‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 30 sur 73 · IL CULTES DÉMOTIQUES · texte numérisé non relu

IL CULTES DÉMOTIQUES

Pour le classement des autres cultes qu’on rencontre épars sur le sol mantinéen, une observation préalable nous fournira un indice chronologique. Mantinée a débuté par une longue période de décentralisation où l’état xaxà xcip-aç a précédé le synœcisme. L’autonomie politique des dèmes a pour corollaire leur autonomie religieuse. Le synœcisme ne consistait pas seulement dans le rapprochement matériel, à l’intérieur d’une enceinte fortifiée, des communautés éparses sur le territoire. Cette opération préludait par la fusion des cultes de bourgades en un groupe de cultes qui constituait la religion nationale de la cité. Certaines villes comme Sparte en sont très longtemps restées à ce synœcisme tout moral : la centralisation religieuse et administrative y constituait la cité ; alors que la métropole n’était elle-même qu’un amas âe bourgades. Telle était aussi la situation d’Athènes à l’époque de Thésée. La capitale athénienne s’établit du jour où les prytanées et les bouleutéria locaux se fondirent en un prytanée et en un bou-

(1) Etym. Magn. âvi)Xu(7ia : 341, 5; 428, 30. — Hésych, HXûgtov. — Cf. les dédicaces Asôç Koexcupâxa à Mélos ( Journ . of hellen. Stud. XVII, 1897, p. 9). Voy . Fougères, article Fulmen dans le Dict. des Antiq. de Saglio.

leutérion central (1). Mais les dèmes qui représentaient à l’époque historique les débris des anciennes communautés indépendantes (2) conservaient encore des bribes, souvent méconnaissables, des vieux cultes locaux de l’époque primitive. Pausanias constate ce fait avec étonnement, et n’en saisit pas la raison (3). Il rencontre dans les dèmes des légendes très différentes de la tradition en quelque sorte officielle de la capitale, des dieux inconnus aux cultes urbains. Même les paysans qui les honorent n’en comprennent plus le caractère et en ignorent l’histoire.

Ce sont comme les témoins énigmatiques d’un passé oublié.

De même, à Mantinée, les plus anciens cultes doivent être répartis extra muros, auprès des bourgs (4). En sorte que l’emplacement des xùjj.ai antérieures à la fondation de la ville nous permet de discerner, dans la description de Pausanias, les sanctuaires primitifs, et réciproquement ceux-ci nous précisent la position des communautés rurales. Mythologie et topographie vont ici de pair et se prêtent une assistance mutuelle. C’est pourquoi nous divisons cette étude en deux parties, d’abord les cultes démoliques, puis les cultes urbains.

1° Région de l’Alésion-Nestané.

Contrairement à l’adage ab Jove principium , c’est par Poséidon Poséidon Hippios. qu’il faut ici commencer. Son importance dans la cité est prédominante. Son prêtre est encore à l’époque impériale l’éponyme annuel (o) ; son trident sert d’épisème au bouclier des hoplites mantinéens (6) et aux monnaies. Lui-même encourage par sa présence les guerriers au combat (7) ; il donne son nom à la tribu Posoidaia (8) et à la fête des noGsi'Saia (9).

(1) Tbucyd. II, 15.

(2) Philochoros ap Strab. IX, 1, 20.

(3) Pausan. I, 14, 7. - 29, 2. - 31, 5.

(4) A Tégée, le culte suburbain de Déméter a gardé le nom du dème primitif :

A^jXTjTTjp Iv KopuOEÜG'.. Pausan. VUl, 54, 4.

(5) Voy. plus loin, ch. VII, Institutions politiques.

(6) Bacchylide ap. Schol. Pindar. Olymp., XI, 83.

(7) Pausan. VIII, 10, 4.

(8) Le nom arcadien est IlodotSav (Foucart. Inscr. du Pélop., N0 335a), forme primitive dont le üocuSav du Ténare (ibid. N°255a, 255b. Rœhl. Inscr. græc. antiquis. 79), est un dérivé : la forme dorienne ultérieure, en Laconie, est IIoTeiSav (Xén. Hellén. III, 3, 2. — Eupolis. fr. 40. Kock).

(9) IloGS'oaia... t à év ’Avriy oveia oiauXov. Cavvadias. Épidaure. I, p. 78,

Il est le plus ancien et le plus vénéré des dieux indigènes. D’après la tradition locale, le territoire mantinéen a été son berceau. Il est né près de l’Alésion, au bord de la source Arné, de même que Zeus, d’après la légende arcadienne, est né sur le Lycée près de la source Hagno (1). Il habite un adyton primitif en troncs de chênes assemblés par les soins de deux héros, Agamédès et Trophonios, les constructeurs du vieux temple de Delphes (2). C’est un sanctuaire inviolable, où nul ne peut mettre le pied, où l’œil même ne doit pas pénétrer. L’exemple d’Æpytos, aveuglé par un jet d’eau pour avoir coupé le cordon de laine qui en barrait l’entrée, tenait les indiscrets à distance, mais non les brigands. Il fut pillé par les Etoliens en 220. Depuis, il était tombé en ruines. Hadrien le fit. restaurer avec les précautions que l’on sait. C’était donc un dieu vraiment national, ayant ses racines dans le pays même. Éléments cons- L’analyse des légendes relatives à Poséidon Hippios permet titutifs de qe décomposer l’unité apparente de ce personnage divin en Poséidon Hippios. pjusjeurS éléments constitutifs. On peut le démonter, pour ainsi dire, pièce par pièce, et refaire l’histoire du travail d’assemblage, dont cet être complexe est le résultat. Son cas, particulièrement remarquable, nous édifiera sur la façon dont se sont élaborées d’autres personnalités divines, i* La principale fonction de Poséidon Hippios est de présider

Le dieu Cheval ^ pélevage du cheval. Il est, par essence, le dieu Cheval. Ce Hippos. caractère ne ressort pas seulement de l’épithète qui le sympastoral. bolise, mais surtout de la forme animale en laquelle ce dieu aime à s’incarner ; il s’y révèle en son aspect original et primitif de divinité indigène. Le mythe mantinéen de l’ot7ràcT7], ou supercherie de Rhéa, localisé près de la source Arné, ne laisse aucun doute sur l’ancienneté et la réalité de cette conception. « Voici, dit Pausanias, ce que les Arcadiens racontent. Lorsque la déesse eut enfanté Poséidon, elle le plaça dans une bergerie pour qu’il y fût élevé au milieu des agneaux, et l’on donna le nom à’ Arné à cette l'onlaine, parce que les agneaux (apveç) venaient paître autour. Puis, elle dit à Kronos qu’elle était accouchée d’un cheval, et elle lui donna un poulain à dévorer en place de son enfant (3) ; de même, dans la suite,

(1) Paus. VIII. 38, 2-3.

(2) Sur l'histoire des temples de Delphes, voy. Homolle, Bull, de Corr. hellén. XX (1896), p. 641.

(3) Cf. Paul Diae, p. 101, Millier. — Proh. Sehol. Virg. Genrg. I, 12.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

elle lui fit avaler une pierre emmaillottée à la place de Zeus (1) » Sous cette forme, voilà une fable purement arcadienne. Partout ailleurs, sur le Lycée (2), à Méthydrion (3), à Chéronée de Béotie (4), le mythe de ràTrxx-q ou tromperie de Rhéa s’applique à Zeus. Mais, à Mantinée, Poséidon est plus ancien que Zeus (5). Le détail du cheval soi-disant enfanté par Rhéa et du poulain présenté à Kronos dérive à coup sûr du culte voisin d’Hippos. Ces traits constituent la légende propre du Poséidon arcadien ; ils ne viennent pas du dehors. Donc, le sens primitif de ce mythe local, unique en son genre, revient à ceci : le dieu adoré aux environs de la source Arné était indigène, plus ancien que Zeus, et il avait le corps d’un cheval. Il existait donc, au pied de l’Alésion, dans la plaine fécondée par la source, un culte animalier du cheval, analogue au culte de l’ours Areas, adoré dans les bois du Ménale. De même que Callisto, compagne d’Arcas, représente la déesse Ourse, la Déo Hippoléchès de Phigalie, épouse de Poséidon Hippios, représente la déesse Cavale (6). Mêmes détails dans la légende de Thelpousa : Poséidon Hippios se métamorphose en cheval, se mêle aux troupeaux d’Onkos, et s’unit à Érinys- Déméter, métamorphosée en jument : de leurs amours, naît le cheval Areion (7).

L’identité de Poséidon Hippios avec le dieu Cheval est donc certaine : le nom même du dieu primitif devait se confondre avec l’animal en qui il était incarné ; le dieu Cheval s’appelait Hippos, comme le dieu Ours s’appelait Areas, et le dieu Loup Lykos ou Lykios (8). Dès l’origine, il présidait à l’élevage et au dressage du cheval. Lorsque, plus tard, il eut été assimilé à

(1) Paus. VIII, 10, 1. — VIII, 2.

(2) Paus. VIII, 44, 3. — Callimacli. Byinn. in Jov. 4 et suiv.

(3) Paus. VIII, 36, 2.

(4) X, 41, 6. Sur la légende béotienne d'Arné, voy. plus loin, p. 234-233.

(3) VIII, 8, 2. y.a6à y.od u<rx£pov àvxî xou Acôç.

(6) Paus. VIII, 42, 1-7.

(7) Paus. VIII, 23, 5. — Antimach. fr. 28, ap. Pausan.

(8) 11 y avail à Athènes un endroit appelé "Itchou xoù Kôp-qç. On expliquait cette appellation en disant que la I i lie d’Hippomène y avait été emmurée avec un cheval. (Esch. C. Timarch. 182. — Suidas s. v. 'l7T7cop.sv7)ç et -jiccp’ Itttcov. — Bekker. Anecd. graec. I, 293). Ce lieu devait répondre à un ancien sanctuaire du dieu Cheval et de sa compagne. L’expression ultérieure du culte primitif se retrouve en Attique dans le couple Poséidon Hippios et Athéna Hippia. (Pausan. I, 30, 4).

Poséidon et que son nom propre fut accolé en épithète à celui du dieu marin, de façon à constituer Poséidon Hippios, d’autres vocables, synonymes d’Hippios, furent inventés pour désigner le caractère spécial de cette divinité, tels que 3ap.aïoç, l7ciropor7]ç, i7T7Toxo6pioç, î 7r7ro(70 é VT] ç, [[xij/ioç (1). Ce ne sont là que des variantes ou des doublets poétiques du qualificatif originel : la personnalité du dieu reste identique sous ces rubriques variées. En fait, le Poséidon Hippios mantinéen est bien le patron des chevaux et des amis du cheval : l’hippodrome mantinéen avoisine son temple; la première victoire à la course des quadriges est attribuée à un Mantinéen, Sémos, fils d’Halirrhothios, héros hypostase de Poséidon (2). Les propriétaires de grandes écuries, tels qu’Onkos, à Thelpousa, et Ulysse, dans les cantons de la Haute plaine arcadienne, sont étroitement associés à son culte. Or, l’hippotrophie, dit Aristote (3), suppose la grande propriété aristocratique et la richesse foncière. Onkos et Ulysse sont de rang royal. — Ainsi, Hippos ou Poséidon Hippios rentre dans la catégorie des dieux pastoraux, avec Pan, Apollon Nomios, Hermès. Mais tandis que ceux-ci régnent sur les pâturages montagneux, où paissent les bœufs et le menu bétail, son domaine propre se compose des plaines les plus fertiles, où abondent les herbages saturés d’eau. Hippos représente l’aristocratie des dieux pastoraux, parce qu’il incarnait la plus noble des créatures, celle dont la possession était un signe de richesse et d’aristocratie guerrière.

Ce dieu a pris naissance et a régné dans les cantons arcadiens, plaines fermées et vallées fluviales, où la nature favorisait l’élevage du cheval. On le trouve à Mantinée, à Phénéos, où il s’associe à Artémis Heurippa, à Aséa, à Pallantion, où l’on célèbre les fêtes dites Hippocratéia (4), à Méthydrion, à Thelpousa, à Lycosoura. Ce culte se répartit donc entre deux groupes, celui de l’Arcadie orientale, où le sanctuaire mantinéen apparaît comme le principal foyer, et celui de l’Arcadie occidentale, avec Thelpousa pour centre. Où est exactement son berceau ? Mantinée et Thelpousa se disputaient l’honneur d’avoir vu naître

(1) Hesych. s. v. "I-k-keioç. Sur Poséidon Hippios, voy. Burnouf. de Neptuno deo. — Oyerbeck. Berichte der sàclisischen Ges. d. TVfss. 1875, p. 2-5.

(2) Pind. 01. XI. 69. et Schol. ad h. loc. Cf. Pausan. VII, 21, 2.

(3) Polit. VI, 7, p. 1321 a, 11. — Voy. plus haut, p. 60.

(4) Den. d’IIalic. I. 33.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

le dieu sur leur territoire. Mais les prétentions de Thelpousa semblent les moins fondées : dans la légende thelpousienne, le mythe de Poséidon Hippios apparaît enchevêtré avec ceux d’Érinys-Déméter et d’Apollon Onkeiatès, non pas comme le support primitif de toute la combinaison, mais plutôt comme une adaptation complémentaire (1). Quant aux mythes de Lycosoura et de Phigalie, relatifs à l’union de Poséidon Hippios et de Déméter. ils sont, de toute évidence et de l’aveu même de Pausanias,un reflet des légendes thelpousiennes (2). La question de priorité reste donc limitée entre Thelpousa et Mantinée. Or, à Mantinée, le culte du dieu Cheval ne s'est pas ajouté comme une végétation parasite à un élément antérieur; il est, au contraire, le noyau de la combinaison cultuelle d’où est sorti Poséidon Hippios. Toutes les apparences concourent à représenter l’abaton mantinéen comme le métropolitain, non seulement des sanctuaires du groupe occidental, mais aussi de ceux du groupe oriental : la localisation sur ce territoire du mythe de ri~7.TY| de Rhéa, le prestige et l’ancienneté de 1 ’abaton qui porte de bonne heure ombrage aux Élatides de Phénéos, comme le prouve l’anecdote d’Æpytos II. Les petits sanctuaires de Pallantion, d’Aséa, de Méthydrion, ne sont que des succursales du temple mantinéen (3). Reste, en face de Mantinée, comme concurrent au point de vue de l’ancienneté, le Poséidon Hippios de Phénéos. Sa statue en bronze était, disait-on, un cadeau d’Ulysse, fondateur de l’hiéron d’Artémis Heurippa sur l’acropole de Phénéos (4). De cette statue, M. Immerwahr prétend tirer un grand parti (5). D’après lui, l’Hippios phénéate, père de tous ses congénères arcadiens, serait d’origine thessalienne, parce qu’au dire de Diodore (6), les Lapithes auraient cherché

(1) Paus. VIH, 25, 4.

(3) Le culte pallantien et les fêtes Ilippocratéia ne sont pas mentionnées par Pausanias. Denys d’Halicarnasse , qui les compare aux Consualia romaines, ne les a peut-être attribuées à Pallantion que pour découvrir un nouveau lien entre Rome et le berceau légendaire d’Évandre. Le Poséidon d’Aséa, quoique revendiquant Ulysse pour fondateur, n’est pas qualifié d’Hippios par Pausanias (V 111, 44, 4). Quant à Méthydrion, ses légendes révèlent une inlluence mantinéenne : (voy. plus loin ce qui concerne Hopladamos). — Cf. à Tégée, le héros Hippothoos et Athéna Hippia (Paus. VIII, 5, 3. — 47, 1).

(4) Paus. VIII, 14, 4.

(5) Kulte Arkad. , p. 45.

(6) Diod. IV, 70.

Son caractère aquatique.

refuge dans cette ville. Or, Élatos, le héros lapithe, est le père de Polyphème, lequel est aussi présenté par un scholiaste comme fils de Poséidon (1) ; d’où il résulterait qu’Élatos, étant une hypostase de Poséidon, aurait été la principale divinité, le Stammgott, des Lapithes et aurait suivi sa tribu en Arcadie. Cette argumentation trop ténue n’entraîne pas la conviction. D’abord, Pausanias ne parle pas d’un sanctuaire de Poséidon Hippios à Phénéos, mais d’une simple statue en bronze, qui a pu être qualifiée de Poséidon Hippios à cause d’Artémis Heurippa, souveraine du sanctuaire. Cette Heurippa représentait une ancienne divinité chevaline locale, associée au dieu local Ulysse ; celui-ci, comme on le verra plus loin, a été ensuite absorbé par le Poséidon Hippios mantinéen. C’est donc en partant de Mantinée et par l’intermédiaire d’Ulysse que s’est accomplie à Phénéos l’union de Poséidon Hippios avec Artémis Heurippa. Quant à l’origine lapithe de Poséidon, elle paraît très sujette à caution; car le scholiaste qui présente le Lapithe Polyphème comme fils de Poséidon a pu le confondre avec le Cyclope Polyphème, celui-là fils de Poséidon.

Le dieu Cheval est aussi, par nature, autant qu’un dieu pastoral, un dieu aquatique. Les eaux, surtout les sources, entretiennent la fraîcheur des pâturages nourriciers ; les troupeaux puisent dans leur onde pure un principe de vie. C’est pourquoi Hippos s’est identifié avec Poséidon. Mais le Poséidon arcadien n’est pas le classique souverain des mers, l’époux d’Amphitrite, le dieu hostile à la terre qu’il ébranle avec furie. De hautes barrières interceptent aux Arcadiens la vue de la mer : ils ne la conçoivent pas forcément comme le refuge commun de toutes les eaux courantes. Leurs rivières ne suivent pas la loi générale : à peine sorties des entrailles de la terre, et après avoir détrempé le fond de la plaine, elles se replongent dans les gouffres montagneux. Il faut à cette nature d’exception un dieu spécial. Aussi le maître des eaux, en Arcadie, est-il un être plus continental que marin ; il ne connaît ni les vagues ni les tempêtes. Son rôle à lui, c’est de faire jaillir l’onde claire où s’abreuvent le cheval et les autres animaux, de présider à l’épanchement des eaux vives et des ruisseaux à travers les herbages. Aussi réside-t-il près des sources, comme à Mantinée,

— au bord des marais, comme à Pallantion, à Aséa, à Phénéos,

— le long des rivières, comme à Thelpousa et à Méthydrion.

(1) Scliol. Apol. Rhod. I, 40.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

Son animal favori, le cheval, devient ainsi le symbole de la source jaillissante (1).

Cette source sourd de la terre. Elle retourne presque aussitôt à la terre. Entre la source et le katavothre, l’eau, en Arcadie, forme avec la terre un élément mixte, le marais fangeux. Souterraine avant et après son apparition, elle reste, même à l’air libre, en contact intime avec ce sol où la rattachent ses orignes et sa fin mystérieuses. Son action n’est jamais indépendante comme celle de la mer; elle n’existe pas à l’état d’élément isolé. Mais son asservissement la rend bienfaisante. De son union fécondante avec la terre naît le pâturage, qui assure la subsistance des animaux. Le dieu pastoral et aquatique de l’Arcadie prend’ donc fatalement les allures d’un dieu chthonien et s’apparente aux divinités infernales, à la fois souterraines et nourricières. De là les rapports ultérieurs de Poséidon Hippios avec Déméter à Mantinée, avec Érinys-Déméter à Thelpousa, avec Déméter et Despoina à Lycosoura. De là aussi le rôle du cheval dans la religion mortuaire et sa présence sur tant de monuments comme symbole funéraire.

Le cheval, manifestation vivante de cette triple nature de la divinité pastorale, aquatique et chthonienne, a reçu les hommages insconscients des Arcadiens bien avant qu’ils eussent pénétré les mystères de la conception symbolisée plus tard par le mariage de Poséidon Hippios avec Déméter. Les hommes primitifs ont commencé par adorer sous une forme concrète les apparitions qui les frappaient, sans raisonner le choix des objets de leur culte. Le fétichisme animalier ne comporte pas la moindre métaphysique : c’est l’œuvre du respect instinctif qui s’attache aux choses redoutables ou précieuses. Les animaux, utiles ou malfaisants, amis ou ennemis, objets de crainte ou de sollicitude, ne pouvaient laisser les premiers hommes indifférents : les entourer d’une dévotion intéressée, c’était apaiser les uns, conserver les autres. En adorant chez eux le dieu cheval Hippos, les plus anciens Mantinéens traduisaient simplement leur affection pour le plus noble produit de leur sol. Ils l’installaient, sans autre arrière-pensée, dans sou milieu favori de verdure et d’eaux vives.

L’anoblissement de cet être de nature, l’absorption de ce

Son caractère chthonien.

La loi de métempsychose mythologique :

comment Iiippos devient

Poséidon Hippios.

(1) Ex. la source Hippncrène xpVjvY]) et les trois chevaux Areion,

Skyphios, Pégase dont Poséidon est le père.

produit local par une personnalité abstraite, symbole de l’action complexe des puissances dont le cheval était la créature et la forme vivante autant qu’admirée, résultent d’une série d’assimilations où les préoccupations rationalistes n’entraient d’abord pour rien. Le jeu des migrations ou le rayonnement des civilisations plus avancées mettaient en contact des divinités hétérogènes. Il en résulte très souvent que les personnalités divines les plus compréhensives et les plus abstraites absorbent les plus restreintes et les plus concrètes. Les dieux locaux qui ne personnifient encore que des phénomènes ou des concepts locaux sont dépouillés par ceux qui représentent des idées plus générales et des puissances vraiment cosmiques. L’assimilation est d’ordinaire motivée par une certaine identité de nature entre le dieu absorbé et celui qui l’absorbe, celui-ci apparaissant tout à coup comme le tout dans lequel la partie doit se confondre. Cette évolution mythologique, qui va du particulier au général, aboutit non pas à une suppression totale de l’élément particulier, mais à une spécialisation de l’élément général. Le plus faible, tout en passant dans le plus fort, lui impose son caractère personnel; il s’installe en lui comme le génie directeur de son activité. Le nom propre du dépossédé s'ajoute comme épithète à celui du spoliateur. Ainsi Kéraunos, absorbé par Zeus, préside aux fonctions de Zeus Kéraunos. Hippos se convertit en Poséidon Hippios, mais il survit dans cette personnalité plus vaste: d’une part, il profite de la notoriété et des relations de Poséidon; d’autre part, il prend en quelque sorte sa revanche d’ètre absorbé par lui, en le rapetissant au rang de spécialiste, en continuant sous le masque de Poséidon les gestes et l’ancien métier d’Hippos.

Telle est la loi de métempsychose mythologique dont nous constaterons plusieurs fois les applications. Tous les dieux locaux n’eurent pas le bonheur de faire une fin aussi honorable. Beaucoup d’entre eux sont restés dans les limbes ; ce déchet est représenté par un certain nombre de héros, ex-dieux locaux, qui vaguent dans l’épopée ou végètent obscurément dans le folk-tore de leur pays. Nous en retrouverons en chemin quelquesuns, à commencer par Ulysse.

intermédiaires jj nous reste à découvrir les intermédiaires de la métamorphose du dieu iudigène Hippos en Poséidon Hippios. Quel

métamorphose: 1 ° . r

les Minvens. peuple a mis en contact ce dieu Cheval avec un dieu des eaux apparenté lui-même aux divinités infernales? La réponse à

LA RELIGION MANTINÉENNE.

cette question se déduit des origines légendaires de l’abaton mantinéen et de la liaison du Poséidon arcadien avec Érinys- Déméter. La fable attribuait la fondation du sanctuaire mantinéen aux héros minyens Agamédès et Trophonios, fils d’Erginos, roi d’Orchomène (1). Ceux-ci passaient précisément pour avoir aussi édifié le temple de Delphes (2). Or, on sait que le culte apollinien de Delphes s’est substitué à un ancien oracle, le y p7]<jT7jpiov de Poséidon et de Gé-Thémis(3). Ce Poséidon delphique a toutes les allures d’un dieu infernal : il a pour compagne les Moires (4).

On constate d’autre part une parenté étroite entre Poséidon Onchestios et l’ancêtre minyen Klyménos (5), père d’Erginos et hypostase de Poséidon. Ce nom de Klyménos reparaît en Argo lide, pour désigner le dieu des enfers. A Hermione, il est eu contact avec Poséidon et avec Déméter Chthonia; il y a dans leur sanctuaire un marais et un gouffre souterrain (6).

Le personnage de Poséidon, considéré comme souverain des eaux terrestres, des marais et des rivières absorbées par les gouffres, c’est-à-dire comme une sorte de Pluton aquatique, est donc, comme on devait s’y attendre, originaire d’une région à katavothres. 11 s’est formé dans ce bassin du Copaïs, chez ce peuple minyen dont les travaux hydrogéiques peuvent encore être admirés. Là, il s’associe à une déesse chthonienne,Gé-Thémis. Dans l’Arcadie où rayonne l’influence minyenne, notamment dans les bassins fermés dont la structure physique rappelle celle de la Béotie, il se combine avec les dieux locaux, pastoraux, aquatiques et chthoniens. A Mantinëe, il absorbe llippos, et, sous le nom de Poséidon Hippios, il voisine avec Déméter. La

(1) Paus. IX, 37, 4.

(2) Paus. IX, 37, 2.

(3) Paus. X, o, 4. - 24, 4. Le berceau de, la légende d’Agamédès et de Trophonios est bien en Béotie, où leur culte persiste et où se placent leurs principaux travaux (Paus. IX, 11, 1-37, 3. — X, 3, 15). Après la chute de la puissance minyenne, leur légende fut confisquée au profit du culte apollinien : on les présenta comme fils d’Apollon (Paus. IX, 37, 2). Ils passèrent ensuite en Arcadie où ils prirent rang parmi les Élatides. On les retrouve ù Mantinée, puis en Élide auprès d’Augias (Paus. VIII, 4, 8. - 10, 2).

(4) Paus. X, 37, 4.

(o) Paus. IX, 37, 1. — Pind. 01. XIV, 2. — Tzetz. in Lycophr. 874.

(6) Paus. II, 33, 4, 5, 7. On le retrouve assimilé à Thémis par la forme féminine Klyméné, doublet de Thémisto (Paus. X, 24, 4),

La légende d’Arné et PoCTTQCTT] de Rhéa : son origine-béotienne.

même conception se propage en Azanie, où le couple Poseidon- Hippios et Déméter-Thémis s’adjoint au couple Onkos-Érinys ; de là elle passe à Lycosoura, où Poséidon Hippios est donné comme époux de Déméter et père de Despoina (1).

En définitive, Poséidon Hippios est le résultat d’une combinaison du dieu local Hippos avec le Poséidon chthonien importé en Arcadie par les Minyens. Un autre détail de sa légende reporte encore notre pensée vers la Béotie : c’est l’intervention, dans son cycle, de la nymphe Arné associée à Rhéa. Dans la fable mantinéenne, Arné joue indirectement le rôle de nourrice du jeune dieu cheval. Comme personnage mythologique, Arné, fille d’Æolos, appartient au cycle des Æoliens de Béotie, originaires, disait-on, de Thessalie. C’est une héroïne posidonienne ; de ses amours avec Poséidon naît le héros Bœotos (2). Elle donne son nom à la ville thessalienne d’Arné, plus tard Kiériou (3). Dans le bassin du Copaïs,elle reparaît, comme éponyme d’Arné, appelée auparavant Siuoessa, ensuite Chéronée (4). Elle est la

(1) Le Posoidan minyen descend d’Arcadie jusqu’au Ténare. La liaison est prouvée par la forme de Pohoidan, qui se maintient contre la forme dorienne Poteidan, et par la liaison de ce Pohoidan avec Euphémos d’Hyria, héros minyen, fils de Poséidon (Pind. Pyth. IV, 76. — Hérod. IV. 150 : — Plut. Ser. num. vind. 17, p. 560 E. — Sam. Wide. Lacon. Kult., p. 42). Il passe aussi à Cyrène (Scliol. Pind. Pyth. IV, 1) où il a pu être importé soit par les Minyens de Théras (Hérod. IV, 146), soit par le Mantinéen Démonax avec Zeus Lykaios (Hérod. IV, 203. — Müller. Numism. de l’Afr. ancienne. I, 67. — Studniczka. Kyrene , p. 15). — Le caractère chthonien de Poséidon se retrouve ailleurs. Poséidon Gaiaokhos associé à Déméter (Paus. III, 21, 8) désigne un Poséidon souterrain (Sam. Wide. I.akon. Kulte, p. 38). Poséidon est gardien du Tartare dans Hésiode (Théog. 732). Nestor lui sacrifie des taureaux noirs (Odys. III, 6). — Quant à l’hypothèse d’une influence sémitique, rien n’empêche de l’accepter en principe. M. Philippe Berger propose (Rev. des Deux-Mondes , 1898-, p. 395) de rapprocher, par l’intermédiaire de l’épithète Damaios, le Poséidon Hippios mantinéen du DAm ou Dôm phénicien, dont l’épouse serait Dâm-at, grécisée en Déméter. Nous n’avons aucune raison de repousser cette théorie. Mais, si le DAm sémitique a influé sur Poséidon, c’est en Béotie: et le contre-coup de cette action ne s’est propagé en Arcadie que par l’intermédiaire des immigrants béotiens, comme on l’a vu plus haut (page 211 ).

(2) Schol. II. II, 494, 5U7. — Diod. IV, 67.

(3) Et. Byz. ''Aovt) et Bouon'a. — Paus. IX, 40, 3. La question de priorité entre les Béotiens de Thessalie et ceux de Béotie, généralement tranchée en faveur des premiers, est discutée par Meyer. Gesch. d. Altertli. II, p. 190. H y a, en tout cas, parenté entre les dialectes tliessalien, béotien et arcadien. (Collitz. Verwandtschaftsverh. d. griecli. Dial. 1885).

(4) Theseus ap. Tzetz. in Lycophr. 644. — Etym. Mag., p. 145, 47 : "Apv7j. Thucyd. I. 12. — Strab. IX, 413. — Paus. IX, 40, 3. — Et. Byz. Xaipiuvsia. — Schol. II. II, 507.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

nourrice de Poséidon ; on explique son nom parce qu’elle avait refusé (iTt-^pv/joaTo) de livrer son nourrisson à la voracité de Kronos. Ainsi dans ce mythe béotien, Pà-rtxTT] de Rhéa s’applique à Poséidon. Par une coïncidence remarquable, le même mythe, appliqué à Zeus, était également localisé à Chéronée : la roche Pétrakhos, qui dominait la ville, représentait, disait-on, le caillou offert par Rhéa à son époux, en place de Zeus (1). — La filiation de ces mythes est facile à établir : la roche Pétrakhos a fait localiser à Arné-Ghérouée la légende de l’à-rcatr^ de Rhéa et du caillou; le nom d’Arné a donné naissance à une glose étymologique, où la nourrice de Poséidon suit à sa façon l’exemple de Rhéa. C’est ainsi que Rhéa entre en rapports avec Arné et Poséidon. Le sens de cette fable béotienne réside dans le caractère pastoral et aquatique de Poséidon. Arné, la déesse-brebis, est, comme l’Heurippa phénéate et l’Hippos mantinéen, une personnification locale des animaux vivant de la pâture ; en cette qualité, elle s’unit à Poséidon, dieu des eaux terrestres qui fécondent le pâturage (2). La Béotie a connu, sous une autre forme, la même conception que symbolise en Arcadie Poséidon Hippios. Seulement, en Béotie, il n’est pas question du cheval. Des amours de la déesse-brebis et du dieu aquatique naît le hérosbœuf, Bœotos, autre personnification du même genre. Il faut enfin se souvenir que Poséidon lui-même prend parfois la forme du bélier (3). On conçoit dès lors comment s’est faite l’adaptation

(1) Pausan. IX, 41, 3.

(2) Cf. à Athènes, l’Athéna Hippia (Paus. I, 30, 4), associée à Poséidon Hippios, à Sparte Artémis Aiytvaia compagne de Poséidon Ilippocourios (Pausan. III, 14, 2).

(3) Hygin, Fab. 3 et 188. — Panofka. Arch. Zeit. 1845, p. 38. — Tous ces rapports ont échappé à Wentzel, dans son article noaeiScovoç yovat (Jahrb. /'. Kl. Philol. 1891, p. 385). L’auteur nie à tort l’inlluence béotienne sur la légende arcadienne. Dans Sinoessa, nom primitif d’Arné, il veut reconnaître un doublet de Sinoé, nourrice arcadienne de Pan (Paus. VIII, 30, 3). Mais on a peine à comprendre ce qu’il en veut conclure. Au reste, l’identification de Sinoessa et do Sinoé est très problématique; le nom de Sinoé, donné par certains manuscrits de Pausanias, a été corrigé dans les éditions modernes en Oinoé, d’après les scholiastes de Théocrite (I, 3 et 121) et d’Euripide (Rhcs . 36), et d’après le contexte même de Pausanias, qui faisait d’Oinoé, mère ou nourrice de Pan, l’éponyme du bourg d’Oinoé. A quoi Wentzel objecte qu’il y avait deux personnages différents, Oinoé, la mère, et Sinoé, la nourrice de Pan. Et après, quoi? — Immerwahr (KuLte Arkad., p. 220), a soutenu, sans la justifier par une analyse suffisante, l’origine béotienne du mythe mantinéen d’Arné et de Rhéa.

L’aXyj de Rhéa et Déméter.

Poséidon Hippios, dieu pélagien :

influence argienne.

de tous ces éléments au culte du dieu Cheval, à Mantinée. La légende béotienne transportée au pied de l’Alésion par les adorateurs de Poséidon s’est, au contact du dieu indigène, enrichie d’un détail topique, celui du poulain. Alors se constitue la légende de Poséidon Hippios, élevé parmi les agneaux près de la source Arné, dévoré sous la forme du poulain enfanté par Rhéa, et dont l’abaton est fermé par un fil de laine (1).

Ainsi, le nom d’Agamédès et de Trophonios, constructeurs de l’abaton mantinéen, celui d’Arné donné à la source de l’Alésion,. le mythe arnéen de l’à-rcâxT] de Rhéa adapté au culte de Poséidon Hippios, confirment l’origine béotienne de toute la combinaison d’où il est sorti. Toutefois, quoique de même provenance, ce mythe d’Arné et de Rhéa représente un élément moins ancien que la métamorphose d’Hippos en Poséidon Hippios et que son union avec Déméter. Celles-ci devaient être consommées quand Rhéa vint se fixer sur l’Alésion. En s’introduisant dans la légende, Rhéa ne réussit pas à s’implanter dans le culte. Elle trouvait Déméter déjà installée en souveraine sur la montagne et dans la plaine. Tout ce qu’elle put faire, ce fut de s’approprier, aux dépens de sa rivale, le mythe de faX-rj ou course errante. Les Mantinéens, au dire de Pausanias faisaient dériver le nom de l’Alésion de l’àX-r, de Rhéa (2). Mais c’était Déméter qui possédait le bois sacré situé sur la colline. On a justement fait observer que ce mythe de TaX-rj de Rhéa n’est mentionné nulle part ailleurs, tandis que les vagabondages de Déméter sont bien connus. On doit donc conclure à une transposition locale du mythe de Déméter en laveur de Rhéa. La métastase de Rhéa et de Déméter est, d’ailleurs, assez commune en Arcadie (3). Ici, elle pourrait s’expliquer par la tendance des Arcadiens à vieillir les mythes courants en les rapportant aux divinités les plus anciennes.

Une fois constitué souverain des eaux douces, terrestres ou souterraines, Poséidon Hippios ne pouvait pas, en tant que Poséidon, ne pas entretenir des rapports de voisinage et de fraternité avec le dieu de la mer. La nature lui en faisait une

(1) Pausan. VIII, 10, 2: pdxov Siaxeîvoixjiv Ipsoüv

(2) VIII, 10, 1. — Sur l’étymologie de l’Alésion, voy. p. 264, note 3.

(3) Immerwalir. Kulte Arkad ., p. 221. — Rheasage u. Rheakult in Ârkad. Bonnerstudicn f. Kekulé, 1890, p. 188-199. Sur l’identité de Rhéa et Deméter à Samothrace, voy. Procl. in Plat. Cratyl. 96 : ttjv Ayjpyxpa ’Opcpeùç p.sv xvjv aôxfjV Xéyojv xvj Péa. Cf. Lucien, üea Syi'. 15.

LA RELIGION MANTINÉENNE .

obligation. La corrélation intime entre les eaux de la Haute- Plaine et leurs débouchés côtiers avait pu échapper à ses adorateurs primitifs. Mais leurs descendants ne manquèrent pas de s’en aviser : la Mantinique et l’Argolide communiquaient entre elles par les voies souterraines. Fidèle à son rôle, la mythologie des deux pays traduisit ce phénomène naturel en rites et en légeudes.’ Les Argiens expliquaient, non sans apparence de raison, le tourbillon sous-marin de Diné comme le débouché des katavothres de l’Argon Pédion. L’eau douce du Haut pays venait sous leurs yeux se mêler aux flots salés : c’était comme Poséidon Hippios qui reparaissait, après un parcours souterrain, pour fraterniser avec le Poséidon marin.

Aussi l’honoraient-ils en lui sacrifiant des chevaux tout bridés qu’on noyait dans le tourbillon (1). Inversement, au dire des Mantinéens, le dieu de la mer remontait chez eux sous la forme d’une source salée, jaillissant dans leur adyton (2). Pour compléter l’illusion, on crut reconnaître dans le bruissement du bois de chênes, autour de l’adyton, comme un écho du mugissement de la mer, et le bois fut appelé Pélagos (1). Ce prétendu filet d’eau salé, que nul n’avait pu goûter, ce faux bruit de la mer, entouraient d’un cadre pseudo-pélagien le dieu continental, finalement travesti en Poséidon de Trœzène ou de Calaurie. Ce nouveau masque est, sans nul doute, d’importation argienne. Peut-être faut-il chercher dans le nom de l’Argon Pédion, qui alimentait le tourbillon de Diné, une preuve complémentaire de cette liaison mythologique entre la Haute- Plaine et l’Argolide. Peut-être aussi le jet d’eau salée, qui aveugle le sacrilège Æpytos II, symbolise-t-il un fait historique : le Poséidon argien accourant au secours de son congénère arcadien signifie peut-être que les Argiens aidèrent leurs frères Apheidantes à repousser une agression venue de l’Ouest (4).

En somme, Poséidon Hippios, né de la combinaison du dieu Type dé(initif Cheval indigène avec le Poséidon chthonien introduit par les de

Poséidon Hippios

(1) Paus. VIII, 7, 1. — Le meme rite existait en lllyrie. Prob. ad Virg.

Georg. I, 12. — Paul Diac., p. 101, Muller.

(2) Paus. VIII, 10, 2. — Voy. sur les traces d’une source, p. 51 et 106. Pausanias rappelle des légendes analogues sur l’Acropole d’Athènes et à Mylasa (Paus. VIII, 10). Au Ténare, il y avait une sourceoùl’on prétendait apercevoir l’image des ports et des navires (III, 23, 7).

(3) Cf. l’expression inverse d’Eschyle : ttqvtcov a Aaoç, pour désigner la mer. ( Perses . 111).

(4) Voy. plus loin, p. 258.

Déméter de Nestané et de l’Alcsion, compagne de Poséidon Hippios.

Minyens, puis déguisé en Poséidon marin sous l’influence de l’Argolide, finit par prendre tous les traits du dieu classique de la mer. Les monuments figurés le représentent avec le type et les attributs du Poséidon commun. Sur les monnaies frappées au IVe siècle, tantôt il apparaît debout et dans une attitude de combat, lançant de la main droite son trident comme un javelot ; tantôt assis sur un rocher, les genoux couverts d’un himation, il s’appuie du bras gauche sur son arme emblématique, comme sur un sceptre, dans l’attitude de Zeus Olympien; de son bras droit étendu il saisit un dauphin (1). Le bas relief votif, trouvé dans les ruines du sanctuaire, le représente dans cette dernière posture assis sur un siège à dossier, les jambes et les genoux couverts, la main gauche reposant sur la cuisse, le bras droit plié et tenant le manche du trident (2).

A Poséidon Hippios, dieu pastoral, aquatique et chthonien, s’associe une déesse de môme nature, la Déméter de Nestané et de l’Alésion. L’existence du couple conjugal Poséidon Hippios = Déméter n’est pas attestée à Mantinée, comme elle l’est ailleurs, par une légende formelle. Pourtant elle est réelle. Implicitement, elle est contenue dans l’étroite association de Rhéa et de Poséidon, puisque Rhéa reproduit, par certains traits, le personnage de Déméter. Elle résulte ensuite de l’état même des choses. Peutêtre, à l’époque où Pausanias a fait son enquête, cette liaison cultuelle était-elle, en pratique, tombée en désuétude. Pausanias lui-même a pu omettre ou ne pas saisir ce détail. En tout cas, son silence n’est pas une preuve négative. On constate, en fait, que Déméter ne se présente pas isolée. Sa liaison avec le dieu souverain résulte de la position de ses sanctuaires. Elle en avait deux dans le voisinage du Poseidion : un bois sacré sur la pointe de l’Alésion (3) et un temple auprès du bourg de Nestané (4). Ce sanctuaire démotique de Nestané était le centre d’une fête

(1) Percy Gardner. Greek coins. Pelopon. pl. XXXV, 4 et 6.

(2) Voy. fig 14, p. lOo. — Ce bas-relief ne peut être une œuvre antérieure au IVe siècle.

(3) Signalé par Pausanias immédiatement avant le Poseidion, VIII, 10, 1.

AT, p.TjT pOÇ OtXffO; £ V TW Op£f 7UCtpà 0£ TOU OpOUÇ xà BCT^CCTOC TOU lloCTElOfcOVOÇ

sort toü Itttu'ou toi t£pdv. Cf. une stèle votive de Pikerni. Inscr. duPélop. 352 c. Ce bois se trouvait sans doute au fond du ravin qui coupe le dos de l'Alésion (voir la carte).

(4) Paus. VIII, 8, 1. Sur la position de ce temple, voy. p. 93.

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annuelle. Il a donc son existence propre, sans rapport direct avec le culte urbain de Déméter, qui est plus récent.

La déesse de Nestané et de l’Alésion ne se distingue par aucune épithète caractéristique. Sur le culte lui-même, sur la fête annuelle, nous ne savons rien. Aussi le classement de cette déesse se déduit-il de considérations générales plutôt que de caractères intrinsèques. La présence du culte de Déméter dans le dème de Nestané, sur les confins de l’Argolide, pourrait permettre d’invoquer l'influence de ce dernier pays, en particulier de penser à une action delà Déméter Chthonia d’Hermione sur le culte mantinéen. Mais il n’y a là qu’une présomption sans preuve. D’autre part, aucun indice n’autorise à supposer une action quelconque de la religion éleusinienne sur ce canton. Il faut chercher ailleurs des termes de comparaison.

On doit reconnaître dans la Déméter de Nestané une parente de la déesse infernale dont l’union avec le dieu des eaux, union originaire de la Béotie (1), s’affirme plus nettement dans les autres cantons de l’Arcadie. Comme l’Érinys Tilphossa de Thel pousa (2), comme la Déo ou Déméter Noire de Phigalie (3), elle est une déesse de la Nuit, de la Mort et de la Désolation. Elle habite près d’un gouffre caverne, au bord de la triste plaine Argon, à jamais frappée de stérilité (4). Son culte s’est effacé devant le culte urbain de Kora (5). Il serait assez teutant de

(1) A Lébadée,Trophonios, hypostase do Posëidon-Hadès s’associe à Déméter- Europé, sa nourrice (Paus. IX, 39, 3). Son caractère posidonion est corroboré par ce fait que les sources de la rivière Hercyne jaillissent de son templecaverne. A Alalcomenai, même union du héros Hippobotôs (Poséidon Hippios) avec la déesse infernale Athéna Alalcoménéis. Et. Byz. ’AÀaX>ccip.£viov . — Ot. Muller, Orchomenos, p. 213. Le couple Déméter = Poséidon, en Arcadie, siège non seulement à Thelpousa, à Phigalie, à Mantinée, mais aussi à Pallantion (Den. Halic. I, 33), et à Methydrion où se trouvent un temple de Poséidon Hippios et une caverne de Rhéa-Déméter (Pausan. VIII, 36, 3) ; en Laconie, au Ténare et à Hélos (Wide. Lakon. Kulte, p. 142 et 180).

(2) Paus. VIII, 23, 4.

(3) Paus. VIII, 42, 1-7.

(4) Sur le yxu*j. a ou [xfyapov, séjour de la déesse au Tilphossion béotien, au Ténare, à Phigalie, à Thelpousa, etc... voy. Wide. Lakonische Kulte, p. 179. — Bérard, Orig. des cultes circadiens, p. 217. La grotte deTsipiana, envahie par les eaux, était d’ordinaire impraticable : c’est pour cela que le sanctuaire fut établi à quelque distance. De même, à Phénéos, le temple de Thesmia était voisin d’un yxagx (Paus. VIII, 13, 1, 4) qui passait pour être une entrée des enfers (Conon, Narrai. XV).

(5) Voy. plus loin, p. 303.

Ulysse, hypostase (le Poséidon Hippios.

Originaire de Phénéos.

retrouver dans la Kora mantinéenne la déesse Fille arcadienne, Despoiua, qui, à Thelpousa et à Lycosoura, constitue uDe triade avec Poséidon Hippios et Déméter (1). Mais les origines du culte de Kora à MantiQee sont des plus obscures ; sa liaison avec Poséidon Hippios serait tout à fait arbitraire.

Nous devons reconnaître un doublet du couple Poséidon Hippios — Déméter dans le couple Ulysse = Pénélope, également localisé à Mantinée.

En Arcadie, Ulysse n’apparaît pas comme la légendaire victime de Poséidon. C’est lui, au contraire, qui colporte et qui fonde dans les cantons arcadiens, à Aséa et à Phénéos, le culte de Poséidon Hippios (2). Nous avons là un nouvel exemple du fait déjà constaté à propos de Lycaon, celui d’une personnalité divine qui passe à l’état de héros et, sous cette forme secondaire, devient fondatrice de son propre culte : tel Lycaon, hypostase et grand-prêtre de Zeus Lykaios, Énée d’Aphrodite Aineias (3), Érechtheus de Poséidon Érechtheus (4), Agamemnon de Zeus Agamemnon (5). La plupart des personnages de ce genre représentent d’anciens dieux locaux absorbés par les grandes divinités helléniques, ou bien des héros, simples émanations desdites divinités dont ils personnifient un surnom : tel est le cas d’Énée, issu de l’épithète Aineias.

L’identité primitive d'Ulysse et de Poséidon Hippios est surtout attestée à Phénéos, où la statue du dieu avait, disait-on, été consacrée par le héros dans le sanctuaire d’Artémis Heurippa. 11 semble qu’ici on ait affaire à un ancien cuite local, celui d’Odysseus, Olytteus, Oulixès (Ulyxes), dont le nom, dérivé de oX, désigne un dieu infernal et chthonien. Associé à la déesse Heurippa, l’équivalent féminin à Phénéos de l’Hippos mantinéen, il s’est naturellement laissé absorber par le Poséidon Hippios de Mantinée, dont le caractère à la fois aquatique,

(1) Paus. VIII, 37, 2, 10. — A Thelpousa, le nom de la Fille restait secret. VIII, 23, 4. — Cf. le couple attique Hippos => Koré, cité p. 227, n» 8.

(2) Pausan. VIII, 14, 4. — 44. 4.

(3) Hild. Légende d’Énée avant Virgile. 1883.

(4) CIA. III, 276. — Hesycb. s. v. 6ç. — Vit. X orat., p. 843 B. —

Pausan., I, 26, 5.

(5) Clem. Alex. Protrept., p. 33 (Pott.). — Athenag. Presb. 1. — Tzetz. in Lycophr. 335, 1123, 1269. Cf. Deneken, dans le Myth. Lexic. de Roscher, art . Agamemnon , et Wide. Lakon. Kultc, p. 12.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

pastoral et chthonien contenait tous les éléments personnifiés par le couple phénéate Odysseus = Heurippa. Il descend au rang de héros posidonien et chthonien. En cette qualité, il passe dans le canton d’Aséa, puis émigre en Laconie, où il s’introduit dans la légende achéenne d’Icarios, qui devient son beau-père. Dès lors, l’imagination des poètes épiques s’empare de sa personne. Il entre dans le cycle de la guerre de Troie avec Ménélas et Agamemnon ; mais, à travers toutes ses vicissitudes, il se souvient de son double caractère originel : comme héros posidonien, il vague à travers les mers; comme héros chthonien, il visite les régions infernales, converse avec les morts, et règne sur une île lointaine, dans le Couchant (1). L’épopée l’a humanisé et transplanté à Ithaque. Quand le bruit de ses vagabondages, porté par la voix multiple des aèdes, revient à Phénéos, sa patrie d’origine, les générations nouvelles ne peuvent plus s’expliquer par quel miracle cet aventurier populaire, que les rivages les plus mystérieux ont recueilli, se trouve installé à demeure chez elles, côte à côte avec Poséidon Hippios et Artémis Chevaline. Le souvenir de ses débuts s’est obscurci chez ses compatriotes arcadiens. Ulysse indigène leur semble plus qu’une énigme, une impossibilité. Ils n’osent pas invoquer en sa faveur leur dogme favori de l’autochthonie. Aux fictions merveilleuses que tout le monde répète, ils ne savent plus opposer leurs droits réels. Le pouvoir souverain de la poésie avait dénationalisé Ulysse; les faits durent s’accommoder à ses fantaisies. Ici, comme en maint autre cas, l’énigme fut résolue par un calembour. Par une glose ingénieuse, l’antique nom de la déesse Cavale, Hippa ou peut-être Euhippa ou Artémis Hippia, fut complété ou modifié de façon à signifier Celle qui fait retrouver les chevaux égarés (eûp-ïnira). On raconta donc dans Phénéos qu’Ulysse, ayant perdu ses chevaux, avait parcouru la Grèce entière à leur recherche ; il les avait enfin retrouvés à Phénéos, où il les laissa en pâture. En souvenir de cet heureux dénouement, il fut censé avoir consacré un temple à Artémis, qu’il aurait surnommée Heurippa pour la circonstance, et à Poséidon Hippios une statue de bronze, sur le socle de laquelle il aurait fait graver ses instructions à ses palefreniers. — A ce

(1) D’après Meyer ( Gesch . d. Alterthums , II, p. 103), il personnifie le dieu mourant de la Nature. Ithaque lui est attribuée pour patrie, parce que c’est la dernière île visible du Péloponnèse.

Ulysse à Mantinée.

récit des Phénéates, l’érudition de Pausanias (1) entre en conflit avec sa crédulité : le fond de l’histoire lui paraît plausible, sauf le détail de la statue de brouze. Commeut être dupe de cette assertion, quand on sait pertinemment qu’à l’époque d’Ulysse on ignorait l’art de fondre les statues d’un seul morceau, invention due au génie des Samiens Tbéodoros et Rhœcos, contemporains de Polycrate ?

Cette fable des chevaux retrouvés était particulière à Phénéos. A Aséa, on contait simplement qu’Ulysse avait, à son retour d’ilion, apporté dans le pays le culte de Poséidon et d’Athéna Soteira, sans expliquer d’ailleurs la présence du héros dans le pays.

Entre le Poséidon de Phénéos et celui d’Aséa s’interpose celui de Mantinée ; or, Pausanias n’a pas noté la présence d’Ulysse dans cette ville. De ce silence surprenant, on ne devait rien arguer : Pausanias ne pouvait tout savoir ni tout dire.

Fig. 49.

Monnaies mantinéennes représentant Ulysse.

Toutefois, on devait s’étonner de ne pas retrouver auprès du principal Poséidon Hippios de l’Arcadie son compagnon ordinaire. En réalité, on l’y rètrouve, comme M. Svoronos a eu le mérite de le reconnaître le premier (2), d’après un type de

(1) Pausan. VIII, H, 4.

(2) Ulysse chez les Arcadiens. Gaz. arch. XIII (1888), p. 262 sqq.

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monnaie mantinéenne précédemment incompris (1). Le personnage, figuré sur cette monnaie, n’est autre qu’Ulysse tenant de la main gauche une rame, qu’il s’apprête à planter en terre, de la main droite un javelot ou un harpon. Son accoutrement bizarre, son pilos, sa tunique retroussée, ses longues crépides rostriformes désignent un marin ou un pêcheur. Par une remarquable coïncidence, c’est sous ce costume qu’est figuré Charon, le naulonier des enfers, sur un lécythe attique (2). L’explication de cette étrange figure doit être cherchée dans un passage de la Néxuia, l’un des morceaux les plus anciens de l 'Odyssée (3). L’àme de Tirésias y dit à Ulysse :

« Après avoir tué les prétendants, tu parcourras les terres en portant une rame facile à manier jusqu’à ce que tu parviennes chez ud peuple ignorant des choses de la mer, ne mêlant point de sel à ses aliments, ne sachant ce que c’est qu’un vaisseau aux flancs coloriés, ni une rame, aile d’un navire. Je vais te dire à quoi tu reconnaîtras ce peuple : souviens-t’en. Tu rencontreras un autre voyageur qui croira que tu portes sur ton épaule une pelle à vanner le blé (4) ; à ce moment tu planteras ta rame en terre et tu sacrifieras solennellement à Poséidon Anax un bélier, un taureau et un sanglier, puis tu retourneras en ta demeure et tu immoleras, selon leur rang, à tous les dieux immortels, de saintes hécatombes. »

Ce voyage doit être interprété comme une expiation et une réparation due par Ulysse à Poséidon : Tirésias entend que, pour apaiser le dieu de la mer, Ulysse introduise son culte chez un peuple où Poséidon ne soit pas encore connu. Il y a, semble-t-il, dans ces prescriptions, un vague ressouvenir de l’origine continentale d’Ulysse, le mythe, comme cela arrive

(1) La fig. 49 reproduit, d’après la planche de la Gaz. arch., les principaux exemplaires de cette monnaie. N" 1. AK, 19mm. Gr. o, 4t. MANT1. Ulysse plantant la rame. — i>. Autel surmonté des bustes des Dioscures. Dans le champ, le monogramme |V| — N° 2. Æ, 16"“. Tète de Pallas, coiffée du casque corinthien. — pi' . MANT, derrière Ulysse. — N°3. Exemplaire provenant de nos fouilles et déposé au Musée numismatique d’Athènes. Æ, 14""". Au droit même type. — 1*. Autelrond(de Poséidon Hippies ou Hestia Koiné?) orné d’une guirlande d'obvier. M - A - N. — Nü 4. Æ. 14mrn Au droit, même type. — R. Autel rond; dans le champ au dessus, un casque sans aigrette. MAN. — Les descriptions antérieures de ces monnaies sont citées par M. Svoronos.

(2) Benndorf. Griech. Vasenb., pl. 27.

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