I. Fonds primitif aborigène (Pélasgique
Nous réservons en tète de tous une place à part à ce Zeus Kéraunos. Il n’est, pas, comme les suivants, lié au développement historique de la cité. C’est un culte de circonstance et d’exception. Mais il apparaît comme le survivant presque isolé d’un passé très lointain et d’une race dont la légende et l’histoire n’ont conservé qu’un souvenir confus. Il plonge dans
les couches profondes des croyances spéciales aux aborigènes arcadiens, à ces populations primitives que les anciens et les modernes désignent sous le nom de Pélasges. Il n’a donc rien de particulièrement mantinéen, puisque, par ses antécédents, il appartient sans doute à la période antérieure à la constitution de l’État mantinéen. S’il nous apparaît localisé en cet endroit, la cause en est tout accidentelle.
En 1868, M. Foucart découvrait à Mantinée une borne sacrée portant l’inscription : ATOS KEPAYNO en lettres de la première moitié du Ve siècle. Dans le commentaire qui accompagne sa publication (1), il a fait ressortir l’intérêt de ce document et l’originalité de la conception religieuse représentée par le Dieu-Foudre des Arcadiens. C’est, en effet, le phénomène luimême qui est dieu, au lieu d’être séparé, comme attribut, de la personnalité divine : il est l’apparition et le mouvement dé la divinité elle-même.
Ce culte naturaliste de la Foudre semble antérieur à la mythologie homérique. Dans Homère et dans Hésiode, la foudre est l’arme de Zeus, conception elle-même très ancienne en Orient, puisque la foudre en forme de trident apparaît entre les mains d’un dieu sur les plus anciens cylindres chaldéens. On ne saurait encore préciser quels pouvaient être les types orientaux du dieu foudre dans les mythologies sémitique, assyrienne et égyptienne. Mais l’adoration du phénomène désigné par son nom en tant que Dieu n’est pas sans équivalent dans la mythologie préhellénique dont les Pélasges ont pu être les colporteurs. Kéraunos appartient à la même famille que Gè, Ouranos, Pan, Séléné. Le génie hellénique, avec sa facilité à l’anthropomorphisme, s’est emparé de ces formes cosmiques pour les convertir en êtres vivants. Le dieu du Lycée n’était sans doute à l’origine que l’espace éclairé. A Bathos, près de Trapézous, Pausanias (2) signale le culte également naturaliste des Éclairs, des Tonnerres, des Ouragans ( 'A^pa^af BpovTaî, OüeXÀai). C’étaient autant de bribes des croyances primitives en vigueur chez les Pélasges : « Les Pélasges, dit Hérodote (3), sacrifiaient autrefois aux dieux toutes les victimes, et leur adressaient des prières, comme je l’ai appris à Dodone. Mais
(1) Inscr. du Pélop. 352a.
LA RELIGION MANTINÉENNE.
ils ne donnaient à aucun d’entre eux ni nom ni surnom, ne les ayant jamais entendu nommer ». Ce passage a toujours paru énigmatique. Peut-être les exemples cités plus haut nous en donnent-ils la clef? Les Pélasges ignoraient les dieux personnels. Ils adoraient les phénomènes physiques à l’état brut, et sans les désigner autrement que par les termes de la langue courante. De même ils adoraient sans doute certains animaux, en qui s’incarnaient des forces surnaturelles ou des puissances mystérieuses, des pierres, des arbres. Ils ne connaissaient pas les vocables spéciaux qui sont, dans la mythologie ultérieure, comme les noms de guerre des phénomènes déguisés en personnages divins. Pour eux, le Soleil, la Terre, la Mer, la Lune étaient dieux (1). Certains de ces dieux subsistèrent tels quels en Arcadie, comme les Éclairs, les Tonnerres et les Ouragans de Bathos ; les autres confondus dans la personne du souverain des cieux, Zeus, comme le Zeus Kéraunos de Mantinée. Ici le phénomène divinisé cesse d’être isolé : il apparaît comme la manifestation d’une personnalité plus vaste, celle de Zeus. Encore une étape, et celle-ci se dégagera de toute forme naturaliste, prendra la haute main sur les phénomènes, en fera les instruments dociles de sa toute-puissance et les signes de sa volonté (Ato<rr)p.ei'a). Zeus ne sera plus Zeus Kéraunos, mais Zeus Kspauvio;, à<7Toaitacoç, (3pov-rûv, c’est-à-dire celui qui dispose à son gré de la foudre, des éclairs et du tonnerre pour témoigner aux mortels ses sentiments de colère ou de satisfaction.
Au reste, la conception représentée par Zeus Kéraunos se retrouve légèrement modifiée dans le culte de Zeus Kataibatès, c’est-à-dire qui descend en personne sous une forme matérielle. Græci julmen adorant, dit S* Cyrille (2). En effet, les Grecs n’ont jamais cessé de croire à la présence de la divinité dans le météore tombé du ciel. Ils s’imaginaient la foudre comme un composé de matières solides ; les pierres céraunites, les fragments d’aérolithes étant à leurs yeux des morceaux de foudre
(1) Cf. les expressions kx tou 8 eoü, sub Jove, sub Divo. De même, dans la légende arcadienne, Nycl.imos et Lycaon semblent dérivés des noms de la nuit et du jour, tombés du rang de dieux à celui de héros. On peut aussi rapprocher du texte d’Hérodote ce curieux passage de Platon (Cralyle, 397 c) : « Les premiers habitants de la Grèce me semblent avoir considéré comme dieux seulement ceux qu’adorent maintenant beaucoup de barbares, le Soleil, la Lune, la Terre, les Astres et le Ciel . »
(2) Cateches., 13.
représentaient autant de 'fractions de la divinité. Ils en faisaient des amulettes. De là aussi les cérémonies destinées à sanctifier les lieux frappés de la foudre. Les terrains foudroyés devenaient les lieux d’élection du dieu qui se les consacrait à lui-même en y descendant. On les convertissait en afiaxa, «Serra, on les entourait d’une barrière év7]Xu<jia) et on les dédiait à Zeus
Kataibatès (1). Sans être aussi compliqué qu’à Rome, le rite de l’enterrement des foudres était aussi de règle dans les pays grecs. Ainsi s’explique la présence de Zeus Ivéraunos à Mantinée. La pierre qui porte son nom marquait sans doute l’emplacement d’un èv7]Xü(7iov ou xEpauvôpXvixov, c’est-à-dire d’un lieu frappé par la foudre et converti en un de ces enclos sacrés que les Romains appelaient bidental ou puteal. Seulement, au lieu de Zeus Kataibatès, les Arcadiens, héritiers plus directs des traditions pélasgiques, honoraient Zeus Kéraunos. Le caractère indigène de ce dieu est de tous le moins contestable.