CHAPITRE III
Des synœcismes en général.
LE SYNOECISME.
On ne sait dans quelle mesure les Mantinéens participèrent aux campagnes des Péloponnésiens entre 479 et 431. S’ils suivirent leurs maîtres, ce fut sans doute à contre-cœur, avec le secret désir de s’émanciper pour ne plus suivre que leur propre inspiration et leurs sympathies. Ils en trouvèrent enfin l’occasion, quelques années après les guerres médiques. Ils cessèrent dès lors de figurer comme comparses dans le drame qui se jouait autour d’eux et purent aspirer aux premiers rôles. Les événements, qui donnèrent à leur puissance une assiette solide et des garanties sérieuses à leur autonomie, ouvrent une ère nouvelle dans l’histoire de cette cité. Ils se résument en un mot : le synœcisme.
Les Grecs désignaient d’ordinaire par ce terme le passage de la vie xwfjLTjôôv ou xa-ri ovjaouc à la vie urbaine, le groupement des bourgs ouverts en une agglomération dans une vaste enceinte fortifiée. C’était la centralisation politique, religieuse et matérielle de toutes les forces d’un Etat. Les communes rurales jusqu’alors disséminées autour de la utôàiç émigraient en un point choisi du territoire, généralement s’absorbaient dans la plus importante d’entre elles. En effet, il y en avait toujours une que sa situation désignait comme chef-lieu (1) : c’était souvent le marché situé au carrefour des principales routes. On s’était habitué à s’y rendre de tous les points de la contrée pour les échanges et les approvisionnements. Cet endroit devenait peu à peu le groupe le plus populeux du pays. Parfois la présence d’un
(I) KojpLOTroÀi; .
LE SYNŒCISME.
sanctuaire vénéré y attirait, surtout aux jours de panégyrie, un grand concours de peuple. Par le fait du synœcisme, le cucr-r^y. o’/j jjlüjv cessait d’être seulement la personne morale de l’État; il prenait corps en une ville. Chaque bourgade contribuait pour sa quote-part à la population de la nouvelle capitale, sans pour cela disparaître elle-même. Elle subsistait comme centre d’exploitation agricole dans tel ou tel coin de la région, mais son àme habitait désormais les murs de la ville. Comme la citadelle primitive, la ville avait ses murailles, et possédait en outre tous les organes de la vie publique en Grèce : agora, prytanée, bouleutérion, théâtres, gymnase, stade, hippodrome, temples divers. Le patriotisme s’y fortifiait par le contact quotidien des citoyens ; l’esprit original et la vie intellectuelle pouvaient s’y développer dans la sécurité d’une existence assurée du lendemain ; l’esprit particularité des dèmes isolés se fondait en un sentiment commun pour la patrie unifiée. Enfin, le rempart protecteur favorisait l’accumulation de la richesse en réserves durables. L’État synœcisé cessait donc d’être le jouet des forces environnantes. Si la fondation d’une irrôXiç marquait la première étape des sociétés flottantes de la période primitive vers l’organisation politique, le synœcisme symbolisait l’essor définitif des unités historiques.
Selon les pays et les circonstances, cet acte important avait lieu plus ou moins tôt. Sous ce rapport Athènes fut un des États les plus précoces. Dans les riches plaines ouvertes sur la mer ou mal fermées par la nature, l’insuffisance des citadelles primitives se faisait vivement sentir : le groupement des habitants en une ville close s’y imposait de bonne heure. Au contraire, les vallées intérieures dotées d’un rempart montagneux pouvaient se fier à leurs défenses naturelles et ajourner le synœcisme : ce que fit Sparte (1). De même les tribus montagnardes en Arcadie,
(Il 11 y eut dans la vallée de l’Eurotas une série de synœcismes partiels qui finirent par grouper en une seule communauté achéo-dorienne les anciennes principautés laeoniennes (Éphore ap. Strab. VIII 560. — Pausan. IX. 22, 11). Mais Thucydide (I. 10) dit expressément que Sparte était bâtie à l’ancienne manière, c’est-à-dire formait une agglomération de bourgades ouvertes : ootî 'uvo’.y.t<78st(7T|Ç irôXecüç , oüxs tepoï; xai xaxaaxsuaïi; TtoXuxsXecrt y p7)Gap.sv7jç. xaxà xoSgaç os x<o TraXaiw xtjç 'EXXxooç xpôirio oixcs0£'57]<;. La ville n’était pas enclose (Plut. Apnpht. Lnc. Agesilaus. 29. — Senec. Suasor. 2, 3). Vers 316, on éleva des fortifications partielles (Justin. 14, 3) qui furent renforcées en 306 et en 372. Nabis compléta ces travaux par des lignes de remparts et des fossés (Pausan. VII. 8, 4. — Plut. Pyrrhus, 27) ; mais l’enceinte ne fut jamais complète (Tit.Liv. XXXIV, 27); les parties ouvertes étaient gardées par des postes, opoup'.x (Pausan. III, 13, 8).
en Étolie, dans le Pinde, continuèrent longtemps à vivre à l’ancienne manière, dans des hameaux non fortifiés : des tours surveillaient les défilés, des fortins se dressaient sur les hauteurs ; mais les villages s’éparpillaient à de grandes distances (1).
Les Arcadiens retardataires du Ménale et de la Parrhasie ne furent synœcisés qu’à l’époque d’Épaminondas (2). D’autres, comme les Mantinéens, après s’ètre laissé devancer par leurs voisins, patientèrent jusqu’au moment favorable, épiant l’occasion de procéder à une mesure devenue nécessaire à leur sécurité et à leur indépendance. A Tégée, l’imminence du péril dorien avait hâté cette solution, dès le IXe siècle. Les Mantinéens, à cette époque, n’étaient pas mûrs. Plus tard, quand ils se reconnurent désarmés en face des puissances synœcisées, celles-ci avaient trop intérêt à les maintenir en état d’infériorité pour tolérer ou favoriser leur concentration. La politique de Sparte s’opposait avec vigueur, en Arcadie, à la création de villes susceptibles de servir de quartiers généraux aux idées démocratiques. L’émiettement des forces arcadiennes, la dislocation des Etats en dèmes favorisait au contraire ses vues. Aussi des républiques comme Elis, Héraia, Mantinée sont-elles restées si longtemps dépourvues d’initiative politique, en quelque sorte bâillonnées par la jalousie inquiète de Sparte (3).
(1) Dans une exploration du Pinde en 1889, j’ai retrouvé les ruines de quelques y.ùjuiat des Dolopes et des Athamanes, qui dominaient les ravins escarpés du haut Achélôos (Inachos) et de ses affluents. La seule qui puisse être identifiée avec vraisemblance est Argithéa, près Knissovon. On reconnaît sous bois les murs de soutènement des terrasses et les soubassements des maisons. Il n’y a pas traces de remparts. Ces localités, vrais repaires de brigands, étaient presque inaccessibles. En revanche, à l’entrée des gorges, les tours de garde se multiplient.
(2) Le synœcisme complet, qui n’était pas réduit à une centralisation administrative, mais qui impliquait la construction d’une ville fortifiée, avait souvent pour conséquence l’abandon de la citadelle. Tantôt l’antique -TroXiç tombait en ruines avec les habitations qui 1 entouraient : on la montrait aux amateurs d’antiquités, comme TraXct'.à t roXiç ; tantôt elle subsistait comme château-fort de la ville basse et prenait le nom de Ville haute ou Acropole et le nom de ttoXiç était alors réservé à la ville basse. En Arcadie, Pausanias mentionne des TtaXatcel ttôXsiç ou irpOTÉpai TtôXstç à Orchomène, Mantinée, Stymphale, Phigalie, Lycosoura.
(3) Le synœcisme de l’Élide fut la conséquence de la révolution démocratique de 47 2 (Strabon. VIII, 337. — Diod. XI, 34. — Curtius. Ueber den Synoik. von Elis. Ber. d. Berl. Akad. d. Wiss. 1893, p. 793-806'. Toutefois la Nouvclle- Élis n’est pas murée (Xén. IJellén. III, 2, 27). — Le synœcisme d’Héraia fut provoqué par Sparte (Strab. ib.) ; mais cette exception confirme la règle. En
LE SYNŒCISME.
La date du synœcisme mantinéen n’est pas exactement connue. Toutefois on peut, avec quelque vraisemblance, la fixer d’après les faits eux-mêmes, plutôt qu’en se fondant sur le témoignage de textes incomplets.
La tradition locale du déplacement de l’antique Mantinée dirigé par Autonoé sur l’ordre d’un oracle, n’est qu’une légende sans valeur, agrémentée de l’inévitable vaticinium post eœntum (1). Le synœcisme mantinéen ne doit pas remonter au-delà du Ve siècle pour les raisons suivantes (2) :
1° Après des siècles d’effacement, tout à coup Mantinée, au Ve siècle, entre en scène et devient l’âme d’une coalition contre Sparte. Le contraste entre ces deux attitudes ne peut s’expliquer que par une métamorphose de l’État mantinéen. tel que le passage du régime rural à la forme urbaine.
2° En 385, les Lacédémoniens détruisent la ville et forcent les habitants à repeupler leurs anciens dèmes. Ce retour au passé n’était possible qu’en supposant la ville encore assez jeune pour que son existence pùt être remise en question. On n’aurait pas songé à revenir sur un synœcisme datant de plusieurs siècles : il y aurait eu prescription. Mais si l’on admet que Sparte avait dù tolérer, moins d’un siècle plus tôt. la concentration des dèmes mantinéens sans pouvoir alors l'empêcher; qu’une fois tirée d’embarras, elle s’était trouvée en face d'un fait accompli, on comprend qu’elle ait saisi la première occasion de détruire une œuvre édifiée contre son gré. Dans sa pensée, le diœcisme expiait le synœcisme. Les deux faits ne peuvent donc être séparés par un laps de temps qui rendrait inintelligible la vengeance des Spartiates.
3° Le choix du site, à l’endroit le plus bas de la plaine, loin de toute acropole, ne dénote pas une haute antiquité. Il indique une époque où le vieux système de fortification était délaissé.
4° Enfin, le texte de Strabon, sans être décisif, renferme une
effet, dans le 2' quart du IVe siècle, les Lacédémoniens, en présence des velléités unitaires de l’Arcadie et des allures indépendantes de l’Élide, favorisèrent l’établissement, aux confins des deux États, d’un centre oligarchique solidement constitué par la concentration des dèmes héréens.
(1) Voy. plus haut, p. 315.
(2) On ne doit pas prendre au pied de la lettre les termes où Polybe appelle Mantinée tt,v apy aiorât^v y.z\ tt,v as "Aty v — oÀtv t iov y. y. -y. ttjv ’ApxaScav i II, 56, 6). Il y a dans ces hyperboles une parodie de Phylarque et une ironie tant à l’adresse de l’historien que des Mantinéens. On verra plus loin pourquoi Polybe les détestait ,p. 493'.
Date
du synœcisme de Mantinée.
La démocratie à Argos
et l’influence de Thémistocle.
indication précieuse. Les villes dont parle Homère, dit-il, n’étaient pas des villes proprement dites, mais des systèmes de dèmes, qui en se réunissant plus tard, ont formé les différentes villes connues : Élis, Mantinée, dont le synœcisme eut lieu à l’instigation des Argiens, Héraia, Ægion, Patrai, Dymé (1).
Examinons donc à quel moment, dans quelles circonstances les Mantinéens purent éluder la surveillance de Sparte, de Tégée et d’Orchomène, les citadelles de l’oligarchie, et mettre à profit les conseils et l’appui d’Argos.
La conduite et le premier procès de Pausanias en 478/7 avaient ébranlé le prestige de Sparte. Avec la confiance de ses alliés, l’État directeur perdit leur fidélité. Athènes ne fut pas seule à profiter de ces défaillances. Argos, pendant les guerres médiques, avait pu réparer ses forces ; elle s’appliqua ensuite à achever l’unification de l’Argolide par la soumission des villes autonomes, comme Tirynthe, Mycènes, Hysiai, Ornéai, Mideia (2). Elle dépeuple les communes rurales et s’annexe leurs habitants (462). Elle-même se changea en une ville spacieuse, capitale de l’Argolide. Redevenue la seconde puissance du Péloponnèse, il lui fut permis de reprendre ses anciens rêves de domination. Après l’absorption des éléments achéens et ioniens en une vaste agglomération urbaine, la fraction dorienne et aristocratique se trouvait en minorité. Vers 460 la démocratie l’emportait. Dans cette élévation rapide d’Argos au rang de grande capitale et de foyer démocratique, on reconnaît l’influence d’un esprit politique de premier ordre. Thémistocle, banni d’Athènes entre 474 et 472, s’était réfugié à Argos. De là, il voyageait dans le reste du Péloponnèse (3), observait la situation, lisait l’avenir dans le présent avec cette clairvoyance intuitive admirée par Thucydide (4). Traqué par les Lacédémoniens, l’Athénien ne pouvait excursionner qu’en territoire ami. Il est plus que probable qu’il fut l’hôte des Mantinéens. Leurs institutions devaient l’intéresser et leurs ambitions provoquer sa sympathie. Lui qui avait mis sa patrie hors de page en la murant ne pouvait que leur conseiller le synœcisme. Peut-être pesa-t-il dans le même
( 1 ) lç tov Üotsoûv ai yvtopt^ôjAevai ttoÀsiç ffuvojxiffG'^Taÿ1, o'o'i t7|Ç ’ Apxaoia; Mavxcvsia fLsv Le ttsvts o/ixiov ûrc’ ’Apysuov <Tuvtpx'<y67]. VIII, 337.
(2) Pausan. VIII, 27, 1.
(3) Thucyd. I, 14a.