‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 50 sur 73 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

l’expiation, dioecisme de 385.

L’année suivante (juillet 387) la paix d’Antalcidas et le congrès Griefs de Sparte terminaient la guerre de Coriuthe. Il y eut un désar- desparte mement général en Grèce (1). Tout le monde était fatigué d’une contre Mantinee lutte stérile. Les Lacédémoniens sentaient leurs alliés leur échapper; la police de l’Isthme les surmenait. Débarrassés de tant de gros soucis, ils songèrent de nouveau, comme en 421, à régler leurs comptes de rancune. Ils passèrent sévèrement en revue la conduite équivoque de leurs alliés (2). De toutes les villes dont ils avaient à se plaindre, Mantiuée possédait le dos sier le plus chargé. Elle était au cœur du Péloponnèse uu foyer de lèse-laconisme. Elle avait défendu avec entêtement sa constitution libre contre toute ingérence despotique. Aux actes d’insubordination, s’étaient ajoutées les avanies dont les guerriers d’Agésilas et leur chef gardaient le cuisant souvenir. Aussi la mesure était-elle comble et la fureur de vengeance d’autant plus âpre que l’amour-propre Spartiate avait été blessé à vif. On voulait à Sparte une guerre d’extermination, une répression radicale qui mît à jamais l’impertinente cité hors d’état de donner le mauvais exemple au troupeau des sujets plus dociles.

L’alliance de 30 ans, conclue au printemps de 417, venait Luitimaumi d’expirer en 387, quelques mois avant la paix d’Antalcidas (3). de38--6.

Ce n’était là qu’un mauvais prétexte, puisque Mantinée, par son accession au traité d’Antalcidas acquit le bénéfice d’un pacte

(1) Xén. Hdl. V, 1.

(2) Ib. V, 2, 8.

(3) Ib. V, 2. — Voy. plus haut, p. 405.

nouveau. Mais les Lacédémoniens ne se crurent pas tenus à tant de ménagements. Deux ans ne s’étaient pas écoulés qu’ils avaient déjà remis la Grèce en leu, au mépris des contrats (1). Leur attention fut d’abord sollicitée de divers côtés par une série de mouvements populaires, dans les cités où ils avaient installé des gouvernements oligarchiques. Plusieurs d’entre elles avaient pris au pied de la lettre la clause du traité qui posait en principe l’autonomie des villes grecques, grandes et petites. Diodore rapporte qu’en plusieurs endroits les chefs du parti laconien furent, mis en accusation et sommés de rendre compte de leurs abus de pouvoir. Il y eut de ce fait des bannissements. Naturellement, les exilés se réfugièrent à Sparte et les Lacédémoniens procédèrent d’autorité à la restauration des partis déchus. Ils se procurèrent ainsi des triomphes faciles. Xénophon les a passés sous silence, car ces mesures arbitraires et illégales constituaient une odieuse exploitation de la paix d’Antacidas aux dépens des faibles. L’hiver 387/6 marque donc une période de tension diplomatique entre Sparte et Mantinée ; la chancellerie lacédémonienne se répand en notes acrimonieuses et en sommations sous la forme de celles qu’Agésilas avait adressées à Thèbes, à Corinthe et à Argos après le premier congrès de Sparte (2). Dans les premiers mois de 386, les Mantinéens reçurent, par des envoyés spéciaux, un factum virulent où tous les griefs antérieurs de Sparte étaient rappelés. Xénophon (3) se fait l’écho complaisant de ce réquisitoire : envoi de blé aux Argiens, refus de troupes, négligence dans le service, mauvais esprit à l’égard de Sparte, tout y était. On rappelait que la garantie du traité de 417 était prescrite depuis moins d’un an (4) ; on ter

(1) Diod. XV, 5.

(2) Xén. Hell. V, 1.

(3) lb. V, 2.

(4) ’EXÉyovTO Sè xcà ai o-TtovSat ljj£ÀY]Xu0svai tûIç Mocvtiveïïot toutco tw etei at [J.ETX T7]V év Mav-nvEia [xy.y/]v TpiaxovxasTEÏç yEvopievat [Hell. V, 2, 2). Cette phrase soulève une petite difficulté chronologique. Diodore (XV, 5) met en 380, (ol. 98, 3) sous l’archontat de Mystichidès [en réalité Théodotos était encore archonte. — (Voy. sur cette particularité de la chronologie de Diodore, Droysen, Hist. de l'Hellén. trad. Bouché-Leclercq, I, p. 801 )] les premiers démêlés deSparte et de Mantinée, et la suite en 383 (XV, 12). Pour accorder le texte de Thucydide (V, 81) avec ceux de Xénophon et de Diodore, Hertzberg (Age-nLaos, p. 313) suppose avant l’alliance de 30 ans un armistice préalable conclu après la bataille de Mantinée (hiver 418-417) : c’est celui dont parle Thucydide ; le pacte définitif daterait seulement de l’année suivante, soit 416; Schneider [ad Xeu. ib.) croit que

l’expiation, pioecisme DE 385.

minait par l’injonction d’abattre les remparts de la ville. Ainsi désarmée, ajoutait-on, elle ne serait plus tentée de s’allier aux ennemis.

A ce ton rogue, on reconnaît les façons de l’altier Agésilas. Sparte comprenait que la prospérité et l’audace de Mantinée dataient du synœcisme. Dans sa pensée, la dispersion des habitants et le retour à la vie cantonale devaient suivre le démantèlement de l’enceinte (1).

Aux formes de cette brutale et cassante injonction, les Man tinéens n’avaient pas à se faire illusion sur leur sort. Soumission ou résistance, l’une ou l’autre attitude les conduirait au même résultat : la ruine de leur influence politique, de leur existence nationale et leur radiation de l’histoire. Ils retomberaient au rang des groupes impersonnels, tels que les Parrhasiens et les Ménaliens. Aucun secours extérieur à attendre : Athènes, pressentie sur ses intentions, répondit par une fin de non-recevoir : elle ne voulait pas violer la paix. Argos était l’esclave du parti laconien et d’ailleurs intimidée par les menaces d’Agésilas (2). Réduite à ses forces, Mantinée accepta courageusement une lutte inégale. Mieux valait défendre l’honneur jusqu’au bout, puisqu’aussi bien la capitulation immédiate n’offrait aucun avantage. Les démocrates argieus, qui avaient cherché asile à Mantinée, et leurs partisans durent peser de toute leur influence

Résistance de Mantinée.

Xénophon fait partir l’alliance de l’été 41(i, c’est-à-dire dit moment où cesse la campagne d’Alcibiade dans le Péloponnèse (Thucyd. V,84, 1 13). Curtius (Hist. gr. tr. Bouché-Leclereq, IV, p. 290) admet, contre Xénophon, un intervalle de 2 ans entre l’expiration du traité et le début de la guerre. Il me semble qu'il n’y a pas lieu ici d’incriminer l’exactitude d’aucun des 3 auteurs. L’expiration du traité tombe en avril 387 ; l’ultimatum des Lacédémoniens est donc envoyé vers la fin de l’année (comptée de printemps à printemps), soit dans l’hiver 387. Les démarches des Mantinéens auprès de leurs amis, les négociations avec Sparte leur permettent de gagner l’hiver suivant. On sait que les Lacédémoniens étaient très lents à se décider et à agir ; Thucydide en fait souvent la remarque; naturellement, Xénophon s’abstient de toute appréciation fie ce genre. Après le refus de Mantinée, ils ne mettent leur armée en mouvement qu’au printemps 385. Les opérations contre Mantinée durent tout l’été 385, et le dénouement n’a lieu qu’en hiver. Il importe de distinguer deux périodes, celle des négociations et celle du siège. Dans ces conditions, la phrase de Diodore : (XV, 5, 3) : « Les Lacédémoniens ne passèrent pas deux ans sans violer la paix » ne soulève aucune objection. — La chronologie de Beloch ( Griecl) . Gescli. II, p. 222), qui place le siège de Mantinée en 384, ne me semble pas juste.

(1) Diodore (XV, a, 4) introduit l’obligation du diœcisme dans l’ultimatum.

(2) Xén. HeU. V, 1, 36.

Agésipolis

commande

l'expédition

contre

Mantinée (été 385) .

sur cette grave décision. L'excellence des remparts inspirait toute confiance ; on ne croyait sans doute pas les Lacédémoniens très habiles à la guerre de siège; enfin le vif sentiment de la liberté menacée, la haine des Spartiates et de leurs procédés comminatoires, le souvenir des efforts tentés depuis près de 100 ans pour émanciper la ville, tous ces mobiles exaltèrent les fiers démocrates jusqu’aux résolutions extrêmes : l’ultimatum fut rejeté.

Aussitôt les éphores déclarèrent la guerre. Mais à propos de la désignation du commandant en chef la rivalité des deux maisons royales éclata. Agésilas, qui avait été l’instigateur delà politique de représailles et qui semblait avoir à venger sur les Mantinéens des offenses personnelles, se récusa, sous le prétexte que Mantinée avait rendu de grands services à son père pendant les guerres de Messénie (1). L’excuse ne parait guère sérieuse, car si les Mantinéens avaient jadis, dans un but intéressé, secondé Archidamos, ils s’étaient dédommagés sur son fils. 11 est plus probable que l’ingrate mission de châtier en pleine paix une ancienne alliée, de lever le masque et d’endosser la responsabilité d’une exécution sans gloire tentait peu le vainqueur des Perses. La pénible campagne contre Corinthe avait dégoûté Agésilas des expéditions contre les Grecs. Elles ne lui avaient rapporté qu’impopularité et mécomptes. Il ne lui déplaisait pas de passer la férule à son rival Agésipolis, à qui ce rôle répugnait encore davantage : Agésipolis, héritier des traditions généreuses et libérales des Agiades, semblait, comme son père Pausanias, opposé à la politique violente et anti hellénique de Lysandre. Il professait, à l’encontre d’Agésilas, le respect du droit des nations (2) ; il n’estimait pas que, pour être Spartiate, on dut se faire le bourreau des autres Grecs. A plus juste titre que son collègue, il pouvait aussi alléguer des relations personnelles et actuelles avec Mantinée : Pausanias, réfugié à Tégée, s’était lié d’amitié avec les démagogues mantinéens (3). Agésopolis reçut le commandement sans plaisir. Mais, une fois en route, il ne

(1) Voy. plps haut p. 377. (Xén. Hell. X, 2, 3. — VI, ii, 4). La phrase de Xénophon mal comprise a probablement inspiré à Diodore(XV, 12) cette aflirmation surprenante : en AocxeSouilovioi irpoTEpov ItcoOêiaav iv rat; jjG.ÿ'oct; toutou; (les Mantinéens) irapaariTa; s/siv xoù TaoTOTZTOuç twv juaaâ^ojv.

(2) Diod. XV, 10. — Xén. Hell. V, 3, 20.

(3) Xen. Hell. V. 2, 3.

l’expiation. DIOECISME DE 385.

songea plus qu’à déjouer les espérances malignes d’Agésilas. La campagne fut menée avec autant de vigueur que d’habileté.

Parmi les alliés de Sparte figurait un corps de troupes thébai- Les Thebainsnés; dans leurs rangs, suivant une tradition difficile à contrôler, Épaminondas, âgé d’environ 33 ans, et Pélopidas, de quelques années plus jeune, nouèrent les premiers liens de leur camaraderie militaire (1).

Agésipolis commence par détruire les récoltes (2). Les Manti- combat et siège néens se risquent à 1 attaquer en plaine. Après un vif engagement Mantmée qui faillit coûter la vie à Épaminondas et à Pélopidas (3), ils <ete 38o)'

(1) La participation des Thébains, attestée par Pausanias (IX, 13, 1) et par Plutarque (Pelopid. IV, 5) a été niée par plusieurs historiens, dont Grote (fltsf. gr. trad. Sadous, t. XIV, p. 273, 3). Les arguments de Grote n’ont convaincu ni Pomtow (Epameinondas, p. 22), ni Curtius (Hist. gr. trad. Bouché-Leclercq.

IV, p. 330, 4), qui s’en tiennent à l’affirmation très nette de Plutarque : Guvecxoaxeuffavxo Aaxsota;j.ov;oiç ext œîXotç xai aup.p.at^otç ouGt TCucpÙe'Giiç ex ©Y|P<ùv po7)0£! a;, et au Plataïcos d’Isocrate. Pausanias et Plutarque rapportent une tradition béotienne. Xénophon l’a omise, comme il a laissé de côté tout détail sur la force et la composition de l’armée d’Agésipolis.

(2) L’entrée en campagne d’Agésipolis a donc eu lieu en plein été (vers juinjuillet 385).

(3) Pausan. VIII, 8, 5 : o>ç Se èxpxx 7]gev ô ’Ayv)ffi7ïo)vt; xvj i-iay/) xai eç xo xet yoç xaxexXet as xoùç Mavxtveaç. Ce combat n’est mentionné ni par Xénophon ni par Diodore. Cependant Pausanias y fait allusion dans un autre passage (IX, 13, 1) où il relate le sauvetage de Pélopidas par Épaminondas. Plutarque [Pélop. IV. 5 et suiv.) raconte ainsi cet épisode : « Leur étroite amitié ne prit naissance, d’après la tradition la plus répandue, que dans l’expédition de Mantinée, où ils tirent partie d’un corps auxiliaire que Thèbes envoyait aux Lacédémoniens, qui étaient encore ses amis et ses alliés. Ils étaient près l’un de l’autre, dans les rangs de l’infanterie opposée aux Arcadiens. Il arriva que l’aile des Lacédémoniens, dans laquelle ils se trouvaient, recula, et presque tous prirent la fuite; pour eux, ils joignirent ensemble leurs boucliers et ils soutinrent le choc de l’ennemi. Pélopidas reçut sept blessures, toutes par devant, et il tomba sur un monceau de cadavres amis et ennemis. Épaminondas le crut mort : il s’élança et se tint là, debout, couvrant le corps et les armes de son compagnon, luttant seul contre une foule, et résolu de mourir plutôt que d’abandonner Pélopidas, gisant dans la poussière. Déjà lui-même il avait reçu un coup de lance dans la poitrine et un coup d’épée dans le bras, et sa position était des plus critiques, lorsqu’arriva de l’autre aile Agésipolis, roi des Spartiates, qui les sauva tous les deux contre toute espérance ». Grote (ib. p. 274) révoque en doute ce que dit Plutarque de cette prétendue bataille de Mantinée, parce que Xénophon n’en parle pas ; il admet toutefois qu’Épaminondas a pu sauver la vie de Pélopidas dans quelque combat antérieur à la paix d’Antaleidas. Pausanias (IX, 13, 1) place en etïet l’épisode en question avant le congrès de Sparte en 387. Mais la mention d’Agésipolis dans Plutarque, celle d’une guerre contre Mantinée dans Plutarque et dans Pausanias lui-même, ôtait à cette indication chronologique toute valeur. Depuis la paix de 30 ans (417) on ne connaît aucune expédition de Sparte contre Mantinée avant celle de 385. Il faut donc admettre qu’Épaminondas a fait dès 385 connaissance avec le champ de bataille où il devait succomber eu 362.

durent se renfermer dans leurs murs. Là ils se jugeaient inexpugnables. Ils avaient .fait leurs approvisionnements en vue d’un long siège. La récolte précédente ayant été bonne, le blé abondait dans la ville. Les habitants n’eurent garde de se laisser intimider, ni de risquer à nouveau une bataille rangée avec des forces inférieures. Le roi fit alors creuser autour de la ville un fossé circulaire ; la moitié des troupes était occupée à la tranchée, sous la garde de l’autre moitié qui se tenait en armes auprès des travailleurs pour les protéger contre les sorties (1). Le fossé terminé, on put en toute sécurité élever un contre-mur circulaire, pour empêcher les sorties : Agésipolis pensait réduire l’ennemi par la famine. Mais l’investissement ne produisait aucun résultat; l’été se passa (2) sans que les assiégés parussent souffrir du blocus. Leur résistance ne faiblissait pas. Déjà Agésipolis s’inquiétait de voir les forces de Sparte et de ses alliés immobilisées sans profit autour de la place. Faute de machines, le siège menaçait de s’éterniser. C’est alors qu’Agésipolis s’avisa d’un stratagème qui lui fut sans doute suggéré par les Tégéates, habitués de longue date à associer les cours d’eaux à leurs manœuvres contre les Mantinéens (3). Ils en avaient déjà donné la preuve en 418. La nature fournissait le meilleur bélier contre le rempart de Mantinée. Cette fois on mit à contribution l’Ophis qui traversait la ville du Sud-Est au Nord-Ouest. Peu considérable en temps ordinaire, il s’était grossi à la suite des grandes pluies qui inondent la Haute Plaine vers la fin de septembre (4) . Les Lacédémoniens construisirent un barrage en amont de la ville. Les eaux, arrêtées à leur sortie refluèrent dans l’intérieur, inondèrent les rues, les fondations des maisons et du mur d’en-

(1) « Agésipolis assiégeait Mantinée avec les alliés, qui bien disposés envers les Mantinéens, avaient suivi à la guerre les Lacédémoniens, maîtres de la Grèce, mais faisaient passer en secret la nuit aux Mantinéens tout ce dont ils avaient besoin. Agésipolis, mis au courant de ees faits, lécha autour du camp de nombreux chiens, en plus grand nombre du côté de la ville, afin que personne ne put déserter, empêché de. fuir par la surveillance des chiens. » Polyainos, II, 2o.

(2) Diodore : xô (jùv Ôépoç SiexéÀeaav o\ Mavxivsïç yevva'toç aycoviÇo|ji.Evot Ttoôç to j; 7toX£p.iou; [XV, 5). Dans Xénoplion et dans Pausanias la durée du siège est plus vague.

(3) Il est arbitraire, comme le fait Curtius (Hist. gr. , IV, p. 191) d’attribuer cette idée à Pausanias, père d’Agésipolis.

(4) kneyuKJS xov peovxa Ttoxaaôv oià xyjç TtoXeco; p.àX’ bvxa sùfji.sy£0T| (Xén. Hclîen. V, 2, 4j. — Diod : tou Se yeijxcovoç èvaxàvxoç, xat xoù xtapà TYjv MavTLVsiav Ttoxoct aoù puyâÀTjV aü;Yj<7iv ex xwv op.[jpcov Xipovxoç (XV, 12).

l’expiation, dioecisme de 385.

ceinte. Pour augmenter le débit de la rivière, on détourna peutêtre d’autres cours d’eau, tels que l’émissaire de la plaine de Louka, dans l’Ophis. L’intérieur de la ville dut être promptement détrempé. Mais pour comprendre les effets destructeurs de l’inondation sur le rempart, il faut admettre que les travaux d’investissement y contribuèrent. En dehors du fossé, dont les terres durent être rejetées extérieurement, les assiégeants avaient élevé un retranchement. Il y avait ainsi, entre le rempart et le contremur, une zone concentrique occupée par le fossé : il était très facile d’inonder en tout ou en partie cette zone, où l’Ophis, entravé à sa sortie, devait refluer. Cette rivière artificielle avait pour berges d’un côté le rempart, de l’autre le retranchement, et la ville se trouvait à la fois entourée d’un cercle d’eau et changée en lac à l’intérieur (1). Or, les murs établis en briques crues sur des fondations très basses en menues pierres pouvaient très bien résister sans se disjoindre aux chocs des lithoboles et autres engins de siège ; mais ils n’étaient pas assez surélevés sur leur socle pour être à l’abri de l’inondation (2). On se rappelle la hâte et l’économie apportées à la construction de l’enceinte au moment du synœcisme. Sur un sol aussi détrempé et marécageux que celui de Mantinée, l’absence de précaution contre l’humidité constituait une faute très grave. Toutes ces constructions d’argile furent vite diluées à la base et minées. Les assises inférieures ramollies cédèrent, entraînant des pans de courtines avec leurs tours. Il en advint autant pour les maisons. Bientôt la ville et son enceinte menaçaient de n’être plus qu’un tas de boue. L’Ophis en quelques jours avait causé plus de dégâts que des mois de siège. L’œuvre dont les Mantinéens se montraient si fiers s’effondrait par leur imprévoyance : leur belle forteresse se transformait en ville ouverte abîmée dans un marécage. En vain les défenseurs tentèrent de conjurer le désastre. Ils étayaient les murs chancelants ou lézardés. Ils imaginèrent tous les moyens

(1) Il n’est pas nécessaire de supposer que la chute etïective du mur fut complète. C’est à la sortie de la rivière, au N. O. de la ville, que l’eau refoulée exerça sur le rempart les dégâts les plus considérables. Xénophon {Hell. V, 2, 5) parle d’une portion de mur ou courtine qui s’écroula la première, puis d’une tour qui s’ébranla et que les Mantinéens essayèrent d’étayer. Mais de proche en proche l’eau gagnait le pourtour tout entier : ÔE'davTEç ixv, 7te<7Ôvto<; 7rq toü xûxÀw xeiyouç. C’est à tort que Gell prétend avoir retrouvé les restes de la digue d’Agésipolis Voy. son plan, p. 193.

(2) Xén. ib. êpKppa^ÔEi'oiiç Ss T'qç àTtopcotaç vjpET o t b üowp inzéa te twv ûtco xatç oix îaiç xoù ûnep twv ii-'o tw tei'vei ÔS[/.sXuüV,

Capitulation et exil

des Argolisants et des démocrates.

possibles pour obvier à la chute des tours. Rien ne réussit : l’eau pénétrait partout à la fois, et faisait son œuvre sûrement. Les ressources ordinaires de la défense étaient impuissantes contre ce nouvel ennemi. Il ne restait plus aux Mantinéens qu’à sauver leurs personnes. La brèche ainsi faite, l’assaut n’était plus qu’un jeu pour les assiégeants ; ensuite, suivraient le massacre, le pillage, toutes les misères d’une ville enlevée de haute lutte. Agésipolis ne serait plus maître d’empêcher ses troupes d’user du droit de la guerre. Les Mantinéens éludèrent cette extrémité en se hâtant d’entrer en pourparlers. Ils déclaraient se soumettre aux ordres de Sparte et consentir à raser leurs murs. Mais Agésipolis estima que ce dernier résultat était déjà presque obtenu par sa tactique. Une capitulation aussi illusoire ne satisferait pas les esprits à Sparte. Le loyalisme des Mantinéens n’inspirerait confiance qu’une fois leur puissance brisée, leur synœcisme disloqué et tous les rouages de leur État rompus et dispersés. Les éphores et le comité qui accompagnaient les rois Spartiates à la guerre rappelèrent sans doute à Agésipolis la faiblesse d’Agis envers Argos. Bref, on exigea le retour des Mantinéens à la vie cantonale. Mantinée accepta le diœcisme comme un suicide nécessaire. La justice de Sparte avait prononcé (I) !

Il faut reconnaître la modération d’Agésipolis : il s’abstint de toutes représailles sur les personnes. Son père et lui s’entendirent pour éviter l'effusion du sang. Le parti laconien n’était que trop disposé à abuser de la présence de ses patrons pour se livrer aux pires excès. Pausanias employa son crédit en faveur de ses amis les démocrates. D’accord avec lui, son fils régla de

(1) Nous possédons trois récits de ces faits : ceux de Xénophon (V, 2, 4 et suiv.), de Diodore (XV, 12) et de Pausanias (VIII, 8, 7). Le premier, dans son impitoyable et froid laconisme, est le mieux informé. Diodore y ajoute un détail, sans doute emprunté à Éphore, la demande de secours à Athènes (XV, 5), et plusieurs inexactitudes tirées de son crû, telle que la clause du diœcisme contenue dans l’iiltimatum de Sparte. Que le démembrement de l’état mantinéen fût prémédité par Sparte, cela semble probable; mais elle comptait l’obtenir à la suite du démantèlement et non l’imposer a priori. L’opération du barrage de l’Ophis, si claire dans Xénoplion, est dénaturée par Diodore : il la confond avec la manœuvre d’Agis, en 418 ; d’après lui la rivière fut détournée à l’aide de grandes digues et forcée de traverser la ville, d’où résulta l’inondation de l’intérieur et des environs. Diodore écrit l’histoire en rhéteur, sans expérience des réalités. Pausanias, toujours soucieux d’étaler son érudition, démontre que la manœuvre d’Agésipolis avait un précédent, le stratagème célèbre de Cimon au siège d’Éione.

l’expiation, dioecisme de 38o.

la façon la plus correcte la situation des réfugiés argiens et des démagogues mantinéens. Soixante de ces personnages, les plus compromis, s’attendaient à servir de victimes expiatoires; mais Agésipolis leur accorda la libre sortie de la ville. Leur départ eut lieu avec un certain apparat. Au delà des portes, les troupes lacédémoniennes formaient la haie des deux côtés de la route, sans doute celle d’Athènes par Aléa (1), la lance au poing :

« malgré leur haine, ils ont moins de peine à s’abstenir d’offenses envers eux que les nobles mantinéens : ceci soit cité comme un bel exemple de discipline (2). »

Le parti démocratique décapité par l’exode de ses chefs, on Le diœcisme. procéda au diœcisme. L’enceinte fut rasée; les habitants durent eux-mêmes démolir la plus grande partie des maisons. On ne laissa subsister, autour des temples, qu'un groupe insignifiant d’habitations (3). La capitale de la Mantinique, réduite à l’état de bourgade, n’était plus que le squelette d’elle-mème. Ceux des habitants qui n’étaient pas autorisés à rester sur place furent répartis entre les quatre xâu.a!, comme avant le synœcisme. Ils se construisirent de nouvelles maisons, non sans pleurer les demeures aimées, qu’une impitoyable consigne leur avait fait abattre de leurs propres mains (4). Dès lors, une existence nou-

(1) Xénophon (Hell. V, 2, 6,) désigne, comme exilés, les argolisants et les prostates du parti démocratique : on pourrait croire qu'ils cherchèrent un refuge à Argos, mais cette ville était dominée par les oligarques et leur eût fait mauvais accueil, s’étant refusée à les secourir. C’est à Athènes qu’ils durent trouver asile (voy. p. 423, note 3).

(2) Xén. Hell. V, 2, 6. — On voit par cette phrase de Xénophon, que les dissensions intérieures avaient fini par s’exaspérer à Mantinée comme ailleurs.

Il y avait dans cette ville un parti laconien oligarchique et un parti argolisant, soutien de la démocratie. Les revers de Mantinée, la perte de la Parrhasie, la défaite de 418. le développement de la plèbe urbaine, et surtout les intrigues de Sparte, avaient modifié l’ancienne situation des partis.

(3) Les édifices du culte, les àvaÜyjaxTa et les monuments publics ne pouvaient être détruits parce qu’ils étaient consacrés. Leurs débris se sont retrouvés dans la ville nouvelle (v. p. 188). Les inscriptions qui rappelaient les succès des Mantinéens sur les Lacédémoniens, les Tégéates et leurs alliés, furent martelées, comme la dédicace de la statue offerte à Apollon après la bataille de Ladokeion, en 422 (Voyez p. 387). Pausanias (VIII, 8, 9] : 'Qç 8s sTXs r/jv Mavxivsiav, oXty ov a sv ti xxtsXittsv oixeTcOat, t b tïXsïstov os s ; soacpo; xotTa[3aXa>v aÙTTjç xaxà xiiaa; to j; xv6poj~ ouç Sitoxics, indique que la ville ne fut pas complètement évacuée.

(4) Xén. Hell. V, 2, 7. Tb uùv tioüItov TjyQovTO, otc i jxsv û—apyoïjffaç olxiaç sost xaOxipsïv, àXXxç os oixoooastv. — Diod. XV, 12 : Acstï si 7)vayxxqE07]<7av r/jv asv iStav Tvaxpt&a xaTxirxi-xs'.v. — Sur le chiffre des dèmes de Man-

velle commence pour eux. La turbulente cité n’existe plus. Dans ses membres mutilés et dispersés, la vie nationale s’éteint. La démocratie, âme de ce corps jadis vigoureux, est bâillonnée. Sur l’Agora silencieuse et déserte, la voix des démagogues n’ira plus au loin dans le monde grec porter le nom de la vaillante ennemie de Sparte. La Haute Plaine, rendue au calme de la vie rustique, à l’égoïsme des intérêts particuliers, cessera d’être l’asile de l’indépendance péloponnésienne. Les conservateurs, pour la plupart riches propriétaires, se trouvaient dans les dèmes ruraux plus rapprochés de leurs domaines. Le diœcisme servait donc leurs intérêts, les laissantlibres de se consacrer sans autres soucis à l’exploitation de leurs terres. Les bénéfices de la servitude leur en faisait oublier la honte. Xénophou se porte garant de leur satisfaction. Sparte, de son côté, n’avait qu’à se louer de leur attitude : ils furent désormais des alliés modèles, dociles aux convocations et ne murmurant plus contre leurs obligations militaires (1). Comment l’ordre n’eut-il pas régné dans les cinq bourgs ? Sparte avait pris soin de les isoler les uns des autres. Il n’y avait plus entre eux de communauté, de xotvdv. Chacun d’eux formait, non plus une subdivision de l’État, mais un État

tinée, Xénophon diffère des autres auteurs : Akox'oOt) 8’t; Mavxivsta xsxpayr|, xa0x7T£p xb àpyaiov coxouv (Hell. V, 2, 7), tel est le texte fondamental. Le sens en est clair : la population de Mantinée fut divisée en quatre, et répartie comme autrefois. Ce qui veut dire qu’en dehors de la capitale, il y avait quatre dèmes ruraux. Mais le chiffre total de cinq dèmes, y compris les débris du chef-lieu (Pausan. VIII, 8, 9), est indiqué par Éphore : e!ç é xoip-a; TTjV Mavx'.vsojv Stwxiffav noAiv AocxeSoap-tmoc (Éphore, 20e liv. d’ap. Harpocration : Mavxivscov ototxioubç. Cf. Photius, Lexic), et confirmé par Diodore et Strabon qui le lui ont sans doute emprunté : Aùxoùç os usxoixt,aoa uàvxaç siç xàç ap^ataç ttsvxs xojp.aç, sç fijv siç XT|V Mavxivstav xb iïa),atbv <7uvt6xY|<mv (Diod. XV, 5, 4) ; Strabon (VIII, 3, 2, p. 337). oiov x'qç ’Aoxaoiaç Mavxivsca akv sx 7tsvxs oVjpuov un ”Apys;<ov cruvcoxiaQ q. Comme ce môme chiffre se retrouve dans la division de la ville, après le synœeisme, en cin([ tribus ou quartiers, il me paraît bien établi. Bursian suppose ( Geogr . Griech. II, p. 211, note 1) qu’Éphore et ceux qui l’ont suivi se sont laissé induire en erreur par quelque fausse tradition relative à la fondation de la ville (?). Sur le diœcisme des Mantinéens, cf. Pausan. IX, 14, 2 et 4. — Isocr. de Pace, 10Ü. ; Panégyr. 126. — Polyb. IV, 27, 6. — L’allusion au diœcisme de Mantinée, qu’on croyait relever dans le Banquet de Platon (193A) et qu’on attribuait à un anachronisme voulu, est niée par v. Wilamowitz-Mœllendorf [Ber mes. XXXII, p. 102).

(1) Xén. Hell. V„ 2, 7. ouveffxpaxsuovxo 3 ’sx xtov xcop-wv tto A>j -poQ’jjjwxspov 7i oxs 15'qaoxoaxoüvxo. — VI, 4, 18 : eppwasvcoç 8s xal ot Mxvxivsüç sx xwv xtopuov ffuvsffxpaxs ûovxo- apioxoxpaxodasvo' yàp sxûyyjxvov.

l’expiation. DIOECISME DE 385.

autonome, avec des magistrats recrutés parmi les excellents (|3ÉXTi<7Tot). Sparte avait-elle besoiu de troupes, on leur envoyait à chacun en particulier un ^evayoç, officier recruteur des milices auxiliaires (1). L’optimisme officiel des créatures de Sparte s’explique de soi, puisqu’elles régnaient. La décentralisation de l’État mantinéen leur donnait la haute main, multipliait pour elles les profits. Le peuple ne comptait plus.

Dans le monde grec, on jugea ces faits avec moins d’indul- Impression dans gence que Xénopbon. Au lieu de l’idylle esquissée par l’histo- le monde syrien, l’opinion commune ne vit qu’un détestable attentat.

L’exécution de Mantinée n’inspire à l’auteur des Helléniques que la réflexion suivante : « Voilà ce qui se passa à Mantinée : cet exemple apprit aux hommes à ne pas laisser passer de fleuve dans leurs murs (2) ». Cette leçon saugrenue valait bien la vie d’un peuple, sans doute! Tandis que la conscience de l’historien laconomane se mettait aussi allègrement à l’aise, toutes les âmes en qui survivait le sentiment de la dignité hellénique furent douloureusement affectées. Athènes s’empressa d’assurer à ses anciens alliés un généreux asile, en conférant aux bannis, qui vinrent s’installer chez elle, des privilèges honorifiques et des avantages matériels, tels que l’àTéXsia (3). En effet, Athènes

(1) Sur ces çsvayot, v. Thucyd. II, 75. — Xén. Hell. III, 5, 7. — V, 1, 33. —

Resp. Lac. 13, 4. çîvcov axpaxîapyoï. — Il y en avait un pour chaque ville :

O! çsvayoc sjcxtm ]ç ttoXcoç çuvscpeoTcbxs; (Thuc. II, 75). Le fait d’envoyer chez les Mantinéens, non plus un, mais cinq de ces officiers, impliquait l’autonomie de chaque xtop.7], Il n’y avait plus d’État mantinéen (Xén. Hell. Y I, 5, 3).

(2) Xén. Hell. V. 2, 7.

(3) C’est du moins ce qui parait résulter des fragments d’une inscription (C. I. A. II, 4) ingénieusement restituée par Ad. Wilhelm (Eran. vindobonensis, 1893, p. 241, sq. ). M. Foucart (Bull, de Coït, liellén. XII, p. 164) avait déjà reconnu dans ce texte le décret cité par Démosthène ( Contre Leptine, 59 et suiv.) en l’honneur des réfugiés thasiens qu’une réaction oligarchique avait expulsés comme coupables de sympathies athéniennes (è7i’àxxc>aff[i.to).

Le. peuple leur octroyait l’àxéXe'.a, comme aux Mantinéens, et chargeait leurs chefs N (aumachos ?) et Ecphantos (cité par Démosthène) de dresser la liste de leurs noms. D’après Wilhelm, la lecture Mavxivsüatv, vérifiée sur l’original, semble très probable, quoiqu’incomplète. Dans ce cas, la mesure concernant les Mantinéens avait dù être prise après le bannissement des 60 par Agésipojis. Ce décret aurait servi de modèle aux mesures analogues votées par le peuple athénien en faveur des partisans d’Athènes expulsés de différents pays par le parti laconien, dans les années qui suivirent la paix d’Antalcidas.

Les Mantinéens exilés par Agésipolis l’ont été, d’après Xénophon, en qualité A1 2 3 ar g, /lisants, et non pour cause d’atticisme. Toutefois, on doit remarquer ceci : 1" les deux termes sont équivalents, comme deux variantes d’un

seule pouvait offrir un refuge aux démocrates, puisque Argos n’était plus libre et le crime que Sparte leur reprochait, c’étaient surtout leurs sympathies pour Athènes, leur atticisme , comme disait une expression énergique et concise. Isocrate (1) fit entendre une protestation aussi indignée que le lui permettait sa douce et souriante sénilité. Si obscurcies que fussent après tant de conflits, de ligues et de contre-ligues, après l’immixtion de l’argent perse dans les affaires de la Grèce, les notions sur le droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, un acte d’aussi odieuse brutalité révoltait les consciences et inquiétait les esprits. Le Grec ne concevait pas l’individu en dehors de la cité ; sans cité, l’homme lui semblait une épave dans le moDde. Toute son activité se dépensait pour le développement et la splendeur de la cité. Créer des cités nouvelles, c’était donc vraiment faire

même sentiment, l’anti-laconisme. L’influence argienne à Mantinée a prédominé depuis lé synœcisme, et le parti argolisant a triomphé en 420, au moment de la ligue séparatiste. Pour les Arcadiens, jusqu’en 385, Athènes n’apparaît que dans le recul, derrière Argos, et quand elle intervient en leur faveur, c’est pour soutenir Argos, chef de file de la résistance anti-spartiate . Même en ses jours d’abdication, Argos reste dépositaire de la confiance et de l’espoir des Mantinéens ; ses démocrates, quand le vent souffle à l’oligarchie, trouvent refuge à Mantinée. Les deux villes, quand leurs gouvernements ont les mêmes idées, fraternisent dans l’intimité. Le terme d’argolisant était donc devenu à Mantinée synonyme de démocrate, d’anti-laconien : il continuait à être employé, même lorsqu’Argos laconisait, comme c’était le cas en 385 et que les démocrates n’avaient plus d’espoir qu’en Athènes. Xénophon se sert du terme local, tout à fait de mise dans son récit des choses péloponnésiennes. Mais le peuple athénien, qui se posait en patron de tous les ennemis de Sparte, ne pouvait que reconnaître des clients dans les martyrs de l’anti-laconisme, surtout quand ces exilés lui rappelaient leurs titres à sa sympathie : l’alliance avec Alcibiade, les luttes soutenues ensemble pour la bonne cause, etc. Aussi les Mantinéens furent-ils honorés comme des victimes de l’atticisme. Il en eût été de même pour les Éléens et les Argiens, le cas échéant; c’était la même politique qui avait fait accueillir les Platéens. 2° les mots ett aTTi/atrawi s’appliquent aux Thasiens; il n’est fait allusion aux Mantinéens que pour mémoire. On ne serait donc pas fondé à opposer les termes de Xénophon qui les concernent à ceux d’un décret qui ne les concerne pas. 3" Si Démosthène a omis de parler des Mantinéens, c’est que. ceux-ci étaient des amis indépendants : ils s’étaient servis de l’alliance attique, pour la défense de leur autonomie et non pour changer de patrie: ils vivaient en communion d’idées avec la démocratie athénienne, mais ils ne se seraient pas livrés à elle pieds et poings liés, comme firent les Thasiens en accueillant Thrasybule après avoir chassé la garnison Spartiate. Leur atticisme était l’expression de leur anti-laconisme, mais non une marque de sujétion.

(1) Paneg. 126. — De Pace, 100.

l’expiation, dioecisme de 385.

œuvre de Grec ; perfectionner sans cesse cet organisme délicat, c’est à quoi les esprits les plus profonds de la Grèce appliquaient leur pensée. Au contraire démembrer une cité, ravaler le citoyen, l’homme idéal, libre, conscient de ses droits et de ses devoirs civiques, au rang de villageois, c’était commettre un crime de lèse-culture dont un tyran ou des barbares seuls semblaient capables. Les factions elles-même, dont Sparte faisait ses instruments de domination, pouvaient, dans leur soif du pouvoir, rêveries représailles les plussubversives, massacres, exils, confiscations ; mais elles n’auraient jamais médité une pareille mutilation de la patrie, dépecée, dégradée, réduite à un obscur ramassis de cabanes et de métairies.

Il devenait évident pour tous que Sparte s’apprêtait à pousser à ses dernières conséquences la politique anti-hellénique de Lysandre et d’Agésilas. Sa fureur ne connaissait plus de frein. Après Élis et Mantinée, il n’y avait plus en Grèce de sécurité.

L’arbitraire de Sparte (1) allait peser lourdement sur les Grecs, alors qu’on venait d’annoncer bien haut une ère de paix répara trice. Ces sombres pressentiments, Sparte prit à tâche de les confirmer : le siège de Phlious et la prise de la Cadmée montrèrent à tous les patriotes comment Sparte respectait l’autonomie des villes (2). Mais il y avait encore assez de forces en Grèce pour que ces excès fissent lever à point nommé un libérateur.

Quelle que fût la réprobation soulevée contre Sparte par ses violences, elle n’en subit que plus tard les conséquences fâcheuses (3). Tout d’abord, le châtiment de Mantinée produisit sur les

(1) Trente ans auparavant, après la conquête de la Parrhasie, Sparte s’était contentée de renfermer Mantinée dans les limites de son district. Si depuis, sans que Mantinée eût fait acte de rébellion positive, sans que la démocratie mantinéenne fût devenue moins modérée dans ses aspirations, elle aggrave le traitement, c’est que, dans leurs rapports avec la Perse, ses hommes d’État avaient de plus en plus perdu la notion des droits et des sentiments helléniques.

(2) La politique Spartiate est alors celle du fait accompli. Xénophon s’incline devant elle et ne la juge pas. Il est curieux d’opposer à son silence bénévole la vigoureuse diatribe de Polybe, pourtant bien mal disposé pour les Mantinéens : IV, 27, 6 : Mavxiveïç, cpi'Xouç ovxaç xod. cujxu.âyouç , avaarixouç TtotTjGavTeç, oùx. gjpaca v aS'.xeïv, ex p.iaç TrôXewç e’tç TtXsiouç aùxoùç oto'.x''cavxsç. ’Avoiv. p.sxà xaxiaç ypujuevot, 8ià xo ôoxetv, lâv xiç à’jxôç Itt'.jj.ijt], jj. 7] 8e xoù; itéXa ; ôoav! Cf. liv. XXVIII, 4 (ed. Hultsch. t. IV’, p. 1342).

(3) Xénophon est obligé d’en convenir, mais cet aveu tardif ne lui est arraché que par l’échec de la politique Spartiate à Thèbes. (Hell. V, 4, 1. — VI, 3, II.) Il ne trouve pas en lui-méme, dans le sentiment de la justice violée, des raisons suffisantes de blâmer : il lui faut attendre la sanction des faits.

Le régime Spartiate de 385 à 371.

MANTINÉE ET l’ARCADIE ORIENTALE.

autres alliés l’effet attendu. Les Ijevayot n’eurent qu’à se présenter dans les villes terrorisées pour obtenir sans discussion les milices réclamées. L’obligation du service, à laquelle Mantinée avait si souvent dérogé, apparut comme un devoir inéluctable. C’est alors que Sparte emprunta à Athènes son système du rachat : les alliés recevaient, moyennant finances, la faculté de s’exempter de la prestation eu hommes d’armes. Chacun y trouvait son compte : l’état directeur qui améliorait son armée nationale avec l’argent de ses vassaux et à leur détriment, puisqu’il affaiblissait ainsi leurs ressources militaires et leurs moyens de résistance ; — et les alliés, qui pouvaient rester chez eux, quand ils le jugeaient préférable (1). Au moment où Sparte allait se lancer dans des expéditions lointaines en Thrace, il était très habile de supprimer entre elle et ses alliés cette cause de dissentiment (2). On ignore dans quelle mesure les 5 bourgs mantinéens ont profité de cette faculté du remplacement, pendant les campagnes de Sparte dans le Péloponnèse et au dehors de 385 à 371. Durant cette période, ils sont pour ainsi dire absents de l’histoire : simples soldats dans les rangs auxiliaires, leur conduite est obscure. Le duel s’engage entre Sparte et Thèbes : Athènes y assiste comme témoin de Sparte, depuis la paix de 371, conclue à l’exclusion de Thèbes. Les Lacédémoniens s’engageaient à licencier leurs armées de terre et de mer et à reconnaître l’autonomie des villes (3). Mais ces clauses restèrent lettre morte, car à la nouvelle de leur défaite à Leuctres (6 juillet 371) les Lacédémoniens appelèrent le ban et l’arrière-ban des auxiliaires.

Les Mantinéens sortirent avec empressement de leurs bourgs pour se joindre àArchidamos, fils d’Agésilas. Ils obéissaient donc toujours à Sparte comme à un maître et vivaient encore sous la coupe de leurs oligarques (4). D’ailleurs Archidamos ne mit guère à profit leur bonne volonté.

(1) Xen. Hell. V, 2, 10. — Le tarif était, par jour, de 3 oboles d’Égine par hoplite (0 fr. 67): de 12 oboles ou d’un statère d’argent (didrachme = 2 fr. 70) par cavalier. L’amende exigible des États réfractaires se montait à un statère par homme et par jour.

(2) Ce qui semblait aux alliés le plus vexatoire, c’était de marcher contre des ennemis que Sparte s’était faits sans les consulter (Xén. Hell. VI, 3, 8).

(3) Xén. Hell. VI, 3, 18-19 et 36. — Le Congrès s’était réuni à Sparte. Une clause ajoutait qu’en cas d’oppression d’une ville par une autre, celui qui voudrait aurait le droit d’intervenir. C’est en vertu de cet article que Sparte intervint en 370 contre Mantinée pour Tégée. Voy. plus loin, p. 438.

(4) lb. VI, 4, 18.

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