L HYDROGRAPHIE SOUTERRAINE
Ces aspersions atmosphériques, en tombant sur les flancs nus des montagnes, suivent des chemins divers. Une partie glisse rapidement sur la surface rocheuse, s’encaisse dans le lit des torrents, véritables chêneaux de montagne, qui les canalisent el les l'ont dévaler, avec les éboulis de terres et de cailloux, en gros bouillons jaunâtres jusqu’aux ruisseaux de la plaine. Entre temps (sauf à l’époque des neiges), ces rigoles se maintiennent à sec. On ne saurait compter, sur les revers de la grande cuve el des cuvettes latérales, les sillons de ces ravins d’érosion. Ce sont comme des bêtes voraces aux lianes des montagnes (1) : ils les décharnent de plus en plus, les délavent et finissent même par les dépouiller des moindres bribes de terre retenues entre les fentes, en désagrégeant les roches. Aussi, pour peu que l’homme n’ail pas le respect des arbres, la montagne dévêtue par l’un, déchiquetée par les autres, n’est bientôt plus qu’un squelette.
Le reste des eaux est absorbé par la roche elle-même. Les calcaires, aussi bien le calcaire bleu du Ménale que le calcaire blanc de l’Artémision, n’ont qu’une apparente homogénéité. Ils sont fendillés en tous sens par mille fissures où se perdent les pluies comme au travers d’un crible. Une. fois engagée dans ces interstices, l’eau pénètre de crevasse en crevasse, entraînée par la pesanteur dans la masse de la roche, et s’accumule dans les fentes les plus larges. A la suite des mouvements mécaniques subis par le terrain ou sous la pression des eaux accumulées, il s’établit des contacts entre ces crevasses internes. Les parois plus faibles cèdent sous le poids ; la dissolution chimique de la roche, l’acide carbonique, l’érosion par les courants ou les chutes torrentielles travaillent à forer dans la trame montagneuse tout un réseau de drains intra-rupestres. Ces actions ont été d’une puissance extrême durant la période où les précipitations atmosphériques avaient lieu avec beaucoup plus d’intensité qu’aujourd’hui (2). Des masses d’eau ont dû
cendu plus bas que — 3. En décembre 1891, il est tombé à — 10° et la neige a recouvert la plaine de Tripolis d’une couche de 30 centimètres. Les fortes chaleurs de l’été sont dues en partie au rayonnement des roches avoisinantes. Xénophon donne un détail caractéristique {Reilen. VI, 5, 20) : opérant dans la Mantinique au cœur de l’hiver (déc. 370), Agésilas avait hâte de reconduire en Laconie ses troupes, qui soutiraient sans doute de la rigueur du climat.
(1) Les Grecs modernes les appellent des dévoreurs (ctxyxSsç) ou des séchons (çepiioe;).
(2) de Lapparent. Traité de géologie (1893), p. 201 et suiv.
Absorption des pluies par a roche calcaire.
Les
eaux souterraines.
Absorption des cours d'eaux par les katavothres.
circuler par infiltrations incessantes dans l’intérieur des roches fissurées, transformant les petites fentes en galeries, défonçant les cloisons les moins résistantes, se creusant des poches ou des salles immenses, qu’elles remplissaient jusqu’au plafond. Bien qu’aujourd’hui ces phénomènes mettent en jeu des forces très inférieures, leur marche est encore la même. Les eaux progressent par les interstices du calcaire, toujours attirées plus bas, jusqu’à ce qu’elles se heurtent à une couche inférieure imperméable, telles que les assises de flysch et de schistes cristallins du système péloponnésien. Elles doivent suivre alors une direction latérale pour apparaître au jour, sous forme de sources, à un orifice situé au contact de deux couches.
Ainsi, l’aridité des pentes, dans la Haute Plaine, est toute superficielle. La masse rocheuse est, au contraire, saturée d’eau. Il y a, dans l’épaisseur du Ménale et de la chaîne argolico-arcadienne, des canaux, dns réservoirs, des nappes, une quantité d’eau incalculable agissant par la pression hydrostatique et soumises à la pesanteur. Les sources du pays mantinéen jaillissent presque toutes à la base des pentes calcaires, au niveau de la plaine. Plus nombreuses et plus abondantes encore sont les grandes sources extérieures (Képhalovrysis ou Képhalaria ) qui débouchent à 600 mètres plus bas, au pied du versant oriental, dans la plaine d’Argolide. Les unes et les autres sont les bouches d’écoulement des nappes d’eau souterraines (1).
Dans le mode d’absorption que nous venons de décrire, la surface craquelée des versants calcaires fait l’office d’un crible. L’infiltration est multiple, lente et progressive. Elle commence à la fois sur toute l’étendue de la roche inondée et chemine à petites étapes dans les mailles du réseau interne. Comme les seules eaux dont elle s’alimente lui viennent directement du ciel ou des neiges, ses effets sont restreints aux précipitations atmosphériques : encore n’en dérive-t-elle qu’une partie,
puisque le reste revient à la plaine soit par les torrents soit par chute directe. Par suite, si elle contribue à débarrasser momentanément le sol habité d’une certaine quantité des eaux aériennes, elle ne sert en aucune façon au drainage de la plaine. Au contraire, elle lui rend en fin de compte ce qu’elle a reçu. Les sources et les torrents verseraient indéfi-
(1) Expéd. de Morée. Sc. phys. 112, p. 322 (Puillon-Boblaye).
l’hydrographie souterraine.
niment leu'r tribut liquide à la région basse jusqu’à complète submersion, si, à mesure qu’ils l’emplissent, elle ne se délivrait de leurs apports. La nature des roches se prête à merveille à cette évacuation. L’état et la structure des calcaires permettent un procédé d’absorption rapide, direct et localisé, celui qui s’exerce par l’intermédiaire des précieux katavothres. Ce mot de la langue populaire des paysans modernes (1) est bien connu des voyageurs. 11 désigne des orifices naturels de formes diverses où s’engouffrent les eaux de la plaine (2), soit qu’elles arrivent canalisées dans le lit des rivières, soit qu’elles dorment en marais stagnants, ou s’étalent en nappes souterraines. Dans les trois cas, ces tissures ont pour caractère commun d’être situées au niveau de la plaine, sinon au-dessous, mais elles diffèrent par l’aspect et la direction. Les unes se présentent comme de spacieuses cavernes : on aperçoit de loin leur portail béant se détacher en noir sur les tons roux ou gris de la montagne (3). On y entre de plain-pied : la fraîcheur attire sous leurs arceaux les moutons et les bœufs pendant la saison chaude et sèche (4). D'autres ont des ouvertures basses, presque dérobées, à fleur de plaine. 11 faut ramper dans la boue sous les roches surbaissées pour pénétrer dans la grotte, repaire des chacals et des renards. Ces katavothres horizontaux ou de paroi agissent comme les
(1) ‘H xaxa[3b0pa. Leake ( Morea I, p. 110. N. 1) se trompe en prenant cetle
forme pour un pluriel de xaxa(l«0pov, qu’il regarde comme une corruption de xaxajSàpaOpov par xaxa (3a0oov. L’étymologie est xaxà et jSSGpoç. Les anciens désignent les katavothres par les termes de Bd.paGpov, (ionien j3sps0pov, arcadien Çépsôpov, tégéate SépeQpov. Voy. Strab. p. 389, VIII. 7.4. — Hésyehius s. v .), ou de yii rp.a ou yr|ç (Pausan. passim), de’ÉvauXoç, d’avay ovj ,
de cûâpay?. L’embouchure est appelée siffiGpiQ; (Erat. ap. Strab. VIII. 7. 4). Les vocables modernes de xb xec&aXocpi ou 7] x£cpaX8j3pu<riç ou xb xeçaXSjSpuffi ou xecpaXôppuirov signifient : source capitale ou source mère (en turc bounarbachi ) et sont appliqués aux sources pérennes, d’un débit abondant et régulier, pour les distinguer des fontaines intermittentes.
(2) Aristote. Météorologiques, I. 13.27, p. o2 (ed. Ideler) : "Oxi S’eltù xotaïïxat cpâpayysç xal Siaaxâffsii; XTj; yqç, 8r,Xoüarv ci xaxa7tivop.£VG'. xcuv 7roxap.(bV ffugPodvst Se xoïixo 7toXXa^oü xŸ|ç yqç, oiov x'ijç jaev IIeXoTrovvT|(TO'j 7tXs?GTa xoiabxa 7tepl x'qv ’ApxaSîav suxiv. Ai'xtov 8k S'.à xb opsivqv oùcxcv [AT| s^Etv èxpoàç ex xôv xotXuov slç GâXaxxav. nX'qpoûp.svoi yàp oî totcoi xas oùx e/ovx£ç expuatv, aùxot EÛptffxovxac xyjv SîoSov eiç j 340oç, ocTrojStaÇoaEvou xoü àvooGsv Ituôvxoç uSaxoç.
(3) Par exemple, les katavothres de Taka et de Tsipiana.
(4) Sous la voûte du kalavothre de Tsipiana, Puillon-Boblaye a vu un moulin installé sur le courant.
Katavothres
képhalaria.
trop-pleins d’un bassin. Il en est d’autres, ouverts au milieu même de la plaine, au ras du sol, véritables entonnoirs, aux bords abrupts, où disparaissent les ruisseaux. D’autres, à peine visibles, se réduisent à des tentes minuscules ouvertes dans les petits rochers qui affleurent sur la plaine mantinéenne. Parfois ils sont dissimulés sous la vase des marais. Ces orifices verticaux jouent le même rôle que les valves d’épuisement au fond d’une piscine (1). On reconnaît à tous ces pertuis, sans distinction de forme ni de position, la même origine. Lorsque les eaux se sont accumulées dans la plaine à la base de la muraille calcaire, leur pression, renforcée par le courant, agit avec énergie contre l’obstacle. Une tissure se trouve-t-elle à portée, elle est bien vite envahie, rongée, élargie : le calcaire cède, se laisse peu à peu défoncer (2). L’imperceptible fente devient une brèche d’entrée, la fissure une galerie qui va toujours s’allongeant suivant les caprices des lézardes intérieures : à mesure que les eaux s’engouffrent, leurs conquêtes, tantôt patientes, tantôt violentes, ajoutent les salles aux salles, les galeries aux galeries. Dans leur parcours, au hasard des rencontres, elles se dispersent en ramifications, s’échelonnent en écluses et vont rejoindre les réseaux déjà creusés par les infiltrations pluviales de la surface; elles ressortent enfin de l’autre côté de la montagne, à une grande distance et en contre bas de leur point de départ, par les orifices de soiiie communs à tout le système hydrographique interne.
Les katavothres et les sources sont donc l’œuvre des mêmes forces s’exerçant sur la surface extérieure pour la pénétrer, et dans l'épaisseur de la masse fissurée pour en sortir. Les uns sont les embouchures, les autres les débouchés du réseau souterrain. Toutefois il y aurait quelque témérité à conclure à la correspondance directe des katavothres de la Haute Plaine avec les sources des vallées subjacentes. Les anciens l’admettaient sans hésitation. En effet, il est des cas où elle n’est pas
(1) Comparez les sincks des États-Unis, les dolimas de Carniole, les entonnoirs du Jura, les embues, goules, avens, Lingouls, bétoirs, boil-tout, anselmoirs, emposieu, etc., du midi de la France. Voy. Martel. Les abîmes, ch.
(2) Expéd. de Morée, 11“- p. 320. « On reconnaît toujours, dans les rochers qui les surmontent, des fentes ouvertes, des fractures et souvent un désordre complet dans la stratification; ils correspondent ordinairement à des cols, et quelquefois, mais plus rarement, à des relèvements de la chaîne ».
l’hydrogkaphie souterraine.
douteuse. Dans certaines conditions assez simples, on peut affirmer, sur la foi d’observations concluantes, les rapports de concordance entre l’orifice d’entrée et celui de sortie. Par exemple, dans les débouchés de l’anse de Scriponéri, entre la baie de Larymna et celle d’Anthédon, en Béotie, on reconnaît, sûrement l’émissaire des eaux du grand katavothre percé à l’Est du lac Copaïs (1). Les sources du Ladon à Lycouria sont l’exutoire du lac de Phénéos; la képhalovrysis de Bénicovi, à l’Est du mont Roïno, représente la décharge des katavothres de Verzova, alimentés par le Saranda-Potamos (2). Là, les deux orifices extrêmes ne sont séparés que par des saillies de terrain de 7 (Copaïs), 9 (Lykouria), 4 (Bénicovi) kilomètres d’épaisseur : une galerie souterraine peut facilement les traverser de part en part.
Le système s’y présente avec ses éléments théoriques : 1° l’embouchure supérieure (xaxapôOpa) ; 2° le tunnel naturel (trouXîva) ;
3° le débouché inférieur (xecpaXoSpusiç). Encore que, dans la réalité, on constate souvent l’existence de deux ou trois katavothres desservant une galerie commune par des rameaux particuliers (3).
De toute manière, la moindre irrégularité dans le débit des katavothres se répercute dans l’allure de la source et donne la preuve de la liaison directe des oritices. Déjà Ératosthène (4) affirmait la coïncidence des crues du Ladon et de son collecteur l’Alphée avec le retrait du lac de Phénéos. Aujourd’hui, des relations analogues peuvent être observées entre le lac Copaïs et ses émissaires côtiers.
Mais les cas cités plus haut sont presque des exceptions. Tra^àimiion S’agit-il de débouchés séparés de leurs katavothres par une des eaux
î • ' , ~»rv , , , . , , , , , , , A clans le trajet
barrière cle zl) a z4 kilométrés d épaisseur telle que la chaîne souterrain argolico-arcadienne, le phénomène devient autrement complexe du kaLavothie .«
A la source
extérieu re.
(1) Voy. la carte de M. Laitier. Bull, de Curr. hellén. XV (1892) pi. XII.
(2) Le katavothre de Verzova a été exploré en 1891 par MM. Sidéridis, exingénieur en chef du nome d’Arcadie, et Capelle. Ils ont suivi les galeries souterraines jusqu’au 120e mètre situé à 80“ au-dessous de l’embouchure (Voy. les plans et profils joints au livre de M. Martel : les Abîmes, p. 503 et suiv. et Reçue de Géographie, avril 1892). L’exploration complète des gouffres de toute la plaine constitue le programme préliminaire des études entreprises pour l’assainissement des plaines de Tégée et de Mantinée, sous la direction de M. Quellennec, ancien ingénieur eu chef de la Mission française des travaux publics en Grèce.
(3) Trois au Copaïs (katavothre de Bynia, grand katavothre, katavothre de Souda); — deux à l’Est du lac de Phénéos, — deux à Verzova.
(4) Strab. VIII . 8.4.
et les rapports plus obscurs. On ne peut guère suivre les eaux au delà du vestibule d’entrée dans le dédale des couloirs et des escaliers souterrains (1) ; on ne saurait davantage reconnaître à la source-mère d’en bas les provenances de la plaine supérieure. Au lieu d’une galerie unique ou bifurquée à la tète, il faut imaginer un lacis inextricable de veines et de conduites, un labyrinthe à carrefours multiples où les canaux, forés par les infiltrations pluviales, s’enchevêtrent avec ceux des eaux engouffrées. De hardies explorations dans des régions souterraines plus accessibles, mais de structure analogue, telles que les galeries calcaires des Causses, la découverte de la séide des grottes creusées par la Cesse à travers les collines de Han (Belgique), ont singulièrement éclairé nos idées sur les vicissitudes de l’eau dans sa course intra-rupestre. Cette eau ne descend pas d’une traite d’un versant à l’autre. Elle commence par s’engouffrer dans le katavothre, puis se heurte à la paroi de fond, où elle ne trouve plus comme issue qu’un étroit boyau. Plusieurs katavothres arcadiens se terminent en culs-de-sac, sans prolongation visible. Ils sont demeurés à l’état de système inachevé, réduits au rôle de puisards (2). Souvent aussi, on est arrêté par des amas de sable ou de limon et par d’étroites crevasses impénétrables (3). Le courant se brise assez vite après un court trajet; il bouillonne à l’entrée du porche, qu’il élargit et arrondit, mais se bute à quelques mètres contre la paroi intérieure. De là, l’eau pénètre dans des poches internes, s’y dépouille lentement, à l’abri de tout souffle, des troubles, terres, détritus ou germes qu’elle charrie. Le radier des galeries souterraines est presque toujours couvert d’un lin limon. L’eau acquiert ainsi une merveilleuse limpidité. Si l’on pense qu’elle se clarilie de la sorte nombre de fois dans une série de bassins de repos, en traversant de véritables filtres de sable et de vase ou simplement par l’effet du recueillement et de l’immobilité, on ne sera pas surpris de ne plus reconnaître dans
(1) On connaît les campagnes réitérées et les courageuses investigations de M. Martel dans les gouflres et les galeries souterraines des Causses. Ses recherches ont apporté des renseignements très curieux sur l'hydrologie souterraine, dont bien des secrets sont, grâce à lui, pénétrés. It a résumé ces résultats dans un livre désormais indispensable à la connaissance de toutes ces questions : Les abîmes, la spéléologie, etc. . . Paris. 1894.
(2) Tel est le cas d’un katavothre situé à un kilom. au S. O de Tripolis, des katavothres de Birbati (rive N. du marais de Taka), explorés par M. Martel. Les abîmes, p. 502.
(3) Katavothre de Manas sonde parM. Sidéridis.
l’hydrographie souterraine.
l’onde transparente et légère des képhalaria le flot rouge el bourbeux des katavothres (1). Dans ces conditions, l’exploration directe se heurte à des difficultés immédiates au bout d’un très court parcours (2). Des recherches expérimentales, telles que des essais de coloration à l’aide de certaines substances, aniline ou autres, pour faire reconnaître la provenance des eaux, n’ont guère plus de chances de réussite dans les systèmes un peu compliqués, les seuls précisément qui restent énigmatiques. En effet, les matières colorantes jetées dans le katavothre se déposent ensuite au fond des vasques intérieures, se filtrent sur les lits de sable fin et de boue : il n’en reste plus aucune trace à la sortie des sources-mères.
En somme, nous ne disposons d’aucun moyen pratique pour vérifier l’exactitude de certaines traditions anciennes. Est-il vrai que les eaux du ruisseau Stymphalos reparaissent, après un cours souterrain de 200 stades, au bout du mont Chaon (3); celles du
(1) A l'entrée des katavothres, d'après les observations de Boblaye au mois d'avril, le thermomètre marquait une température de 7° à 8° centigrades; celle des képhalaria correspondants montait à 17° et 18“ . En été, les rapports soDt inverses; l’eau ressort plus fraîche qu’elle n'est entrée. Mes observations ont donné, pour les mois de juin-juillet 1888, 22° et 24° en haut, 10° à 12n en bas. L’eau se surcharge d’air sous 1 effet de la pression dans les couloirs étroits, car elle ressort toute pétillante de bulles.
(2) Aux grands katavothres de Kapsia et de Tsipiana, je n’ai pu pénétrer à plus de 10 à 15 mètres de profondeur, au-delà de la caverne d'entrée. Le reste n’était qu’un boyau infect où l’on s’enlisait dans une boue noire. Voy. les coupes et profils des galeries explorées par M. Sidéridis dans le livre de M. Martel: Les abîmes, ch. XXVIII.
(3) Strabon. VI, 2, 9. — VIII, 6, 8. — 8, 4. - Pausan. II, 24, 6. — VIII, 22, 3. — Voyez plus loin la noie sur notre carte de la Tégéatide (appendice). — Sur les cartes modernes, les distances entre ces points extrêmes paraissent bien considérables; il faudrait admettre que les eaux cheminent non pas seulement à travers l’épaisseur de la chaîne, mais obliquement dans le sens de la longueur, sur un parcours à vol d’oisrau de 35 kilom. (du Mont Apélauron à la source de l’Érasinos), et de 32 kilom. (de Tsipiana à l’Anavolo). Cela est tout à fait invraisemblable. Or, les cartes anciennes (on en peut juger par la carte de Peutinger) déformaient les continents, sans aucun souci des latitudes respectives. Des points très éloignés se trouvaient placés sur le même parallèle. J attribuerais volontiers à quelque déformation de ce genre sur les cartes du Péloponnèse l’opinion accréditée chez les géographes anciens sur les relations hydrogéiques entre Stymphale et l’Argolide, entre la Mantinique et la Thyréatide. Sans doute la forme donnée au Péloponnèse était beaucoup plus aplatie qu’en réalité; le golfe de Nauplie montait plus au Nord, à peu près à la hauteur de Stymphale, et, par suite, la Thyréatide se trouvait correspondre en latitude à la plaine de Mantinée.
Obscurités du système intra-rupestre.
MANTINÉE ET l’ARCADIE ORIENTALE.
katavothre de Tsipiana, au tourbillon sous-marin de Diné ou d’Anavolo, dont on aperçoit les bouillons à 300 ou 400 m. delà eôte, en face du montZavitsa (1 .)? D’après l’opinion qui prévaut aujourd’hui, les débouchés de la plaine mandnéenne doivent être cherchés aux grandes sources du mont Pontinos, à Lerne (2), mais ce n’est qu’une hypothèse. Ces délicates questions de l’hydrologie locale échapperont sans doute toujours à notre contrôle. L’Artéinision et le Ménale garderont inviolable le mystère du monde merveilleux enfoui dans leurs profondeurs. Ce sont les secrets de la nature. Si notre curiosité s’en irrite, elle possède des trésors d’imagination pour se satisfaire et se représenter ce que l’œil ne peut atteindre. En ces matières, les poètes ont devancé les géologues sans trop mériter leur réprobation; les mythes populaires sont les précurseurs des observations scientifiques. Virgile n’a-t-il pas eu avant M. Martel la claire vision de la réalité, quand il décrit l’humide royaume de la déesse Cyrène (3) :
Speluncisque lacus clausos lucosque sonantes,
Omnia sub magna labentia flumina terra ?
Forêts à part, ni Virgile ni Dante n’ont rien exagéré.
Quoi qu’il en soit de la concordance des katavothres et des képhalaria, le rôle de la roche calcaire dans tous ces phénomènes n’en est pas moins clair. Qu’elle absorbe par suintement les filets liquides des averses ou qu’elle engloutisse par ces katavothres les rivières entières, c’est elle qui centralise toutes les eaux éparses. Elle en est le réservoir commun. Non-seulement elle les concentre, mais elle les transforme à la manière d’un filtre ; elle en régularise la distribution aux régions voisines sous forme de sources intarissables (4). Son action bienfaisante préserve à la fois les hautes plaines de l’inondation et les vallées inférieures de l’aridité.
(1) Hérod. VJ, 76.— Pausan. VIII, 7, 2.
(2) Expéd. de Morée. Sc. phys. Il», p. 322. — Philippson ( Peluponnes , p. 80) se demande si les infiltrations pluviales du versant oriental de la montagne ne suffisent pas à les alimenter.
(3) Georg. IV. 364 sq. — Voy. la description du réservoir commun de tous
les fleuves dans Platon. Phédon, p. 112. — Diod. XV. 49 : ttjv rDXo7tôvv7]G'ov jc«t« pàôoç [/.syotÀa /.oAdip-aTa xai cucTâcec; uSixcov vap.axiatu>v
jjLsyâXaç.
(4) Mais non indépendantes des saisons, comme l’écrit Curtius ( Peloponnesus , p. 38). Au contraire le débit de la plupart des képhalaria subit en été une diminution notable. La source de l’Érasinos est même sujette à de brusques jutermittences (Expéd. de Morée. Il-, p. 323.)