‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 6 sur 73 · L HYDROGRAPHIE SOUTERRAINE · texte numérisé non relu

L HYDROGRAPHIE SOUTERRAINE

Un accident vient-il déranger cet organisme, la sécurité de Causes toute la région est en péril : la haute plaine se change en lac, d'°^s‘ruct^" ^ des et l’Argolide en Sahara. Le bon fonctionnement des katavothres était pour les Tégéates et les Mantinéens une question vitale. Il fallait une vigilance active pour se prémunir contre l’insouciance des forces naturelles qui rendraient bien vite le monde inhabitable, si l’homme n’y mettait bon ordre. Les Mantinéens logeaient à demeure un ennemi toujours prêt à devenir le maître.

Ils avaient à lui faciliter les moyens d’évacuer leur territoire le même intérêt que les Hollandais à lui fermer l’entrée du leur.

Le moindre trou percé dans les digues du Nord menace l’existence des Pays-Bas ; le moindre bouchon qui obstrue un katavothre peut ruiner la Haute Plaine. Or, cet accident survient de plusieurs façons : 1° par la dislocation des parois internes à la suite des tremblements de terre : il suffit d’un exhaussement ou d’un éboulement de roches pour que l’occlusion soit complète ; 2° par érosion : l’action mécanique du courant détache des fragments, les pousse aux endroits les plus resserrés où ils interceptent le passage ; 3° par accumulation de matières étrangères, détritus végétaux, troncs d’arbres, cadavres d’animaux charriés par les eaux ; 4° par enlisement ou envasement des couloirs intérieurs, envahis par le sable ou la boue (1) . Les anciens mettaient d’ordinaire au compte des tremblements de terre la plupart des cataclysmes (2). Cependant ils comprenaient la nécessité de protéger les émissaires des plaines fermées contre certaines causes accidentelles d’occlusion que la main humaine pouvait écarter. De terribles exemples hantaient leurs mémoires : les villes des bassins à katavothres savaient qu’elles ne pouvaient s’endormir, à peine de mort. Les traditions rapportaient

(1) Boblaye ( Expéd . de Morée, Ils, p. 321) et Philippson ( der Peloponnes, p. 494) ont exagéré l’importance de l’exhaussement du sol par les alluvions. Philippson imagine que le niveau des terres, à force de monter, finit par ensevelir l’entrée des katavothres, ce qui a obligé les eaux à en ouvrir d’autres. Conclusion : les katavothres actuels ne sont pas nécessairement les mêmes que dans l’antiquité. — En fait, cet exhaussement du sol n’est pas du tout prouvé. Ni à Mantinée, ni à Tégée les ruines ne sont recouvertes d’une couche épaisse : le niveau des plaines parait n’avoir pas changé depuis l’antiquité. Nous avons retrouvé, dans les deux villes, le dallage des rues presque à fleur de sol, au plus à un mètre de profondeur, quand ils étaient recouverts par les décombres.

(2) Terrae moins profundunt sorbentque aquas. (Plin. H. N. XXXI, 30, 5). — Strabon attribue, d’après d’autres auteurs, aux tremblements de terre l’occlusion des katavothres de Phénéos (VIII, 8,4) et du Copaïs (IX, 2, 16).

que la plaine du Copaïs, avant, d’être submergée, avait été riche et peuplée de villes (1). On se répétait les mésaventures des bourgades béotiennes, Orchomène et Copai, obligées de se déplacer suivant les caprices du lac pour échapper à l’engloutissement (2). On connaissait, en Arcadie môme, les vicissitudes de Phénéos et de Stymphale tour à tour conquises et conquérantes sur leur propre territoire (3). De très bonne heure, on songea à se prémunir contre le retour de ces

(t) Pausan. IX, 24, 2.

(2) Strabon. IX, 2, 18— Ces souvenirs pouvaient être très vivants dans la Haute plaine d’Arcadie où l’on retrouve tant d’attaches avec la Béotie.

(8) D’après Pausanias (VIII, 14,1) l’antique Phénéos avait été submergée par un lac dont les traces étaient encore visibles sur les flancs de la montagne. Les travaux attribués à Hercule desséchèrent la plaine. Mais l’Aroanios sortit du chenal où le héros l’avait eniermé et se fraya lui-même un autre lit. Ératosthène et Strabon (VIII. 8, 4) constatent qu’il se reforme à plusieurs reprises pour disparaître inopinément par les bérètlires dégorgés. Au début du XVIII* s. les eaux montèrent très haut; l’Expédilion de Morée reconnut sur les rochers les marques du niveau qu’elles avaient atteint, à 200m au-dessus de la cote indiquée par l’État-major (75301). Elles redescendirent; en 1814, le lac n’était plus qu'un marais. Le bey de Corinthe Drama-Ali fit placer des grilles aux trois kalavothres. Pendant la guerre de l'Indépendance, ces grilles furent enlevées, les issues se rebouchèrent, la plaine fut inondée ; le lac atteignit 40 à 50 m. de profondeur avec un diamètre de 8000 m. Aujourd’hui, sa superficie est diminuée de moitié : il n’est qu’à l’altitude de 550 m. Une Compagnie moderne en a entrepris le dessèchement.

Le lac Stymphale subit aux différentes époques des variations analogues. La légende des oiseaux tués par Hercule prouve qu’à l’époque primitive la piaine entière était couverte d’un marais pestilentiel, dont le héros entreprit le dessèchement. Puis le lac reparut, et vint baigner la ville elle-même (Strab. VIII 8, 4. — Hérod. VI, 76). Au temps de Strabon, il en était déjà éloigné de o stades. Hadrien, en dérivant à Corinthe les eaux de la source Métopa, assainit la plaine et la rendit à la culture. (Paus. II, 3, 5. — VIII, 22, 3). Au temps de Pausanias, la rivière Stymphalos gagnait directement son ‘katavothre, sans causer la moindre inondation en été. En hiver seulement, il se formait un petit marais (Xigvqv te où p.£yot)a]v). Toutefois, des accidents survenaient. Un fait contemporain de Pausanias en est la preuve. Des troncs d’arbres avaient engorgé l’émissaire; il se forma aussitôt un lac de 400 stades dont un curage débarrassa le sol en un jour (Paus. VIII, 22,6). Au moyen âge, la plaine était habitée, à en juger par les ruines de la basilique byzantine et de la forteresse de Kionia. Depuis, le laça recouvert les restes de la ville antique; mais ceuxci reparaissent peu à peu, depuis le percement d’un tunnel à travers le mont Apélauron par une Compagnie moderne. Les eaux sont déversées dans le ravin de l’Asopos et conduites au golfe de Corinthe. En 1888, nous avons pu relever, en contre-bas de l’Acropole, deux édicules nouveaux. Voy. Joanne. Guule de Grèce. II, p. 389.

l’hydrographie souterraine.

catastrophes périodiques. Les plus anciennes traditions attri huaient à Hercule les premiers travaux d’assainissement des plaines fermées et le curage des conduites souterraines (1). A l’époque historique, les cités intéressées chargeaient du soin de pourvoir à leur sécurité des ingénieurs : le Chaleidien Cratès, contemporain d’Alexandre, entreprit ainsi pour le compte des villes béotiennes le dégorgement des émissaires du Copaïs et le dessèchement, des environs d’Orchomène (2). A en juger par les traces encore visibles de ces travaux, les métalleutes s’acquittaient de leur tâche avec une science et une intelligence consommées (3). A Mantinée, les ouvrages et les canaux d’où dépendait la préservation du territoire devaient être l’objet de soins incessants. La négligence se payait trop cher (4); aux dangers de la situation créée par la nature s’ajoutait la malice d’un voisin prompt à abuser des armes que lui procurait le terrain : les eaux devenaient une machine de guerre pour l’attaque ou la défense de la place, suivant les cas.

Les travaux ordinaires de protection et de dégagement des plaines fermées étaient les suivants : 1° l’entretien des katavothres par l’enlèvement des obstacles (êgcppâygaTa), le curage et l’élargissement des galeries aussi loin qu’on y pouvait pénétrer pendant la saison sèche. On complétait peut-être ces précautions par la pose de grilles en bois ou en métal qui arrêtaient les matières encombrantes à l’orifice. A Mantinée, le grand katavothre de Kapsia est entouré d’un mur en demi-lune, autrefois muni d’une porte grillée par où pénétrait le chenal. On en attribue la construction aux Turcs. Doit-on supposer les anciens Grecs

(1) L’Hercule thébain détourna le cours du Cépbise, en boucha, puis en déboucha les katavothres (Pausan. IX, 38. 5). — A Phénéos, il avait creusé dans la montagne les émissaires de l’Otbios ou Aroanios préalablement canalisé (VIII, 14, 1). — A Stymphale et à Lerne, la légende des oiseaux et de l’hydre ont pour origine des travaux du même genre.

(2) Strabon, IX, 2, 17.

(3) A Érétrie, le xacpptüpu yoi; Chairéphanès passe un contrat avec la ville pour le dessèchement d’un marais à l'aide de conduites souterraines, de canaux et de puits (’EcpTjp.. ào y. 1869. n» 404 a. — Choisy. Études épigr . sur l'archil. gr. p. 226. — Dareste. Annuaire des Études gr. 1877. p. 107).

(4) D’après la tradition thébaine, Hercule s'avisa le premier de boucher les katavothres pour inonder Orchomène : îrpiv 7] xôv ’HpcocAéa tô yàap.a Igcppâ^ai to 8tà tou opouç (Pausan. IX, 38, 7). En 369, Iphicrate voulut renouveler ce stratagème contre Stymphale. Il aurait conçu le singulier projet de combler avec des éponges l’émissaire du lac (Eratosth. ap. Strab. VIII, 8, 4).

Travaux de protection et de dégagement.

moins ingénieux (1)? 2° des fossés (xxœpot) étaient creusés dans la plaine et dans les vallées annexes pour drainer les torrents, vider les marais et diriger vers leurs exutoires les eaux indécises ou stagnantes (2). Un ou plusieurs réseaux de drains se réunissaient dans le chenal collecteur, souvent une rivière naturelle canalisée, qui desservait chaque émissaire. Des endiguements rehaussaient parfois les berges des fossés. La hauteur des montagnes ne permettait pas, en Arcadie, de tenter le percement de tunnels artificiels, comme celui dont les traces subsistent entre le Copaïs et Larymna (3). 3° Quand le territoire voisin se trouvait être une plaine de niveau supérieur, encombrée elle-même par les eaux, comme la Tégéatide par rapport à la Mantinique ou celle d’Orchomène par rapport à Kaphyai, on se défendait par une levée de terre (^wjxa) ou par un grand fossé. De semblables barrages existaient à Kaphyai (4), à Pallantion (5), à Mantinée (6). Grâce à ces précautions, des villes considérables ont pu prospérer au milieu de terrains féconds dans une lutte de tous les instants contre une nature hostile. Celle-ci triomphe aujourd’hui et le marais règne en maître dans la plupart des plaines mal défendues. Les barques ont vogué à Phénéos et à Stymphale (7), au-dessus des temples et des agoras noyées; Mantinée et Tégée, sans être aussi complètement envahies, se sont transformées en bourbiers malsains.

(1) A Verzova, l’entrée du gouffre est protégée par deux grilles, placées en travers du chenal. Un gardien spécial les débarrasse après les pluies des détritus végétaux, tiges de maïs, etc. apportés par l'eau. Voy. Martel. Les Abîmes, p. 496 et 506.

(2) Sur les endiguements du Copaïs et l'élargissement des orifices naturels par les Minyens, voy. les belles recherches de M. Campanis. Bull, de Corr. hellén. XVI (1892), p. 187.

(3) Ce travail gigantesque, resté inachevé, est attribué à Cratès. Il s’agissait de percer une galerie de 2400 mètres sous le col de Képhalari, à travers un calcaire très dur. On a retrouvé les seize puits de forage avec les amorces de la galerie. Voy. Campanis. Bull, de Corr. hellén. XVI (1893), p. 322 et suiv. pl. VIII, XV et XVII.

(4) Paus. VIII, 23, 2 : sv 8k tco tteôico tco Kacpucov TtsTiorqTai y y fi ycopuz, St'où àirecpyETca to uôcop tô Ix ttjç ’Opyop-sviaç p.7] ôtvat Kacpusüff’.v fiXâpoç TY| èvEpycp.

(5) Paus. VIII, 44, 4. — Voy. la carte de la Tégéatide, à la fin du volume.

(6) Sur le grand xotcppoç transversal du Sud, voy. plus bas, p. 45.

(7) Cf. Strabon. IX. 2. 16.

Page 1