‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 26 sur 73 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Origines

arcadiennes.

L’autochthonie.

LES HABITANTS

Comment s’était formé le peuple qui se pressait sur l’agora de Mantinée autour du tombeau d’Arcas et du Foyer Commun? Dans ce bassin clos de la Mantinique, étant donné sa position et son entourage, quels apports ethnographiques sont venus se déposer, et quels éléments distinguaient sa population des autres clans de l’Arcadie ?

La théorie des origines arcadiennes se posait chez les anciens avec une extrême simplicité : « Les Arcadiens, écrit Pausanias, ont occupé dès l’origine et occupent encore aujourd’hui le même pays. » (1). La plupart des peuples grecs affirmaient leur autochthonie, mais, sur ce chapitre, aucun n’égalait en conviction les Arcadiens. Ceux-ci avaient réussi à accréditer comme un dogme leurs titres au droit d’aînesse : quand il s’agit d’eux, les historiens ne manquent pas d’employer les épithètes d’aù-rô^Qoveç, d’àpyaiÔTcrrot, de itaXaiÔTaTOt (2) ; dès le VIIe siècle, les poètes célébraient l’Arcadie comme le berceau de l’humanité, comme la patrie de l’ancêtre commun Pélasgos, « issu de la terre noire parmi les forêts chevelues (3) ». L’Arcadie était réputée comme une province essentiellement pélasgique.

(1) V, 1, 1. — Cf. Hérod. VIII. 73.

(2) Xénoph. Hellén. VII, 1, 23, — Démosth. De falsa légat, p. 424. — Strab. VIII, 8, 1, p. 388. — Joseph. C. Apion. I. — Pausan. VIII, 3, 1. — Cicéron. De rep. III, p. 93. — Cf. la dédicace consacrée à Delphes vers 369, par les Arcadiens : aùrdyQwv tspaç Àaoç <x[tc ' ’Apxaoiaç], — V. Pomtow. Ath. Mith. XIV, (1889), p. 17 et Homolle. Bull, de Corr. hellén. XXI (1897), p. 227 et suiv.

(3) Asios ap. Pausan. V i II, 1, 4. — Apollod. II, 1,1 — III, 8, 1. Servins ad Æneid. II, 83. — Cf. Hésiod. ap. Strah. V, 2, 4, et Bergk. Poet. lyr. grœc. III adesp. 84

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Ce dogme de l’autochthonie arcadienne, personnifiée par Pélasgos, avait pour corollaire la croyance à l’intégrité de la race. Hérodote, Thucydide et d’autres affirment que l’Arcadie est restée indemme (1) des bouleversements causés par le retour des Héraclides. Quand toute la Grèce s’était renouvelée autour d’eux, les Pélasges arcadiens semblaient identiques à eux-mêmes, dépositaires d’anciens rites, oubliés même par ceux qui les leur avaient appris (2). Telle était l’opinion courante au Ve siècle. Habilement entretenue par les artifices de légendes, qui rattachaient à Pélasgos tous les héros du cycle local, elle faisait aux Arcadiens une situation à part. Eux seuls, parmi les Hellènes, ne semblaient pas dater ; ils avaient vu naître les Etats jeunes qui entouraient leur âge mûr, et qui, adultes à leur tour, les vénéraient comme des patriarches. De plus, leur isolement de montagnards, la simplicité de leur vie pastorale, les formes rudimentaires de leurs communautés, leurs idoles étranges, leur mythologie singulière, leur dialecte archaïque, tout cela leur donnait un air de primitifs, un peu sauvages, un peu inquiétants, mais vénérables comme le débris d’un monde disparu. L’Arcadie éveillait chez l’Hellène civilisé du Ve siècle ce sentiment de crainte superstitieuse qui s’attache au mystère et qui entretient encore en France le prestige de la terre des Druides, de la vieille Armorique celtique. L’Arcadie n’était d’ailleurs guère mieux connue des Grecs anciens, que la Bretagne ne l’a longtemps été des Français modernes. On se souciait peu d’aller vérifier sur place les titres de noblesse de ces Pélasges « plus vieux que la Lune (3) » et « mangeurs de glands (4) ».

Les conflits de races qui avaient pu troubler l’Arcadie se perdaient dans la légende ; depuis l’échec de l’invasion dorienne le repos de cette province ne paraissait pas avoir été troublé. Si la lointaine enfance des Arcadiens avait connu la turbu-

(1) Hérod., II, 171. — Thucyd. I, 2. — Strab. VIII, 1, 2, p. 133. — Pausan. II, 13, 1. — Diod. Fragm. VII, 9.

(2) Hérodot. II, 171.

(3) Les TrpoffeXVjvaiot ou 7rooff£ÀT|VOt out fait couler beaucoup d’encre. Schol. Aristot. Nub. 397. — Aristot. ap. Schol. Apollon Rhod. 1 , 263, — IV, 264. — Lycophr. 482. — Hippys Rheg. ap. Steph. Byz. ’Apxâç . — ripoffeXavaToç ÎIÉXacyoç : Bergk. Poet. lyr. græc. III, 84. — Ovid. Fastes. 1, 470. — Stat. Theb. IV, 273 : « Arcades veteres astris lunaque priores. » — Cf. Grotefend. Enci/clop. Ersch et Gruber. art. Arcadia 7-9. — Barinski. Zeitschr. fur Volksetymol., n° 2.

(4) Paus. VIII, 1, 2.

Intégrité de la race.

Éléments réels du folk-lore arcadien.

lence, eux seuls s’en souvenaient : leur amour-propre spéculait sur ce mystère pour en faire accroire. A l’exception de Tégée et de Mantinée, ils prirent une part peu active, jusqu’au IVe siècle, aux démêlés des peuples grecs. Leur existence ultérieure s’ajoutait comme un monotone appendice à une période de vitalité précoce qu’ils racontaient à leur façon. Dans leurs annales, la légende est comme une aube incertaine aussitôt suivie d’un long crépuscule. On comprend donc que les historiens du Ve siècle, et même Pausanias, aient cru à l’intégrité de la race arcadienne, qu’ils se soient figuré cette province comme le domaine imperturbable d’un peuple privilégié qui, depuis la création de la primitive Pélasgie, s’était développé sur place, par le progrès spontané de sa propre personnalité, restée indemne de toute modification ethnographique.

Hérodote ignorait sans doute le folk-lore arcadien ; Thucydide était trop positif pour s’attarder à des exégèses mythologiques; Apollodore et Pausanias, plus curieux de fables, ont montré dans leur enquête plus de diligence que de critique. L’érudition moderne se flatte de tirer de ces contes et de ces fictions poétiques des faits réels; mais, les conclusions ethnographiques déduites de la mythologie manquent de solidité. Les philologues qui ont laborieusement tissé dans le vide leurs toiles d’araignée ont rendu le service de colliger et de mettre eu valeur des textes intéressants, mais que de fois ils ont oublié qu’un mythe n’est le plus souvent qu’une ombre vaine, une enveloppe creuse dont l’intérieur ne recèle aucune réalité ! (1).

L’analyse critique du folk-lore arcadien nous fait entrevoir une réalité bien différente du mirage dont Pausanias a été dupe. Pas plus que les autres peuples, les Àrcadiens n’ont échappé aux convulsions qui marquent fatalement l’enfance des races historiques. Notamment dans la Haute-Plaine, placée sur le che-

(1) Parmi les mythographes restés fidèles à la méthode des raccords et qui se sont occupés de l’Arcadie, nous aurons à citer H. D. Millier, TQmpel, Schultz, Wilamowitz-Mœllendorf, lmmerwahr ; la réaction contre cette école a pour coryphées, en Allemagne, M. Meyer, dans ses Forschungen der alten Geschichte et dans sa Geschichte des Alterthums ; en France, MM. Clermont- Ganneau, Philippe Berger, Paul Foueart, Salomon Reinach, Victor Bérard. Chez ces derniers, l'analyse des réalités du culte, descriptions et représentations d’idoles, attributs, rites, symboles, invocations, s'associe aux combinaisons étymologiques et prend décidément le pas sur la discussion toute formelle et abstraite des récits mythiques considérés par l’ancienne école comme des témoignages valables.

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min des tribus en marche, désignée par sa fertilité aux convoitises des bandes en quête d’un gîte, les bouleversements extérieurs se sont répercutés sous la forme d’invasions ou d’infiltrations. Mais ce n’est pas une tâche aisée que d’identifier les éléments divers qui constituaient la population composite de ce district. Le point le plus délicat du problème est de discerner, parmi les héros du cycle arcadien, tel qu’Apollodore et Pausanias l’ont résumé, les figures purement mythiques, tels que les dieux héroïsés nés sur le sol même, ou bien transplantés en Arcadie par le colportage des traditions épiques, ou, plus tard, par les combinaisons des généalogistes et annalistes officiels. La présence de ces personnages dans les légendes locales n’est nullement l’indice d’une migration effective : il ne s’agit que d’emprunts d’ordre littéraire et abstrait, que la dilïusion de l’épopée homérique et de la cosmogonie hésiodique au VIIe siècle, puis, au IVe, les mythographies politiques, ont incorporés aux traditions des villes arcadiennes. En second lieu, il faut distinguer les héros qui semblent personnifier de véritables groupes ethniques, et retrouver le nom et la provenance des tribus ainsi représentées. Ces personnages, fabuleux en tant qu’individus, mais réels en tant que personnalités collectives, se sont installés sur le sol par droit de conquête ; leur présence équivaut, pour la race qu’ils symbolisent, à un titre de propriété foncière. Toutefois la fusion entre les divers occupants du même canton est souvent si complète qu’il devient très malaisé d’identifier tel héros avec un groupe déterminé.

En tête du cycle arcadien paraît Pélasgos, autochthone, père de Lycaon, aïeul de Nyctimos et des éponymes des principales villes arcadiennes, bisaïeul d’Arcas et trisaïeul des trois fils d’Arcas, Azan, Élatos, Apheidas. De cette fallacieuse généalogie on doit tout d’abord éliminer les éponymes des villes, donnés comme fils de Lycaon, tels que Mantineus, Tégéatès, etc. Ces personnages fictifs ont été inventés de toutes pièces par les villes de la Ligue arcadienne désireuses de régulariser leur état civil ; ce sont de simples rubriques officielles, des raccords imaginés par les annalistes et restés sans prise sur les imaginations populaires, car ces héros n’ont laissé que des traces insignifiantes dans les cultes locaux. Quant à la triade Pélasgos, Lycaon, Nyctimos, deux de ses membres représentent des éléments naturels : Lycaon est le dieu de la lumière, Nyctimos celui des ténèbres (I).

(1) Cf. Lykos et Nykteus du cycle béotien (Apoll. 111, o, 5).

Pélasgos les Pélasges arcadiens.

Le caractère de Pélasgos reste indécis, l’étymologie du nom étant énigmatique. Pour les anciens, Pélasgos personnifiait un élément ethnique, le peuple des Pélasges. Si les Argiens faisaient naître Pélasgos en Argolide (1) afin de s’attribuer la priorité sur leurs voisins, en général on considérait les Pélasges arcadiens comme les premiers occupants du pays : le berceau de la Pélasgie était aux environs du Lycée, dans le district appelé Pélasgie, puis Lycaonie, puis Parrhasie. Ils avaient ensuite été soumis par Areas et ses Arcadiens qui changèrent le nom du pays (2).

Cette théorie très simple n’a pas trouvé grâce aux yeux des savants qui ont tenté d’élucider la question des Pélasges. Certains réduisent à néant les données d’Hésiode et d’Hérodote. Loin d’être nés dans le Péloponnèse, les Pélasges n’y auraient jamais mis le pied : leur prétendue installation dans le pays résulterait du fait que les Hellènes qualifiaient de pélasgiques les races très anciennes. Les seuls Pélasges authentiques se réduiraient à une peuplade de la vallée du Pénée, où les Hellènes Phthiotes l’auraient connue (3). Mais on a peut-être tort de récuser le témoignage d’Hérodote au sujet des Pélasges, sous prétexte qu’il est contradictoire. On ne saurait, en effet, méconnaître le fait suivant : il subsiste dans les cultes arcadiens des traces d’une religion naturaliste qui offre une analogie remarquable avec les données d’Hérodote sur la religion des Pélasges (4). Ces cultes paraissent être un legs des populations primitives que, sur la foi des auteurs anciens, on était convenu d’appeler les Pélasges arcadiens.

Lorsque M. Meyer (5) nie la présence des Pélasges en Arcadie, sous prétexte que Lycaon, donné comme fils de Pélasgos, n’a rien de commun avec l’ancêtre mythique célébré par Hésiode, il oublie que dans les habitudes de la fable, ces filiations ne symbolisent le plus souvent qu’un lien de succession dans le temps, non une parenté ethnique. Lycaon présenté comme fils

(1) Strab. V. 24. — Schol. Eurip. Orest. 1646. — Ét. Byz. ’Aira et flappaffi'a. — Àcusitaus, fr. 11 et 12 (Fr. Hist. Græc. I, p. 101).

(2) Paus. VIII. 4. — Isid. Orig. XIV, c. 4, p. 158. — Syncelle.

(3) Meyer. Forsch. zur ait. Gesch. c. II, III, IV. — Gesch. des Alterth. II. p. 56. — Cf. Bruek. Quæ vet. de Pelasg, tradid. 1884. — Hesselmayer. Die Pelasgerfruge. 1892.

(4) Hérod. II, 52. — Voy. plus bas, p. 221 q.

(5) Forsch. zur ait. Gesch., p. 64

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de Pélasgos peut signifier qu’une race nouvelle est venue supplanter celle des Pélasges : de fait, si l’on sort de la discussion abstraite et littéraire pour essayer de reconstituer les réalités possibles, c’est-à-dire la manière dont les choses ont pu se passer, la théorie ancienne paraît encore la plus plausible. Admettons même que les Hellènes du Ve siècle ont abusivement appliqué le qualificatif de Pélasges aux populations primitives dont ils ne savaient presque rien, sinon qu’elles avaient occupé le sol avant eux. Admettons que, dans la plupart des cas, le vocable de Pélasges est un terme de convention. Pour nous, cela ne change rien au fond des choses, puisque nous n’avons aucun renseignement sur la langue, la race et la provenance des Pélasges authentiques, s’il y en a jamais eu. Il n’en faut pasmoins admettre, à l’origine du peuple arcadien, l’existence de tribus aborigènes très anciennes, celles que d’autres traditions désignent sous le nom caractéristique de prélunaires , 7rpoffeXV]vaiot (1), c’est-à-dire plus vieux que la lune. Tel est le premier fond ethnique de l’Arcadie. Faute d’autre terme, nous continuerons, à l’exemple des auteurs anciens, à le qualifier de pélasgique. Nous ne nous préoccuperons pas s’il est, ou non, apparenté à ses homonymes d’Argolide, d’Attique et de Thessalie, parce que cette question est insoluble. Ce sont ces aborigènes qui ont installé sur le Lycée le culte primordial de Pan et de Séléné (2), qui ont pratiqué ces cultes naturalistes dont il sera question plus loin, et qui ont donné aux tribus isolées de la Parrhasie et du Ménale leur caractère patriarcal et pastoral (3). Fondus avec les races subséquentes, ils ne disparurent jamais complètement : des émigrations successives, celle d’QEnotros,

(1) Voy. p. 197, note 3.

(2) Voir les textes dans Immerwalir. Kulte Arkad., p. 192 et suiv. et p. 205. — Porphyr. De antr. 20. — Virg . Georg., III, 39t.

(3) Je n’insiste pas sur le rôle civilisateur prêté à Pélasgos et à ses successeurs par la légende arcadienne. Il n‘a rien d’original : ce sont les mêmes personnages et les mêmes inventions qu'on retrouve dans le tableau des origines humaines dû à l’imagination d’autres peuples : Oannès chez les Chaldéens, Hypsouranios chez les Tyriens, Prométhée chez les Hellènes, Inachos et Phoroneus chez les Argiens, etc. (Voy. Lenormant. Les prem. civilis., II, p. 1. — Bérard, Urig. des cultes arcad., p.245 et suiv.). Ces rapprochements attestent que les éléments de la cosmogonie arcadienne venaient du dehors, sans doute d’Orient. Le Pélasgos de Pausanias ressemble à une doublure de l’Hypsouranios et de l’Aion dont parle Sanchoniathon (ed. Orelli, p. 16). Toutefois un détail topique, la découverte du gland doux, indique que ces plagiats ont été adaptés aux usages locaux : il y a eu transposition du mythe exotique sur le mode arcadien.

Lycaon

et les Sémites.

de Peucétios et d’Évandre en Italie et celle des Pélasges-Arcadiens en Ionie ne vidèrent pas le pays de tous ses éléments pélasgiques, mais en dérivèrent seulement le trop plein à l’étranger, au moment où l’arrivée de nouveaux immigrants leur taisait la place trop étroite.

A Pélasgos succède Lycaon, « son fils, » père de Nyctimos et des 49 éponymes des villes arcadiennes. La légende attribue aussi à Lycaon un rôle civilisateur : il aurait bâti Lycosoura, la première ville éclairée par le soleil (1). Mais son nom est particulièrement associé à la fonda lion du culte et du sanctuaire de Zeus Lykaios au sommet du Mont Lycée et à l’institution des jeux lycéens (2). Lycaon aurait le premier otïert, au dieu un enfant pour victime : telle aurait été l’origine des sacrifices humains qu’on continua de célébrer sur le Lycée (3). La fondation de ce sanctuaire et de ce culte sanglant est ce qu’il y a de plus réel dans la légende de Lycaon. Quant au personnage, son caractère se laisse facilement deviner. Lycaon est le nom primitif du dieu du Lycée, dieu de la lumière; il fut plus tard ideu ti fié au Zeus hellénique ; le nom primitif, converti en épithète, devint le qualificatif de Zeus Lykaios. L’ancien dieu local tomba ensuite au rang de héros, hypostase et serviteur du dieu nouveau qui l’avait supplanté. La légende en fit le grand prêtre et le fondateur du culte de Zeus Lykaios, suivant une habitude courante dans la mythologie grecque : en Attique, Érechtheus, dieu marin local, dépossédé par Poséidon, devient le grand prêtre et le fondateur du culte de Poséidon dit Érechtheus. En Arcadie, Kallisto, dépossédée par Artémis dite Kaliisté, tomba au rang de nymphe et de suivante de la déesse. En Laconie. Hyakinthos, supplanté par Apollon, devient le favori d’Apollon dit Hyakinthios. Ce culte sanglant de Lycos ou Lycaon, dieu solaire, remplaça sur le Lycée celui de Pan, que les aborigènes adoraient peut-être sous la forme d’un bouc dans une caverne du Lycée et qu’ils associaient à Séléné (4).

(1) Pausan ., VIII, 38. Cf. dans Sanchonialhon (Orel. p. 14 et 28) le rôle de Kronos, Généos, Généa et Ousôos.

(2) Pausan VIII, 2.

(3) Plat. Min. p. 31oc. — Rép. 565 d. — Théophr. ap. Porphyr. de Abstin. II, 27. — Varro ap. St-August. Civ. Dei. XV III, 17. — Polyb. XIII. 13, 7. — Paus., VI. 8, 2. — VIII, 2 3, 6, 38, 7. — Plin. VIII. 34. — Isid. Etym. VIII, 9, p. 370.

(4) Ilerod. II, 46 : aiyo7rf6(jco7rov xxi TpxyocxîXsa. Denys d’Halic. I, 32. — Pausan, VIII, 38, 5. — Porphyr. de unir. 20. — Immerwahr. kulte Arkad. p. 199 et suiv. C’est à mon sens, à ce culte primordial de Pan que se rapporte le

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Les rites sanguinaires, l’abaton impénétrable du Lycée, les deux colonnes tournées devant l’autel du côté de l’orient et décorées ou surmontées de deux aigles dorés, tous ces détails concrets révèlent, comme l’a démontré M. Bérard (1), une origine exotique. Lycaon = Zeus-Lykaios a toutes les allures d’un Baal-Moloch, de même que les déesses de Lycosoura et de Phi galie rappellent Ashtoret et Derceto. En lait, la possibilité d’une occupation de la région lycéenne par des conquérants sémitiques ou Syro-Grecs, Phéniciens, Cariens, Lélèges, entre le XVe et le XIIIe siècle avant J.-C. n’est pas inadmissible. Les îles, les côtes et même l’intérieur de la Laconie, de la Messénie(2) et de l’Élide révèlent dans leur toponymie, leurs cultes et leurs légendes trop de traces d’une influence sémitique pour que l’extension de cette influence à la vallée supérieure de l’Alphée semble paradoxale (3). Mais de quelle manière s’est imposée aux masses pélasgiques la domination des étrangers, c’est ce qui nous échappe complètement (4). En tous cas, la diffusion des cultes sémitiques en lut le résultat immédiat. Le rayonnement des croyances nou-

mythe de la Lycanthropie ou métamorphose en loups, associé ensuite, en Grèce, à cause de la similitude entre les radicaux Aux (lumière) et Aux (loup), au mythe de Lycaon et aux fêtes de Zeus Lykaios. La tradition latine disait qu'Évandre avait rapporté d'Arcadie le culte de Pan, appelé Lupercus par les Romains, et ils rapprochent les fêtes de Pan Ly éen des Lupercales (Liv. I. o. Virg. Æn. VIII, 343. — Justin, 43, 1. 6. — Plut. Caes. 61. — Quaest rom. 68.

— Schol. Dion Perieg. 348). D’après Meyer la lycanthropie s’expliquerait par un ancien culte animalier, celui du loup, forme primitive de Zeus Lykaios ( Forschùngen zur ait. Gesck. p. 61)

(1) Orig . des cultes arcad., ch. I et II. Toutefois, l’interprétation proposée de ocstoc 8k lu ’aÙTOiç toc ve sxi 7ta,Aaic>TEpoc l7t£7toiT|VTO me semble discutable.

(2) On relève des rapports mythiques entre les Lélèges messéniens et Lycaon : leur ancêtre s’appelle Lycos (Paus. iV, 1, 6. — Philip. Theang. Fr Hist. Gr. IV, p. 473) Le fondateur des mystères d’Andanie et du culte de Zeus Ithomathas (à qui l’on sacrifiait aussi des victimes humaines) est un fils de Lélex, appelé Polycaon (Pausan., IV, 1-2). Caucon, introducteur en Messénie des mystères des grandes déesses et éponyme d’une race apparentée aux Lélèges, est donné comme fils de Lycaon (Hécat. Fr. Hist. Gr. I, 31. — Apollod III, 8, 1).

(3) Sur cette question, voy. Benlœw. La Grèce avant les Grecs, p. 29. — Clermonl-Ganneau . Le dieu Satrapes. — Bérard. Orig. des cultes arcad. ;

— Pottier. Catal. des vases antiq. du Louvre, p. 123 et 128. — Meyer. Gesch des Alterlhums, I, p. 230.- Philippe Berger. Orig. orient, de la Myth. grecque. Rev. des Deux-Mondes, 1896, 2, p. 393 et suiv.

(4) Suivant Denys d’Halicarnasse (I, 11, 12. — II, 1) la région voisine du Lycée aurait pris le nom de Lycaonie, habitée par le peuple des Lycaoniens Cf. Eustath. ad Dion. Perieg., 857. — Bertrand. De antiquissimis Arcadiæ fabulis.

Areas

et les Arcadiens .

velles aurait même atteint la Haute Plaine, si l’on doit reconnaître dans l’antique Poséidon Hippios de Mantinée le déguisement hellénique d’un dieu phénicien, Dâm ou Dôm, et dans son épouse Déméter, la déesse Dam-at (1).

Le cycle d’Arcas succède à celui de Lycaon pour résumer une troisième étape des Arcadiens dans la voie du progrès. Areas leur aurait enseigné la culture du blé, la fabrication du pain et le tissage des vêtements. Mais il est facile de deviner — Pausanias l’a fait — dans ce rôle civilisateur un simple reflet de la légende de Triptolème. En réalité, Areas n’est important que comme éponyme général de la nationalité arcadienne. S’ensuit-il que ce personnage personnifie un élément ethnographique original et qu’il faille conclure à l’existence d’une peuplade indépendante, celle des Arcadiens ? Raoul Rochette (2) et Curtius (3) l’ont pensé. Ils nous présentent les Arcadiens comme une tribu de race hellénique, qui serait venue subjuguer les populations de la Parrhasie et de l’Azanie, et qui aurait imposé son influence et son nom au pays tout entier, à la manière des races conquérantes, comme firent les Ioniens en Attique et les Doriens en Laconie (4). Pour déterminer la provenance de cette race, Curtins s’inspire du rôle agricole attribué par la légende à Areas ; comme les Thraces passaient pour avoir été les instituteurs de la Grèce en matière agricole, il conclut à l’origine Thrace des Arcadiens et les fait venir de Phrygie et de Bithynie.

Cette théorie soulève plusieurs objections : 1° Une tribu conquérante aussi importante que les Arcadiens n’aurait pas traversé toute la Grèce sans laisser en route des traces de son passage. 2° Les rapports ethniques constatés entre l’Arcadie, la Bithynie et la Phrygie prouvent que l’Asie mineure a reçu des colons arcadiens, et non l’inverse (5). 3° Le rôle civilisateur

(1) Philippe Berger. Revue des Deux-Mondes, 18962, p. 385 et 395.

(3) Peloponnesos II. p. 160 et suiv. — Hist. gr. trad. Bouché-Leclercq. I. p. 197.

(4) Pausan VIII, 4, 1. cm'o toutou Be pacAsûo'avToç, ’AoxaSca te gcvtc nEXatryiaç 7j ^copce xai ixvti IleXaffycov ’ApxàBeç ÉxXvj0r|ffav ot àvSpwTOi.

(5) Le nom d’Azanie désignait un canton de la Phrygie, aux environs de l'antre Steunos et du fleuve Penkalas (Paus. VIII, 4, 3. — X, 32, 3. — Ét Byz. ’AÇavta, ’AÇavoi). On connaît aussi la ville n’Æzanoi. Seulement les Azaniens d'Arcadie s'attribuaient à l’égard de ceux d’Asie des titres de paternité ; de même Mantinée se donnait comme la métropole des Bithyniens (Pausan. VIII. 9, 7). De fait, on retrouve en Bithynie une localité appelée Mantinéion, une

LES HABITANTS

attribué à Areas ne mérite pas plus de créance que les inventions de Pélasgos et celles de Lycaon. Cette cosmogonie est la partie la plus banale du folk-lore arcadien ; les Grecs en ont reçu les éléments principaux de l’Orient et les Arcadiens les ont eux-mêmes empruntés à l’Argolide, à la Béotie, à l’Attique. La légende d’Arcas dérive directement de celle de Triptolème. Peutêtre ce plagiat date-t-il d’une époque où l’amitié d’Athènes prévalait en Arcadie ?

En réalité, le personnage d’Arcas a moins d’envergure que ne l’a cru Curtius. On remarquera d’abord que son affiliation à Lycaon a lieu d’une manière tout artificielle, par l’intermédiaire de sa mère Callisto, ensuite que, en dehors du rôle d’emprunt signalé plus haut, sa place dans la légende et dans le culte est des plus minimes.

Il faut aller dans la ville de Ménalos, l’une des plus anciennes d’Arcadie, au dire de Pausanias, mais aussi une de celles qui disparurent le plus vite, pour retrouver son tombeau. C’est là que les Mantinéens, au IVe siècle, prétendirent l’exhumer, sur l’ordre d’un oracle; c’est donc dans ce coin perdu du Ménale, qu’il est chez lui, non loin de Kallisto, également honorée d’un tertre dans un lieu voisin (1). Originairement, Areas est un petit dieu local, de la région du Ménale, où pullulaient les ours. Son nom même le désigne comme le dieu Ours, soit qu’il ait été primitivement adoré sous la forme de cet animal (2), soit que l’ours ait été son animal symbolique, comme l’aigle pour Zeus, le bouc pour Pan, la biche pour Artémis. Sa voisine Callisto fut ellemême une déesse Ourse, puisqu’en souvenir de sa forme origi-

autre appelée Mélangia, comme la bourgade mantinéenne (Photius, Bib. ed. Bekker. 476 b. 31. — Le Quien. Oriens Christ. I, 236. — Ramsay. Rist. Geogr. of Asia Minor, p. 194). Mais ces rapports s'expliquent naturellement par l’expansion au dehors de la race arcadienne, par l’émigration et les colonies de mercenaires.On connaît encore la colonie arcadienne fondée à Chypre par Agapénor (Pausan. VIII, 5, 2), celle des Pélasges- Arcadiens, chassés du Péloponnèse par le reflux des Achéens devant les Doriens (Hérod. I, 146. — D’Arbois de Jubainville. Hab. prim. de l’Europe, I, p. 135) et celle des Arcadiens de Crète. Dans tous ces exemples, les prétentions des Arcadiens paraissent fondées; ce n’est pas le cas d’invoquer la loi des légendes rétrogrades, constatée par H. D. Müller, c’està-dires des légendes qui suivent à rebours le chemin des émigrations et du point de départ effectif font le terme de l’arrivée.

(1) Pausan. VII, 3, 4. — VIII, 9, 3. — 33. 7 — 36, 5.

(2) Areas est figuré avec des oreilles d’animal sur un bas-relief du musée de Latran. Roscher. Philologus, LIII (1894), p. 364.

nelle elle occupe au ciel la place de la constellation de l’Ourse (1).

Sous cette forme animale, elle fut d’abord un aspect de la grande déesse de la Nature, invoquée comme la Très-Belle (KaXÀiVrri) : elle s’identifia ensuite avec Artémis et, tout en lui donnant son nom, tomba elle-même au rang de demi-déesse (Kallisto). Areas, dieu des bois et des montagnes, devint aussi une hypostase de Pan et de Zeus Lykaios, et, par là, un héros solaire (2).

Par quelles circonstances ce couple singulier s’est-il échappé de son repaire pour s’élever à la dignité de héros nationaux de l’Arcadie entière ?

La métamorphose d’Arcas en héros éponyme des Arcadiens n’a pu se produire qu’à une époque assez récente, lorsque les dénominations partielles de Parrliasiens, d’Azaniens, d’Apidanéens ou Apheidantes, qui désignaient les groupes divers de l’Arcadie, furent tombées en désuétude, et. que le vocable général d’Arcadiens entra en vigueur pour désigner l’ensemble de ces groupes mélangés et fondus. Il est probable que le terme pittoresque d’Arcadie et d’Arcadiens a d’abord été employé dans les pays côtiers, peut-être chez les Achéens d’Argolide et de Laconie pour désigner le district du Ménale, où vivaient, au milieu des bois, les hommes vêtus de peaux d’ours et adorateurs des dieux ours (3). Dans l’imagination des gens du littoral, l’Arcadie s’identifiait avec le pays des ours. Par extension, le terme fut appliqué à toute la contrée centrale du Péloponnèse, et les habitants de ce pays le reçurent tout fait de leurs voisins. Le massif péloponnésien, non entamé par l’invasion dorienne, apparaissait aux Hellènes comme un bloc, beaucoup plus unifié

(1) Pausan. VIII, 3, 6. — Son portrait avec une peau d’ours à Delphes (Pausan. X. 31, 3). — L'ours des monnaies de Mantir.ée peut symboliser aussi bien Areas que Callisto (P. Gardner. Catal. of Greek coins. Pelopon, p. 184, pl XXXV, 18 et suiv. — Franz. Leipz. Stud. XII (1890), p. 242-231). On ne doit pas s’étonner que les montagnards du Ménale aient incarné un élément divin dans le corps du fauve qui était pour eux un objet de terreur et, par sa fourrure, un être bienfaisant. Sur les Arcadiens vêtus de peaux d’ours, voy. plus haut, p. 38, n. 4 Ce fétichisme ne nous choque pas chez les Orientaux; nous admettons la ménagerie du panthéon égyptien. 11 faut aussi nous habituer au grossier naturalisme de la religion primitne chez les Grecs. Sur les Ourses, dans les fêtes d'Artémis, à Brauron, à Munychie, etc., voy. Schol. Aristoph. Lysistr. 646. — Hesychius, Suidas, Harpocralion, s. v. apxxeia, apx-roi, àpxTeùcat.

(2) Voy. plus loin, p. 316-317.

(3) Les noms d'Arcas et d’Arcadie dérivent delà forme aoxoç.Cf. ’Acxôvqcroç et le grec moderne aoxoîiSa, apxoüot, ’Apxouoôpp£uu.a et l’Arkansas d'Amérique. Les étymologies de Grotefend (du sanscrit arka (?), Soleil) et de Sickler (à lie Geogr ., p. 232 — d’àpxÉro.) ne sont pas soutenables.

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qu’il ne l’était en réalité. Ce doit être vers le XIe ou le Xe siècle que les peuplades, appelées arcadiennes par les Achéens et les Doriens, prirent conscience des liens qui les unissaient, en voyant les nationalités qui se constituaient tout autour d’elles: Argiens, Achéens, Éléens, Lacédémoniens. Les tentatives des Doriens pour envahir l’Arcadie déterminèrent des groupements défensifs, qui, sans aboutir à l’unité politique, préparèrent du moins l’unification morale. Areas dut à la diffusion des noms d’Arcadie et d’Arcadiens d’être promu à la dignité d’éponyme commun. Ce fut le résultat et le symbole de la fusion arcadienne proclamée d’abord par Tégée en face de l’ennemi commun (1).

Pour se métamorphoser en personnage officiel, l’ancien dieu du Ménale devait naturellement dépouiller sa peau d’ours et même renier son repaire originel. L’éponyme commun devant entrer de plain pied au panthéon arcadien, il fallut lui fabriquer une généalogie illustre et le caser en bonne place, sans toutefois troubler les situations acquises. Le Lycée était le sommet sacré où Pan et Lycaon trônaient comme des parvenus, oublieux, l’un de ses cornes de bouc, l’autre de sa peau de loup. Areas fut donc rattaché à Lycaon par sa compagne Callisto, qu’on lui attribua pour mère et qu’on présenta à Zeus Lykaios comme une fille de Lycaon. Comme père d’Arcas, Zeus Lykaios était tout indiqué, Areas, hypostase de Pan, étant lui-même un dieu solaire. Pour assurer aussi à Callisto une position honorable, comme il se trouvait au ciel une constellation de l’Ourse, on identifia Callisto à la constellation. Areas lui-même, personnifiant tous les rameaux de la race arcadienne, dut endosser la paternité des éponymes secondaires qui représentaient les principaux groupes de cette race, c’est-à-dire d’Azan, d’Élatos, d’Apheidas, auxquels furent adjoints Triphylos, et le bâtard Autolaos. On supposa qu’Arcas avait partagé son empire entre ses fils. Grâce à ces combinaisons, le héros anobli devenait le commensal des hôtes souverains du Lycée. Le souvenir de ses obscurs débuts se perdit dans le rayon-

(1) Cette intention prit une forme concrète dans l’offrande d'un groupe dédié, à Delphes, par la Ligue Arcadienne après la dévastation de la Laconie en 370- 369. Ce groupe représentait Apollon et Niké, et les héros arcadiens : Callisto, Areas et ses fils, Élatos, Apheidas, Azan, plus Triphylos, fils de Laodamie, fille d’Amyclas et Érasos, fils d’Amilo, fille de Gongylos. Pausanias attribue par erreur cette offrande aux Tégéates (X, 9, 3). Une bonne partie de la dédicace originale a été retrouvée : Pomtow. Ath. Mith. XIV (1889), p. 13 et suiv. — Beitràge zur Topogr. von Delphi, p. 34-36, 114, pl. XIV, 39. — Homolle, Bull, de Corr. heltén. (1897), p. 276-284.

nement de l’Olympe arcadien. Fils de Zeus Lykaios et nourrisson des nymphes lycéennes, il faisait bonne figure à côté de Pélasgos et de Lycaon. Mais, outre le mérite de la naissance, il lui restait à acquérir des titres personnels à l’admiration et à la faveur du vulgaire. Pélasgos et Lycaon s’étaient signalés par des inventions bienfaisantes. Pour être digne de ses prédécesseurs, Areas devait poursuivre leur œuvre civilisatrice et contribuer pour sa part au bonheur de l’humanité. On ne manqua pas de lui attribuer son lot de découvertes, dont la complaisance de Triptolème fit tous les frais. — Et c’est ainsi que d’un ours ménalien savamment léché, les Arcadiens se façonnèrent un ancêtre présentable.

Toutefois, malgré cette dépense d’imagination, les généalogistes ne réussirent pas à faire vivre d’une vie propre leur créature. Comme les éponymes des villes arcadiennes, la personnalité d’Arcas était un produit de la raison d’Etat, une figure conventionnelle et froide que l’adoration populaire abandonna aux mythographes officiels. Solennellement inscrit au nombre des grands patrons du pays, il représentait moins un principe vivant qu’un programme politique, celui de la fédération panarcadienne. Or, cette idée abstraite ne fit que très tard son chemin dans les esprits, à une époque où il devenait difficile d’infuser la vie à des personnage divins, n’ayant pas de longue date pris racine dans le cœur des hommes. Le particularisme invétéré des tribus arcadiennes fut fatal à la popularité d’Arcas. En fait, le héros semble n’avoir recueilli que des hommages littéraires. Sauf le tertre qui gardait, dans un repli du Ménale, le souvenir de son humble origine, Pausanias ne mentionne ni temples, ni autels d’Arcas. Seule la ville la plus intéressée à exploiter à son profit l’idée de l’union arcadienne tenta de res susciter ce fantôme de héros national. La Ligue arcadienne, en lui consacrant un monument à Delphes, se proposait de le présenter solennellement à la Grèce entière. Au même moment, les Mantinéens le confisquèrent en l’installant sur leur agora. Mais ces essais de résurrection ne survécurent pas aux circonstances qui les avaient provoqués. Malgré la pompe d’un transfert prescrit par l’oracle de Delphes, la présence d’Arcas ne put désaffecter, dans la dévotion du peuple mantinéen, les autels de Pan-Hélios.

Les ms dArcas. Les noms d’Areas, d’Arcadie et d’Arcadiens sont donc des étiquettes générales apposées après coup sur un mélange

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ethnographique dont la composition reste à déterminer (1). Les noms des « fils » d’Arcas sont plus instructifs. En effet, ces fils, plus anciens que leur prétendu père, personnifient les éléments du mélange. Il y en a trois : Azan, Élatos, Apheidas, représentant chacun un groupe particulier, pourvu d’un domaine propre.

Le groupe Azanien occupe les hautes berges du Ladon, au nord de la Lycaonie. Il possède des villes importantes, Thelpousa ou Telphousa et Kleitor. Il honore spécialement Érinys de Thelpousa, appelée aussi Déméter èv et Apollon

Onkeiatès (2). Ces noms et ce culte nous reportent en Béotie, où l’on trouvait une déesse Onka, équivalent phénicien d’Athéna (3), un ancien Ladon (Isménos), une source Telphousa et un mont Tilphousion (4). Si l’on rapproche ces noms béotiens de ceux de Delphes, de la nymphe Delphoussa, de Téléphaé et Téléphassa, l’une femme, l’autre mère de Kadmos, on concluera qu’ils ont été importés en Béotie par les Kadméens, c’est-à-dire par une race venue d’Orient : la tradition présentait Kadmos comme un Phénicien, et la tradition semble fondée, quand on constate la parenté du nom de Téléphassa avec celui de Délépliat ou Dilhat, l’étoile consacrée à l’Astarté sémitique, et celle de l’Onka béotienne avec l’Onka phénicienne (3).

Nous voilà donc en présence de la môme influence sémitique constatée en Béotie et en Azanie. En Béotie, elle s’explique par l’occupation kadméenne. Pour l’Azanie, deux solutions sont à examiner : l’hypothèse de l’influence directe et celle de l’influence indirecte.

Dans le premier cas, il faudrait supposer l’occupation effective de l’Azanie par un groupe de Sémites qui auraient agi sur le pays de la même façon que les Kadméens en Béotie. C’est la solution que nous avons admise plus haut pour expliquer l’installation sur le Lycée du sanctuaire et des rites de Zeus Lyltaios.

Les rapports étroits constatés entre la légende de Lycaon et

Azan et les Azaniens. Rapports avec la Béotie.

L'influence phénicienne en Béotie et ses propagateurs en Arcadie .

(1) Cf. les noms de Béotie et d'Eubée, qui signifient « le pays des bœufs ».

(2) Pausan. VIII, 25 4. — Callimach. ap. Tzetzès. Lycoph. 153. — Immerwabi. Kulle Arcad., p. 110, 129.

(3) Pausan. IX, 12,2. — Ph. Berger, ibid., p. 194.

(4) Pausan. IX, 10. 5. — 33, 1. — Strab., IX, 2, 29.

(5) P. Berger, Rev. des Deux Mondes, 1896 2, p. 394. — Léwy. Serait . Lehnw im Griech. 251. — O. Millier [Kl. Schrift. II, 194) dérivait Onka de

Oyxoç, oyôo;, butte. — Sur l’influence orientale sur les rivages de l'Euripe, voy. Gruppe. Griech. Myth. p. 61 .

celles des Lélèges messéniens nous ont permis de conclure à une occupation effective de la Parrhasie par des bandes venues de Laconie et de Messénie(l). Le bassin de l’Alphée supérieur constitue le passage naturel entre la Laconie et l’Élide. Pourquoi les Phéniciens n’auraient-ils pas songé à s’assurer de ce passage pour éviter les caps du Sud, en reliant par une voie terrestre leurs comptoirs laconiens à ceux du littoral éléen, et en faisant garder cet hinterland par des posles de Cariens ou de Lélèges ? Mais ce qui est vraisemblable pour la plaine parrhasienne l’est beaucoup moins pour les ravins du Ladon. On ne comprend pas pourquoi les Phéniciens se seraient aventurés dans ce labyrinthe quand ils pouvaient si aisément contourner l’Érymanthe par la grève éléenne et achéenne. L’audace de ces trafiquants se réglait d’après leurs intérêts. Or, on voit ici le danger et l’imprudence d’une occupation de l’Azanie : on n’en voit pas le profit. Enfin, aucune tradition ne la justifie.

D’autre part, les coïncidences relevées plus haut entre les noms de lieux et de divinités en Arcadie et en Béotie ne sont pas les seules. Il y a en Arcadie comme en Béotie, non seulement une Erinys Tilpbossa et un Ladon, mais aussi, dans la Haute Plaine, une ville d’Orchomène, une nymphe Alalcoménéia, une Arné, un Elatos, un Aréïthoos. On remarquera : 1° que certaines de ces coïncidences, telles que la possession commune d’une Orchomène, d’une Arné, d’un Élatos et d’un Aréïthoos, ne sauraient s’expliquer par une influence sémitique. 2° que ces rapports portent sur des points si précis et d’un caractère si local qu’on aurait bien de la peine à les expliquer par une même action parallèle, s’exerçant dans le même sens en Arcadie et en Béotie. Il faudrait que les propagateurs de cette influence parallèle se fussent donné le mot d’ordre pour laisser chacun de leur côté des vestiges identiques de leur séjour.

L’hypothèse de l’influence directe soulève donc trop d’invraisemblance ; de plus, elle n’est appuyée par aucune tradition. Les faits s’expliquent au contraire le mieux du monde par la seconde hypothèse, celle de l’action indirecte par un ou plusieurs intermédiaires qui auraient colporté en Arcadie un coin de Béotie. Vu le mélange des éléments importés, on doit, en

(1) L’hypereriticisrae de Meyer (Gesch. des AUerthums, II, p. GO et 61) en ce qui concerne la présence des Lélèges en Laconie et en Messénie, n’est pas mieux fondé que ses doutes sur l’origine sémitique des Kadméens (II. p. 152, 189).

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dernière analyse, découvrir un ou plusieurs peuples non sémitiques qui auraient quitté la Béotie pour s’installer en Arcadie ; de leur séjour en Béotie, ils auraient rapporté, outre le bagage de leurs traditions personnelles, des souvenirs de l’influence prépondérante des Kadméens, combinée avec celle des peuplades béotiennes dont ils avaient aussi subi le contact.

La théorie d’une ou de plusieurs migrations béotiennes en Arcadie est donc la seule plausible à priori. C’est la seule également dont le principe concorde avec la tradition antique : mais l’embarras commence avec l’application. En effet, le bassin du Copaïs recueillait tous les courants de peuples descendus du Nord. Là on vit se déposer, se mêler et fermenter ensemble nombre de races, de civilisations et de mythologies. Quand un nouvel afflux déterminait un épanchement du réservoir, le flof qui s’en échappait contenait des éléments de toutes sortes,

Minyens, Aones, Kadméens, Thessaliens, Phlégyens, Phocéens, parce que toutes ces tribus avaient réagi les unes sur les autres.

Peut-on, dans le chaos des cultes et des légendes d’Arcadie, retrouver la part de chacun, et désigner par leurs noms les colporteurs de l’influence béotienne en Arcadie (1) ?

Le groupe représenté par Azan paraît le plus ancien, Azan Azan étant donné comme l’aîné des fils d’Arcas. Sa principale divi- et les Minyens. nité, Érinys Tilphossa, se retrouve en Béotie (2), chez les Aones

(1) On doit se prémunir, dans ces recherches, contre toute illusion : l’art d’apparenter les races à l’aide de leurs mythes et de leurs cultes est très décevant. Des raccords souvent plus spécieux que réels constituent moins un système de faits logiquement liés qu’un bouquet d’apparences verbales. Ces faibles indices servent de prétexte à certains savants pour jouer' avec les peuplades. La marche des tribus se laisse, en effet, aisément régler sur le papier, avec un peu d’imagination. Il est donc prudent de n’accepter ces essais de logistique rétrospective qu’à titre d’hypothèses et d’explications provisoires d’un caractère tout subjectif. Voir en particulier : Otf. Millier. Eumenid, p. 168 et suiv. — H. D.

Müller. Mythol. d. griech, Stamme. II, p. 269 et suiv.— Tümpel, Ares u. Aphrodite. Jahrb. f. klas. philol. 1880. 11' suppiem. band. et CXXX11, p. 58. — Schultz.

Plilegyersage. Jahrb. f. klas. philol. 1882, p. 345 et suiv. — Wilamowitz-Mœllendorf. Isyllos. (Philol. Untersuchungen, 1880). — Studniczka,Âb/ren.e. — Le résultat de ces études est résumé dans le répertoire si utile d’Immerwahr. Kulte u.

Mythen Arkadiens, qui appartient à une série de recueils de mythologie régionale destinés à rendre les plus grands services (Cf. Sam Wide. De sacris Trœzeniorum. — Die lakonischen Kulte). — Les combinaisons personnelles d’immervvahr sont ingénieuses, peut-être même le sont-elles trop : la chaîne de ses déductions n’a souvent 1 air détenir que par un cheveu coupé en quatre.

(2) Ot. Müller. Eumenid, p. 168.

thébains, qu’on croit être d’origine thrace (l).Pausanias rapporte que les Aones se fondirent avec les Kadméens (2) :ce qui explique la combinaison de leur Érinys avec la Tilphossa (Déléphat) kadméenne.

S’ensuit-il que les Aones aient transporté eux-mêmes leur culte composite en Arcadie ? Les arguments étymologiques invoqués en faveur de l’identité des ethniques Aones-Abantes- Azaniens sont loin d’être concluants. De plus les Aones s’étaient fondus avec les Kadméens. Mais il y avait en Béotie un peuple qui résume a lui seul toute la civilisation béotienne et qui semble mieux désigné comme intermédiaire entre ce pays et l’Arcadie : ce sont les Minyens d’Orchomène. Leurs migrations les portèrent en Triphylie, en Laconie et de là à Théra et à Cyrène (3). Les souvenirs béotiens relevés en Arcadie, l’Érinys Tilphossa, le nom du Ladon, celui d’Onkos, si proche parent de l’Onka kadméenne, le nom d’Orchomène d’Arcadie, la nymphe Alalcoméneia et la source Arné aux environs de Mantinée, la légende d’Agamédès et de Trophonios constructeurs de l’abaton de Poséidon Hippios à Mantinée, ces personnages eux-mêmes incorporés dans la généalogie arcadienne (4), Aréïthoos, héros béotien d’Arné enterré près de Mantinée, enfin le nom d’un ancêtre minyen Azeus devenant sous la forme Azan l’éponyme

(1) Tümpel. Ares u. Aphrod. p. 58. — lmmerwahr. Kulte Arkad , p. 115, identifie les Aones avec les Abantes et voit dans le nom des Azaniens une troisième forme du même nom. Les anciens dérivaient ’AÇivia d’àÇa, sécheresse. (Eustath ad Dionys. Perieg. Didot. Geogr. minor. Il, p. 293). Cf. Zenob. Il, 54. Diogenian. 1,24. — Macar I, 41. — Ramsa y (Gengr. nf A sia Vinor., p. 147) invoque le Phrygien àÇsva, barbe. Gôrres (Siud. zur griech.Mylhol. 1889, I, p. 48) me parait avoir raison d’insister sur le caractère funéraire d’Azan ; les premiers jeux funèbres furent célébrés, dit Pausanias (V, 1, 8) à la mort de ce héros. ’A-Çàv me parait être une forme dialectale de ’A-Çsùç (Zeûç = Zâv). et un doublet de "Aïo-qç. Un héros ’AÇeùç figure dans la généalogie des Minyens (Paus. IX, 37, 1 et 7). Cf. à Trœzène, ’AÇ-qoaa, surnom de Koré (Soph. fr. 894 N®. — Suidas et Hesych. s. v.), A 'iÇeioç, père de Lycaon (Den. Halic.

1, 11), et la forme. Aizeus, éponyme des Aizaniens (Azanitis) de Phrygie (Et. Byz.)

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