‹ Manreze du pretreChapitre 32 sur 297 · Luc · texte numérisé non relu

Luc

prochain, si elle est pensée et sincère, elle peut être une fleur exquise de la charité, et elle se recommande à nous, non-seulement comme un agrément de bonne compagnie, mais encore comme un mérite chrétien.

Disons-nous réciproquement cette vérité en complète liberté, comme on le doit entre frères : Nous ne sommes pas tous nés dans des châteaux, et la politesse ne nous ayant pas été enseignée en bas âge, nous courons risque de garder jusqu'à la fin notre empreinte de famille, si nous n'apprenons par vertu les bonnes manières, que d'autres tiennent par transmission héréditaire. Aussi bien, pour être poli, il n'est pas besoin d'une éducation seigneuriale; il suffit d'un profond désir d'être agréable procédant d'un motif élevé. Ajoutons qu'il y a mieux pour y réussir que le désir d'être agréable, celui d'être utile.

Or, qui n'a connu des confrères, médiocres dans le fond, qui, avec des formes aisées, un abord ouvert et un air accueillant parviennent à des succès en couvres et en paroles, dont les grands talents ne sont pas toujours capables? C'est que Dieu a mis dans un sourire, quand il est le véritable épanouissement de la charité, un ascendant qui opère des prodiges. Donc, quoi qu'il en coûte à la nature, plions-nous à ces salutaires devoirs. Le clergé de nos jours n'a pas la haute position, ni l'irrévocabilité de nos pères à opposer à ses ennemis; opposons-leur les avantages d'une tenue qui

sait s'attirer beaucoup de respect, parce qu'elle en accorde beaucoup.

Sans doute, il est souvent des hommes, dans vos paroisses, dont la conduite privée mérite le mépris : ce sont les plus jaloux des égards officiels. Eh! que faut-il pour aliéner à un curé l'affection d'une famille influente? L'omission d'une lettre ou d'une visite en temps opportun. Que faut-il , au contraire , pour poser notre ministère dans l'estime et la considération de tout le monde? Quelques marques d'intérêt à des enfants en deuil, des condoléances opportunes à des parents désolés, un adieu k ceux qui partent, un encouragement à ceux qui souffrent, des félicitations à ceux qui réussissent. Et ne nous dispensons pas de ces obséquiosités envers les notabilités de nos villages, sous prétexte qu'elles sont plébéiennes : le peuple de nos jours est souvent aussi fier que le haut baron du moyen âge, et tel notaire, tel médecin, tel parvenu, tel paysan en écharpe dont vous ne voulez pas reconnaître l'importance, en a cependant assez pour compromettre, s'il le veut, le repos de toute votre vie.

Suit-il de là qu'il faille se précipiter dans la maladroite afféterie des petits maîtres, et hanter les salons en débitant des fadeurs indignes de notre tunique cléricale? Non, un maintien irréprochable, une mise sans recherche, comme sans rusticité, et, dans toutes nos prévenances, un scrupuleux respect pour les usages ecclésiastiques. Surtout, n'oublions pas qu'il faut

se prêter au monde non se prodiguer : que l'on ne puisse donc jamais dire raisonnablement à notre approche : Gravis est nobis ad videndum* Soyons assez rares pour que l'on soit assez fier de notre présence, et puisque nous sommes appelés si souvent des anges, qu'il y ait quelque chose, dans notre visite, qui tienne de l'apparition.

En effet, ici le prêtre côtoie sans cesse deux écueils opposés, et si c'est une imperfection de n'en point faire assez, c'est un danger réel d'en faire trop. On a dit, avec tout le respect dû à une mémoire, d'ailleurs vénérable, que certain prélat très-éloquent du dixhuitième siècle ne tint pas toujours ce difficile équilibre, et qu'après avoir tonné, avec des excès de sévérité, en chaire, il avait quelques excès d'affabilité dans le monde. Témoin de ce contraste, un homme d'esprit fai adressa un jour ce malin compliment : « Monseigneur, je tremble toutes les fois que je vous entends; mais je me rassure toutes les fois que je vous vois. »

Eh bien 1 il ne faut pas que jamais le prédicateur ou le confesseur soit confondu en nous par l'homme du monde, et que notre vie soit une sorte de livre en deux volumes, dont le second n'est pas la continuation du premier. Si nous savions ce que souffrent les bons chrétiens, en apercevant ce prêtre qu'ils ne contemplèrent que dans les hauteurs de la chaire et du saint

ï. Is. 5, 18.

II MANRÈZE. a

autel, devenir tout à coup puéril et mondain dans une ion de salon, comme nous leur épargnerions le douloureux mécompte de ces changements à vue!

La politesse a son complément, et ce que l'on pourrait appeler son luxe chrétien dans une autre vertu sociale, l'affabilité. Une barrière, qui n'est pas une nuance, les sépare. La politesse rend les égards qui sont dus, et l'affabilité avance même ceux qui ne le sont pas. La politesse est l'expression des convenances, l'affabilité de la sympathie. La première est de précepte dans le code de la sociabilité, la seconde a d'autant plus de prix qu'elle a quelque chose de facultatif; enfin l'une peut venir de l'orgueil ou d'un simple respect pour soi-même, l'autre procède uniquement de la bienveillance pour les autres. Aussi, heureuse la paroisse, dont le pasteur n'est pas seulement poli, ce qui est une propriété du marbre tout aussi bien que de l'homme, mais encore profondément bon, ce qui est dans l'homme une ressemblance avec Dieu.

Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui il faut toujours chercher le type des amabilités vraiment sacerdotales, nous a donné l'exemple de celle-ci, le jour où ses disciples voulant le rendre inaccessible aux importunités des petits enfants, il dit : Laissez-les venir à moi : Sinite parvulos venire ad me '. Laissez venir à moi !

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