CHAPITRE III
l’hydrographie souterraine.
Nous avons constaté que, dans le bourrelet rocheux qui entoure la cuvette de Mantinée, le calcaire prédomine. Il recouvre comme d’une toiture le faite et les flancs des monts; il garnit, comme un dallage souterrain, le sous-sol argileux de la plaine. C’est aussi lui qui est l’agent le plus actif dans la répartition et la circulation hydrographiques, ou plutôt hydrogéiques, de la région. Par ses propriétés et sa contexture, il joue le rôle de collecteur et de distributeur des eaux. C’est dans ses profondeurs intimes que s’élabore la transformation des pluies en sources et en ruisseaux, et que s’opère l’écoulement mystérieux des eaux, emprisonnées par la nature dans une digue circulaire, vers le grand déversoir extérieur, la mer.
Les eaux de la haute plaine n’ont aucune issue à ciel ouvert. Ni brèche, ni thalweg n’échancre la bordure rocheuse assez profondément pour mettre en communication le fond de la cuve avec les vallées inférieures qui l'entourent. Elle serait comme une immense citerne fatalement destinée à s’emplir jusqu’aux bords, si ses parois, grâce aux fissures innombrables qui fendillent la roche calcaire, ne possédaient une sorte de perméabilité, l’unique sauvegarde contre la submersion des existences et des œuvres humaines confiées à ce pays. Le jeu régulier de ces phénomènes naturels préoccupait constamment les habitants (1).
(I) En général, sur le régime des eaux en Grèce et les travaux hydrauliques dans leurs rapports avec la culture, voy. Guiraud. Propriété foncière, p. 189 et 461.
Rôle
hydrographique du calcaire fissuré.
A ce titre, la question, appartient à l’histoire non moins qu’à la géologie.
La plus grande partie de l’eau qui circule dans le haut pays arcadien lui vient des pluies. Les sommets de l’Artémision et du Ménale ne sont pas assez élevés pour que l’humidité de l’atmosphère s’y condense en glaciers. En hiver, les cimes du Malévo, de l'Arm énia, de l’Ostralrina, de l’Aïdini se chargent de neiges. Mais ces neiges durent à peine de décembre en mars ; elles ne tiennent pas contre le premier soleil printanier (1). Elles restent d’ailleurs confinées sur des surfaces assez exiguës, à la pointe des pics. Leur masse est bien peu de chose relativement à la superficie totale du bassin. Leur action est donc très limitée dans l’espace comme dans le temps. Elles n’ajoutent qu’un faible surcroît à la quantité de pluie annuellement déversée par le ciel. Celui-ci, au contraire, se montre assez constant dans la mauvaise humeur. Les intempéries sont fréquentes et tenaces dans la Haute Arcadie, et les orages copieux. Ce n’est pas sans motif que Poséidon, dieu des eaux, passait pour être originaire d’Arcadie. En effet, les nuages qu’a poussés devant lui le vent du Nord à travers toute la Grèce, ceux que les autres vents ramassent à tous les coins de l’horizon maritime, viennent en fin de compte se tasser autour du massif arcadien et s’y accrochent comme à un dernier refuge. Là, ils fondent en averses subites, abondantes, intarissables. On ne peut évaluer à moins d’un mètre la couche d’eau déposée chaque année au fond de la haute plaine. Les pluies commencent au milieu de septembre et durent, avec de courtes interruptions, jusqu’en avril. Les paysans aperçoivent-ils au lever du soleil une légère couronne de vapeurs flotter autour de l’Ostrakina, ils annoncent que l’après-midi sera pluvieuse : c’est un pronostic infaillible. Au coeur même de l’été, il est rare que huit jours s’écoulent sans ondées. Le climat de la Haute Plaine ressemble donc à celui de l’Europe moyenne : il y pleut en toutes saisons (2).
(1) Le Cyltène et le Khelmos conservent jusqu'en mai leur coiffure blanche.
(2) Philippson (Peloponnes, p. 109) divise l'Arcadie en deux sections climatériques séparées par le Ménale : à 1 E. l’Arcadie sèche, à l’O. l'Arcadie humide. En fait, la Haute Plaine n esl rien moins que sèche. En été, les températures sont très élevées, presque sénégaliennes, assez rigoureuses en hiver. Au mois de juin 1888, notre thermomètre marquait à l’ombre de 28° à 42° (dans une chambre); en hiver (décembre, janvier 1888-89), par la neige, il n’est pas des-