si tranchée entre les curés de la première catégorie et ceux de la seconde? Disons-le tout net. Les premiers sont de saints prêtres; les seconds ne méritent pas tout à fait cette qualification.

Nous le soutenons avec conviction : sauf des exceptions exclusivement rares, un saint prêtre, sans sacrifier les principes et sans faire violence à sa conscience, peut avoir raison du plus mauvais maire. Mais, pesez bien le mot saint, et ne citez pas d'un air triomphant tel et tel curé de votre connaissance qui est mal avec son maire, et qui pourtant est un bon curé, aimé de ses confrères, estimé de ses supérieurs et jouissant parmi les peuples d'une excellente réputation. Tout cela peut être vrai, sans que ce curé soit un saint prêtre, dans l'acception rigoureuse que nous avons donnée à ce mot.

Un bon prêtre n'est pas un saint prêtre ; et c'est de celui-ci que nous parlons quand nous disons que , sauf des exceptions très-rares, il trouvera dans sa sainteté le moyen d'avoir raison du plus mauvais maire.

Que faut-il donc faire quand on a un mauvais maire? Je vous en conjure, chers confrères, pesez bien les réponses qui vont être faites à cette question.

Ne jamais prendre conseil de son amour-propre, mais uniquement de l'humilité, de la douceur, de la charité, de l'abnégation et du zèle. Et voilà ce que fait le saint prêtre, parce qu'il possède ces vertus en un degré suréminent. Mais

voilà ce que ne fait pas toujours un curé qui est simplement un bon prêtre. Que de bons prêtres, en effet, qualifiés ainsi par tout le monde, ne voit-on pas quelquefois prouver à chaque instant que les misères de l'amour-propre ne leur sont pas étrangères ! Et quand l'amour-propre règne dans un cœur, qui peut dire dans quelles inconséquences il s'engage lorsqu'il est froissé, blessé et humilié? Inconséquences souvent déplorables , fécondes en divisions et en troubles que sait éviter le saint prêtre. Pourquoi ? parce qu'il est profondément humble, et que, se méprisant sincèrement lui-même, il n'a jamais en vue que de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Que faut-il faire quand on a un mauvais maire? Il faut s'observer avec un soin extrême, pensant toujours que l'on a un ennemi en face; peser toutes ses paroles et n'en pas dire une seule à qui que soit, laquelle, venant d'être connue du maire, serait de nature à provoquer son mécontentement.

Souvent, une personne dont on se croit sûr, dira par distraction, légèreté, étourderie, ce qu'on lui aura confié; et il ne faudra pas davantage pour aggraver un mal que l'on doit toujours se proposer de détruire.

Il faut aussi calculer prudemment la portée de toutes ses démarches; et, supposant toujours que l'homme ennemi les connaîtra, ne pas se permettre celles qui ne sont propres qu'à l'irriter et l'exaspérer de plus en plus. Il faut aller plus loin encore, et non-seulement ne rien faire qui le choque, mais aller au-devant de ce qui pourra lui faire plaisir, et le faire revenir des injustes préventions qu'il a conçues. Ainsi, quand l'occasion s'en présente, dire de lui dans le paroisse ce qui s'en peut dire à son avantage ; l'excuser si on l'entend blâmer; reconnaître sans détour qu'il croit certainement avoir raison dans ses prétentions ; que d'ailleurs il a pu être trompé par des flatteurs et de faux amis ; que bientôt , sans doute, il ouvrira les yeux et se prêtera de bonne grâce à

une réconciliation franche et sincère qui fera la joie et !e bonheur de la paroisse.

Ces bonnes paroles, tout imprégnées de charité, semées $à et là au milieu du troupeau, seront infailliblement rapportées au maire , et lui feront voir mille fois vaieux que des discussions passionnées que le tort est de son côté. Enfin, il faut continuer de remplir à son égard tout ce que les convenances exigent ; et si l'occasion se présentait de faire quelque chose qui pût lui être agréable, la saisir avidement comme une bonne fortune, et comme un moyen suggéré peut-être par la divine Providence pour rétablir l'harmonie.

Voilà ce que Ton doit faire quand malheureusement le mal existe et que la division est prononcée. Si, par bonheur, on est préservé de ces luttes; si la paix règne entre l'autorité spirituelle et l'autorité civile, il faut en bénir Dieu de tout son cœur, et éviter avec un grand soin tout ce qui pourrait altérer cette édifiante concorde. Car, il vaut infiniment mieux prévenir les divisions et les conflits que d'avoir à le* détruire, quand une fois ils existent.

Un des points les plus importants que nous ayons à recommander ici à MM. les curés , pour prévenir les fatales dissensions dont nous venons de parler, c'est de voir si tel ou tel acte d'administration que l'on va faire, est exclusivement du ressort de l'autorité spirituelle, et si, en le faisant, on ne va pas empiéter, plus ou moins, sur l'autorité municipale. La limite qui partage ces deux autorités est souvent imperceptible; et c'est précisément parce qu'il est trèsdifficile de la saisir, que, des deux côtés, on se croit encore sur son terrain lorsqu'on n'y est plus. Presque toujours, nous avons observé que ces sortes d'empiétements sont la cause la plus ordinaire des divisions si déplorables qui existent entre les curés et les maires.

(L'abbé Dubois, Pratique du zèle ecclésiastique.)

DEUXIEME DISCOURS

Le Prêtre su tombeau.

Mort d'un saint Prêtre de nos jours.

Dès le commencement de sa maladie, son attrait habituel pour la solitude était devenu comme un invincible besoin. Il disait autrefois : « Le silence ou la mort »; maintenant il voulait l'un et l'autre, et il se cachait en Dieu avant de s'y perdre. Sa cellule restait donc fermée tout le jour, et la clef était mise en lieu sûr ; le supérieur et le Frère infirmier pouvaient seuls pénétrer à toute heure dans ce sanctuaire de la prière et de la souffrance. Seul témoin de ses derniers sentiments, je vais très-simplement raconter ce que j'ai vu et entendu.

Pour lui, il n'y avait jamais trop de solitude, la méditation ne le fatiguait pas. Ainsi, quand je lui demandais s'il s'ennuyait durant ces longues nuits sans sommeil : « Jamais je ne m'ennuie, répondait-il; le temps ne me paraît même pas long. Je prie, je pense que Notre-Seigneur est bon, qu'il est bien dans le ciel, et cela me console d'être mauvais et d'être mal sur la terre. »

Il avait fallu lui imposer pour la nuit, sinon la présence, au moins le voisinage du Frère infirmier, qui, couchant dans l'antichambre de sa cellule, pourrait se lever au premier coup de sonnette. Le malade avait montré d'abord quelque répugnancp pour ce rapprochement : le moindre bruit rendait son insomnie plus obstinée et plus pénible. Mais sa charité ne tarda pas à le distraire de cette appréhension. Comme il dérangeait souvent le sommeil du pauvre Frère, il jouissait, quand il l'entendait ronfler : « Au moins, disait-il, le bon Frère repose et répare ce que je lui ai fait perdre. »

Cependant, la maladie, stationnaire en apparence, n'était que trop progressive en effet. Les symptômes ne paraissaient pas s'aggraver, mais les forces baissaient, et l'on commençait à parler de fièvre de consomption, d'un mal interne qui atteignait moins un organe en particulier que le principe même de la vie.

On résolut une consultation à laquelle furent appelés les premiers médecins de Paris. Cette mesure répugnait au malade, mais, par complaisance pour sa famille, il sut s'y prêter avec une grâce parfaite : « Bien, disait-il, vous aurez fait tout ce qu'on pouvait faire. » C'était le 5 février; ce jour-là même il se mit à me parler clairement de sa fin prochaine, et je commençai moi-même à noter ses paroles les plus remarquables. En sortant de sa chambre, je passais immédiatement dans la mienne, et j'écrivais mot à mot comme sous sa dictée.

D'abord, il me recommanda de lui déclarer bien franchement le résultat de la consultation qui allait avoir lieu. « Ne craignez pas de m'apprendre la vérité, me dit-il: pour moi, je n'ai peur de rien. Sans doute, à cause de mes innombrables péchés, je devrais redouter la justice de Dieu ; mais Notre-Seigneur est si bon: puis finir, n'est-ce pas là le mieux ? » Après lui avoir promis la vérité tout entière,

comme j'ouvrais déjà la porte pour me retirer, il me rappela : « A propos, j'ai une chose à vous dire , mon bon Père; je vous lègue ma relique de saint François-Xavier. » Et il m'indiqua l'endroit où elle était déposée.

Quand, bientôt après, je lui rendis compte de la consultation, il se contenta de répondre : « C'est bien ! Ainsi, la maladie est grave et sérieuse cette fois; j'en suis bien aise. »

Ce même jour, M. Cruveilhier lui dit : « Vous allez plus mal. — Tant mieux, tant mieux, reprit-il aussitôt. — J'avais pourtant espéré, ajouta le médecin, que vous m'auriez assisté à la mort. — Ah ! cher et bon docteur, répondit le malade, ce sera l'inverse. »

A la nouvelle du danger, M. le baron de Ravignan venait d'arriver de Bordeaux; c'était son troisième voyage à Paris depuis la maladie de son frère. J'en prévins le P. de Ravignan. « Il faut, me dit-il, que je veille sur moi pour ne pas me laisser attendrir; je ne veux pas que la nature me touche dans cette dernière maladie. Mais j'espère que mon frère, qui est si bon et si religieux, saura s'élever lui-même, par la foi, au-dessus de la nature. Enfin, Dieu l'a ainsi voulu ; tout est bien. »

Il répétait quelquefois : « Pauvres gens du monde ! Qu'ils sont à plaindre! qu'il faut être compatissant pour les âmes! Quelle grâce que notre vocation ! »

Il me dit un jour : « Que je suis donc heureux de mourir dans la Compagnie, dans ma chère Compagnie de Jésus! Ah ! quelle grâce ! quel bonheur ! Mon Dieu, que j'en étais indigne ! » Il prononçait ces paroles dans un vrai transport, en tressaillant de joie.

Il me disait un autre jour : « Demandez à Dieu pour moi l'humilité et la pénitence. Je crains d'être indifférent et présomptueux ; ne suis-je point dans l'illusion? Qu'en pensez-vous? Puis-je me laisser aller à ia paix? »

Une autre fois, je l'entendis prononcer les paroles suivantes avec l'expression d'une pieuse et douce plainte : « En vérité, je souffre trop peu ; Dieu épargne ma faiblesse. Puis, cette paix profonde dont je jouis est une faveur bien gratuite. Ah! je le dois, sans doute, aux prières que l'on veut bien faire pour moi. Dieu les exauce à sa manière, et me donne quelque chose de meilleur que la santé. » En effet, les prières ne lui manquaient pas : depuis deux mois on faisait de toutes parts, pour sa guérison, des vœux et des neuvaines, des communions, des pèlerinages; et de saintes reliques, fameuses par leurs prodiges, lui étaient envoyées de partout, même des pays étrangers, de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre. Il acceptait ces témoignages d'intérêt avec reconnaissance et humilité, comme un homme qui avait grand besoin de secours.

Il parlait avec un incroyable dédain de son corps qu'il voyait dépérir : « C'est un sac de fumier », disait-il, et., se moquant de lui-même, il ajoutait : « En vérité, je voudrais mourir sur un fumier ; cette fin serait noble et digne de moi. » Quand on le plaignait de ses souffrances : « Bah ! répondait-il, qu'est-ce que cela? Mais cela passe comme tout le reste ; le temps va toujours son train, et c'est autant de gagné. »

Le 10 février, comme j'allais, à l'ordinaire, le visiter de grand matin, il me dit : « Ah! j'ai reçu une grande grâce cette nuit ! J'ai demandé définitivement à notre bienheureux Père si cette maladie serait ma fin. Il m'a répondu au fond du cœur, avec une clarté et une précision qui me donnent désormais une certitude inébranlable dans la paix et dans une joie immense. Je n'ai pas demandé davantage ce serait de la curiosité. Tout le reste, d'ailleurs, m'inquiète fort peu, et c'est à Dieu seul de régler ces détails. Tout ce que je sais, c'est que je vais mourir; après cela, le plus tôt sera toujours le mieux. Allons, il faut mener cette dernière

affaire, comme toutes les autres, avec précision et vigueur. »

Durant cette maladie, qui fut de trois mois, on a remarqué une particularité qui manifesta jusqu'à la fin le caractère du malade, sa présence d'esprit et sa vigueur de volonté : l'homme était encore là tout entier quand il ne devait plus être qu'un reste de lui-même. Jamais il ne se départit un seul instant de ses habitudes d'exquise propreté, de religieux respect et de politesse gracieuse.

Le R. P. Fessard, alors provincial, arrivé sur ces entrefaites à Paris, venait bien souvent visiter le malade; à son entrée dans la chambre, le P. de Ravignan se soulevait pour le saluer, et à sa sortie il s'inclinait profondément pour lui demander sa bénédiction.

Jusqu'au 19 février, le P. de Ravignan se leva tous les jours et passa cinq ou six heures dans un fauteuil auprès du feu, tranquille et laborieux durant ces suprêmes loisirs, comme si l'esprit ne subissait point l'accablement du corps. Après avoir trié des papiers, brûlé des lettres, il parcourut encore quelques livres , et , en dernier lieu, celui que M. le comte Franz de Champagny venait de publier sur Rome et la Judée, comme pour faire suite à son Histoire des Césars. Il aimait beaucoup l'auteur; il n'aima pas moins l'ouvrage. Le volume feuilleté par le mourant revint bientôt après au donateur, qui le reçut comme une sainte relique.

Le malade, tout affaibli qu'il était, voulut consoler par quelques lignes de réponse Mme la comtesse de Gontaut, sœur de ce pieux cardinal de Rohan, mort archevêque de Besançon, qui avait été l'ami dévoué de la Compagnie. Il prit donc la plume et lui écrivit, le samedi 30 janvier, ce petit billet, qui demeurera comme un monument de sainte affection dans le Seigneur.

« Je salue et bénis de cœur ma digne et chère fille en Jésus -Christ. Son pieux souvenir ne me quitte pas.

« Ma tendre reconnaissance prie en union avec votre àme. Je vais lentement au but. »

Le 7 février, il put encore écrire ce billet à S. A. la princesse Marie de Bade, duchesse d'Hamilton :

« Au moins vous écrirai-je deux lignes ; ce que je ne puis sans effort.

« La maladie ne cesse pas; je vais où Dieu me mène. Mon âme prie ardemment pour la vôtre et pour tout ce qui vous est cher.

« Combien je suis reconnaissant de votre si bon intérêt : je sens au fond de mon cœur toutes vos bontés. »

Le malade voulut un jou? tenter une petite promenade dans sa cellule. Une main sur un bâton, et de l'autre s'appuyant sur mon bras, il put faire encore quelques pas, qui furent ses derniers en ce monde. Sa tète, trop faible pour se soutenir, tombait et vacillait sur sa poitrine. Bientôt, fatigué de l'effort, il s'étend sur sa couche, et dit d'un air montent : « Ah ! voici la dernière attitude qui me convienne : le ne bougerai plus de mon lit. »

Le samedi, 13 février, il se souleva, et, de sa main d'abord assez ferme, puis toute tremblante, il écrivit cette petite lettre à la supérieure du noviciat de Conflans.

« Ma bien digne Mère,

« Je profite du moment où je puis encore recueillir assez de force pour écrire quelques mots : bientôt je ne le pourrai plus.

« J'emporte un heureux souvenir de votre chère famille de Conflans et de sa mère.

« Vivez, mes sœurs, de l'esprit de foi.

« Faites la guerre aux impressions de la nature.

« Ayez toujours un grand courage pour compter sur la miséricorde infinie, oui, infinie de Notre-Seigneur.

« Je suis calme et joyeux depuis que j'ai des assurances

VàU LE PRETRE AU TOMBEAU.

certaines de ma fin; pourvu qu'elle ne tarde pas à venir I

« Au ciel, si Dieu daigne m'y appeler, je ne vous oublierai pas.

« La fièvre me consume.

« Adieu, adieu ! je vous bénis pour l'éternité.

« Priez pour moi. »

La maladie d'un seul homme parut un malheur général : on en parlait à la Cour, dans les salons et jusque dans les écoles ; on pleurait dans les familles pieuses, on priait dans les cloîtres. Je ne sais en vérité si l'opinion publique eût pu rendre à un mourant un plus universel hommage.

On ne cessait pas de lui recommander les intentions les plus chères, de lui présenter de pieux objets à bénir.

Le malade écoutait tout, répondait à tout avec simplicité.

Pendant ces derniers jours il fut permis à un très -petit nombre d'amis de pénétrer encore une fois dans la cellule où ils avaient reçu tant de consolations. Introducteur d'office, j'ai vu ces visiteurs choisis tomber à deux genoux devant le malade, couvrir ses mains de baisers et de larmes, pendant qu'attendri, mais calme, simple et digne dans la mort comme dans la vie, il leur donnait des conseils, leur faisait faire des promesses, et avec sa voix halelante prêchait encore comme dans une chaire.

Le 29 mars 1857, peu de mois avant de tomber malade, il avait reçu la lettre suivante, qu'une pieuse reconnaissance nous permet de reproduire ici :

« Mon bienfaisant ami et vénéré Père,

« Je me sens, grâce à Dieu, par votre aide, entré pleinement dans la volonté de suivre la voie où vous devez me diriger. Je ne manquerai pas d'aller m'humilier et me fortifier devant vous et par vous. Auditui meo dabis gaudium et IxUliarn, et exultabunt ossa humiliata.

c Ma raison et ma conscience sont satisfaites. Je rends grâce à Dieu et je vous bénis dans le fond de mon cœur. Gardez-moi, je vous en conjure, mon bon Père, votre tendre et protectrice affection: venez-moi en aide; vos conseils et vos encouragements me sont nécessaires.

« Je vous embrasse avec tendresse et n'attends que de vous le calme de ma vie et le repos dans la voie du salut.

« Berryer. »

Le P. de Ravignan avait répondu :

« Mon bien cher ami, votre joie est ma joie, parce que mon cœur est votre cœur : rendons grâce à Dieu.

« Venez, je vous en conjure.

« Je vous embrasse comme un frère tendrement chéri. »

M. Benyer vint aussi embrasser l'apôtre mourant, se me! Ire à genoux au pied de son lit, et écouter en pleurant ses adieux, qui l'exhortaient encore; et je ne saurais dire tout ce qu'il y eut d'éloquence et de grandeur dans cette scène, dont je fus un instant le témoin.

Le 14 février, le malade me fit appeler de bonne heure, et me dit :

« Je viens de passer une nuit plus laborieuse que jamais. A. ce sujet, j'ai une pensée à vous communiquer, mais ne me répondez pas immédiatement ; je vous la soumets, vous l'examinerez, vous prierez avant de me répondre.

« Je me suis demandé si ce serait aller contre les desseins de Notre-Seigneur, qui exige de moi cette expiation, hélas ! si juste, pour mes pèches, que de me procurer désormais un petit allégement pendant la nuit. Ne devrais-je pas plutôt souffrir tout seul et sans aucune consolation ? Cependant, d'après la règle, je dois vous consulter, et c'est à vous de décider.

« Eh bien! je serais un peu soulagé, si désormais on m'assistait durant la nuit, au moins une nuit sur deux.

D'heure en heure, on me lirait, pendant une dizaine de minutes, quelques versets de l'Évangile ou de l'Imitation, ou bien quelques passages d'une vie de saint. »

J'allais répondre. « Ne me répondez pas encore, ajoutat-il, pensez-y d'abord devant Dieu; car, si je sens que Notre-Seigneur me reproche cet adoucissement, je le refuserai aussitôt. »

J'allai donc, suivant son pieux désir, consulter Notre- Seigneur a la chapelle : « Eh bien ! lui dis-je en revenant, la question est résolue. Vous avez fait votre devoir en demandant ce qui pouvait vous soulager ; nous ferons le nôtre en vous le procurant. Ainsi désormais, toutes les nuits, deux de nos Pères et Frères seront désignés pour vous assister, l'un jusqu'à minuit, l'autre jusqu'au matin. Tous, d'ailleurs, sont si désireux de vous voir! Ils en ont été privés depuis le commencement de votre maladie ; ils seront dédommagés à la fin. » Dans le fait, dès que cette nouvelle fut transmise à la communauté, il y eut un empressement facile à concevoir : chacun sollicita son tour comme une faveur. Le cher malade en fut touché, et quelquefois il s'écriait : « Que nos Pères sont donc bons! Que je suis reconnaissant de leur charité I »

Le P. de Ravignan, amateur jusqu'à la fin de l'exactitude et de la précision, voulut rédiger lui-même le petit programme à suivre dans ces veillées ; je l'écrivis mot à mot sous sa dictée.

On lui lut d'abord la vie du P. de Beauvau, puis celle du cardinal Bellarmin, jésuite aussi. Après la lecture, il s'écriait souvent : « Mon Dieu, que sommes-nous donc auprès de ces grands hommes? »

Ce même jour, 14 février, il me dit encore de lui-même :

« L'heure est venue, ce me semble, pour les derniers sacrements. Mais il faut faire une chose si grave à loisir et avec tout le sérieux qu'elle demande. Je vais prendre toute cette

journée pour m'y préparer. Je ne communierai pas demain matin à la messe, afin de recevoir à la fois dans la journée le Saint-Viatique et l'Extrême-Onction.

« Toute la communauté sera présente, selon notre usage, et désormais je pourrai communier en Viatique de temps en temps.

« Je me suis demandé si je devais faire une confession générale, mais j'avoue que je ne m'y sens pas porté. Je me contenterai d'un aveu. D'abord , vous savez tout le reste : je vous ai tout dit. Quant au regret de mes fautes, je puis dire que je l'ai. Ah! je suis confus, humilié de penser que Dieu m'a pardonné ; je ne le comprends pas; non, et encore qu'il m'ait lavé de mes iniquités par les expiations des autres ! c'est un rr^stère pour moi.

« Ah! mon Père, j'ai le désir de mourir, trop peut-être. Cependant, Dieu m'est témoin que ce n'est pas pour ne plus souffrir sur la terre, mais seulement pour le voir dans le ciel. »

Dans la soirée, à cinq heures et demie, il me fit sa confession ; avec quelle humilité, quelle contrition, quelle confiance ! A sept heures et demie, il voulut se confesser encore pour augmenter la grâce en lui par une nouvelle absolution.

Comme ensuite je lui demandais pardon de lui avoir été toujours inutile et ingrat : « Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela, s'écria-t-il ; vous me faites mal, vous me faites trop mal I C'est moi qui ai été un indigne. »

Le 15, au matin, il me dit : « Je suis bien tranquille et l)ien content. » A huit heures, au son de la cloche, la communauté se réunit à la chapelle pour accompagner le Saint* Sacrement dans la chambre du malade. Avant la cérémonie de l'Extrême-Onction, le P. de Ravignan me fit signe d'approcher, et me pria de demander pardon en son nom à tous ceux qui l'entouraient. Après avoir satisfait à son pieux

désir, je lui dis, en me faisant l'interprète de la communauté, que je voyais profondément touchée : « Assurément, nos Pères et nos Frères vous pardonneraient de tout leur cœur, s'ils avaient quelque chose à vous pardonner; mais ils n'ont rien, je vous l'atteste. »

Le 18 février, je lui disais : « Mon bon Père, vous baissez. — Ah ! je le sens bien, dit-il en tressaillant ; mourir ! oh 1 quelle joie ! quel bonheur 1 »

Comme j'allais ce jour-là à la réunion ordinaire des Enfants de Marie, qu'il avait tant de fois présidée, il me dit d'un air de compassion : « Pauvre Père, c'est toujours moi qui vous charge; ne vous fatiguez pas. t> Je lui demandai le sujet de mon exhortation, et il me répondit : « Parlez-leur de l'esprit de pénitence. Oui, oui, qu'elles méprisent la vanité du monde et qu'elles pensent à l'éternité. »

La nuit du 19 au 20 fut très-douloureuse ; il me dit dès le matin : « Ah ! Dieu soit béni ! je craignais de ne point souffrir. » Puis, me consultant sur son état intérieur pour se prémunir contre toute illusion, il ajouta : « Sauf, de temps sn temps, des actes positifs de contrition, c'est un état habituel d'union à Dieu, de présence presque sensible de saint Ignace. Dès que je l'appelle, en disant : Mon Père 1 mon Père ! il est là. Joignez-y le désir permanent de mourir pour voir Dieu Notre-Seigneur, non pas à cause de moi, mais purement à cause de lui. Du reste, je le sens, c'est Dieu, Dieu tout seul qui opère en moi ; je ne fais rien, je ne suis que passif. Je dois tout aux prières que l'on fait pourmoi. Je ne comprends rien, rien aux bontés de Dieu; c'est un abime ! »

Le 21 février, après une nuit la plus critique et la plus douloureuse de toutes, il me dit le matin : « Ah 1 mon bon Père, voici une nuit d'expiation. Je reconnais le dessein de Dieu, qui répond enfin au besoin que je sentais de souffrir

LE PRÊTRE AU TOMBEAU. 53j?

en punition de mes péchés. J'ai passé pendant une heure et demie par les douleurs les plus aiguës de l'agonie. J'ai été au moment de vous faire appeler, car j'ai cru que je ne devais pas survivre. J'en avais presque le délire, du moins dans toute la partie inférieure de l'âme ; mais la partie supérieure restait calme, soumise et unie à Dieu. C'est, bien, tout est bien ! »

Le 24, il me dit :

« J'approche enfin; le jour va venir plus tôt que je n'avais espéré. Je me trouve en ce moment un peu froid et indifférent , mais au fond confiant et paisible.

« Ahl comment, après les iniquités de ma vie, osé-je espérer? Mais la miséricorde de Dieu est immense. Je devais être au-dessous du dernier des réprouvés, et je puis espérer le ciel, et je vais mourir dans la Compagnie! Quelle grâce ! quel bonheur ! Ah ! mon Père, priez Notre-Seigneur qu'il me pardonne 1 »

Il ajouta quelques instants après : « Je ne regrette rien en ce monde , où je ne faisais aucun bien et rien que du mal. »

Le 25 février, il me dit dès le matin : « Je commence à sentir que ma tète se fatigue. Il faut donc se hâter et profiter de la permission donnée par Msr l'archevêque, pour avancer l'époque du jubilé. Je pense le gagner mercredi prochain, 3 mars; je passerai les deux jours précédents en retraite; je ne verrai personne, excepté mon frère, vous et l'infirmier. Imposez-moi vous-même des ^conditions du jubilé que je puisse remplir. Mais vous savez que j'aime les choses précises ; que ces conditions soient donc bien nettement posées. »

Je revins bientôt avec les conditions écrites , et yen donnai lecture au malade. Au lieu de staticns, il devail baiser le Crucifix ; à la place de i 'aumône, faire un acte de charité ; et pour le jeûne, offrir à Dieu le sacrifice de sa vie,

« TrèS'bien, très-bien », me répondit-il; et, levant les yeux au ciel, il ajouta : « Enfin, le mois de mars est venu; j'aurai alors fini ma tâche. »

Ce même jour, qui devait être le dernier, ressembla d'abord aux jours qui avaient précédé ; le médecin ne constata, dans ses deux visites du matin et du soir, qu'une augmentation de faiblesse, avec la continuation des mêmes symptômes. Il prévint seulement que la moindre crise pourrait précipiter le dénoûment.

Cependant, la journée se passa dans les pratiques de piété ordinaire. De temps en temps, je lui lisais un verset de Y Imitation, à l'ouverture du livre, et la divine Providence nous faisait toujours rencontrer d'admirables à-propos. Dans l'après-midi, je récitai mon bréviaire près de lui, lisant à haute voix quelques passages, auxquels il s'unissait de cœur.

A six heures du soir, je rentrai dans ma chambre, cédant la place au Frère infirmier , qui venait à cette heure tous les jours faire la lecture de piété. Après quelque?, minutes , il accourt et m'annonce qu'une crise se déclare. J'arrive : le P. de Ravignan était haletant et défaillant dans ia dou« leur. « Vous souffrez beaucoup? — Oui, beaucoup. » Je lui propose de lui donner l'absolution ; il me répond : « Volontiers », et il récite tout haut son acte de contrition. Je lui parle du jubilé : « Pas encore , me dit-il ; nous aurons le temps. »

Pendant une demi-heure que dura cette crise, il na poussa pas une plainte, pas même un soupir. Quelquefois il respirait de l'éther ; souvent il baisait son crucifix. Peu a peu la douleur se calma, et la vie revint encore pour un moment.

La première partie de la nuit se passa sans accident ; toutes les demi-heures , on lui lisait les détails de la mort de Bellarinin ; à minuit, il remercia deux fois celui qui

l'avait assisté, lui dit d'aller se reposer, et, après l'avoir embrassé, le bénit en souriant.

Le Frère infirmier survint alors ; le malade lui demanda encore à boire, car il était dévoré par la fièvre ; et, comme le malaise allait croissant, il essaya d'abord de changer de position, puis de tremper ses mains dans deux cuvettes d'eau fraîche. « Ah ! rien ne me soulage, dit-il enfin , eh bien! patience. » Le Frère lui proposa de m'appeler : « Non, non, laissez-le donc tranquille. » Il vint toutefois m'avertir, selon ma recommandation expresse ; il était une heure après minuit. Je trouvai le P. de Ravignan aux prises avec la mort : sa poitrine était remplie, une faible et bruyante respiration s'en échappait à peine ; il était noyé dans la sueur et ses mains étaient glacées.

Je me jette à genoux près de son lit : « Mon bien-aimé Père, me reconnaissez- vous bien? — Ah! si je vous reconnais ! — Vous allez donc mourir? — Mais je n'ai pas encore assez souffert. — Pardon, c'est la fin. — Ah! tant mieux, j'en suis bien content. — Voulez-vous gagner le jubilé avant de mourir! — Volontiers. — Eh bien, baisez le crucifix. » Je lui présentai alors le crucifix consacré par le dernier soupir du P. Godinot et du P. Roothaan, qu'il avait rapporté de Rome en 1853, et je lui dis pendant qu'il y collait ses lèvres : « Faites un acte de charité , offrez à Dieu Notre-Seigneur le sacrifice de votre vie. — De tout mon cœur. — Maintenant, demandez pardon à Dieu de toutes les fautes de votre vie. » Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit encore à haute voix : « Mon Dieu , pardonnez-moi toutes mes iniquités. Mon Père, priez Dieu qu'il me pardonne. » Pendant ce temps , il recevait la dernière absolution et gagnait la grande indulgence.

Il me dit alors ; « Vous demanderez pardon pour moi au R. P. provincial. » Il se reprochait de lui avoir dit la veille qu'il était fatigué. « Mon bon Père, lui dis-je, vous n'ou-

blierez pas nos commissions pour le Ciel? — Non, non. » Le Frère infirmier lui dit : « Vous prierez aussi pour moi? — Pauvre bon Frère ! pauvre bon Frère ! il a été si soigneux et si dévoué pendant ma maladie! oui, je prierai pour vous. »

J'allai prendre de l'eau bénite, et lui fis un petit signe de croix sur le front; mais aussitôt, toujours constant avec lui-même, il fit encore un de ces grands signes de croix comme dans la chaire de Notre-Dame.

Je vis qu'il allait passer de ce monde ; j'envoyai chercher le R. P. provincial, qui arriva un instant après. A peine ouvrait-il la porte, que le mourant lui dit : « Mon Révérend Père, je vous demande pardon. » Je voulus ïe rassurer; il ne dit rien, mais il fit un geste expressif qui devait signifier : Laissez-moi faire, je sais bien ce que je dis.

Le R. P. provincial lui demanda : « Voulez-vous que nous récitions ensemble les prières des agonisants? — Oui, oui, bien volontiers. » Ce fut la dernière parole du religieux obéissant jusqu'à la mort.

Pendant que nous récitions ces prières, il s'unissait visiblement à nous.

A la fin, il n'avait plus qu'un souffle de vie ! j'élevai le crucifix en prononçant le saint nom de Jésus; il rouvrit les yeux, fixa ses regards sur l'image du Sauveur mort pour lui, poussa trois longs soupirs et inclina la tète : il n'y avait plus qu'une dépouille, l'âme avait passé dans le sein de Dieu. Il était une heure et demie du matin. Ce jour-là, 26 février, second vendredi de carême, l'Église faisait mémoire de la sainte lance qui ouvrit le côté du Sauveur,

Ainsi, la mort du P. de Ravignan répondit-elle à sa vie. N'a-t-il pas tenu sa parole, en menant cette affaire suprême comme toutes les autres? Ferme jusqu'à la fin, il prend son temps pour bien faire toute chose; et quand son heure

est venue, tranquille et content, il donne à la croix son dernier regard, au nom de Jésus son dernier signe de vie, au Sacré-Coeur son dernier soupir.

{Vie du P. de Ravignan, par le P. de Ponlbvot.) Fiant novissima mea horum similia '■»

la Num. 23. 10.

HUITIEME JOUR

Le Prêtre en Paradis,

Encouragements au prêtre exilé par la considération des joies éternelles.

1. Fili, non te fragant labores quos assumpsisti propter, me, nec tribulationes te dejicant usquequaque : sed raea promissio, in omni eventu te roboret et conseletur.

Ego suffi ciens sum ad reddendum supra omnem raodum et mensuram.

Non diu hic laborabis, nec semper gravaberis doloribus.

Expecta paulisper, et videbis celerem finem malorum.

Veniet una hora, quando cessabit omnis labor et tumultus.

Modicum est, et brève, omne quod transit cum terapore.

2. Age quod agis : fideliter labora in vinea mea, ego ero merces tua.

Scribe, lege, canta, geme, tace, ora, sustine viriliter contraria : digna est bis omnibus et majoribus, prseliis vita seterna.

Veniet pax in die una, quse nota est Domino : et erit non

dies neque nox hujus scilicet temporis, sed lux perpétua, claritas infinita, pax firraa, et requies secura.

Non dices tune : Quis me liberabit de corpore mortis hujus? Neque clamabis : Heu mini, quia incolatus meus prolongatus estl quoniam preecipitabitur mors, et salus erit indefectiva, anxietas nulla, jucunditas beata, societas dulcis et décora.

3. 0 si vidisses Sanctorum in cœlo coronas perpétuas, quanta quoque nunc exultant gloria, qui huic mundo olim contemptibiles, et quasi vita ipsa indigni putabantur : profecto te statim humiliares usque ad terram, et affectares potius omnibus subesse quam uni prœesse :

Nec hujus vitse laetos dies concupisceres, sed magis pro Deo tribulari gauderes : et pro nihilo inter homines computari maximum lucrum duceres.

4. 0 si tibi hsec sapèrent, et profunde ad cor traasirent, quomodo auderes vel semel conqueri?

Nonne pro vita aeterna cuncta laboriosa sunt toleranda ?

Non est parvum quid, perdere aut lucrari regnum Dei.

Leva igitur faciem tuam in ccelum. Ecce ego, et omnes Sancti mei mecum ; qui in hoc seculo magnum certare certamen modo gaudent, modo consolantur, modo securi sunt, modo requiescunt, et sine fine mecum in regno Patris mei, permanebunt. {De lmit. Christ.)

Aspirations du Prêtre, fatigué «3e son voyage au repo3 de la patrie,

1. 0 SUPERN2B civitatis mansio beatissimaî 0 dies seternitatis clarissima; quam nox non obscurat, sed summa Veritas semper irradiât, dies semper laeta, semper secura et numquam statum mutams in contraria !

0 ntinam dies illa illuxisset, et cuncta hsec temporalia lînem accepissent?

Lucet quirtem Sanctis perpétua claritate splendida. sed non nisi à longe, et per spéculum, peregrinantibus in terra.

2. Norunt cœli cives, quara gaudiosa ni illa : gemunt exules filii Hevse, quod araara et taviiosa sit ista.

Dies hujus temporis parvi et mali, pleni doloribus et angustiis.

Ubi bomo raultis peccatis inquinatur, multis passionibus irretitur, multis timoribus stringitur, mullis curis distindetur, multis curiositatibus distrabitur, multis vanitatibus implicatur, multis erroribus circumfunditur, multis laboribus atteritur, tentationibus gravatur, deliciis enervatur, egestate cruciatur.

3. 0 quando finis ho ru m malorum ? qa«ndo liberabor à misera servitute vitiorum? quando memorabor, Domine tui solius? quando ad plénum lsetabor in te?

Quando ero sine ornai impsdimento in vera libertate, sine omni gravamine mentis et corporis?

Quando erit pax solida, pax impertubabilis et secura, pax intus et foris, pax ex omni parte firma 1

Jesu bone, quando stabo ad videndum te? quando contemplabor gloriam regni tui? quando eris mihi omnia in omnibus?

0 quando ero tecum in regno tuo, quod prœparasti dilectis tuis ab ssterno 1

Relictus sum pauper et exul in terra hostili, ubi bella quotidiana, et infortunia maxima.

4. Consolare exilium meum, mitiga dolorem meum, quia ad te suspirat omne desiderium meum.

Nam onus mihi totum est, quidquid hic mundus offert ai solatium (Ibid.)

Comment doît être réglé notre désîr de la vie éternelle.

1. Fili, cum tibi desiderium seternse beatitudinis desuper infnndi sentis, et de tabernacuto corporis exireconcupi^is, ut claritatem meam sine vicissitudinis umbra contemplari possis; dilata cor tuum, et omni desiderio banc sanctam inspirationem suscipe.

Redde amplissimas supernse bonitati gratias, quse tecum sic dignanter agit, clementer visitât, ardenter excitât, potenter sublevat, ne proprio pondère ad terrena labaris.

Neque enim hoc cogitatu tuo aut conatu accipis, sed sola dignatione supernae gratise et divini respectus : quatenus in virtutibus et majori humilitate proficias, et ad Mura certamina te prsepares, mihique toto cordis affectu adhaerere, ac ferventi voluntate studeas deservire.

2. Fili, ssepe ignïs ardet, sed sine fumo flamma non ascendit,

Sic et aliquorum desideria ad cœlestia flagrant, et tamen à tentatione carnalis affectus liberi non sunt.

Idcirco nec omnino pure pro honore Dei agunt, quod tam desideranter ab eo petunt.

Tala est et tuum saepe desiderium, quod insinuasti fore tam importunum.

Non enim est hoc purum etperfectum, quod propria commoditate est infecfum.

3. Pete, non quod tibi est delsctabîle et commodum, sed quod mihi est acceptabile atque honorificum : quia si recte judicas, meam ordinationem tuo desiderio et omni desiderato prseferre debes, ac sequi.

Novi desiderium tuum, et fréquentes gamitus audivi. Jam velles esse in Iibertate gloriae fîliorum Dei : jam te delectat domus seterna et cœlestis patria gaudio plena : sed

nondum venit hora ista : sed est adhuc aliud tempus, scilicet tempus belli, tempus laboris et probationis.

Optas summo repleri bono : sed non potes hoc assequi modo.

Ego sum; expecta me (dicit Dominus), donec veniat regnum Dei.

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