‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 32 sur 73 · IX · texte numérisé non relu

IX

(5) Paus. III, 22, 1-3. Wide, Lakon. Kulte , p. 143, nlc 3. Les mêmes combinaisons se retrouvent en d’autres endroits, plus ou moins complètes, suivant que l’élément féminin, au lieu de former une triade, apparaît dédoublé ou unifié. A Tégée, il no reste plus en présence que Dionysos Mystès et Déméter êv KoouOeüct (Pausan. VIII, 54, 5). Le Dionysos Saôtès et l’Aphrodite marine (èiù 0aXâff<7Y|) de Lerne sont des divinités pélagiennes, en dehors de cette catégorie. Cependant on les trouve eux-mèmes dans le voisinage du couple Déméter-Dionysos (Paus. II, 37, 1). Dionysos Saôtès est adoré avec les Thémides à Trœzène (Paus. II, 31, 5). Pour Phigalie, Phénéos, Psopliis, on ne peut constater d’une manière aussi formelle l’accouplement de Dionysos avec Déméter Érinys ou Éleusinia : on la déduit de leur présence simultanée dans la même ville (Bérard, (Jrip. des cultes arcad., p. 235).

(6) Wide (Lakon. Kulte, p. 165) rapproche le nom du Larysion laconien de Larymna, ville de Béotie, siège d’un culte important de Dionysos (Paus. IX. 23, 7.)

Les Praxidiques du Tilphousion.

Alalcoménia en Béoiie.

Mantinée avec son Alalcoménia, installée sur l’Alésion (1), à l’extrémité opposée à celle qu’occupe Déméter (Thémis). Le couple Dionysos-Aphrodite est comme encadré entre elles deux.

Le culte originel des Praxidiques était localisé au sud du lac Copaïs, au mont Tilphousion ou Tilphossion, à 50 stades à l’ouest d’Haliarte. Là, contre la montagne ( Trpoç Spéi t<s TtXcfouffho), elles possédaient un sanctuaire à ciel ouvert (iepov h ûTcoct'O pto ) ; la source Tilphousa et le tombeau de Tirésias se trouvaient aussi dans le voisinage (2). Les habitants d’Haliarte juraient par les Praxidiques un serment aussi solennel que celui des Arcadiens par le Styx. Le nom de ces divinités, qui signifie les Justicières, la gravité de ce serment, prouvent le caractère infernal des Praxidiques. Ce sont les Euménides ou les Érinyes béotiennes. Elles sont trois, dont Suidas (3) nous a conservé les noms : Alalkoménia, Thelxineia, Aulis. Cette triade est évidemment une hypostase de la triade béotienne Érinys- Tilphossa-Thémis (Déméter Thesmophoros de Thèbes) (4), qui, transposée sur un autre nom, apparaît comme le prototype de la triple Aphrodite thébaine et mégalopolitaine. Au mont Larysion, il n’y a qu’une Praxidique, installée auprès de Thémis en manière d’assesseur, avec un rôle semblable à celui de la Némésis attique. De même, à Mantinée, Alalcoménia est seule ; mais là, à ses attributions de Praxidique, elle ajoute celles de divinité poliade, conformément au double caractère qu’elle a rapporté de son pays d’origine, la Béotie.

L’origine béotienne d’Alalcoménia est certifiée par l’existence, aux environs immédiats du mont Tilphousion, du bourg sacré d’Alalcoménai et du temple d’Athéna Alalcomenéis. On attribuait au village et au temple un fondateur mythique (5), mais le véritable éponyme de l’un et de l’autre était la déesse Alalcoménia descendue du mont Tilphossion. Voici comment peut s’expliquer son identification d’une part avec les Praxidiques, d’autre part avec Athéna.

(1) Pausan. VIII, 12, 4. — Sur la position do la source Alalcoménia, voy.

(2) Pausan. IX, 33, 2. — Strab. IX, 2, 27.

(3) Suidas, s. v.

(4) Tümpel. Ares u. Aphrodite , p. (186. — Paus. IX, 16, 3.

(5) Pausan. IX, 33, 4. — Tout près coulait la rivière Triton, près duquel Athéna, disait-on, avait été élevée par Alalcomôneus. Cf. à Phénéos, Athéna Tritonia (Paus. VIII, 14, 4), autre souvenir de la Béotie.

LA RELIGION MANTINEENNE.

Le nom Alalcoménia signifie Celle dont la force repousse (l’ennemi) — àXâXxeiv (1). — Ce nom personnifiait l’acropole installée sur le mont Tilphousion, promontoire abrupt qui barrait la route d’Orchomène à Thèbes et la réduisait à un étroit passage entre les escarpements du rocher à pic et le bord du lac Copaïs (2). C’est une position inaccessible, qu’il était à peine nécessaire de fortifier. Son occupation conférait à ses détenteurs une garantie absolue de sécurité, en leur permettant d’intercepter le passage. On conçoit donc que les Orchoméniens l’aient vénérée comme le bouclier protecteur de leur territoire contre les attaques des Thébains et qu’ils l’aient dénommée en conséquence. A l’origine, Alalcoménia n’était autre chose que la personnification guerrière de la puissance défensive du mont Tilphousion et de son acropole (3). Sous son abri s’installa en plaine, du côté d’Orchomène, un bourg qui s’appela Alalcoménai ; les habitants adoraient la déesse Protectrice dans un temple, l’Alalcoménion, indépendant du sanctuaire des Praxidiques qui était attenant au Tilphousion. En effet, la sécurité du lieu l’avait de bonne heure désigné comme refuge aux fugitifs et aux meurtriers. A côté de l’acropole s’installa sur ce mont sacré un asile. Les meurtriers y attendaient, suivant la coutume du droit primitif, que le temps de l’expiation fût passé, que leurs parents fussent entrés en composition avec ceux de la victime et que les mânes de celle-ci fussent apaisés. Les Praxidiques, déesses de la malédiction et de la poursuite

(1) Sur l'étymologie soi-disant carienne d’Alalcoménia ( Alk-mene , la Forte Mèrelvoy. Gôrres. Mytliol. Stud. II, p. IlOetsuiv). — Sur le culte d’Alkmène à Haliarte, voy. Plut. Lys. 28, 8. — De dem. Socr. 5.

(2) L’identification du mont Tilphousion avec la colline appelée aujourd’hui Pétra est contestée à tort par Conze et Michaëlis ( Rapporto , p. 85. — Voy. Bursian. Geogr. v. Griech. I, p. 234). Son aspect répond parfaitement à la description de Strabon (IX, 2, 36). C’est une butte ronde, escarpée de toutes parts, sauf du côté où elle se rattache aux contreforts de l’Hélicon. La carte de l’État-Major français au 200000e ne la représente pas avec sa vraie forme; au contraire, sur la minute spéciale du lac Topolias, au 50000e (Dépôt de la guerre), l’exactitude des détails fait ressortir, d’une manière frappante, le rôle défensif de cette colline. La distance d’Haliarte concorde avec les 50 stades indiqués par Pausanias; enfin, les sources qui jaillissent au pied du mont Pétra correspondent à la fontaine Tilphousa. Des ruines ont été remarquées sur le sommet (temple d’Apollon Tilphousaios ou forteresse?). En 1829, le passage a été vigoureusement défendu par les Grecs.

(3) Cf. le talisman que les Tégéates appelaient le Rempart (spu[i.a). Pausan. VIII, 47, 5.

vengeresse, vinrent donc prendre place auprès d’Alalcoménia, et finirent par l’attirer dans leur triade. De même à Athènes» les ’Aoac prirent possession d’un contrefort de l’Aci'opole, auprès d’Athéna Polias, gardienne de la citadelle. Cet endroit, appelé l’Aréopage, était encore au Ve siècle un asile placé sous l’invocation des Érinyes : les criminels y venaient accomplir des rites expiateurs (1).

La transformation d’Alalcoménia en Praxidique la mettait en contact avec la gardienne du droit sacré et du droit civil, c’est-à-dire avec Thémis ou Déméter Thesmophoros ; c’est pour cela que, sur le mont Larysion, qui devait être aussi un asile, Praxidiké figure aux côtés de Thémis, auprès des dieux chthoniens Dionysos et Aphrodite. Mais là ne devaient pas s’arrêter ses métamorphoses. Athéna, protectrice indigène d’Athènes, dut à la célébrité de sa ville natale un rayonnement précoce. De bonne heure, elle passa pour la divinité poliade (2) par excellence. En cette qualité, elle absorba, dans les autres villes, nombre de Protectrices locales, dont elle ajouta le nom au sien en manière d’épithète. Au pied du Tilphousion, Alalcoménia se convertit en Athéna Alalcoménéis (3), comme à Tégée Aléa, la Tutélaire , se changea en Athéna Aléa. Mais, suivant une loi déjà constatée (4), le personnage absorbé dans ces conditions réagit sur son vainqueur et lui impose en partie sa personnalité. Alalcoménia fit donc d’Athéna une espèce de Praxidique : l’ancien Alalcoménion, devenu temple d’Athéna Alalcoménéis, jouissait, comme asile, d’un prestige inviolable. Sans avoir besoin de la garantie matérielle d’une position inexpugnable, il supplanta très tôt, par sa seule force morale, l’ancien asile des Praxidiques sur le mont Tilphousion. Cette inviolabilité paraît s’être étendue à tout le territoire d’Alalcomenai, sans doute considéré comme état neutre entre Orchomène et Thcbes.

(1) Wachsmuth ( Stadt Ath. I, 428) soutient avec raison que l’Aréopage n’a rien de commun avec le culte d’Arès : c’est la colline des ’Apat. On y jugeait les causes de meurtre volontaire (Demosth. XXIII, 22. — Aristot. ’AQ. ttoX. LVII, 3). — Cf. Aristoph. Thesm. 224 et Schol.

(2) IloXtç, primitivement, a le sens d’acropole. C’est l’enceinte fortifiée et sacrée, située sur une hauteur, par opposition à l’àffTu, la ville basse (Thucyd. II. 15. — V, 18, 57). L’oiseau vigilant, la chouette, qui liante tous les recoins du rocher tutélaire, est le symbole de la sollicitude toujours en éveil d’Athéna.

(3) Déjà citée dans l 'Iliade IV, 8. — Cf. Strab. IX, 2, 3G. — Ét. Byz. s. v. ’AXaÀ/.opievtov. — Cf. Athéna Alkis à Pella. (Liv. XLII, 51).

(4) Voy. p. 232.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

Les traditions de la guerre des Épigones rapportaient que les Thébains fugitifs y avaient trouvé un refuge aussi sûr que les escarpements du Tilphousion (1).

Les conditions où se présente Alalcoménia à Mantinée rappellent trop celles qui viennent d’être exposées pour laisser le moindre doute sur son origine et son identité. Elle occupe, là aussi, une position limitrophe, à mi-chemin entre Orchomène d’Arcadie et Mantinée. Elle détient le passage si important de Kakouri, sans doute défendu par une forteresse. Elle est là, adossée à un promontoire avancé de l’Alésion, pour surveiller la frontière et garantir la sécurité de l’antique Ptolis (2). Son nom reste attaché- à une source, souvenir de la fontaine Tilphossa. Comme Praxidique, elle s’adjoint à Thémis (Déméter Thesmophoros de l’Alésion) auprès du couple chthonien Dionysos et Aphrodite, au bout de la colline dont le nom signifie Refuge. Dans ce double rôle de Protectrice poliade et de déesse de l’Asile, elle dut céder le pas, comme en Béotie, à Athéna (3).

La conclusion de cette analyse, c’est que le groupe Dionysos- Aphrodite-Thémis, originaire de Tanagra, après s’être complété en Béotie même par l’adjonction de l’élément Praxidique (4), s’est transporté à Mantinée et de là en Laconie. Mais l’analogie va encore plus loin. A Tanagra, à la combinaison susdite s’ajoute le culte des Létoïdes. Or, à Mantinée, nous voyons aussi intervenir l’élément solaire représenté ici, comme à Nestané, par Maira, qui s’est installée aux environs immédiats de la fontaine Alalcoménia.

Une coïncidence aussi précise entre les cultes mantinéens et ceux de la Béotie nous ramène une fois de plus à l’hypothèse d’une migration béotienne. Le groupe de l’Alésion contient moins d’éléments autochtones que celui de Nestané. Sans doute le couple Dionysos et Aphrodite Mélainis représente bien aussi, comme le couple Poséidon Hippios = Déméter-Gè de Nestané, un principe chthonien, mais ses liens avec le sol indigène sont moins étroits. Il trahit davantage ses origines étrangères. D’ail-

(1) Strab. IX, 2, 36.

(2) Ceci est un argument de plus en faveur de la position attribuée (p. 118) à la Ptolis.

(3) Voy. plus loin Athéna Aléa.

(4) Cf. à Delphes, près de Poseidon-Gé (Thémis), les Moires (Pausan. X, 37, 4).

Alalcoménia à Mantinée.

Maira.

Résumé.

Aphrodite et Anchise.

leurs son caractère, moins naturaliste et en quelque sorte plus abstrait, ne comportait pas une adaptation aussi précise à la nature locale. Ce groupe symbolise surtout l’énergie des puissances chthoniennes dans leurs rapports avec la source invisible de la sève productrice. Comme principe générateur, il préside à la transmission et à l’épanouissement de la vie ; tel devait être le sens des mystères célébrés par les Méliastes. Comme principe tellurique, il s’associe aux divintés infernales, vengeresses des morts criminelles et des lois violées par le meurtre. Rien de plus logique que cette liaison : quand l’homme a brutalement détruit l’œuvre d’amour de Dionysos et d’Aphrodite, il doit des comptes aux Justicières qui représentent la protestation des âmes précipitées dans l’Hadès contre la volonté des dieux.

3° Région de l’Anchisia et du Ménale.

Nous avons retrouvé dans le couple Ulysse-Pénélope un doublet du couple Poséidon Hippios-Déméter, avec cette différence que Pénélope personnifie plutôt un aspect de l’Artémis arcadienne. Il en est de même du couple Ancliise-Aphrodite, installé sur la route de Mantinée à Orchomène, au pied de l’Anchisia.

« On y trouve, dit Pausanias (1), d’abord le mont Anchisia et vers le pied de ce mont le tombeau d’ Anchise; lorsque Énée allait en Sicile, il aborda avec sa flotte dans la Laconie, où il fonda les deux villes d’Aphrodisias et d’Étis. Anchise, son père, étant venu, je ne sais à quelle occasion, jusqu’à l’endroit dont il est question, y finit ses jours et y fut enterré ; c’est de lui que la montagne a pris le nom d'Anchisia. Ceux des Éoliens qui occupent maintenant Ilion semblent confirmer cette tradition, car ils ne montrent nulle part dans leur pays le tombeau d’Anchise. On voit, près de ce tombeau, les ruines d’un temple d’Aphrodite. »

La présence d’Anchise en cet endroit s’explique, comme celle d’Énée, par la dilïusion du culte de l’Aphrodite syrienne et de l’Aphrodite énéenne dans les cantons arcadiens. Son cas ne rappelle en rien celui de Pénélope, divinité indigène, pourvue d’une légende toute locale. C’est donc à tort qu’on a voulu pré-

(1) VIII, 12, 8. — Cf. III, 22, 1.

LA RELIGION MANTINEENNE.

senter Anchise et Énée comme des dieux locaux de l’Arcadie (1). Sans doute, l’Arcadie, étudiée de près, apparaît comme une pépinière héroïque dont le personnel s’est de bonne heure, grâce à la précoce expansion de la race, répandu au loin dans les traditions populaires qui constituent la trame première de l’épopée. Mais cette théorie doit rester dans les limites de la vraisemblance. La légende d’Anchise paraît bien localisée au Mont Ida. Là, il se présente comme un dieu de la nature, qui préside à l’élevage des troupeaux et des chevaux de race. Il emprunte à d’autres dieux phrygiens ce caractère de beauté et de jeunesse qui le désigne à l’amour de la grande déesse asiatique, Aphrodite. Il est l’équivalent troyen de l’Adonis syrien. De son union avec Aphrodite naît Enée, le héros « favorable », dont le nom n’est autre qu’une épithète de la déesse marine des Pélasges Tyrsènes, combinée par l’intermédiaire d’Anchise avec la grande déesse de l’Ida. La légende fait d’Anchise et d’Enée les compagnons inséparables de cette Aphrodite nomade, qui se confond en maint endroit avec l’Astarté installée sur toutes les côtes par les navigateurs phéniciens. Associés à elle, et transformés, suivant l’habitude mythologique, en servants de la déesse et en fondateurs de son culte, ils apparaissent presque partout où elle s’est fixée, tantôt ensemble, tantôt isolés. En réalité, c’est elle qui les a portés. C’est ainsi qu’en Arcadie l’itinéraire du culte d’Aphrodite est jalonné par les noms des deux héros.

Le souvenir d’Énée s’attache aux rivages de Thrace, de Macédoine, de Samotlirace, de Délos, de Crète, de Cythère, de Zacynthe, de Leucade, d’Actium, d’Ambracie, d’Épire, de l’Italie méridionale, de Sicile, de Carthage, de la côte tyrrénienne, de l’Étrurie, de la Sardaigne, etc. Il traverse aussi le Péloponnèse de part en part. Le héros arrive en personne à Mantinée où il recrute l’inventeur de la danse armée, Salius (2). Il s’installe à Orchomène, fonde Kaphyai ou Kapyai, à qui il donne le nom de son compagnon Kapys (3). De là, le mythe bifurque ; d’une part

(1) Meyer. Gesch. d. Alterth. II, p. 106. — Immerwahr. Kulle Arkàd., p. 171.

(2) Festus. Epit., p. 328, Muller. — Servius in Æneid. VIII, 285. — Plut. Numa, 13. — Virgile (Æn. v. 298) représente Salius comme originaire de Tégée.

(3) Strab. XIII, 1, 53. - Denys d’Halic. I. 49. Les sources de Denys sont les Arcadica d'Ariaithos de Tégée et les poèmes d’Agatbyllos l’Arcadien. Ét. Byz. s. v. Kaœûai.

il s’insinue dans les cantons occidentaux par la vallée de l’Érymanthos : Enée séjourne à Nésos ou Nasoi, sur le Tragos, affluent du Ladon (1), descend à Psophis, où l’on trouve un culte d’Aphrodite Érycine, et de là aboutit à Zakynthos, colonie de Psophis, où Aphrodite est invoquée sous l’épithète d’Aineias (2). D’autre part, de Kaphyai, il remonte au N. par Phénéos où passe Anchise (3) et aboutit à Sicyone où le nom d’Énée s’associe sur les monnaies à la colombe d’Aphrodite (4).

Les temples d’Aphrodite marquent les principales étapes de cette route intérieure, à commencer par l’Aphrodision de Cythère, et en continuant par ceux d’Aphrodisias (5), peut-être de Sparte, de Tégée, de Mantinée (Anchise), d’Orchomène, de Psophis, de Sicyone.

Mais tous les établissements arcadiens d’Aphrodite auxquels correspond un séjour d’Énée ou d’Anehise n’ont pas forcément la même provenance. Il semble qu’on doive distinguer deux lignées, l’une qui part de Cythère — comme l’a reconnu Pausanias, — l’autre de Zakynthos. L’origine sémitique du sanctuaire cythéréen est attestée par Hérodote, qui le fait dériver d’Ascalon (6). L’Aphrodite de Tégée, dérivée de celle de Cythère, se rattacha ensuite à la Ilaçia de Chypre par la colonie arcadienne d’Agapénor (7). De même l’Aphrodite Érycine de Psophis parait bien être une déesse sémitique, dont les rapports de Psophis avec Zakynthos et de celle-ci avec la Sicile pourraient expliquer la présence (8). Ces deux courants en sens inverse se sont rejoints au cœur de l’Arcadie. Il est donc évident que l’Aphrodite sémitique a frayé la voie à l’Aphrodite Aineias et à la légende d’Énée et d’Anchise. Le domaine propre de l’Aineias parait avoir été le bassin septentrional de la mer Égée, la région de Samothrace et les côtes ambiantes de la

(1) Denys d’Halic. I, 49.

(2) Ib. et Paus. VIII, 24, 2.

(3) Virg. Æneid. VIII, 163. — Denys d’Halic., I, 42 et 60.

(4) Mionnet. Suppl. IV, 162, nos 1063, 1099-1101.

(3) A défaut d’autre preuve, le nom seul témoigne d’un culte d’Aphrodite. Les villes fondées par Énée furent absorbées par la colonie dorienne de Boiai (Paus. III, 22, 11).

(6) Hérod. I, 103.

(7) Pausan. VIII, 33, 7.

(8) Immerwahr ( Kulte Arkad., p. 173), conclut à une importation des Pélasges-Tyrsènes. Mais l’origine punique de l’Érycine sicilienne ne semble pas contestable (Bérard. Orig. des cultes arcad., p. 148).

LA RELIGION MANTINÉENNE.

Troade et de la Thrace, c’est-à-dire le berceau maritime des Pélasges Tyrsènes. De là, la légende énéenne se raccrocha à la série des Aphrodites sémitiques égrenées le long des côtes où les Phéniciens et les Carthaginois avaient installé des comptoirs et rejoignit, par leur intermédiaire, les établissements des Pélasges Tyrsènes dans l’Adriatique et sur la côte tyrrhénienne. C’est ainsi qu’à Cythère, qui est un établissement phénicien, et dont les cultes laconiens d’Aphrodisias et d’Etis sont des succursales, Énée intervient comme fondateur, après avoir quitté Délos (1). Il contourne le Péloponnèse et va se fixer à Zakynthos, où l’épithète d’Aineias se combine avec une Astarté sémitique, intermédiaire entre l’Ericyne de Psophis et celle d’Eryx.

A l’intérieur, même combinaison. L’Aphrodite Paphia de Tégée se rattache indirectement à l’Aphrodite énéenne par la généalogie de Laodicé, fille de Priam (2), ainsi que celle de Sicyone, dont les rapports avec Golgoi sont connus (3).

Quant à Anchise, il est à remarquer que son souvenir s’arrête dans les can+ons arcadiens où fleurit le culte de Poséidon Hippios, c’est-à-dire à Mantinée et à Pliénéos (4). Avec lui et avec Énée, d’autres héros dardaniens, Dardanos et Kapys, se fixent en Arcadie. Mais ces particularités nous sont révélées par la légende romaine, intéressée à confondre dans une parenté commune les deux rameaux mythiques auxquels Rome rattachait ses origines, la branche arcadienne représentée par Évandre, et la branche troyenne représentée par Dardanos.

L’Aphrodision mantinéen, situé sur la route d’Orchomène, c’est-à-dire dans le prolongement de la voie commerciale qui rejoint la vallée de l’Eurotas à celles du haut Ladon, paraît devoir être rattaché à la lignée de Cythère. Le nom primitif de la montagne, ai ’Ayyiaîai, c’est-à-dire les deux Voisines ou les deux Jumelles (de ocyyj, proche), par allusion aux deux croupes séparées par le col de la route, a pu servir de prétexte à localiser au pied du col le souvenir d’Anchise, le héros pastoral, époux d’Aphrodite.

(1) Pausan. III, 22, 1. — Denys d’Hal. I, 50.

(2) Hygin. fab. 101.

(3) Et. Byz. s. v. ■ — Gruppe (Griech. Myth., p. 196) suppose que la légende d’Anchise et d’Énée s’est propagée du N. au S. par Chaleis, Sicyone, Phénéos, etc.

(4) Virg. Æn. VIII, 156. — A Sicyone, Anchise est père d’Échépolos, l’éleveur de chevaux, lliad. XXIII, 296 etSchol.

Artémis

arcadienne, déesse de la Nature.

Voici peut-être la plus vieille des déesses arcadiennes, être multiple, parce qu’elle personnifie tous les aspects de la Nature. En effet, avant de la reconnaître comme fille de Léto et sœur d’Apollon, les Arcadiens ont adoré une divinité féminine dont les noms divers sont ensuite devenus autant d’épithètes d’Artémis. C’était l’universelle souveraine de la Nature agreste et indomptée, de celle qui échappe à la domination de l’homme. Elle domine sur les sommets (1), vague dans l’ombre des bois (2), chasse et dompte les fauves (3), règne sur les marais (4) ; farouche et vierge, elle impose à ses desservants le vœu de chasteté (3) ; à Lousoi, elle est la jeune fille idéale, comme Hermès est l’idéal éphèbe (6); elle guérit les folles passions (7), et se complaît aux chœurs et aux hymnes chantés par des voix virginales (8).

Elle a la beauté et l’éternelle jeunesse de la Nature. Déesse femme, elle est la plus belle (xaAXiVrq), aimée de Zeus Lykaios; elle devient mère des Arcadiens (9). Sous le nom de Pénélope, elle représentera dans l’épopée la femme pudique et fidèle (10).

Telle on la retrouve, céleste, terrestre et vierge dans les cultes mantinéens. Du faîte isolé de l’Artémision, elle plane, aérienne et solitaire, sur les monts et sur les plaines d’Argolide et d’Ar-

(1) Kopuci/ata à Épidaure (Paus. II, 28. 2. — Et. Byz. s. v.) — ’Axpia à Argos. Hesych. s. v. — Stoxeipa à Phigalie (Paus. VIII, 39).

(2) Sxixtiç sur la route de Mégalopolis à Méthydrion. Paus. VIII, 33, 5. — KsopsaTiç à Orchomène. Paus. VIII, 13, 2.

(3) Kvaxeôcxiç à Tégée, VIII, 53, 11. — Kvaxaf^tba à Kaphiai (VIII, 23, 3), de xvàlj. — ’AypOTÉpcc à Mégalopolis, (VIII, 32, 4). — Déesse Ourse dans le Ménale (Voy. p. 206) et l’Artémis Eüpi7r7ta de Phénéos (Pausan. VIII, 14, 5). A Lycosoura, Déméter la reconnaît pour sa fille et l’installe à ses côtés, au même titre que Despoina (VIII, 37, 4).

(4) Aiprvaxtç à Tégée (VIII, 53, 11).— "EXsta à Alorion (Strab. VIII, 350).

(5) Mont Parthénion. — Célibat des prêtres d’Artémis Hymnia. Paus. VIII, 13, 1.

(6) Kopîa. Callimacb. Dian. 223 et sch. in Dian, 36. — La conception d’Artémis comme déesse lunaire n’est pas primitive. Voy. Pauly. Ilealencycl. 1895. Art. Artémis.

(7) 'Hp.Epa<7ioc, à Lousoi. Paus. VIII, 18, 8. — 'Hp-spcc. Hesych.

(8) 'Ypvi'a, voy. plus bas.

(9) Pour mettre d’accord cette maternité avec le caractère virginal de la déesse, on lit d’Artémis Kallisté la nymphe Callisto.

(10) Homère compare Pénélope à Artémis ( Odys . XVII, 36. — XIX, 54). On croit reconnaître Artémis en Aidés sur une amphore du Louvre (Gerhard. Auserles. Vasenbild. 1, 22. — O. Jahn. Arc h. Aufs. 130).

cadie (1). Chasseresse infatigable, elle habite en plaine auprès du stade où Ladas, le grand coureur olympique, s’entraîne à son exercice favori (2).

Enfin sous le nom d’Hymnia, elle possède un temple vénéré Artémis Hymnia. sur le penchant de l’Anchisia qui regarde Orchomène. Par sa position, ce sanctuaire appartient aux Orchoméniens, mais par le culte il est mitoyen entre Orchomène et Mantinée (3).

M. Immerwahr (4) nie la haute antiquité de ce sanctuaire.

D’après lui, Artémis Hymnia est la fille de Léto venue là en même temps qu’Apollon. Le caractère musical et la chasteté de la déesse lui semblent des raisons probantes à l’appui de son opinion. Pour nous, le culte de la déesse des Hymnes entre dans la catégorie des vieux cultes démotiques. Il est isolé en un coin de la plaine orchoménienne, à égale dislance des deux villes. Pour trouver un compagnon à Hymnia, il faut aller chercher Apollon bien loin, à Mantinée, dans un temple où il n’est même pas le maître, où il est, avec sa sœur, l’hôte de Léto (5) ; à Orchomène, il apparaît seulement sur une monnaie du temps de Septime-Sévère (6). De plus la tradition locale représentait l’union cultuelle de Mantinée et d’Orchomène dans le sanctuaire d’Hymnia comme le souvenir d’une antique amphictyonie panarcadienne : « crépoucrtv Ix ■kolIouotziou xat oî 7tâvTEç ’Apxàôeç ’Ygviav "Apxepuv (7) «.Pourquoi contester ce témoignage si précis de Pausanias ? Ici, on allègue que le culte d’Artémis Hymnia ne se retrouve pas dans les autres régions de l’Arcadie.

Cet argument pourrait aussi bien être invoqué contre le caractère panarcadien de Zeus Lykaios : le dieu du Lycée n’est

(1) Pausan. II, 25, 3. — VIII, 6, 6. 'Yitsp 8s ttjç Ocvd'qç opoç !<mv ’Apte- [Yfftov, xai tspbv ’ApTÉpuSoç stci xopucpy) toïï opouç. Il ne subsiste aucune trace du va ôç ni de ràyaXjaa de l’Artémision. En revanche, nous avons retrouvé un petit sanctuaire d’Artémis caché à l’extrémité Sud de la montagne sur un petit ravin torrentiel en face de Palæo-Mouklili. Quelques bronzes et de petits marbres avec le nom de la déesse proviennent de là.

(2) Voy. plus haut, p. 249, note 3.

(3) Pausan. V, o, 11. —VIII, 13, 1, — Diod. XIX, 63.

(4) Kult. Arkad., p. 158.

(5) Pausan. VIII, 9, 1.

(6) Mionnet. Suppl. IV, 283, n° 64. — Pausanias ne lui connaît pas de temple. Il y avait près de la ville (ocpbç 8s ttj tioAsi) un hiéron d’Artémis Kédréatis (VIII, 13, 2) ; les monnaies représentent plusieurs types de la déesse (Gardner, Numismat. comment, of Pausanias. Journ. of hellen. Stud.. VII, 100).

(7) Paus. VIII, 5, 11.

guère, que je sache, descendu de sa montagne pour aller coloniser chaque ville d’Arcadie en particulier (1). La popularité d’un culte ne se mesure pas toujours au nombre de ses succursales.

11 n’y a pas de bonnes raisons pour nier la haute antiquité d’Artémis Hymnia. Est-on mieux fondé à lui refuser le titre de divinité indigène? Vierge et musicienne, dit-on, c’est bien la sœur d’Apollon : « Elle est, dit Pausanias (2), desservie par un prêtre et par une prêtresse, qui sont pour toute leur vie non seulement astreints à une chasteté sévère, mais encore assujettis à beaucoup d’autres obligations. Les bains leur sont interdits et leur manière de vivre pour tout le reste n’est point la même que celle des autres ; ils ne peuvent entrer dans la maison d’aucun particulier.» Cette règle ascétique rappelle à Pausanias celle des Essènes ou prêtres d’Artémis Éphésienne chargés de la présidence des repas sacrés dans le temple. En effet, ces pratiques viennent peut-être d’Orient. Elles ont pu se greffer sur le culte primitif de l’Artémis arcadienne au moment où l’Artémis Éphésia fit son entrée dans le Péloponnèse (3). Les exemples d’une semblable fusion des rites étrangers et des cultes indigènes sont si nombreux, en particulier pour Artémis, qu’il n’y a pas lieu de s’en étonner (4). Au reste, cette obligation de la chasteté comportait des accommodements, puisqu’après la séduction de la prêtresse d’Artémis par le roi Aristocratès, les Arcadiens changèrent le règlement religieux et confièrent le service de la déesse à une femme sachant ce que c’était que le commerce des hommes (5). L’anecdote mérite-t-elle créance ? question secondaire (6). En tout cas, ces traditions contradictoires attestent certaines fluctuations dans le rite : du caractère virginal de la déesse, on ne saurait déduire son origine.

Reste l’épithète d’Hymnia. Artémis est souvent représentée

(1) Sauf à Tégée, où il possédait un simple autel, près de celui de Pan, son prédécesseur (Pausan. VIII, 53, 11).

(3) Artémis Éphesia à Aléa (Paus. VIII, 23, 1), à Mégalopolis (VIII, 30, 6). Cf. la règle des Selloi de Dodone ( Iliad . XVI, 233).

(4) Roscher. Myth. Lex. Artémis Ephesia, p. 590.

(6) Hiller von Gàrtringen. Zur Arkadisch. Konigsliste von Pausanias, 1890, p. 92. — Immerwahr. Kult. Arkad. p. 158.

LA. RELIGION MANTINÉENNE.

une lyre à la main. Elle aime, dit l’hymne homérique à Aphrodite (1), le son des phorminx et les chœurs. Mais ce goût lui vient d’Apollon. Aussi Artémis, comme divinité musicale, paraît-elle rarement seule. Elle escorte le plus souvent Apollon ou Hermès et il lui arrive d’assister en simple comparse à leurs exercices artistiques sans qu’elle y joue sa partie (2). Dans la légende des Létoïdes, le caractère musical d’Artémis n’est donc qu’un reflet d’Apollon sur elle. Il est si peu un trait de sa nature personnelle qu’elle ne reçoit chez les poètes, aucune épithète spéciale, telle que eoaoX7toç, sù^ôpiAty;, TjSueTrqc;, xsoueyiXupiriç (3) et autres, si souvent appliquées à Apollon. L’exemple d’Hymnia est, je crois, unique. Il ne se rencontre pas ailleurs qu’à Mantinée ni dans la littérature, ni dans les inscriptions (4).

Comment alors affirmer sa provenance étrangère, surtout si l’on tient compte qu’ici elle se présente solitaire et dégagée de toute parenté avec Apollon ?

En résumé, Artémis, invoquée sous le nom d’Hymnia, est une forme locale de l’Artémis arcadienne, sans attache avec Apollon.

Peut-être même Hymnia était-elle une divinité champêtre indépendante, identifiée ensuite à Artémis. Elle serait alors l’équivalent de la nymphe Hymno, qui complétait avec M-oïïaa et ©soc la triade musicale primitive, d’après Mnaséas(5).

Un autre culte démotique est celui deZeus Charmon, c’est-à- zeos charmon. dire Zeus Charmeur, situé dans la partie sud de la plaine, près des confins de la Tégéatide, sur la route de Pallantion (6). On pourrait reconnaître dans cette épithète une antiphrase euphémique qui rappellerait les qualificatifs tels que Géléon, Philios,

Eubouleus, Meilichios, appliqués au Zeus-Dionysos ou dieu

(1) Hymne à Âphr. v. 19.

(2) Paris, Art. Diana , dans le Dict. des Antiq. de Saglio, p. 139. — Roseher.

Myth. Lex. Artémis, p. 374, 3. — Braun. Artémis Hymnia. Rome, 1842.

(3) Voy. Bruchmann. Epüheta deorum quœ apud poetas legimtur (Supplément au lexique de Roseher).

(4) On n’est pas d’accord sur le sens de. l’épithète ysXù-rtç, de l’Artémis laconienne, citée par Clément d’Alexandrie (Protrept, p. 33, Pott). Est-ce une déesse de la lyre, parente d’Hymnia, comme le veut Welcker ( Griech . Gutterleb, I, p. 586) ou une déesse à la tortue, symbole tellurique analogue au serpent, comme le propose Maass (Wide, Lakon. Kulte, p. 130, 1).

(5) Cf. la Acyeia, l’une des Trois Sirènes (Voy. dans Bérard, Cultes arcad. p. 186 et suiv. la comparaison de la triple Sirène et de la triple Muse avec la Baalat sémitique), et le hameau lycéate MsyTisca (Paus. VIII, 38, 8).

Alcimédon, Phialo, Héraclès.

infernal. Toutefois la position de ce petit temple sur le chemin de Pallantion suggère une autre interprétation. Charmas, héros pallantien, était père d’Évandre le Pélasge (1). Or, Évandre passe d’ordinaire pour fils d’Hermès. Charmas serait donc un équivalentou une hypostased’Hermès. Évandre lui-mème, comme son nom l’indique, est un héros bienfaisant et civilisateur (2). 11 a pour mère la nymphe arcadienne Carmenta qui s’expatrie avec lui. Il enseigne aux rustiques habitants du Latium l’usage des instruments de musique, la lyre, le triangle et la flûte, en même temps qu’il importe en Italie les cultes arcadiens de Déméter, de Poséidon Hippios et de Pan Lykaios. Charmas, Charmon, Zeus Charmon est donc un dieu musical agreste, l’héritier de Pan (3), le doublet mantinéen d’Hermès qui ne semble pas avoir pris racine sur le sol de Mantinée. C’est l’exact pendant d’Artémis Hymnia au pied du Ménale. L’association de Zeus et d’Artémis se retrouve dans la légende lycéenne de Zeus-Kallisto.

En cheminant de Mantinée vers Phigalie par Méthydrion, le voyageur, à son entrée dans les défilés du Ménale, rencontrait une jolie légende : Pausanias la raconte ainsi (4) :

« Au bout de 30 stades, il y a une plaine appelée Alcimédon que domine le Mont Ostrakina. Cette montagne recèle une caverne ou habitait Alcimédon, un des héros. Cet Alcimédon avait une fille, Phialo, avec qui, au dire des Phigaliens, Hercule avait eu commerce. Quand Alcimédon apprit qu’elle était accouchée, il l’exposa pour la faire périr sur la montagne, elle et son enfant. Celui-ci, à qui les Arcadiens ont donné le nom d’Aichinagoras (qui crie fort), se mit à vagir, une fois exposé. Un oiseau, une pie, réussit à contrefaire ses cris de douleur, si bien qu’Hercule, passant par là et ayant ouï la pie, prit sa plainte pour celle d’un enfant. Il se détourna du côté de la voix, reconnut Phialo, la délivra de ses liens et sauva l’enfant. Ainsi s’explique le nom de la source voisine : Kissa, la Pie (5) ».

Ce récit a toutes les allures d’une cantilène populaire. Les

(1) Schol. ad Dionys. Perieg. 348.

i2) Évandre est identifié à Faunus (Favinus), le bon génie, opposé à Cacus, le mauvais démon (Plut. Parall, 38).

(3) Serv. ad Æn. VIII, 336. — Strab. V, 3, 3. — Sur l’équivalence de Carmenta et de Thémis, voy. Denys d’Halic. I, 31, 1. — Cf. Dionysos Melpoménos (Pausan. I, 31, 6).

(4) Paus. VIII, 12, 2.

(5) Le nom de la fontaine Kissoussa en Béotie (Plut. Lysand, 28, 6) vient de yj.Gcoç, lierre. De môme Tépithôte d’Atbéna Kissaia (Paus. II, 29, 1).

LA RELIGION MANTINEENNE.

pâtres avaient observé que les pies du bois venaient s’abreuver à cette source. Le nom qu’ils lui donnèrent inspira à quelque Tityre local un conte renouvelé des mésaventures d’Augé et de Téléphos sur le Parthénion et agrémenté d’un emprunt à celle du corbeau qui dénonce à Apollon les amours d’Ischys et de Koronis. Hercule intervient ici en chevalier sentimental, juste à propos pour réparer ses torts : d’ordinaire la légende se soucie moins de la moralité de ses dénouements. Cette invention de la pie, du passage d’Hercule et de la délivrance d’Aichmagoras parait donc un ornement ajouté par quelque bel esprit à la fable primitive d’Alcimédon et de Phialo. Quant à ceux-ci, leur provenance et leur caractère sont également énigmatiques. Phialo ne peut être qu’une nymphe des eaux, celle des sources où l’on s’abreuve, peut-être une hypostase de l’Artémis arcadienne ou de Callisté, analogue à l’Augé tégéate, qu’Hercule posséda auprès d’un puits. La source-coupe, l’antre, les liens, l’oiseau rappellent les attributs de la déesse noire de Phigalie et de ses congénères (1). D’après Pausanias, d’après le nom de la nymphe et sa ressemblance avec la déesse phigalienne, sa localisation sur la route de Phigalie, il semble qu’on ait là une transposition des légendes phigaliennes. Quant à Alcimédon, sa personnalité est des plus obscures. « C’était, dit Pausanias, un des héros. » Le fait d’avoir élu domicile dans une caverne le désignerait comme un dieu local de la montagne, comme une sorte de Satyre, hypostase du Pan ménalien. Aichmagoras paraît personnifier les oiseaux chanteurs. Quant à Hercule lui-même, il possédait un sanctuaire dans la plaine, mais l’emplacement n’en est pas absolument certain (2).

Le charme poétique du Ménale se reflétait dans ses cultes et dans ses légendes. Ces déités musicales, Artémis Hymnia, Zeus Charmon, — ces gracieuses personnifications, Kissa, Phialo. Aichmagoras, — Alcimédon, le Faune à la caverne, Hercule, le héros débonnaire, tous ces personnages d’idylle contrastent avec les sombres figures de l’Alésion. Ils nous apportent comme un écho léger des chants et des airs de flûte dont les pâtres joyeux égayaient leur retraite, près des sources ombreuses et des antres touffus.

(1) Bérard, Orig. des cultes arcad ., p. 213. Peut-être Alcimédon était-il une divinité locale de la montagne, absorbée ensuite par Hercule.

(2) Thucyd. V. (54.

Conséquences religieuses du synœcisme.

En résumé, les cultes ruraux du territoire mantinéen se répartissent d’eux-mêmes et sans qu’il soit nécessaire d’y introduire une symétrie factice, en une triade de couples divins : Poséidon Hippios et Déméter, Dionysos et Aphrodite Mélainis, Zeus Charmon et Artémis Hymnia. Le 1er groupe gouverne la terre, les eaux terrestres, la végétation, la vie animale ; — le 2e groupe comprend les divinités de la puissance génératrice et les gardiennes de la vie humaine; — le 3e, celles qui gouvernent et purifient les âmes par la musique. On serait tenté d’affirmer que ces trois groupes représentent trois aspects d’un seul et même être, d’un dieu conjugué originel, sur le patron de Baal- Astarté des Sémites et de l’Osiris-Isis des Égyptiens. Mais les preuves à l’appui de ce syncrétisme primitif appartiennent à la pure spéculation. Les Grecs ne s’en sont avisés qu’assez tard, sous l’effort des tendances philosophiques qui cherchaient à unifier le dogme et sous l’influence de la théologie égyptienne (1). Si l’on peut ériger en théorie que le polythéisme n’est que « la mise en scène de l’être unique dans ses différents rôles » (2), il faut admettre qu’en pratique les adorateurs de cet être multiple lui reconnaissaient autant de personnalités différentes qu’il portait de noms.

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