‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 10 sur 73 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES PRODUITS DU SOL

On se représente volontiers la Grèce plus boisée autrefois Déboisement <ie qu’aujourd’hui ; ou se plaint de ne plus admirer que le squelette Grèce, de l’Hellade. Les voyageurs, témoins de dégâts sans excuses, ont accrédité l’opinion que les Ylaques avec leurs incendies, les paysans avec leurs défrichements ineptes, ont fini par dépouiller toutes les montagnes classiques du manteau de forêts dont elles se paraient aux yeux des anciens. De fait, la destruction poursuit son œuvre en dépit des protestations indignées et des avertissements pessimistes. Toutefois, si les hommes sont surtout coupables du lamentable déboisement de la Grèce, dans bien des cas la nature elle-même doit être incriminée. Les géologues reconnaissent certaines roches stériles (1), condamnées à l’aspect décharné et matériellement incapables de produire autre chose que des effets de soleil.

C’est ainsi que la structure différente de la chaîne argolicoarcadienne et du Ménale a réparti d’une manière absolue les zones de végétation dans le haut pays arcadien.

On y distingue deux régions correspondant aux deux espèces jJ végétation de roches prédominantes, le calcaire blanc et le calcaire bleu. Le sur lil premier est, en général, rebelle aux plantations. Sa nature sèche, cbaine a,'=ol'c°-

. . ,, . arcndienne.

brisante et peu susceptible de s effriter en terre, n admet ni le sapin, ni le mélèze ; elle ne tolère qu’une maigre végétation de broussailles courtes (rà cppuyava), dont les taches noirâtres

(1) Philippson. der Peloponnes, p. 524 sq., et Zur Vegetationskarte des Peloponnes. Peterm. Mith, 1895, p. 373. — En général, Neumann et Partsch.

Phys, geogr. d. Griech ., p. 363, et Guiraud. Propr. foncière en Grèce, p. 503-505.

Les bois du Ménale.

s’étalent comme une moisissure sur les roches claires. Les hautes murailles de l’Artémision et du Kréopôlon devaient présenter jadis le même aspect dénudé qu’aujourd’hui. Les parties les plus basses se recouvraient seules d’un petit maquis. Dans les anfractuosités apparaissent quelques hameaux, entourés de parcelles cultivables, de bouquets de noyers, de châtaigniers ou de platanes : ce sont les oasis de la montagne. Cependant, Pausanias mentionne sur l'Alésion un bois sacré dédié à Déméter (1). C’était sans doute un groupe isolé de vieux arbres, semblable à celui qui couronne encore la butte de Gourtzouli. Dans le ravin qui creuse l’extrémité de l’Alésion, des amas de terre ont pu se conserver, suffisants pour nourrir quelques chênes verts précieusement entretenus par la vénération des fidèles.

Au contraire, le calcaire bleu du Ménale est tout à fait propice à la poussée des bois de haute futaie. Là les sapins abondent et se pressent à l’assaut des pentes les plus élevées, jusqu’au pied des sommets chauves (2). Les maquis babillent de buissons épineux (houx et chêne-vert nain) les premières côtes au-dessus delà plaine, de SimiadèsàBédéni. Au delà, les flancs se garnissent de sombres forêts. Les dévastations séculaires n’empêchent pas les gradins de l’Ostrakina, de l’Aïdini, la gorge de Kardara d’être encore ombreuses. Le nom du Ménale évoquait chez les anciens l’idée d’un paradis touffu où s’ébattaient au son de la flûte, dans le mystère des bois inviolés, les rondes de Pan et des dryades (3) :

Maenalus argutumque nernus pinosque loquentes Semper habet

L’original n’a point trop démérité de ses peintres : maint paysage justifie encore les soupirs d’un Virgile et le voyageur sent le charme de la légende épars sous les antiques futaies (4).

(1) VIII, 10, 2. Ar|p.7]Tpo; ocXooç Iv tco opet .

(2) Le sapin du Ménale ( abies , eXocxov) monte jusqu’à 1600 et même 170Üm.

(3) Virg. Ecl. VIII. 22. — X, 14, 15 : « Mænaliæ dryades. » Cf. Georg . I, 17 : « Pinifer Mænalius. » — Colum. 10, 264. — Pausan. VIII, 36: Tb 8è bpoc xb MaivxXtov lepbv p.âXic;xa sevat Itavbç ôvop.iÇou<7iv, ebexe o\ 7tepi aùxo xat sTtaxooàaOai cuptÇovTOç tou Ilavbç Xéyo'jot. — Sur les bois et autres productions de l’Arcadie, v. De la Coulonche. Mémoire sur l'Arcadie. Archives des missions scientifiques. lre série, t. VIII (1858), p. 188.

(4) Voy. p. 283.

LES PRODUITS DU SOL

La natm-e, les hommes et le temps ont moins ménagé la plaine. Homère qualifie Mantinée « d’aimable », Ipa-rsiv-q (1). La réalité ne justifie guère cette épithète. Il est vrai qu’il ne reste plus trace du grand bois de chênes, qui tapissait le fond de la vallée et dont le murmure donnait aux Arcadiens, peu gâtés en fait d’impressions maritimes (2), l’illusion de la mer grondante : ils l’appelaient le Pélagos (3). Au dire de Pausanias (4), les forêts de chênes de l’Arcadie se composaient de trois espèces : le chêne à larges feuilles, la cp-qyôç et le chêne liège, dont on faisait des flotteurs et des bouées (5). Il n’indique pas laquelle de ces espèces composait le §pup.<>; du Pélagos, mais le chêne subsiste à l’état, isolé dans la plaine mantinéenne (6). Les autres arbres épars le long des cours d’eau ou près des puits sont surtout des saules et des peupliers. On rencontre aussi des mûriers, quelques poiriers et cerisiers. Les rigueurs du climat excluent l’olivier el le figuier (7).

L’extrême pauvreté de la Mantinique en arbres forestiers et fruitiers est compensée par la fécondité des terres arables. Des vignobles luxuriants couvrent de vastes étendues d’alluvions sablonneuses, surtout au Sud et. au Sud-Ouest, de la

(1) Iliad. II. G07.

(2) Leur ignorance des choses de la mer était proverbiale : Iliad. II. 614 : s tc si ou ffcpc OaXacffia ’épya [xe[rqXei. Cf. plus loin, p. 246.

(3) Paus. VIII, 11, 1, 5. Sur le Pélagos, voy. p. 107, 110, 256, 262.

(5) Ces espèces comportent de nombreuses variétés : les botanistes hésitent sur l’identification de la cpVjydç soit avec le chêne à glands doux (quercus ballotaj soit avec le quercus ÆgiLops. Le fruit du premier est comesl'ble, cru ou grillé. Peut-être était-ce l’aliment des premiers Arcadiens, enseigné par Pélasgos (|3aXav7]cpiyoi àvopsç. Paus. VIII, 1, 6. Pline H. N. IV, 6, 10. Ephor. ap. Strab. V, 2, 4, page 221); le deuxième (aujourd’hui fkXav.Bcx) produit la valonée, un des principaux articles d’exportation de la Morée (Curtius. Pelop. I, 157). Les monnaies de Mantinée représentent un gland. Sur le gland oiïert comme fruit aux dieux en Arcadie, voy. Schol. Æsch. Prom. 450.

(6) Il y en a deux exemplaires dans l’enceinte de Mantinée et cinq ou six sur la colliDe de Gourtzouli. C'est un arbre toujours vert, au tronc bas, aux feuilles petites, dures et piquantes, au dôme arrondi. Les modernes l’appellent t g BsvBgov, to 7roupvapc : il répond sans doute à une variété de la quercus ilea.

(7) Dans la Haute Arcadie l’olivier se trouve seulement à Karytaina (835m ) et à Toporista sur le Ladon (1072”), et cela grâce à une exposition favorable.

Le bois de la plaine.

Les vignobles.

Céréales,

plaine. Les plants en sont touffus (1). Ils produisent un vin de couleur topaze, agréable et réconfortant, mais sans délicatesse. Les paysans recherchent plutôt la quantité que la qualité. Celle-ci s’améliore pour peu que la manipulation soit plus soignée. Le vin est un aliment indispensable aux habitants de la Haute Plaine, et, à les en croire, le plus efficace des fébrifuges : les rasades, disent-ils, soutiennent l’organisme contre les atteintes du climat. Le remède est populaire et je connais peu d’Arcadiens qui ne préfèrent un bel accès d’ivresse à un accès de fièvre. Les jours de fête, c’est plaisir de voir ces vigoureux buveurs vider d’un trait de grands verres en cristal lisse, de la contenance d’un demi-litre environ. Le résiné coule à flots pour célébrer les innombrables saints que le calendrier orthodoxe désigne aux honneurs de ces libations. Des barils énormes se vident en une journée dans les villages de la Mantinique et de la Tégéatide. On ne prend même pas la peine de leur adapter un robinet : en deux tours de vrille on fore un trou, on y met un douzil que les buveurs retirent à volonté pour remplir leur xouïcaiç, et la source bachique s’épanche en longs filets de topaze. Aussi, malgré l’abondance de la production, presque tout le vin se consomme dans le pays. Cependant on exporte en Argolide et de là à Athènes le produit des crus les plus fins (2).

La richesse en céréales n’est pas moindre. Le blé et l’orge couvrent tout le milieu et le Nord de la Mantinique ; le site même de Mantinée n’est qu’un vaste enclos producteur. En été, la haute plaine, changée en étuve, fait vite mûrir le blé ; la paille atteint hauteur d’homme; les épis sont puissants. D’ordinaire, la moisson commence dès le 20 juin, pour durer jusqu’aux derniers jours de juillet (3).

(1) Une inscription de Mantinee mentionne un don de six plèthres de vignes (àfjntéÀcov t iléOptx ï\) aux prêtres d’Asklépios (Le Bas-Foucart. Inscr. du Pélop. 352 j. 1. 9-10).

(2) Levin arcadien laissait fort à désirer, au dire de Théophraste et d’Aristote. Certaines espèces étaient trop capiteuses (Théophr. H. P. 19, 6. — Élien. Var. hist. 13, 6) ; d’autres se mélangeaient avec de la terre dans les outres, de manière à former une masse solide qu’on entamait avec un racloir pour la consommer (Arist. Met. IV, 10). Aujourd’hui certains propriétaires tégéates fabriquent du vin rouge imitant le Bordeaux et des vins mousseux.

(3) La fixation exacte de l’époque de la moisson dans les différents pays grecs est importante pour l'inlelligence de Thucydide et de Xénophon.

LES PRODUITS DU SOL

Les terrains humides et marécageux nourrissent le maïs (àpa7roffiToç). On le sème au printemps pour récolter en août. Mais la culture préférée de ceux qui possèdent les marais, c’est le haschisch (^aatcn, cannabis indica L.). De ses longues tiges vertes, aux petites feuilles ébarbées et pointues, cette plante hérisse les étangs de Mantinée et le -1% Mt,X'.5ç.

Une senteur pénétrante et capiteuse dénonce à distance le dangereux narcotique. Les Grecs ont le bon esprit de n’en point user pour eux-mêmes. Ils le font sécher et l’exportent, en Égypte (1). Théophraste (2) rapporte qu’on cultivait aux environs de Tégée une sorte descolyme qui possédait des propriétés extatiques : le sculpteur Pandéios, occupe aux travaux du temple d’Athéna Aléa, en mangea et tomba en extase.

Comme jardin potager, la Mantinique jouissait auprès des gourmets d’une réputation lointaine. L’irrigation naturelle du sol y favorisait la culture maraîchère : autour des puits on voit prospérer encore aujourd’hui de plantureux potagers, bien que cette ressource y soit trop négligée. Les légumes de la Haute Plaine, tomates, aulx, fèves (3), oignons, constituent, dans la belle saison, la nourriture ordinaire des habitants. Les cucurbitacés, concombres, melons à chair blanche, pastèques, y acquièrent, malgré des procédés de culture rudimentaires, une remarquable saveur (4). Les radis manlinéens figuraient en bonne place dans les répertoires de la gastronomie antique : Athénée énumère la MavTcvtxVj YoyyuX'ç parmi les produits rares, dignes de paraître sur une table luxueuse, à côté des murènes de Sicile, des liions du cap Pachynos, des choux-raves de Thèbes (5).

Maïs et haschisb.

Légumes.

(1) Le village de Lévidi est le centre de cette exportation.

(2) Hist. plant. IX, 13, 4. Tcov yXuxstcov ai [j.sV èxcjTaTixal xaÙxiTSp 7] opcoi'a tco (jxoXujjlco uept Tsysav 7)v xat nâvSs'.oç ô avop!œvT07ioioç cpaycov spyaÇdjxsvoç sv tco tspcp e^ÉffTTj.

(3) Auj. xouxxià ( Vicia faba L.).

(4) Théophr. Hist. plant. IX, 5, 6. ,, aùsTat 8’sxsï h ctxuo; b àyptoç s; où rb IXaTvjptov a-uvTi'OsTac, xat 6 xiQûpcaXoç ï\ où tô tTCTto-paÉç. 'Aqkttov os toïïto 7T£pt Tsysav" xaxeïvo pAXicrca aTtouSxÇsTar cpùsTat 8’sxst £7Ù tcXsov" ttXsTcttov Sè xat xccXXottov cpûsTac 7cspt t7|V KXstTopi'av.

(5) Athén. 1,6. IToXXot os xat aXXoc otà ordu-aTO; s lyov xàç sv tco SixeXixco jjuipaîvaç, xàç irXcoTàç syÿ'sXstç, tcov Ila/ùvoo Sùvvcov xàç TjTptacaç, touç sv M'cjXco spccpouç . . . . , TYjV MavTivtX7]V yoyyuXc'Sa, xàç Six ©Tjêcov (Eouviâoaç. ... Cf. Pollux. VI, 63. — Clément d’Alex. Pœdag. II, 69(Patrolog. 1,381): où TtapaXscTrovTe; 8s xà sv Acwâpa jxacvcoaç, oùSs xt]v yoyyùX'civ X7]V MavTivix'/jv.

La faune du pays n’était pas davantage à dédaigner. Les bois du Ménale apparaissaient aux Grecs comme un immense parc zoologique, dernier refuge des espèces que l’homme avait partout ailleurs pourchassées devant lui. Le gibier y foisonnait : sangliers, ours, cerfs du Ménale obsèdent l’imagination des poètes (1). Aussi les Arcadiens passaient-ils pour d’ardents chasseurs. C’était dans le Ménale qu’Hercule avait poursuivi la biche aux pieds d’airain et coupé le bois de sa massue (2). Les solitudes ombreuses de la montagne étaient souvent troublées par les aboiements des meutes tégéates (3) et par les bandes de chasseurs vêtus de peaux de loups ou d’ours, et armés d’épieux (4). Les fauves, loups, ours, sangliers, cerfs, etc., peuplaient les bois de chênes (Spujxot) ; des tortues énormes s’y rencontraient aussi (5).

La plaine possédait sa faune propre. A la lisière du Ménale, le renard rôde constamment dans les buissons. Les chacals, encore très nombreux au temps de l’Expédition de Morée, disparaissent peu à peu : ils occupent surtout les cavernes des katavothres, où ils se repaissent des cadavres d’animaux apportés par le courant. Quelquefois ils les y entraînent euxmêmes (6). Les lièvres, les perdrix rouges évacuent le fond de la plaine dès la moisson faite, pour se gîter dans les broussailles odoriférantes de l’Alésion et des collines basses ; en

(1) MatvxXioi eXacpot. Anthol. ep. VI, 112. — Plan. 91. — MatvàXioç apxxoç. Callim. Dian., 89, 224. — Diod. 15, 72. — Mænalis ursa : Ovid. Trist. 11, 8. — Fast. 2, 192. — Mænalius aper. Martial. Spect. 27. — Mænalius sus. Senec. Herc. fur. 233. Martial. 5, 65. Sur les dieux Ours du Ménale, voy. p. 203-298.

(2) Prop. IV. 9, 15.

(3) Les chiens de chasse de Tégèe étaient très appréciés. Grat. Falisc. Cyneget. 100. Priapeia. 75, 7.

(4) C’est dans cet accoutrement que les Arcadiens se portèrent au secours des Messéniens (Pausan. IV, 11, I).

(5) Pausan. VIII, 23, 6, à propos du Soron, bois de chênes sur le chemin de Kaphyai à Psophis. ©Tjpca S’oüxoç te xai oaot Spupt,ol xo!ç ’Apxxa'v e’taîv àXXoi Trop éyovxat xociSe, ayptouç ûç xal àpxxo’jç xai yeXojvaç [xeyiffxaç lAÊyÉfJet. — Voy. la mosaïque, représentée fîg. 46, p. 182.

(6) Bory de St-Vincent a vu dans le Katavothre de Tsipiana un cadavre de cheval dépecé par les chacals. La Commission de Morée décrit et dessine un curieux insecte, le Bradyporus dasypus, de la famille des sauterelles éphippigères qui pullule dans la plaine mantinéenne pendant l’été (Voy. Sec. des sc. physiq. Zoologie, IIIC — Introd. par Brulé, p. 23 et 88, n° 55. — Figure en couleur dans l’Atlas. Zoologie, pl. XXIX, 7). Nous avons eu souvent l’occasion d’étudier les mœurs de ce singulier orthoptère.

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effet, les blés coupés, le pays n’est plus qu’un désert chauve sans abri et sans ressources.

L’élevage des animaux domestiques a toujours tenu une grande place dans ce pays de pâtres et de cultivateurs. Sur les hauteurs, les moutons et les chèvres vont brouter les maigres touffes qui tapissent les interstices de la roche, ou dévorent les pousses encore tendres des jeunes taillis. La moisson faite,' on les voit descendre de leurs parcs pour aller tondre la paille des blés coupés dans la plaine. Le métier de berger occupe en Arcadie comme dans le reste de la Grèce un personnel considérable. Le lait, le beurre, le fromage sont exclusivement fournis par les brebis et les chèvres. Le gros bétail à cornes est très rare, faute de pâturages, et d’ailleurs les Grecs en général n’aiment pas le lait de vache. Quant au labourage, on y emploie surtout des chevaux. Ceux-ci ont assez vilaine apparence. Petits, faibles et contrefaits, ils ne peuvent rendre des services qu’en plaine, pour transporter les denrées au marché de Tripolis. Mais dès qu’il s’agit d’aborder les chemins de montagne, ils deviennent insuffisants. Ils n’ont ni la sûreté de pied ni la résistance nécessaires. Aussi de tout temps, les ânes et particulièrement les mulets les ont-ils supplantés. La légende a fait aux « roussins » d’Arcadie une légitime réputation. Les villages de la Tégéatide et de la Mantinique possèdent tous d’excellents ânes mulassiers, descendants de ces hémiones célébrés par Strabon (1).

Quelques poignées d’orge et de paille hachée, en été quelques bottes de tiges vertes de maïs suffisent à la sobriété du mulet. Quand Strabon vante les pâturages d’Arcadie, nourriciers d’une brillante race de chevaux, il omet de désigner les cantons producteurs de cette race. Aujourd’hui ni la Tégéatide ni surtout la Mantinique ne sauraient montrer un seul herbage. Il faut donc suppléer à l’absence de statistique dans l’antiquité par les données de la légende. On sait d’une part que la fable plaçait en Élicle les écuries d’CEnomaos et celles d’Augias (2), d’autre part qu’Ulysse possédait sur la même

(1) Strab. VIII 8. 1, p. 388. Bo<7X7jp.acr S’etcl voilât oa’j/tXsï;, xai jxàXtUTa ïttjtok; y.al ovoiç xoïç iTtuoSixoïç 'saxe os xai xo ysvoç xwv ïm uov àptorov t b ’ApxaSixôv, xaOi-rrso xai xô ’Apyoh kbv xai xô ’EiT'.oaüpiov. Cf. Hérod. IV. 30. — Cf. Arcadiæ pecuaria. Varro R. Rust. 11, 14. — Pers. Sait. III, 9. — Pline VIII, 167. — Juven. VII, 160. — Voy. Guiraud. Prop. fcmc. en Gr. p. 507-509.

(2) Pausan. VI. 21, 7.— Hom. lliad. I. 677-684. Théocr. ldt/l. 25.

Élevage.

côte clés pâturages importants (1). De retour à Ithaque, désirant remonter ses étables dilapidées par les prétendants, il se met à la recherche de ses troupeaux. Il descend d’abord chez son hôte Polyxénos, roi d’Élis, descendant d’Augias, possesseur d’un bétail considérable (2). Puis, on le retrouve à Aséa (3), où il consacre un temple à Athéna Soteira et à Poséidon ; de là, il passe à Mantinée, où fleurit le culte de Poséidon Hippios (4) ; il réussit enfin à retrouver ses juments à Phénéos, où il fonde le culte d’Artémis Heurippa (5). De plus, Poséidon et Deméter s’étaient accouplés à Thelpousa, cachés parmi les troupeaux d’Onkos (6), et la Déméter chevaline était la grande déesse de Phigalie (7). On. en peut donc conclure que l’élevage du cheval prospérait dans les cantons limitrophes du Ladon, de l’Alphée, dans les plaines de Parrliasie, d’Aséa, de Mantinée et de Phénéos. La légende attribuait à un Mantinéen, Samos ou Séros, fils d’Halirrhothios, hypostase de Poséidon, la première victoire olympique à la course des quadriges (8). Toutefois, à Mantinée, cette industrie des temps primitifs dut tomber en décadence après la chute du régime aristocratique et le morcellement de la propriété. Aristote (9) remarque: en effet, que Vhippotrophie suppose la grande propriété aristocratique, comme c’était le cas en Thessalie, en Béotie et dans les pays où existait une classe des iTnreïç. Or, la constitution démocratique de Mantinée suppose plutôt un régime de petite propriété. Il est donc probable que les grands pâturages avaient

(1) Pausan. VIII. 14, 6. — Ilom. Odyss. IV. 634 ss.

(2) Sommaire delà Télégonie d’Eugammon de Cyrène (VIe s.) dans Proclus. Chrestomathiê. Cf. Svoronos. Études archéol. et numismatiques (Gazette archéol. de 1888).

(3) Pausan. VIII. 44, 4.

(4) Sur le culte du dieu Cheval à Mantinée et sur la légende d’Ulysse, hypostase de Poséidon Hippios, voy. p. 229 et suiv.; 240 et suiv.

(5) Paus. VIII. 14. 4-5.

(6) Paus. VIII. 25, 8 et 10.

(7) Paus. VIII. 42, 4.

(8) ’Av’ Ï7T7ioia-t os tsTpaotv

y.Tz'o Mav-nvéaç Sap.oç ôjÀtpoôtou. Pind. 01. XI. 69. Cf. Schol. ad h. toc.

Tps'j/aç oè 7tu>Àou; o>ç b Mavxivsùç Sf|poç,

oç 7:ptoT0ç appax ’riAaosv 7tap ’AAcpeitp. (Citation de Diphilos, auteur de la Théséis).

(9) Arist. Polit. VI. 7, p. 1321 a, il : al os '7r7roxpocp (at xtov p.axpàç oùtn'aç xsxT7]p.sva>v e’iatv.

LES PRODUITS DU SOL

disparu à l’époque historique. Le cheval de guerre était négligé; le fait qu’à la bataille de 3G2 Mail ti née se serait trouvée dépourvue de cavalerie sans l’arrivée des. Athéniens, conlirme cette opinion (1). Peut-être aussi la persistance des Mantinéens, au Ve siècle, à s’assurer la conquête lointaine de la Parrhasie, indique-t-elle le désir de se procurer une ressource qui manquait à leur propre territoire. Toutefois, l’existence d’un hippodroffie aux portes de la ville indique que l’élevage du cheval, s’il ne suffisait pas aux besoins de la guerre, subsistait pour le cheval de trait et de course.

En somme, ce petit pays mantinéen se trouvait richement pourvu des biens nécessaires à la vie matérielle, et même à une existence confortable et ornée. Les hauteurs voisines fournissaient des pierres de construction aussi variées qu’élégantes d’aspect : conglomérat pour les substructions, calcaire blanc-mat pour les appareils soignés et les dallages, calcaire bleu et marbre gris du Ménale (2). Les architectes [et les praticiens tiraient des carrières de Doliana au S. de Tégée (3) un marbre blanc à grain fin, analogue au Pentélique : admirable matière susceptible de rendre toutes les délicatesses du ciseau le plus raffiné. Elle permit à Scopas d’exécuter un chef-d’œuvre, le temple d’Athéna Aléa, à Tégée ; à Alcamène, à Praxitèle de sculpter pour les temples de Mantinée des groupes mémorables. Du Ménale descendaient les maîtresses poutres, les planches, les bois de sapin, les bois de chauffage et les fagots du maquis. Les chênes verts de la plaine donnaient les instruments aratoires, les manches d’outils, les meubles. La terre argileuse livrait aux tuileries la brique crue pour les murs des maisons, des fermes, des jardins, et pour les remparts de la ville ; également, la brique cuite, dont l’usage devient si fréquent à l’époque romaine, ainsi que celui des tuiles, les toits ne pouvant être construits en terrasses, sous ce ciel pluvieux, comme en Argolide, en Attique ou dans l’Archipel.

L’alimentation était abondante, succulente même : le pain

(1) Voy. aux Appendices, le récit de la bataille.

(2) Sur le marbre « demi-deuil » de Tripolitza, voy. Expéd. de Morée, II1 2 3, p. 153.

(3) Sur le marbre de Doliana, voy. Lepsius. Griech. Mar mors tudien . Berlin. 1890, p. 34. — Sur les gisements : Philippson. der Peloponnes, p. 160.

Moyens subsistance et matériaux.

La Martinique, type

de l’État grec.

Le paysage.

assuré par la richesse du terroir en céréales (1); les légumes, les fruits d’une qualité rare ; la viande de mouton, de chèvre, de porc, de gibier, sans compter les volailles, les œufs, les laitages et le vin à revendre, assuraient à ces campagnards une plantureuse subsistance. Ils possédaient de la laine pour leurs vêtements, leurs tapis, leurs tentures, du poil de chèvre pour leurs capes d’hiver ; les fourrures et le cuir en quantité. Argos, Sicyone, Corinthe, Égine les approvisionnaient en métaux, fers, bronzes, en vêtements de luxe, en articles de ménage. Ils n’avaient, pas, comme le citoyen de l’Attique, à compter pour vivre sur les récoltes de l’Eubée ou du Pont- Euxin : ils se suffisaient à eux-mêmes, et pouvaient se nourrir grassement sans presque rien demander à autrui.

En ne les rendant tributaires de personne, le sol les prédisposait à l’indépendance. De plus, les membrures symétriques du territoire répartissaient d’une manière rationnelle les lots cultivables entre les différents dèmes. La propriété n’y pouvait être centralisée. Aussi la république mantinéenne offrait elle aux législateurs un modèle de pondération et d’équilibre.

En somme, ce canton minuscule représentait le type théorique de l’État grec : une plaine de peu d’étendue, dominée par une acropole en ruines assise sur un monticule ; en bas, une ville entourée d’un rempart avec son agora, centre de la vie politique ; dans les coins du territoire, des bourgades ouvertes, centres de l’exploitation rurale, et quelques forteresses espacées à la sortie des défilés ou à cheval sur les cols de la frontière. Dans ce modeste habitat vivait une race active et intelligente, groupée autour de ses dieux, rattachés eux-mêmes au sol par des liens étroits : une âme collective s’y était formée par la communauté des nécessités matérielles et des rites traditionnels.

Le regard embrassait d’un seul coup d’œil, dès le seuil de la plaine, l’ensemble de ce microcosme, en apercevait tous les contours, en fouillait tous les recoins. L’aspect général laissait une impression à la fois agréable et sévère. La prospérité faisait le charme de ce pays, dépourvu des agréments que la mer, les grands fleuves, les horizons lointains, les accidents variés procurent à d’autres contrées.

(1) Xénophon ( Hellen . V. 2., 2) rapporte que les Mantinéens avaient ravitaillé en blé les Argiens, pour leur permettre de soutenir la guerre contre Sparte.

LES PRODUITS DU SOL

En bas, le fond plat conservait ses teintes luxuriantes, grâce aux vignes, jusqu’à la saison avancée : de cette nappe verdoyante émergeait l’enceinte crénelée avec sa bordure de tours, comme un îlot circulaire. Çà et là, tout autour, des groupes de fermes et d’habitations rurales, quelques sanctuaires ombragés sous des toulïes de vieux arbres, des haies le long des routes et des petits chemins, un ruisselet noir et paresseux, des alignements de tombeaux et de stèles escortant le voyageur jusqu’à l’entrée des portes. Derrière la ville, l’œil distinguait de tous les côtés une éminence isolée, arrondie comme un colossal tumulus, véritable ombilic de la plaine.

Noyée comme au fond d’une coupe jamais tarie, sans autre horizon qu’un rempart montagneux crénelé de cimes chauves, Mantinée semblait isolée dans la tristesse des monts silencieux, sous un ciel dont l’humeur sautait de la colère furieuse aux caresses brûlantes. Mais si, du haut de leurs murailles, le regard des habitants cherchait une échappée sur le monde extérieur, sûrement ils n’éprouvaient pas le sentiment de la solitude. Par la grande brèche du Sud, ils apercevaient d’abord la menace de l’acropole ennemie. Que de défis et de malédictions ont dû s’envoler vers elle, et, par delà l’écran des monts lointains, aller s’abattre sur le pays des Hoplites doriens ! De ce côté largement ouverte- à l’inquiétude, Mantinée n’était pas davantage rassurée, si elle jetait un regard au Nord : au-delà de l’Anchisia, dans la plaine voisine, elle sentait une autre rivale, Orchomène. A l’Ouest, le Ménale lui cachait un pays confus, où s’égaraient ses craintes mêlées de convoitises. De l’Est, au contraire, lui venait la joie et l’espérance, par les âpres sentiers suspendus comme des échelles aux flancs de l’Artémision. C’était le chemin du retour qui débouchait à Nestané, dont le nom avait, disait-on, le même sens que Nostia (1). Il n’y avait donc pas de barrière si haute qui l’isolât de ses ennemis ou de ses amis. C’est qu’en réalité elle était encaissée, plutôt qu’enfermée, au fond d’un carrefour.

(1) Et. Byz. S. V.

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