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CHAPITRE II

Arbitrage des Mantinéens à Scillonte (avant 570).

MANTINÉE AU VIe SIÈCLE ET PENDANT LES GUERRES MÉDIQUES.

L’abstention de Mantinée dans un conflit où l’indépendance commune était en jeu prouve déjà l’acuité du dissentiment entre les deux peuples. La question des eaux les avait déjà brouillés. Ils devaient songer à prendre des précautions l’un contre l’autre. C’est pourquoi les Tégéates vaincus acceptèrent si facilement et respectèrent si longtemps la convention qui leur assurait la paix du côté du Sud avec un appui éventuel contre leur ennemie du Nord (1).

Peut-être aussi l’attitude des Mantinéens s’explique-t-elle par la prudence. L’absence d’une enceinte fortifiée les rendait circonspects. Mais déjà, dès les premières années du VIe siècle, à défaut de puissance matérielle, ils avaient dans le monde grec une situation morale excellente. Avant 570, les Scillontiens, se trouvant dans une situation troublée, firent appel à l’arbitrage des Mantinéens, invoqués en qualité de xaTacrnxTai (2). Cette démarche fut inspirée aux Scillontiens par la sagesse reconnue des Mantinéens et par leur indépendance à l’égard de Sparte (3).

(1) Le traité qui faisait de Tégée le satellite de Sparte (Arist. ap. Plut. Quaest. græc. 5 et qwest, rom. 52) suivit l’expédition des rois Ariston et Anaxandridas, vers 550. 11 ne fut rompu que vers 479-454 (Hôrod. IX. 35,'.

(2) Collitz-Rechtel. 1151, 1. 17 : stcs (èir) srpaTcov : xoïp MavxtvT|Si. — La destruction de Scillonte vers 570 (Pausan. V, 6, 4. — VI, 22, 4) marque le terminus ante quem.

(3) En effet, les Scillontiens avaient pris parti pour Pise contre Élis (Pausan. V, 6, 4). Leurs troubles étaient sans doute fomentés par la faction éléenne, appuyée par Sparte. En effet, c’est avec le concours de Sparte que les Éléens purent écraser Pise en 572, et, peu après, Scillonte (Eph. ap. Strab. VIII, 358, 353, 337. Pour la chronologie, voy. Rusolt. Griecli. Gesch. I, p. 604, n. 4.) Il faut aussi se rappeler que les Argiens, les Arcadicns et les Pisates avaient été les alliés de la Messénio contre Sparte.

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C’est la même réputation qui désigna, quelques années plus tard, vers 550, le Mantinéen Démonax au suffrage de la Pythie, consultée par les Cyrénéens sur le choix d’un réformateur (1). En désignant l’obscure et sage Mantinée à l’imitation des Cyrénéens l’oracle prouvait l’indépendance de son jugement et son sens politique. Sparte, alors maîtresse de la plus grande partie du Péloponnèse, était reconnue pour la première puissance du monde grec. Ses traditions rapportaient à des colons d’origine lacédémonienne la fondation de Cvrène. Les éléments péloponnésiens composaient le tiers de la population cyrénéenne. L’arbitrage de Sparte paraissait donc indiqué de préférence à tout autre dans les affaires de Cyrène. Pourtant la Pythie, qui se plaisait parfois à faire la leçon aux puissants, mit en avant le nom d’une petite république, d’humeur libre et pacifique, qui n’avait pas encore eu l’occasion de faire parler d’elle. La sagesse de ses lois semble avoir été la seule recommandation de Mantinée, car les rapports religieux entre Cyrène et l’Arcadie relevés par les mythologues sont, ou bien douteux, ou postérieurs à la mission de Démonax (2). D’ailleurs, les Grecs n’exportaient le plus souvent dans les colonies que des constitutions éprouvées. A cet égard, la sanction de Delphes constituait une garantie des plus honorables.

Le pacte conclu entre Tégée et Sparte devait entraîner l’adhésion volontaire ou forcée des autres villes d’Arcadie. Désormais, la position de Mantinée devenait bien nette ; déjà toutes les causes qui détermineront sa politique ultérieure entrent en jeu. Son antipathie contre sa voisine du Sud s’accroît de la sympathie de Tégée pour Sparte. Sa rancune contre le voisin du Nord ne désarme pas, môme après le déclin de la puissance d’Orchomène. Sans doute les Orchoméniens avaient renoncé à toute tentative sur la Mantinique. Mais il leur restait de l’ancien empire des Elatides la suzeraineté sur quelques communautés ménaliennes, sur Méthydrion, Theisoa, Teuthis, c’est-à-dire sur le massif central d’Arcadie jusqu’aux confins d’Héraia et de Psophis (3). A mesure que la république mantinéenne croissait en forces, elle étouffait dans son étroit bassin. Or, la suprématie

(1) KaTapT'.GT'/jp. Hérod. IV. 161. — Diod. VIII. 30 : g-xgsmç otatT7|T7]ç.. — Voy. plus haut, p. 333. — Cela se passait sous le règne de Battos III.

(2) Voy. Studniczka. Kyrene. — D’après lui Cyréné serait une hypostase de l’Artémis arcadicnne ou Kylléné.

(3) Pausan. VIII, 27, 4.

Démonax de Mantinée, réformateur de Cyrène (550 ?).

Situation politique de Mantinée au VIe et au Ve siècle.

Man ti née

dans la symmachie lacédémonienne.

cl’Orchomène sur les cantons limitrophes gênait ses velléités d’expansion. .Tard venus dans le collège des puissances arcadiennes, les Mantinéens trouvaient les meilleurs lots adjugés à des compétiteurs plus anciens et mieux armés. Car, si la vie en dèmes convenait à leurs instincts de peuple agriculteur, en revanche l’absence de ville nuisait à leur sécurité et à leur ambition. Il leur manquait la base stratégique d’une place forte. Entre Tégée, depuis longtemps unifiée (1) et appuyée par Sparte, et Orchomène, soutenue par ses possessions ménaliennes, Mantinée se trouvait isolée, sans autre espoir de renfort que du côté de l’Argolide. Argos, encore puissante malgré ses revers, persévérait dans sa résistance à Sparte, avec d’autant plus d’énergie que la soumission de Tégée assurait aux armées Spartiates l’entrée de la Thyréatide et isolait la Cynurie (2). Aussi la haine du même ennemi dut-elle rapprocher de bonne heure Argos de Mantinée. Au siècle suivant, après le triomphe de la démocratie à Argos (vers 460), la communauté des constitutions allait s’ajouter à celle des intérêts extérieurs. D’Argos venaient aux Mantinéens l’appui moral et les renforts matériels. Les Argiens comptaient, en retour, sur les récoltes et sur la constance de leurs amis arcadiens. L’alliance tégéatico-laconienne trouvait son contrepoids dans cette combinaison.

Cependant, après 550, les Mantinéens, faute de remparts, n’eussent point tenté d’enrayer les progrès de l’hégémonie Spartiate. Leur bon vouloir pour Argos ne pouvait être que platonique. Ils s’abstinrent de concourir à la défense de la Thyréatis.

Il leur fallut suivre Tégée dans la symmachie qui gagnait tout le Péloponnèse ; seules l’Argolide et l’Achaïe s’en préservèrent. D’ailleurs, le régime que Sparte imposait alors à ses alliés valait mieux que celui qu’elle inaugura plus tard. Elle traînait les Péloponnésiens à la guerre, mais n’exigeait que leurs milices, n’imposait pas de contributions régulières (3),

(1) Le synœcisme des neufs dèmes tégéates parait remonter au IX' ou au VIII' siècle.

(2) Ces deux provinces furent enlevées à Argos vers le milieu du VI' siècle. (Hcrod. I, 82, 83. — Busolt. Griech. Gesch. Il, p, 390).

(3) Les dépenses des expéditions étaient partagées entre les alliés au prorata de leurs moyens (Thueyd. I, 19; II, 7. — Plut. Arist. 2 4. — Diod. XIV, 17. — Apupht. Lac. 7). On a trouvé à Tégée un relevé des sommes versées aux Lacédémoniens en vue d’une guerre. (Inscr, grâce. antiquis. 09).

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intervenait, avec ménagement dans leurs affaires intérieures, en usant de son influence plutôt que de son autorité, en faveur des partis oligarchiques (1). Toutefois Mantinée, foyer de démocratie, était une alliée fort suspecte. Tégée la surveillait de près, et Sparte trouvait dans l’impuissance des Mantinéens la meilleure garantie de leur fidélité ou de leur résignation. Ce n’est certes point alors qu’elle eût permis à leurs dèmes de se grouper en une ville entourée de murailles. C’était l’époque la moins favorable à un synœcisme. L’ajournement de cet épisode capital de l’histoire mantinéenne était commandé par les circonstances : aussi ne saurait-on lui assigner une date antérieure au Ve siècle (2).

La participation des alliés aux expéditions de Sparte durant la deuxième moitié du VIe siècle et le début du Ve fut très irrégulière et non exempte de défections (3).

La sanglante défaite d’Argos, qui coûte à cette ville 6.000 hoplites (4) laissait le Péloponnèse désarmé contre Sparte. Quand éclata la première guerre médique, Sparte surprise par l’appel tardif d’Athènes n’eut pas le temps de lever les milices péloponnésiennes. Quand ses 2.000 Spartiates arrivèrent en Attique, Marathon était déjà un fait accompli (5).

f l) Thucyd. I, 19. Isoerate exagère (Panathen. 46 et 266) la brutalité du régime Spartiate avant la guerre du Péloponnèse. Ce fut cette guerre qui exaspéra les caractères et rendit plus pesant le joug du vainqueur (Thucyd. I, 76). En fait, avant la guerre du Péloponnèse, il n’y avait pas de ligue proprement dite dans la Péninsule : c’était plutôt une série d’alliances particulières qu’un système fédéral régulièrement organisé en jcoiviv. II n’y avait pas, semble-t-il, de synédrion péloponnésien sous la présidence de Sparte : les alliés étaient parfois convoqués à Sparte (Hérod. V, 91). D’ordinaire Sparte réclamait les troupes, sans toujours dire ce qu’elle en voulait faire (Hérod. V, 74). Les mesures d’exécution n’étaient pas prises en commun par les représentants des États. Il s’ensuivait des incohérences, des divisions, des défections. Les Corinthiens, entraînés par Cléomène contre Athènes, doutent de la justice de cette démarche et abandonnent le, roi (Hérod. V, 76).

(2) Busolt, après avoir soutenu tl'ike l limonier, p. 126) l’ancienneté du synœcisme de Mantinée, vient de rectifier son opinion ( Griecli , Gesch. 111, 1897, p. 119). — Voy. plus loin, p. 372 et suiv.

(3) Par ex. celle des Corinthiens en 507 (Hérod. V, 76); et celle des chefs Arcadiens soulevés par Cléomène entre 490-480 (Hérod. VI, 74 et 84). La campagne de Cléomène contre Argos vers 494 fut conduite, avec les seuls Spartiates (Hérod. VI, 76). C’est à tort que Pausanias (III, 4, 1: y môle des contingents alliés.

(4) Hérod. VI, 80. — VII, 148. — Busolt. Griecli. Gesch. II, p. 562.

(5) Hérod. VI, 105 et 120. — Hauvette, Hérodote , p. 255.

La 2« guerre a l'approche de la seconde invasion médique en 480, même medique. lenteur de la part de Sparte, même hésitation de la part des

Mantinée aux , , . .

Thermopyies et à Peloponnésiens. Argos, aigrie par ses désastres, et toujours rythme incapable de marcher sous les ordres de Sparte, préfère médi- (480). ser; chez d’autres, le médisme opère sourdement (1). Sparte prend le temps de célébrer la fête d’Apollon Carnéios ; les alliés, à son exemple, allaient s’abandonner aux joies de la panégyrie olympique (16 au 20 août 480) (2). Sparte se décida enfin à expédier aux Thermopyies ses 300 Spartiates et 1000 Périèques (3).

Les villes, réglant leur effort sur le sien, promirent beaucoup et donnèrent peu. Chacune d’elles adjoignit à Léonidas une petite troupe avec ses cadres (4). Il y eut en tout 1120 auxiliaires arcadiens, dont 300 Tégéates, 300 Mantinéens, 120 Orchoméniens, et 1000 hommes des autres cantons, qu’Hérodote ne désigne pas nommément. Ces chiffres, reproduits par Pausanias (3), représentent une faible partie des effectifs que chacun des États contribuants eût pu mettre en ligne avec plus de bonne volonté. Mais, comme ils sont proportionnés à l’ensemble des hommes capables de prendre les armes, ils donnent une idée de la puissance respective des cités.

On constate que les deux villes de la Haute-Plaine sont sur le pied d’égalité (6). Leurs contingents réunis équivalent à ceux du reste des Arcadiens, moins Orchomène. L’infériorité d’Orchomène éclate. En somme, malgré la faiblesse de l’effort, Sparte avait obtenu plus qu’elle ne donnait elle-même. Dans les épisodes qui suivirent, le contingent de Mantinée dut faire comme les autres : le deuxième jour de l’attaque, aux Thermopyles, chaque corps auxiliaire donna à tour de rôle (fin août 480) (7). Mais quand ils se virent tournés, leur zèle faiblit. Plusieurs chefs, au Conseil, proclamèrent la nécessité du départ et reprirent le chemin de leur ville. Léonidas, les voyant si mal

(1) Hérod. VIII, 73.

(2) Hérod. VIII, 26.

(3) Hérod. VII, 20o. — Diod. XI, 4.

(4) Hérod. VII, 202-204 ; 228.

(5) X. 20, 2. — Hauvette, Hérodote , p. 358.

(6) A Platée, les Tégéates sont 1500, les Orchoméniens 600 (Hérod. IX, 28).

(7) Hérod. VII, 212. Ot os c,EÀÀT|Vsç xaxà xâiU'-Ç xs xai xaxà l0vsa xexoaij.T'ip.évoi T|(T«v xai sv fjupet sxa aroi èjj.âÿ'ovxo.

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disposés, désirant peut-être ménager le sang grec, renvoya les autres d’office (1).

La mort de Léonidas rappela les Péloponnésiens inconscients au sentiment de la réalité. Cette fois, les milices sortirent des villes au complet. Cléombrote, frère de Léonidas, les concentra à l’isthme sous son commandement. Il y en avait plusieurs myriades, au dire d’Hérodote. Ils élevèrent un mur en travers du passage, convaincus qu’ils allaient réellement faire du Péloponnèse l’acropole de la Grèce (2). Personne ne manquait parmi les Arcadiens (3) ; les Mantinéens figuraient donc au nombre des travailleurs. Argos, l’Achaïe et d’autres, n’avaient cure du Mède, étant en bonne intelligence avec lui (4). Mais la victoire de Salamine (27 ou 28 sept. 480), en coupant aux barbares le chemin de la péninsule, rendit inutiles les travaux des uns et la duplicité des autres (5).

Cependant le mur ne fut pas abandonné. L’année suivante, au moment où Mardonius campe sur les ruines d’Athènes, où les Athéniens aux abois couchent à Salamine et sur leurs navires, Sparte prend encore son temps pour célébrer les Hyakinthia (mi-juin 479). Les éphores affichent sans pudeur l’égoïsme de leurs desseins. Le rempart de l’isthme terminé, le Péloponnèse rassuré déclarait ne se soucier ni de ses promesses ni du reste des Grecs (6). Mais un homme de sens, le Tégéate Chiléos, représenta que le mur de l’isthme ne barrait pas la vaste étendue des côtes, et qu’il valait mieux mettre le barbare hors d’état de débarquer. Sans la crainte salutaire que produisit son raisonnement, le Péloponnèse eût de sang-froid laissé les Athéniens succomber ou se rendre (7). Les Lacédémoniens, enfin décidés à agir, se concentrent à l’isthme, sous Pausanias. Leurs alliés les y rejoignent, mais sans empressement (8). De

(1) Hér. VII, 219, 220, 222. L’historien s’est inspiré de la version officielle de Sparte, qui s’efforçait d’opposer à l’inertie et au mauvais vouloir des alliés la bonne volonté du gouvernement lacédémonien.

(2) Hérod. VIII, 71. — IX, 8. — Diod. XI, 16.

(3) Hérod. VIII, 72: oï Se (SoTiOTjaavxei; êç xôv ’lffQp.bv itavST|f/.ei oioe TjCav 'EXÀVjvüjv, AaxEOcujAÔvioi xe x.ac 'ApxxSe; Ttocvxe;.

(4) Hérod. VIII, 73.

(5) Hérod. VIII, 71. — Thucyd. I, 73.

(6) Hérod. IX, 7, 8.

(7) Hérod. IX, 9. — Thucyd. I, 74. — Hauvette, Hérodote , p. 451 sqq.

(8) Hérod. IX, 19.

Man ti née à Platées (479).

fait., pourquoi les vassaux auraient-ils déployé plus de zèle que leur suzerain? La mobilisation se fit sans ordre ; il y eut des lenteurs et des retards. La haute direction avait été défectueuse; Sparte n’avait pas voulu se résoudre à temps ni su provoquer un mouvement unanime. Des peuples arcadiens-, seuls les Tégéates et les Orchoméniens avaient sans hésiter suivi leurs alliés et amis. A Platées, les Tégéates purent disputer aux Athéniens la place d’honneur après les Spartiates (1). Mais les villes moins inféodées aux volontés de Sparte, comme Mantinée, n’avaient pas les mêmes raisons de se hâter. La notion de leur devoir, en ces circonstances, leur avait été fort obscurcie par l’attitude ambiguë de Sparte depuis le début de la guerre. Les Mantinéens voyaient leurs amis d’Argos pactiser avec l’ennemi (2) ; les Éléens se mettaient à peine en route. Partout des discussions, des longueurs, un mauvais vouloir évident. Il y eut sans doute du temps perdu en vains discours. Quand enfin on eut décidé l’envoi du contingent, les chefs ou bien ne tirent pas diligence, ou ne surent pas retrouver à temps le gros de l’armée. Bref, en arrivant à Platées, les Mantinéens ne purent, comme les Spartiates à Marathon, que constater la glorieuse besogne accomplie sans eux (début d’aoùt 479). Ils tombèrent en plein triomphe. Leur confusion en fut extrême ; ils avouèrent leur faute et sollicitèrent le châtiment. Ce qui dut surtout les mortifier, ce fut de voir le brillant butin conquis par les Tégéates, d’entendre les exploits de leurs rivaux qui avaient les premiers enlevé et pillé la tente de Mardonius. Tant pour échapper aux sarcasmes des vainqueurs que pour se réhabiliter par un commencement d’expiation, ils se lancèrent dans un excès de zèle inutile et tardif. Les règlements militaires de Sparte interdisaient la poursuite des fuyards (3). Malgré cela, les Mantinéens ayant appris la fuite du corps d’Artabaze en Phocide (40.000 h.) partirent à ses trousses jusqu’en Thessalie (4), espérant rappor-

(1) Hérod. IX. 26.

(2) Les 43.000 hommes de Pausanias (Hérod. IX. 28) avaient dû traverser l’Argolide pour gagner l’Isthme en toute hâte. Les Argiens, ne pouvant les arrêter, avaient informé Mardonius (Hérod. IX. 12).— Hauvette, Hérod., p.333.

(3) Hérod. IX. 77. — Thucyd. V. 73. — Plut.Ii/c. 22. — Ce n’était pas, comme l’avance Plutarque, pour ménager un ennemi en déroute; mais pour no pas exposer sans profit les hoplites lourdement armés dont la cohésion faisait la principale force. Les armées Spartiates étaient alors pauvres en cavalerie.

i4) Hérodote (IX, 77) dit : eSûojcov. La poursuite fut donc effective ; la phrase qui suit ne s’applique qu’aux Lacédémoniens (Cf. Diod. XI, 32, 33).

MANTINEE AU VIe SIECLE ET PENDANT LES GUERRES MÉDIQUES. 369

ter quelque trophée. Après quoi, ils rentrèrent chez eux. La cité ressentit vivement son humiliation, d’autant plus cuisante que Tégée et Orchomène revenaient couvertes de gloire. On s’en prit aux officiers, qu’on rendit responsables et qu’on bannit. Même mésaventure arriva aux Éléens. Ils n’apparurent sur le terrain qu’après les Mantinéens et se trouvèrent si penauds qu’ils repartirent aussitôt sans rien tenter pour racheter leur faute : les généraux furent aussi condamnés à l’exil (1).

Certes, en cette conjoncture, les Mantinéens manquèrent d’àpropos. Leurs guerriers s’étaient mis dans une situation ridicule, au milieu de l’allégresse générale, exclus des péans et des dîmes qui enrichirent même les Hilotes (2). C’était, semble-t-il, une punition suffisante, tant leurs remords avaient été sincères. Mais Sparte ne se piquait ni de charité ni de justice dans ses rapports avec le prochain. Elle n’imita pas la noble indulgence des Athéniens après Marathon. Sa mauvaise volonté à préparer la victoire n’avait d’égale que son âpreté à vouloir en confisquer tout l’honneur (3). Avec la dîme du butin, on dédia à Apollon Delphien un trépied d’or monté sur un triple serpent de bronze ; à Zeus Olympien, une statue de 10 cou dées (4). Les noms des peuples vainqueurs furent gravés sur ces deux monuments. Or, si les Mantinéens n’avaient guère droit à une mention aussi honorifique, les Éléens méritaient encore moins d’être cités. Les premiers avaient du moins payé de leur personne aux Thermopyles ; ils avaient dépêché toutes leurs troupes à l’Isthme au moment de la bataille de Salamine ; après Platées, ils avaient voulu poursuivre l’ennemi. Le seul titre militaire des Éléens se réduisait à leur rôle piteux à Platées. Pourtant, les Éléens figurent sur les dédicaces des deux ex-voto; les Mantinéens n’v sont pas. De toutes les explications que cette injustice a suscitées, la plus plausible est suggérée par Thucydide (3). Ce sont les Lacédémoniens qui ont procédé à la gravure des inscriptions. Ce sont donc eux qui en ont proscrit les Arcadiens, les anciens complices de Cléomène, à l’exception d’Orchomène et de Tégée, dont l’amitié et les services étaient

(1) Hérod. IX. 77. — A Élis, comme à Mantinée, cette condamnation fui peut-être exigée par le parti avancé.

(2) Hérod. IX. 80, 81.

(3) Tliueyd. I. 73. — Diod. XI, 27, 55.

(4) Hérod. IX. 81. — Thucyd. I. 132. — Pausan. X. 13, 9.— V. 23, 1.

(5) Thucyd. I. 132. — Hauvette, Hérodote, p. 461, note 4.

La Ligue Péloponnésienne après les guerres médiques.

indiscutables. On peut même, sans témérité, supposer que l’exclusion des Mantinéens fut prononcée à l’instigation des Tégéates. Quant aux Eléens, comme ils détenaient l’influence de Zeus Olympique, Sparte les protégeait. Elle récompensa leur hypocrite fidélité par un passe-droit.

Défait, dès cette époque, l’antagonisme de Tégée et de Mantinée détermine celle-ci à une politique d’opposition anti-laconienne.

Ainsi, l’orage médique s’était fondu avant d’atteindre le Péloponnèse. La Péninsule semblait avoir [tour longtemps barré sa porte aux invasions du Nord. Mais elle renfermait en elle-même l’ennemi de son indépendance et de son repos. La suprématie lacédémonienne s’était affirmée en s’attribuant fa direction des opérations contre les Mèdes. Pausanias s’intitulait généralissime ou archège des Grecs. Après Platées, Sparte distribue à ses associés le blâme et l’éloge ; elle exploite l’œuvre commune de la victoire. Thucydide écrit qu’elle possédait les trois cinquièmes du Péloponnèse et qu’elle dirigeait tout le reste (1). Ce reste, c’était le groupe des Etats ’év<77tovSot ou ijug-gocyo-, qu’elle traînait à sa remorque. Il n’était guère possible alors à une république de subsister dans l’isolement, en dehors de tout système d’alliance et de tout groupement : la symmachie représentait pour les États grecs une manière d’assurance dont ils payaient la prime en nature, sous forme de contingent militaire (2). Dans le sein de la Ligue hellénique (3), entreprise de défense nationale coijtre le barbare, ejlqdont Sparte revendiquait la prostmie , deux systèmes concurrents se disputaient, le patronage des intérêts particuliers : la symmachie lacédémonienne et la symmachie athénienne. L’organisation de ces deux partis rivaux, celui des Doriens oligarchiques et celui des Ioniens dé-

(I) Thucyd. I. 10. rteXoTcow^cjou xtov ttÉvtô (Laconie , Messénie , Arcadie- Élide, Argolide, Achaïe) xà; 8ûo fAoioaç < Laconie, Messénie) vég.ovT«t,

3k ^ujATtaffT]? v)YOÜvrat. Thucydide oppose. toujours en bloc les. alliés de Sparte, sous le nom de Péloponnésiens, aux Athéniens et à leurs alliés.

(2 C’était une grave imprévoyance que de rester àffitovSoi (Thucyd. I. 31, 32), parce qu’en cas de lilige avec un voisin, on n’avait pas a faire a lui seul, mais à son groupe. L’abstèntion pouvait devenir la plus dangereuse des attitudes et la prudence bien comprise exigeait qu’on se 'compromit dans une' alliance. Corcyre s’en aperçut trop tard, (Thucyd. ib.j. , ‘ - ■!

(3) Constituée en 480, au Congrès de Corinthe, et renouvelée après Platées. (Hérod. VIT, 176. — Diod. XI, 4, 1).

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mocrates, occupe le deuxième et le troisième quart du Ve siècle; leur duel remplit le dernier quart.

Par leur position centrale les Mantinéens se trouvaient incorporés dans les rangs lacédémoniens. Leurs sympathies pouvaient les attirer ailleurs: l’alliance péloponnésienne était pour eux une nécessité sans contre-poids. Il y avait dans ces coalitions forcées des fervents et des tièdes ; les alliés n’étaient pas tous des amis ; ils devenaient même tout le contraire, dès que la politique de l’alliance les obligeait à se battre pour des causes étrangères à leurs intérêts. C’est alors que sévissait parmi eux cette maladie si bien caractérisée par Thucydide : l’àpfioim'a toù c-rpaiEûsiv (1). Ils maudissaient l’Etat directeur et ne s’associaient qu’avec ennui à la gloire de triomphes imposés. Le moindre revers leur apparaissait comme un échappatoire plein de promesses, au bout duquel ils entrevoyaient les joies de la défection. On demeure effrayé et douloureusement ému en songeant à l’existence d’angoisses et de misères que réservait à leurs alliés la tyrannique protection de Sparte ou d’Athènes. L’impitoyable précision de Thucydide, exempte de tout attendrissement et de tout pessimisme, nous met à nu les tristes côtés de cette Grèce si brillante et si vivace, mais où la crainte et la défiance empoisonnent les rares instants de répit et de bonheur.

(1, Thucyd. III. 113.

Fig. 52. — Fragments de céramique (en bas, au milieu, un Gorgonéion).

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