III. Cultes urbains
Le synœcisme (3) provoqua à Mantinée de nombreuses fondations religieuses. Les vieux dieux indigènes ne suivirent pas les habitants des bourgades dans leur exode à l’intérieur des nouveaux remparts. Ils demeurèrent attachés aux lieux où ils s’étaient fixés en prenant possession du pays. Restés campagnards, ils eurent un peu à souffrir de l’isolement ; on les révérait sans doute autant que par le passé, mais on négligeait peut-être un peu plus leurs sanctuaires. L’inabordable Poséidon Hippios, victime d’une vénération séculaire, dut attendre qu’une piété moins passive s’avisât de son délabrement. Ce n’est pas avec leurs seules ressources que les Mantinéens improvisèrent leur spacieuse et brillante cité. Fondée avec le
(1) La Faye, Culte des divinités d’Alexandrie , p. 19 et suiv.
(2) Pierret, Dict. d’archéol. égypt., article Religion et divinité.
(3) Entre 464 et 459. Voy. plus bas, liv. III, ch. 3.
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concours politique et l’appui matériel des puissances étrangères, en particulier d’Argos, Mantinée dut voir affluer dans ses murs nombre de métèques argiens. Les relations antérieures de bon voisinage entre les deux républiques amies devinrent plus étroites et plus fréquentes, à tel point que les Mantinéens, comme on le verra, confièrent un jour à une troupe argienne la garde de leurs remparts. Cette influence persistante et répétée d’Argos sur les destinées de sa voisine est attestée non seulement par l’histoire, mais par la mythologie de Mantinée. Les dieux et les héros de l’Argolide franchirent de bonne heure les cols de l’Artémision pour s’installer à demeure au centre de la Haute-Plaine. Ils y obtinrent bien vite droit de cité et supplantèrent dans le cœur de la population urbaine les cultes un peu vieillis des divinités démotiques. Ce n’est pas à dire que tout soit de provenance argienne dans la religion ultérieure au synœcisme. D’autres influences s’y manifestent et l’élément arcadien y tient encore une grande place. Mais luimême y semble plus récent que le fond primitif des cultes de bourgades où nous avons reconnu comme les assises mythologiques du pays mantinéen. A peine la nouvelle enceinte eutelle dressé dans la plaine la couronne de ses créneaux, les dieux étrangers vinrent de toutes parts s’y abriter en des temples parfois luxueux. Les uns arrivaient d’eux-mêmes, introduits on ne sait par qui, colportés peut-être par quelques prêtres ambulants qui débutaient modestement en attendant la faveur populaire. Les autres, sollicités par les habitants eux-mêmes, autorisés par un oracle, recevaient les honneurs d’une installation officielle et pompeuse, car les Mantinéens comprenaient qu’au prestige matériel de leur puissance nouveau-née il fallait ajouter le prestige moral que confère la présence de divins protecteurs. C’est pourquoi ils imaginèrent la cérémonie du transfert des l'estes d’Arcas. De toutes façons, la ville s’enrichit de sanctuaires, sans qu’il soit toujours possible de déterminer la date exacte de chacune de ces fondations. Mais, en dehors des murs, le développement mythologique était arrêté pour toujours. Les dèmes se contentèrent de leurs antiques ?oava de bois ou de pierre grossière et ne songèrent ni à rajeunir leurs dieux ni à leur donner de nouveaux confrères, taillés dans le marbre par Alcamène ou Praxitèle, comme ceux de la ville. La capitale centralisera désormais toute l’activité religieuse aussi bien que l’activité politique.
Les A vrai dire, parmi les cultes que nous allons passer en revue,
ailles preurbams piusieurs ont dû exister avant le Ve siècle. Il est difficile d’ad-
ou du dème .
centrai. mettre a cette epoque un synœcisme religieux partiel, conséquence du synœcisme politique. On ne se figure pas Athéna Aléa émigrant de son dème pour venir s’installer aux bords de l’Ophis, sans que Pausanias, qui signale le fait pour Tégée (1), en ait été informé. Aléa, comme Poséidon Hippios, était de ces divinités qu’on ne dérange pas. La solution de cette difficulté me paraît être la suivante. Parmi les dèmes centralisés, celui de Mantinée proprement dit devint le noyau de la capitale fortifiée (2). Si les autres cultes démotiques ont subsisté sur place, autonomes et intacts, ceux du bourg principal se sont naturellement fondus dans la nouvelle ville, sans avoir à se déplacer. Il y a donc un certain fonds démotique dans les cultes urbains, fonds antérieur au synœcisme, mais dont il n’est pas toujours aisé de discerner tous les éléments.
Athéna Aléa était la souveraine de ce groupe. Autour d’elle, il faut distinguer un groupe de dieux qu’on pourrait appeler préurbains, c’est-à-dire appartenant à l’époque où le bourg de Mantinée, sans constituer à lui seul l’état mantinéen, était déjà le chef-lieu des dèmes. A ce titre, il devint de très bonne heure le rendez-vous des métèques divins ou héroïques, aussi bien que des simples mortels attirés par son agora ou par l’asylie de ses sanctuaires. On a vu qu’Argos servait d’intermédiaire entre le monde oriental et l’Arcadie fermée. Les marchés de Tégée et de Mantinée restèrent tributaires du bazar d’Argos pour la plupart des produits exotiques. Même cette influence civilisatrice d’Argos avait survécu à la suprématie achéenne. Les Arcadiens de r’AcpetSocv-moc xÀf^oç la subirent presque insensiblement, par longue accoutumance, en recevant chez eux les cultes que l’Argolide leur apportait, soit qu’elle les tirât de son fonds propre, scit qu’elle les eût elle-même reçus du dehors.
Les sanctuaires Pour l’étude de ce groupe primaire, la liste des tribus mantiéponymesdes néennes nous fournit les plus précieuses données. L’intérêt
tribus urbaines .
(1) VIII, 47, 1. La statue d'Athéna Hippia fut transportée du dème des Manthyréens et installée dans le temple d’Aléa, pour remplacer la statue enlevée par Auguste.
(2) C’est sans doute une considération analogue qui a fait supposer à Keil que ce dème central portait le nom A' Aléa (Nachr. d. des. d. Wiss. Gott. 1895, p. 359).
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principal de ce document réside dans la mention des divinités éponymes des tribus, lesquelles correspondent aux quartiers de la ville, dénommés d’après leurs sanctuaires respectifs, comme à Tégée et sans doute aussi à Mégalopolis (1). Il reste à préciser pourquoi on a choisi tel parrain plutôt que tel autre. Tout d’abord, on remarquera que le nom local des divinités éponymes est religieusement conservé dans l’onomastique des tribus. Épaléa dérive d’Aléa (et non d’Athéna, comme l’Epathanaia ou l’Athanéatis de Tégée), Ényalia d’Ényalos, Hoplodmia d’Hoplodmos ou Hoplodamos, Posoidaia (2) de Posoidàn, Anakisia de Anakes. Mais Mantinée possédait d’autres sanctuaires que ces cinq là. Ils n’étaient même pas les plus importants, puisque deux d’entre eux, celui d’Hoplodmos et d’Ényalos sont omis par Pausanias. Si l’on attribue une valeur topographique à la description de Pausanias, le temple double d’Asklépios et de Léto devait occuper le quartier de la tribu Posoidaia, tandis que le sanctuaire de Poséidon Hippios se trouvait à 7 stades hors des murs. Or, le nom de Poséidon a prévalu. On s’est donc inspiré, pour la désignation des tribus, moins des considérations topographiques que des traditions sacrées. Ce sont les sanctuaires indigènes les plus anciens qui ont été choisis pour éponymes, j’entends ceux du dème principal de Mantinée propre, le noyau de la ville future. Nous avons donc dans cette liste des tribus une indication préalable pour le. classement chronologique des cultes urbains. Le groupe des cinq sanctuaires éponymes préexistait au synœcisme (3). Quanta l’ordre dans lequel ils sont énumérés, il dépend de causes secondaires, telles que l’importance relative de chacun des quartiers sous le rapport de la population, du nombre de guerriers fournis, etc. . . L’inscription datant de la première moitié du IVe siècle, la hiérarchie primitive avait pu être bouleversée en l’espace d’un siècle.
Cette divinité est une des plus anciennes et des plus considé-
(1) Inscriptions de Mégalopolis, dans les Excavations at Mégalopolis , p. 124. Tribu IlavaÔivaia.
(2) Plutôt que Posoidlia (Rôhl, Athen. Mitth. I, 234). — Sur la forme IIo<7oioàv, voy. Foucart. Inscr. du Pélop. 253 ab, n° 333 a.
(3) Je crois l’inscription contemporaine de la bataille de 362 (Voy. p. 100). Les tribus énumérées sont donc celles de la ville après sa reconstruction en 37t. Mais leur nombre et leurs noms doivent être restés les mêmes que dans l’Ancienne Mantinée.
Athéna aléa
râbles après Poséidon Hippios. Le texte de Pausanias ne laisse guère deviner son importance réelle. D’ailleurs, sauf pour le temple de Poséidon, cet auteur est sobre de détails sur les sanctuaires mantinéens. Il se borne à une énumération assez sèche et assez confuse. « Les Mantinéens, dit-il (1), adorent aussi Athéna Aléa ; elle possède chez eux un temple et une statue. » En revanche les inscriptions et les monnaies suppléent à l’insuffisance de cette brève mention. C’est d’abord le nom d’ etc” AXÉa? porté par une des tribus urbaines, l’équivalent de P £7t”A0avatav tégéate (2), puis le fragment d’inscription archaïque qui règle les satisfactions dues à la déesse pour violation de son asile à la suite d’un meurtre, enfin les monnaies où la tête d’Athéna s’oppose à Dionysos, ou à Poséidon, ou bien à Kallisto. Bien qu’étouffée par Poséidon, Aléa n’en est pas moins à Mantinée un personnage divin des plus importants et des plus anciens.
Le nom de la tribu mantinéenne et l’intitulé de notre inscription (FocpAsaut otoe Iv ’AXÉav) concordent pour nous donner le vrai nom de la déesse, dans la première moitié du Ve siècle. A cette époque, elle s’appelle à Mantinée Aléa tout court (3). Elle est la déesse Aléa, à 6ebç à ’AXéa, pure de toute assimilation avec une divinité étrangère. Dans le cours de la même inscription, elle est désignée : la déesse, à Oebç. Evidemment l’identification avec Athéna de cette divinité indigène s’est accomplie après coup, sous une influence qui reste à déterminer. Arcadienne de naissance, elle s’est hellénisée sur le tard, du moins à Mantinée, suivant la même loi qui opéra la fusion de plusieurs divinités cantonales avec d’autres personnalités plus importantes ou plus célèbres. C’est ainsi que l’antique Hagémoné
(1) Paus. VIH, 9, 6.
(2) Appelée aussi ’A6otveaTtç (Pausan. VIII, 53, 6) ou plus correctement ’Aôavaia-nç (Foucart. Inscr. du Pélop. p. 191).
(3) Dans les textes antérieurs à Pausanias, Athéna est une apposition à Aléa. — Hérod. I, 96 : 7tept xôv vqov tt|ï ’AXst]ç ’A0V)vafv)î. Cf. IX, 70. — Ménandre, Frag. coin. græc. ed. Meinecke, IV, p. 323, n” 462 a : ’AXéotç ’AÔ7)vaç. — Strab. VIII, p. 388 : rb le obv tÿjç ’AXéaç ’A0*qvaç. Cf. Meister Berichte der K. sàchs. Gesellschaft. d. Wissens, 1889, p. 83, et mon article dans le Bull, de Cnrr. hellén., 1892, p. 573 et Inscr. du Pélop , 337. Dédicace de l’époque impériale à Tégée : KXeo7uâxpa lepacagÉva ’AXéa ’AQava. La forme ’AOavai'a (Inscr. du Pélop. 352 d) se trouve à Mantinée, en lettres de la bonne époque, sur un simulacre de la déesse de forme pyramidale.
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d’Aséa (1) est devenue Artémis Hégémoné, l’Hymnia du Ménale s’est transformée en Artémis Hymnia, Callisto en Artémis Callisté, Alalcoménia en Athéna Alalcoménéis. L’origine de ces noms isolés doit être cherchée dans les invocations adressées primitivement à un être divin, sinon un, du moins conçu comme réunissant en lui un certain nombre de qualités, telles que la Beauté, l’Harmonie, la Souveraineté, la Vertu protectrice. Les épithètes spéciales ont conduit à la personnification autonome de ces différents aspects de la divinité anonyme (a Osoç) (2). La Toute-Belle s’est distinguée de l’Harmonieuse, de la Souveraine, de la Protectrice. Les cantons arcadiens ont appliqué en toute candeur l’adage nomma numina, et créé nombre de personnalités divines avec des attributs moraux ou des qualités physiques. Quand les dieux helléniques pénétrèrent dans l’abrupte province, ils absorbèrent peu à peu ces divinités locales, impuissantes à défendre leur individualité et leur nom. Cette métamorphose dut avoir souvent pour complices les prêtres et les exégètes locaux qui pensaient rehausser le prestige des idoles indigènes, en leur prêtant, grâce à des analogies plus ou moins fondées, les attributs et le nom de dieux plus fameux. C’est le résultat de ce travail déjà lointain que Pausanias, imbu d’idées modernes, a consigné dans son livre. Sous ses assimilations savamment banales, il est souvent impossible de retrouver la rubrique originelle des vieilles divinités. Ainsi, dans les passages relatifs à l’Athéna Aléa de Tégée, de Mantinée et d’Aléa, rien ne nous avertit que nous avons affaire à un personnage étranger par ses origines et son caractère à la Pallas classique. Et pourtant Aléa n’était ni un reflet ni une émanation de celle-ci. Il est heureux que, sur place, les idées anciennes aient parfois résisté aux essais centralisateurs des mytliographes, et qu’on retrouve la trace authentique de ces idées dans certains monuments figurés ou épigraphiques.
Aléa ressemble beaucoup à l’Alalcoménia du Tilphousion. C’est une Protectrice. Son nom signifie à la fois abri, refuge, asile et
(1) 'Aysp-oi a le môme sens qu’TjysjAotv et, par suite, qu’àva?, àvaacra, qualificatifs plus usuels.
(2) Cf. les textes chypriotes, où la déesse de Paphos (i tlacpia) est de même simplement appelée à 0sdç, à Favaa-act, avant son absorption par l’Aphrodite grecque. Collitz-Beclitel, Griech. Dialect. Inschrift, Chypre, n°l.
éloignement, secours (1). Elle accueille les fugitifs et tient les ennemis à distance. A Tégée, son temple est un asile célèbre ; on y accourt d’Argos et de Sparte (2). Elle est aussi le rempart de la cité. Elle accapare le rôle de divinité poliade, et reçoit en ex-voto les entraves des captifs ou les dépouilles des ennemis (3). Son nom ayant un double sens, elle devait forcément bénéficier de l’équivoque (4). A Mantinée, dans la première moitié du Ve siècle, comme le prouve notre inscription archaïque, c’est surtout l’idée de refuge qui s’associait au nom d’Aléa.
Le culte d’Aléa est indigène en Arcadie. On ne le trouve
(1) Hesych.: ’ AXetj 'àXu^iç, o ê<TTtv exxXnnç. — Cf. Homère. II. XXII, 300 sq : vüv os 07) èyyuQi [loi 6âva xoç xaxbç où8É x’àveuSev, oûo'àXÉT). — Hesiod. Trav. et jours 544 sq. : 8épp.axa auppâ-TiTsiv vsupw (3obç, clcpp ’stù vojtco ûetoù' àp.jpt[ïâX-/) àXÉrjv. — ’AXs Fcd — àXeéio veut dire fuir et éloigner. Il se retrouve dans le nom des Aleuades thessaliens. Un équivalent d’ ’AXsoc est ’AXE^otvopa, épithète d’Héra d’Argos. "Hpaç tt)ç xaXoup.Évr,ç 'AXs^otvopaç ÎEpov, xb 8k îpuyEÏv xiv'sç àXSoQat ôjvbp.aÇov. Schol. ad Pindar. Nein. IX, 30.
(2) Pausan. II, 17, 7. — III, o, 6 ; 7, 9. — Plut. Lys. 30.
(3) Hérodot. I, 60. — Pausan. VIII, 47, 2 et 5. — IX, 70.
(4) Un 3e sens, indiqué par les lexicographes, a môme servi de point île départ à une théorie mythologique. ’AXea signifiant chaleur, on en a déduit le caractère igné et solaire de la divinité. Herodian. ap. Steph. Byz. s. v. ’AXéa : 'Hpcooiavbç Se cp^oiv « àXéa ètù tt|ç OEppacnaç xai bub te otjXoï ttjv ipuy/jv (îapuvexai, s7ti oe xr)ç ’AÔTjvaç oçuvExai. » ’Eyp'TjV 8k xai xobxo papbvEiv. Cf. Etym. Magn. ’AXéa. — Proclus in Hesiod. op. 491. D’après O. Muller (Kl. Schr. Il, 177 1, Athéna Aléa est l’incarnation de la chaleur féconde de l’été. Klauscn ( Æneas u. d. Penaten. I, p. 369, nle 610) rapproche d’Aléa le nom d’Augè, hypostase de la déesse ; Immerwahr (Kulte Arkud, p. 62) invoque l’épisode de Sképhros et de Leimon, raconté par Pausan. (VIII, 33) pour opposer le culte d’Aléa, déesse de la sécheresse bienfaisante, à celui de Poséidon, qui épand les eaux à travers la plaine marécageuse. Mais, outre que le mythe de Sképhros et de Leïmon n’a aucun rapport avec Athéna Aléa, on ne trouve, ni dans les légendes de Tégée ni dans celles de Mantinée, ni dans celles d’Aléa, aucune preuve d’une rivalité entre Aléa et Poséidon Hippios. Le mythe athénien de la lutte entre les deux divinités ne semble pas s’étre implanté en Arcadie. C’est Maira, la fille d’Atlas, qui personnifie dans ce pays la chaleur solaire. L’assimilation d’Athéna Aléa avec une divinité ignée est l’œuvre de commentateurs, qui se sont plu a jouer sur les mots. Mais cette idée n’a pas influencé le culte. La théorie d’Immerwahr est donc plus ingénieuse et plus savante que solide. Le fait qu’Athéna et Poséidon figurent de chaque côté de certaines monnaies mantinéennes (Millingen. anc. coins. IV. 23 1, n’est pas un argument suffisant. Les divinités associées sur les monnaies n’ont pas forcément entre elles un lien étroit : sur d’autres pièces, Athéna s’oppose à Dionysos ou à Callisto. C’est en qualité de Polias qu’Athéna casquée figure sur les monnaies mantinéennes.
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ailleurs qu’en Laconie, où il est descendu de Tégée (1). Il est né de la création d’un asile arcadien. Pendant la période troublée qui suivit l’installation des Doriens dans le Péloponnèse, la Haute Plaine s’olïrait comme un pays neutre où les bandes fugitives et les familles dépossédées trouvaient refuge. Dans la légende, Oreste, les Péliades, Pénélope, Apbeidas et sa bande, trouvent asile à Tégée ou à Mantinée. Plus tard, Apheidas, quoique venu d’Argolide, fut rattaché à Areas. Son fils Aléos passait pour être le fondateur du culte d’Aléa, ce qui, sans doute, signifie qu’Apheidas ouvrit un asile aux réfugiés de sa race. C’est, en effet, l’Argien Mélampous qui dresse l’autel de la déesse. Le même Aléos était oIxktctqç de la ville d’Aléa, c’est-à-dire qu’un autre asile fut ouvert dans cette ville. De plus, le fils d’ Aléos, Képheus, installé dans un canton voisin, accueille les suppliants attiques chassés par Egée (2). Mantinée devint aussi un lieu de refuge. De ces trois asiles, d’Aléa, de Mantinée et de Tégée, placés sous la sauvegarde de la déesse Aléa, quel était le plus ancien ? Le nom de l’asile devenu dans la première le nom même de la ville, l’importance de son enclos sacré attestée par un règlement religieux de la première moitié du IVe siècle et déposé à Tégée (3) semble créer une présomption en faveur d’Aléa. Son territoire confine à celui d’Argos. Ce n’est, qu’un vallon exigu, encaissé, isolé de toutes parts. Il n’était guère appelé à de brillantes destinées, mais plutôt voué à la dépendance à l’égard de Stymphale ou d’Argos.
Au temps de Pausanias, il avait fait retour à i’Argolide (4). De très bonne heure, ce canton dut servir de cachette aux fugitifs qu’un crime ou des raisons politiques chassaient de l’Argolide. Il est donc possible que les Apheidantes s’y soient établis tout d’abord, pour se répandre ensuite dans les plaines prospères de la Mantinique et de la Tégéatide, où, renforcés par les recrues qui leur arrivaient de leur pays d’origine, ils se seraient bientôt trouvés en bonne position. Tégée, avec ses neuf dèmes, devint alors la puissance de l’Arcadie orientale, le centre des échanges commerciaux et religieux entre l’Argolide et l’intérieur du Péloponnèse. La renommée et l’importance de son asile s’accrurent
(1) Pausan. III, 19, 7. — Xénoph. Hellen. VI, o, 27.
(2) Pausan. VIII, 23, 3.
(3) Bérard. Bull, de Cor. hellén. XIII, p. 281, et Meister, Ber. sachs. Gesel., 1889, p. 83.
(4) Paus. VIII, 23, 1.
au point de reléguer dans l’ombre ceux d’Àléa et de Mantinée(l). C’est alors que l’Athéna argienne s’installa à Tégée. Elle y vint d’abord indépendante. Les traces de son culte subsistent dans le nom de la tribu kn’ ’AQavat'av, dans le culte d’Athéna Poliatis et le sanctuaire de T’'Epup.a (2), où se trouvait déposé le talisman de la ville, un cheveu de la Gorgone donné à Képheus par la déesse (3). Mais ce culte indépendant ne réussit pas à se développer ; le prêtre n’entrait qu’une fois par an, au dire de Pausanias, dans le temple d’Athéna. C’est que, de bonne heure, Athéna s’était fondue avec la toute-puissante Aléa. La déesse Protectrice était devenue d’abord la Protectrice semblable à Athéna (’AXéa ’AQavS), et finalement, Aléa passant du rôle de substantif à celui de qualificatif, Athéna la Protectrice (’AO-^vS ’AXéa). Les deux personnalités de la Protectrice et de la Poliatis se combinèrent en une intime union. La déesse issue de ce mélange gardait de l’antique Aléa le droit de l’asile et y ajoutait les attributions guerrières de l’Athéna Polias d’Athènes, qui devint le modèle de la plupart des déesses poliades.
Le règlement religieux de Tégée laisse deviner l’existence, avant 371, d’une amphictyonie arcadienne dont le culte d’Aléa était le lien religieux et Tégée le centre (4). Elle réunissait les anciens asiles placés sous la sauvegarde de la Protectrice, c’est-à-dire les sanctuaires d’Aléa, de Mantinée et de Tégée, peut-être aussi celui de Kaphyai, lié par Képheus à la légende d’Aléos (5). Le point de départ de cette association, suivant
(1) Se réfugièrent à l’asile de Tégée : Meltas (?), roi d’Argos (Diod. fr. VII, 3), Chryséis d’Argos (Paus. II, 17, 7), Léotychide de Sparte (ib. III, 7, 9), Hégésistratos d’Élis (Hérod. IX, 37), Pausanias (Xén. Heilen. V, 23. — Paus. III, 5, 6. — Plut. Lys. 30).
(2) D’après Meister (Ouv. cité, p. 83) ce culte dériverait de celui de la déesse Aléa, dont le nom mal compris aurait été traduit par spuga (xb xoü ’Epup.axoç lepov). Cette interprétation me semble peu motivée. — L’épithète de ’Auuxijoy oç (Rôhl. Ins. yr. ant. 94. — Collitz. I, 1218), semble se rapporter à la Poliatis.
(3) Pausan. VIII, 47, 5. Voy. une autre version dans Apollodore, II, 7, 3. La tète de la Gorgone était, disait-on, enterrée à Argos, près du temple d’Athéna Salpinx (Pausan. II, 21). La légende tégéate d’Augé, prêtresse d’Athéna, enfermée dans un coffre (Eurip. ap. Strab. XIII, 613) avec Télèplie, rappelle le mythe argien de Danaé.
(4) Ce point a été très nettement dégagé par Meister [ouv. cité , p. 84). Il compare le rôle de la ville d’Aléa dans cette association à celui d’Anthéla supplantée par Delphes dans la direction de l’amphictyonie pylienne. Cet ingénieux rapprochement n’est pas sans valeur.
(3) Le culte d’Athéna à Kaphyai est attesté par les monnaies (Gardner. Calai, of greek coins in lhe Brit. mus. Pelop. pl. XXIII, 4).
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M. Meister, aurait été, dans les temps primitifs, la ville d’Aléa. Tégée, à l’époque de son épanouissement, la supplante, mais Aléa conserva pour son enclos sacré des privilèges dont le détail est spécifié dans l’inscription. Les villes amphictyoniques se trouvaient représentées par des hiéromnémons qui percevaient, au profit de la caisse commune, la moitié de certaines amendes. Ils se réunissaient à Tégée au moment de la Tripanag or sis ou triple panégyrie, sans doute ainsi nommée parce que la fête en l’honneur d’Aléa avait lieu à la fois dans les trois villes, centres du culte de cette déesse (1). Cette solennité s’accompagnait de grands sacrifices, de banquets, de jeux : à Tégée, dans un stade spécial voisin du temple, on célébrait les ’AAsaïa.
L’assimilation d’Aléa et d’Athéna, commencée à Tégée, illustrée par la popularité du sanctuaire le plus riche de l’Arcadie, passa dans le langage courant. Le rôle historique de Tégée contribua à la diffusion du nom d’Aléa-Athéna ou Athéna-Aléa, appliqué par Pausanias à tous les sanctuaires d’Aléa. Mais à Mantinée, et sans doute aussi à Aléa, la liturgie demeura longtemps rebelle à cette combinaison. La divinité primitive y défendit jusqu’au Ve siècle son nom et sa personnalité. Cependant, à Mantinée, l’Athéna argienne s’était aussi introduite sous le patronage d’Héra : elle figure avec Hébé aux côtés d’Héra dans un groupe sculpté par Praxitèle (2). D’autre part, un petit hermès de marbre, terminé en pyramide et accompagné de l’inscription ’AOavat'a en lettres de la bonne époque, a été retrouvé par M. Foucart (3) : c’était la reproduction même de la déesse sous la forme tétragonale chère aux Arcadiens (4). Finalement, la Protectrice mantinéenne suivit l’exemple de sa voisine et se convertit en Polias. Elle figure, tout à fait hellénisée, avec le casque corinthien, sur les monnaies de la ville postérieures à Épaminondas (3). On pourrait supposer que ce
(1) Ou parce qu’elle durait trois jours? A côté du Conseil des 300 à Tégée intervient un Conseil des 50 dont l’identification est incertaine. M. Bérard y voit l’antécédent de la Boulé des 50 démiurges du Kotvov ’Apxaoixov ; M. Meister pense qu’il se composait de 50 hiéromnémons. Sur les ’Ay£«ta, Paus. VIII, 47, 4. — Schol. Pind. Olg. VII, 153. — C. I. G. 1515. — Frankel. Inschr. v. Pergamon. 156. — Cavvadias. Épidaure. n° 78.
(2) Paus. VIII, 913.
(3) Inscr. du, Pélop. 352d.
(4) Paus. VIII, 35, 6. — 48, 6.
(5) Gardner, Catal. of greek Coins, pl. XXXV, 1, 2, 4, 5, 6.
Ényalios.
type se rapporte à une divinité indépendante, comme l’Athéna Poliatis de Tégée. Mais Pausanias ne mentionne aucun temple spécial à Athéna. Il est plus plausible d’admettre que la fusion d’Aléa et d’Athéna s’est faite dans la Nouvelle-Man tinée après 371. Le désir de faire concurrence à la rivale tégéate ne fut peut-être pas étranger à cette combinaison.
Le sanctuaire d’Aléa avait, dans la première moitié du Ve siècle, une importance qu’il perdit sans doute plus tard, à l’époque romaine. Une grave affaire d’hiérosylie, dont une inscription nous a conservé le souvenir (1), mit en jeu la justice humaine associée à la justice divine, et un /p7)<rx-qpiov qui est peut-être l’ancien oracle de Poséidon Hippios transformé comme il a été dit plus haut.
L’épithète de la tribu ’EvuaXfa est tirée de ’EvuxXt&ç, dieu guerrier et destructeur qu’honoraient les jeunes Spartiates (2). Ce nom est tantôt isolé (3), tantôt accolé comme surnom à celui d’Arès (4). Le poète Alcinan les séparait parfois, parfois les réunissait (3). L’identité d’Ényalios et d’Arès soulevait déjà un problème pour les anciens (6). Certaines légendes attribuaient à Ényalios une généalogie tout à fait indépendante d’Arès, en le donnant pour fils de Kronos et de Rhéa (7), ou comme originaire de Thrace (8), ou comme issu de Poséidon et de Libyé (9). U est donc malaisé de décider si nous avons affaire à un dieu pri-
(1) Voy. le texte et la traduction de ce document aux Appendices.
(2) Paus. III, 14, 9 et 10, — 20, 2. Sur l’étymologie d’’Evuco, déesse des massacres et des combats, associée à Arès comme mère ou nourrice, compague ou fille, voy. Suidas, s. v., et Roscher, Myth. Lexic, s. v. Enyo Strabon [XII, 2,3.) assimile à Ényo la déesse Mà, adorée à Comana de Cappadoce (XII, 5, 33).
(3) Iliad. II, 631. — XIII, 319. — XVIII, 309. — Thucyd. IV, 67, — Pausan. III, 14, 9, 10; —15, 7. — 20, 2. — Plut. Quaest. gr. III, 290 D. — Virtut. mulier. IV.
(4) II. XVII, 211. — Voy. Roscher. Myth. Lexic. s. v. Enyalios. — Wide. Lakon. KuLle, p. 149.
(5) Schol. Aristoph. Pac. 437.
(6) Ib. Ttpbç toÙç oioo.évouç xüv vecotÉocov xov aùxciv sivat "Apca xa). ’EvuxXtov, xar’ è-xîûexov. Le serment des éphèbes athéniens dans Pollux, (VIII, 106) laisse la question douteuse : 'AypaoXo;, ’EvuxXio;, Ap7)ç peut aussi s’écrire sans virgule.
(7) Ibid.
(8) Eustath., p. 673, 50.
(9) Ioann. Antioch. fr. 615. Fr. Hist. Gr. IV, p. 544.
LA RELIGION MANTINÉENNE .
mitif absorbé par Arès ou bien à une émanation de celui-ci.
Cette indécision s’explique par la double tendance en sens contraire qu’on constate dans les mythes grecs. La première est la tendance à l’anoblissement. Il n’est guère de héros local qui ne possède l’étofïe d’un grand dieu et ne puisse aspirer à siéger sur l’Olympe. Il lui suffit de prendre le nom d’un des Olympiens et d’y ajouter le sien propre en manière de surnom ou d’épithète. C’est par ce procédé synthétique que les villes, sciemment ou non, faisaient monter en grade leurs divinités indigènes et rehaussaient le prestige de leur Panthéon. La métamorphose de l’Aléa tégéate en Athéna, celle du Charmas pallantin en Zeus Charmon, du Kéraunos mantinéen en Zeus Kéraunos en sont des exemples typiques. Il y a, en pareil cas, augmentation de la qualité. C’est, en général, la transformation la plus ancienne, parce qu’elle s’est produite au moment où les cantons jusqu’alors isolés ont pris contact avec les mythes helléniques. Le mouvement contraire indique une date plus récente. Il marque une tendance analytique et particulariste. On prend dans le domaine commun l’un des grands dieux et on le confisque sous forme de héros local. Pour cela, on fait abandon de son nom propre et l’on donne l’autonomie à sa personnalité secondaire caractérisée par son surnom, lequel devient le nom du héros. Par exemple, d’Arès Ényalios on tirera Ényalios, de Zeus Epidotès le démon Épidotès, d’Artemis Kallisté la nymphe Kallisto, d’Artémis Hymuia la nymphe Hymno. Parfois ce second avatar n’est qu’un retour, sous une forme secondaire, au morcellement primitif de l’être divin en autant d’individus qu’il y avait d’invocations rituelles.
La distinction entre ces deux genres de métamorphoses n’est pas toujours possible : car rien ne ressemble davantage à un héros divinisé qu’un dieu héroïsé. Arès Enyalios est-il un Enyalios anobli, ou bien Ényalios est-il un Arès Ényalios déchu? Cette question reviendra plusieurs fois dans les mêmes termes. Pausanias sur ce point ne donne que peu de lumière. La décomposition des grandes personnalités divines en petites divinités était un procédé de rajeunissement mythologique dont les Alexandrins ont beaucoup usé. Aussi quand Pausanias signale quelque part le culte d’un héros dont le nom sert en même temps de surnom à un dieu de l’Olympe, la question reste douteuse. Les textes épigraphiques sont plus probants, pour peu qu’ils remontent à une époque assez ancienne où la foi tradi-
Héros divinisés et dieux héroïsés.
tionnelle était encore assez naïve et robuste pour ne pas s’énerver en de décadentes subtilités.
A l’époque où furent constituées les tribus mantinéennes, c’est-à-dire dans la première moitié du Ve siècle, les cultes cantonaux avaient conservé toute leur vitalité native. Or, en Arcadie, le culte d’Arès, pur de tout alliage avec Ényalios, existait en Azanie (1), à Lycosoura, à Mégalopolis, à Tégée, tandis que la présence d’Enyalios en Arcadie n’est attestée que pour Mantinée. D’autre part, on ne peut refuser à l’Enyalios de Sparte, représenté par un vieux Sdavov aux pieds enchaînés (2), les caractères de la plus haute antiquité. S’il s’associe, dans le culte, à Arès, rien n’indique qu’il se soit confondu avec lui. Au contraire, il vit dans une intimité peut-être plus étroite avec Poséidon Gaiaoclios et Athéna (3). Le même groupe se retrouve dans l’ancienne Mantinée où Enyalios serre de près Aléa et Poséidon Hippios. Enyalios semble donc, primitivement, avoir été un dieu guerrier indépendant de l’Arès hellénique, puis combiné avec lui pour en être séparé de nouveau, puisque l’épithète d’Ényalios se présente aussi sur le tard accolée aux noms de Zeus et de Dionysos (4). A Argos, la légende de l’héroïne Télésilla (fin VIe siècle) s’associait au culte d’Ényalios (5). Mais le culte d’Argos paraît être une copie de celui de Sparte. Les Argiens vainqueurs (6) n’installèrent Ényalios chez eux que pour démentir la légende laeonienne qui le représentait, comme la Niké Aptéros d’Athènes, hors d’état de s’échapper de Sparte (7). 11 en résulte que c’est très probablement par l’intermédiaire d’Argos qu’il est venu s’établir à Mantinée associé à sa voisine dans le même esprit d’opposition anti-laconienne.
(1) Le cheval Areion de la légende thelpousienne est fils de Poséidon et d’Érinys. L’origine béotienne de ce mythe est soutenue par Tûmpel. Ares u. Aphrodite ., p. 639) et Immerwahr (Kulte Arkad. p. 163 et suiv.).
(2) Paus. III, 15, 7. — Voy. dans Bôrard une explication de ces idoles enchaînées ( Orig . des cultes arcad., p. 100).
(3) Wide (Lak. Kulte , p. 151) croit reconnaître dans la description de Pausanias une répétition (Paus. III, 15, 6 et III, 20, 2).
(4) Joseph. Ant. Jud. I, 4, 3. — Macrob. Sat. I, 19.
(5) Plut. Virtut. Millier , 4. De môme à Tégée, celle de l’héroïne Marpessa se lie au culte d’Arès Gynaikothoinas et d’Aléa (Pausan. VIII, 47, 2).
(6) De Cléomène, fils d’Anaxandridas (Plut. ihid).
(7) Pausan. III, 5, 7.
LA RELIGION MANTINÉENNE.
La forme arcadienn eHoplodmia équivaut à l’épithète Hoplosmios (1), l’un des surnoms les plus rares de Zeus et même de Héra. Héra Hoplosmia était adorée en Élide (2) et Zeus Hoplosmios en Arcadie (3). Il possédait à Méthydrion un temple assez riche qui renfermait une table en or (4). Il est donc naturel de conclure avec M. Foucart à l’existence d’un culte de Zeus Hoplos mios à Mantinée. Mais ce personnage divin est encore de ceux dont on ne saurait dire avec certitude s’il a débuté par la qualité de dieu ou par celle de héros local. Une tradition recueillie à Méthydrion parPausanias (5) racontait que Rhéa, grosse de Zeus et poursuivie par Kronos, se réfugia sur le Mont Thauinasion où les géants conduits par Hopladamos se firent ses gardes du corps. A Mégalopolis, où une partie des Méthydriens avait dû émigrer, on montrait dans le sanctuaire d’Asklépios-Enfant des squelettes gigantesques, dont l’un était attribué au même Hopladamos (6). Le nom d’Hopladamos n’est qu’une altération d’Hoplodamos ou Hoplodmos, dont Hoplodmios est l’épithète. Le géant Hopladamos de la légende méthydrienne n’est donc pas sans parenté avec Zeus Hoplosmios. Bien qu’il se présente comme un personnage distinct, M. Foucart (7) propose de les identifier, et l’on ne peut que le suivre dans cette voie. Mais on manque de données précises pour décider si Hopladamos dérive d’une épithète de Zeus ou si c’est un dieu local absorbé par Zeus. Les rapports mythologiques entre Mantinée et Méthydrion présentent assez d’analogie pour qu’on puisse admettre entre les deux villes un échange soit de la légende d’Hopladamos, soit du culte de Zeus Hoplosmios. Les Méthydriens avaient reçu de Mantinée Poséidon Hippios. Ils localisaient aussi sur leur territoire le mythe de l’à-rcocTT] ou subterfuge de Rhéa au bénéfice de Zeus, tandis que les Mantinéens l’avaient adapté à la légende de Poséidon Hippios. L’association d’Hopladamos à la légende de Rhéa, sa conversion en géant, semblent être l’œuvre des Méthydriens. Mais le prototype du personnage pouvait exister à
(1) Exemples de l’assibilation du 3 dans le dialecte arcadien : ÇépsOpa pour ospsÔpa. Voy. Meister, Griech. Dial., II, p. 105-106.
(2) Lycophr. Alexandr. v. 614. Tzetzès. ad Lycoph., v. 858.
(3) Aristot. Départ, animal , III, 10, 673 a, 19.
(4) Foucart, Inscr. du Pélop., 353, 1. 18.
(5) Pausan. VIII, 36, 2.
(6) Pausan. VIII, 32, 3.
(7) Revue archéol., 1876, II, p. 102.
Hoplodmos
Oll
Zeus Hoplosmios.
Mantinée sous la figure d’un dieu indigène, patron de ces danseurs armés dont la réputation était aussi ancienne que répandue. Nous établirons l’origine cultuelle de cette fameuse ôTtXiTixfj op^7)«rt; de Mantinée, qui reporte la pensée aux rites pélasgiques de Samothrace et de l’Ida, aux cérémonies des Curètes, des Corybantes et des Sàoi, ancêtres des Saliens. On sait aussi que Dardanos, le colporteur du culte de la Mère des dieux et des Kabires pélasgiques, passait pour originaire d’Arcadie et que le nom du Dardanien Kapys, éponyme de Kaphyai, équivaut à celui de Képhéus, fils d’Aléos, et père d’Autonoé, fondatrice de Mantinée. De toutes ces indications, il résulte que Mantinée fait partie de cette zone mythologique qui s’étend du Péloponnèse centrai et de la Béotie jusqu’en Asie Mineure, en passant par les îles de Lemnos, d’Imbros et de Samothrace, les derniers refuges de la population pélasgique, au dire des anciens, et les foyers de l’antique religion cabirique. Nous ne saurions dépasser cette affirmation très générale sans tomber dans la fantaisie. En particulier, la question de priorité en ce qui concerne les cultes qu’on qualifie de pélasgiques, résolue en faveur de la Béotie par l’école d’Otfried Millier, en faveur delà Phrygie et de Samothrace par François Lenormant, peut encore être discutée (1). En tout cas, étant donné la liaison de l’Hopladamos méthydrien avec la Mère des Dieux, compagne des Cabires, des Corybantes, des Dactyles et de leurs congénères, sa qualité de chef des Géants, alors que les Cabires de Pergame et de Samothrace sont aussi qualifiés de Dieux forts et apparentés aux Titans, la confusion constante des Géants et des Titans, on peut soupçonner dans l’Hoplodmios mantinéen un démon cabirique transformé en un de ces desservants guerriers dont le Saos ou Saon de Samothrace, à la fois dieu, héros local et ministre du culte, est le spécimen le plus complet. A Mantinée, Hoplosmios conserve son originalité comme dieu de la danse en armes; mais, comme cette danse s’associait aux légendes du Zeus de l’Ida et du Lycée, il n’est pas surprenant que les Arcadiens se soient figuré le dieu lui-même dansant en armes et qu’ils aient créé ainsi leur Zeus Hoplosmios, à qui les Eléens donnèrent pour compagne leur Iléra Hoplosmia. Ces divinités guerrières n’avaient pas le caractère violent et sanguinaire
(1) Voy. Crusius, Progr. der Leipzig. Thowasschule. 1886, et ce qui a été dit plus haut sur le culte d’Aphrodite en Arcadie (p. 276-277).
LA RELIGION MANTINÉENNE.
d’Ényalios. Elles présidaient moins aux massacres et aux combats qu’aux parades militaires et aux savantes évolutions des danses d’hoplites.
Le nom de la tribu Favaxioaa complète, en la précisant, la Lfs Anakes mention d’un temple des Dioscures par Pausanias (1). Ce culte dans le Péloponnèse avait pour foyer la Laconie, où le couple tutélaire des Tyndarides tient une si grande place dans les légendes achéennes (2). En Arcadie, leur présence n’est attestée qu’à Kleitor (3) et à Mantinée. Dans la première de ces deux villes, ils se rattachent par leur nom de 6eoi asyxÀo'. aux Cabires de Samotbrace, qui se confondirent en maint endroit avec les Tyndarides (4) ; dans la deuxième, aux "Avaxsç ou "Avocxts;, surnom des Tyndarides à Argos,à Athènes (5) et ailleurs. Comme à Sparte, le culte des "Avocxsç en Argolide semble antérieur à l’arrivée des Doriens (6). La légende de sa fondation par Hélène le fait entrer dans le cycle traditionnel des Achéens-Laconiens.
Les statues des Tyndarides remontaient à des temps très lointains : celles qu’on voyait à Argos même étaient attribuées à Dipoinos et à Skyllis, les vieux maîtres crétois ; à Trœzène, un autre primitif, Hermon de Trœzène, avait sculpté leurs ;oava en bois (7). Certaines inscriptions en leur honneur (8), nous ramènent à la forme mantinéenne Favaxun'a. Dans ces conditions la provenance argienne du culte des Fivaxeç à Mantinée est tout indiquée. On peut même en marquer comme une étape, au sanctuaire A.ooxodpiov àvixxcov d’Asina, sur la route d’Argos à Lerne (9).
Les "Avaxe-ç argiens ont reçu des Tyndarides laconiens le
(1) Paus. VIII. 9, 12.
(2) Voy. Wide. Lakon. Kulte, p. 304.
(3) Hérod. VI. 127. — Pausan. VIII, 21, 4. Monnaie du Ve s. dans Journ. of hellen. Slud. VII. 102.
(4) Voy. Roscher. Myth. Lexicon, art. Dioscouvoi , l’article Dioscures de Lenormant dans le Dict. des Antiq. de Saglio, et l’article Kubeiroi dans l’Encyçl. d’Ersch et Gruber. Peut-être doit on rapporter à cette série des cultes cabiriques les Dieux Purs (KaQaoof) de Pallantion (Pausan. VIII, 44, 5).
(5) Voy. les textes dans Curtius. SLudtgesch . At liens, p. XLVI.
(6) Pausan. II, 22, 5.
(7) Pausan. II, 31, 6.
(8) Twv Favâojv ( Arch . Zeitung, 1882, p. 383); toi Fxvaxo’. (Rœhl. Inscr.
gr. Antiquis. 43 a., p. 173).
(9) Pausan. II, 36, 7.
Résumé.
caractère de divinités agonistiques et éphébiques (1). A Argos à Hermione (2) ils possédaient un stade ; de même à Athènes, où ils s’établissent par l’intermédiaire de Thésée (3). Mais ils se présentent aussi avec le serpent, symbole des dieux chtoniens et des dieux guérisseurs : à Mantinée, leur temple est nommé parPausanias entre celui de Zeus Épidôtès et celui de Déméter et de Cora.
On reconnaît l’effigie des Anakes sur une monnaie mantinéenne du IVe siècle (4) ; ils sont figurés par deux bustes coiffés du pilos et armés d’une lance, et surmontant un vaste autel. Ils sont ici assimilés à des dieux protecteurs, croox-Tjpsç, surnom qui leur est assez souvent attribué, comme à Athènes.
Tels sont les cultes des divinités éponymes des cinq tribus urbaines, l’Épaléa, l’Enyalia, l’Hoplodmia, la Posoidaia, l’Anakisia. Toutes ces divinités sont guerrières, car Poséidon Hippios lui-même, comme on l’a vu, revêt aussi un caractère belliqueux : il assiste les Mantinéens au combat, son trident sert d’emblème aux hoplites mantinéens, par son hypostase Aréïtlioos il se métamorphose en guerrier, enfin, dans la légende du sacrilège d’Æpytos II, il personnifie la résistance aux envahisseurs. Le choix de ces éponymes n’est évidemment pas fortuit. Il confirme l’hypothèse de M. Foucart, d’après laquelle ces tribus ne sont pas à confondre avec les anciens dèmes. Leur création ne remonte pas au-delà du premier synœcisme. Leurs noms reflètent les préoccupations stratégiques qui ont déterminé la concentration de l’état mantinéen à l’intérieur d’une grande enceinte fortifiée. Chaque quartier de la nouvelle forteresse
(1) Pausan. IV. 27, 1. On leur attribuait à Sparte l’invention de I’svôttÀioç
Cf. Plat. Leg. VII. p. 79Gb. — Lucien, de Saltat. 10. — Wide. Laknn. Kulte. p. 309.
(2) Paus. II, 34, 10.
(3) Pour le rôle de Thésée dans la légende des Tyndarides, Paus. II. 22, 5. — Plut. Thésée. 33, 2.
(4) Voy. p. 242, lig. 49. 1. Gardner. Catal. ofgreek, Coins, pl. XXXIV. 23. Svoronos ( Gazel . archéol. 1889), croit cette monnaie contemporaine de la reconstruction de Mantinée en 370 et veut voir dans cet autel celui de Poséidon Anax, à qui Ulysse devait sacrifier suivant les ordres de Tirésias. Je croirais plutôt que cet autel est celui des Dioscures Sauveurs : sur certains basreliefs représentant les Dioscures, un autel est placé entre eux. Voy. la description d’un bas-relief de Tripolitza dans Milchhôfer. Athen. Mith. IV, p. 144, 2.
LA RELIGION MANTINÉENNE.
fut placé sous le patronage d’une divinité tutélaire, que ces attributions belliqueuses désignait au rôle de gardien de la défense nationale.
Le dieu souverain, à Mantinée, est Poséidon Hippios associé à Déméter. Le couple Zeus-Héra est relégué au second plan. Cependant les Mantinéens invoquent Zeus sous plusieurs épithètes, dont les unes lui appartiennent en propre, dont les autres représentent pour ainsi dire les dépouilles des divinités locales absorbées par lui.
Au Ve siècle, Zeus était installé sur l’agora (1). Son temple servait de dépôt aux archives diplomatiques. Le texte de l’alliance de 420 y fut exposé. En raison de son caractère officiel, ce culte peut avoir été inauguré à l’époque du synœcisme et. associé à celui d’Héra. Après la renaissance de 371, on donna à ce Zeus le nom de Sauveur ; car le temple de Zeus Sôter mentionné par Pausanias (2) dans son énumération si confuse des édifices religieux de Mantinée est bien probablement le même que le précédent. Les seules villes arcadiennes où Zeus Sôter soit adoré sont Mantinée et Mégalopolis, deux villes nouvelles : à Mégalopolis le sanctuaire bordait l’agora (3). Le dieu y était figuré entre Artémis Sôteira et la Ville personnifiée. Si, à ces exemples, on ajoute celui de Messène, qui possédait sur son agora une statue de Zeus Sôter (4), on reconnaîtra dans cette triple coïncidence un indice sérieux. Les trois villes sœurs créées ou régénérées par Épaminondas ont placé leurs espérances sous la plus haute sauvegarde, celle du souverain des dieux considéré comme Sôter, c’est-à-dire conservateur. Ces cultes sont nés d’une idée politique. Le qualificatif Sôter n’est pas ici une allusion à la nature ouranienne du dieu qui entretient la vie par l’air et la lumière (5). Il doit être entendu au sens positif de la
(1) Thucyd. V, 47. — Voy. p. 189.
(3) Pausan. VIII, 30, 10. Il a été retrouvé par les fouilles de l’École anglaise Excavat. at Mégalopolis 1892, pl. XIV et p. 38. Philopœmen héroïsé est associé à Zeus Sôter (Foucart. Jnscr. du Pélop. n° 331).
(4) Pausan. IV, 31, 6.
(5) De même à Mégalopolis l’épithète de Sôteira appliquée à Artémis, patronne de la ville avec Zeus. En Laconie, Zeus Sôter est un dieu côtier, protecteur des navires (Wide, Lakon.Kulte. p. 22). Pausanias signale un temple de Zeus Sôter à Argos (II, 20, 6).
Zéus Sôter et Héra.
Héra.
protection efficace et de l’appui moral sollicités par la ville naissante. Dès lors, il serait superflu de rechercher la provenance de ce culte : il a été tiré du domaine commun de la mythologie panhellénique. Au surplus cette plantation artificielle ne semble pas avoir été très vivace. En 420, la tradition créée près de 50 ans auparavant se maintenait encore : Zeus est cité sur les actes publics, et figure sur les monnaies avec Athéna (1). Mais, en pratique, il dut se contenter des hommages officiels, sans prétendre à la popularité de son frère Poséidon ni même à celle d’Asklépios.
Zeus Sôter a pour compagne Héra : leurs temples se touchent sur la place publique (2). Les Mantinéens, après 371, voulurent embellir leur Héraion, sans doute pour le rendre plus digne de celui d’Argos, son ancêtre. Praxitèle, chargé d’exécuter la statue de la cella, leur laissa un groupe au milieu duquel Héra était représentée trônant entre Athéna et Hébé, sa fille. Ce dernier détail a son intérêt. Déjà, par la répartition toute extérieure des sanctuaires d’Héra sur le pourtour de l’Arcadie, on pouvait préjuger l’origine argienne de l’Héraion mantinéen. La déesse n’a pénétré nulle part au cœur de la contrée ; elle s’est arrêtée aux districts frontières, à Héraia, à Trapézous, à Stymphale et à Mantinée (3). 11 est donc présumable à première vue que les deux premières l’ont reçue d’Olympie, et les deux autres d’Argos. Pour Mantinée, Pausanias fournit la preuve directe de cette provenance. Dans l’Héraion argien, les statues chryséléphantines d’Héra et d’Hébé se voyaient côte à côte (4). Or Hébé ne figure dans aucune ville arcadienne autre que Mantinée. Le culte d’Héra argienne comportait des mystères, entre autres celui de la virginité de la déesse : elle la récupérait tous les ans par un bain à la fontaine Kanathos(5). L’éternelle jeunesse était aussi un privilège d’Héra. La réunion à ses côtés d’Athéna et d’Hébé dans le groupe de Praxitèle symbolisait ces deux attributs, la pureté virginale et la perpétuelle jeunesse.
(1) Mionnet, II, 248, n“ 32.
(2) Thucyd. V, 47. — Pausan. VIII, 9, 3. — Voy. sur l’Héraion, p. 187.
(3) Immerwahr, Kulte Arcad., p. 33. — Bérard, Orig. des cultes arcad ., p. 123. — L’Héraion do Mégalopolis (Paus. VIII, 31, 9) est trop moderne pour entrer en ligne de compte.
(4) Paus. II, 17, 4 et 3. — Sur l’Héra chryséléphantine de Polyclète,voy. Paris : Polyclètc, p. 19 et suiv.
(3) Pausan. Il, 38, 2.
LA RELIGION MANTINÉENNE.
La réunion de Zeus et d’Héra sur l’agora mantinéenne est exceptionnelle pour l’Arcadie (1). On peut la considérer comme une conception assez récente, probablement contemporaine du synœcisme. Les Argiens poussèrent avec insistance les Mantinéens à s’enfermer dans une enceinte. En tout cela leur influence est indéniable. Ils ont fourni leur toute-puissante Héra et ils possédaient Zeus Sôter. Le couple Zeus-Héra, d’autre part, régnait à Olympie, dans un autre pays ami. Il représentait alors la plus haute personnification de la souveraineté divine. Son installation au cœur d’une ville neuve et ambitieuse était comme un acte d’orthodoxie presque imposé par les idées du temps ; c’était aussi une marque de gratitude envers les deux peuples dont les sympathies avaient permis aux Mantinéens de s’unifier.
On lit dans Pausanias (2) : Mavxiveüffi 8é Ion xai àXXa Upà, xô
gsv ScoTT,po; Atbç, xb 8s ’EtciSojxou xoAoùgs vov ■s’jnSiSôva'. yàp 8t| àyaQà
aùxbv xotç àvôpcoTtotç. » Il est admis par les commentateurs que, dans cette phrase, le mot ’EinSui-nqç représente, comme Swxïjp, un surnom de Zeus. Parlant du culte de ce dieu à Mantinée, Pausanias a voulu indiquer, dit-on, que Zeus y était adoré comme Sôter et comme Épidôtès. Opinion soutenable, après tout, si l’on ne cherche pas dans le rapprochement de ces deux surnoms la trace d’une liaison cultuelle.
L’indécision du texte de Pausanias sur Epidôtès n’est pas dissipée par les autres auteurs. Chez les uns, il est assimilé à Zeus (3), chez les autres il paraît comme une personnalité héroïque indépendante. Il y avait à Lacédémone un culte d’Epidôtas, Zeus suivant Hésychius, simple démon, suivant Pausanias (4). En tout cas, Zeus ou non, le rôle d’Épidôtès se laisse entrevoir. Son nom signifiq le « Dispensateur ». Il est l’équivalent d’ AùfjfxY,?, Aù^fftoç, KxtJdtioç, üXoüffioç, surnoms euphémiques de Dionysos-Hadès (5). Il rentre dans le groupe des
(1) On ne la retrouve qu’à Mégalopolis. Pausan. VIII, 31, 9.