CHAPITRE VIII
PÉRIODE THÉBÀINE.
La journée de Leuctres marquait pour Sparte le commeuce- Conséquences de meut de l’expiation. Thèbes affranchie devenait le centre des la bataille de espérances de quiconque avait une patrie à délivrer. Depuis I'euctl'es’
1 1 . (eté-aulomne,
qu’Atliènes avait désappris les généreuses traditions de Pendes, 371) les faibles et les opprimés n’avaient plus d’autre appui que Thèbes. L’entrée en scène d’Épaminondas promettait à la Grèce une ère de renaissance politique (1). Sans doute les vastes desseins du patriote thébain portaient atteinte aux situations acquises, contrariaient l’égoïsme des deux vieilles nations jusqu’alors investies du privilège exclusif de l’hégémonie. Aussi ni les Spartiates ni les Athéniens ne lui ont rendu pleine justice.
Ils ont essayé de faire le silence sur son œuvre. Xénophon le rapetisse aux proportions d’un aventurier malintentionné : Iplii crate lui paraît être un plus grand homme.
Mais Épimanondas dominait de toute sa pensée la coalition P™jets des intérêts particularistes. 11 rêvait une transformation radicale d'Êpammondas. du Péloponnèse, une répartition des forces de la péninsule telle que la suprématie politique, définitivement enlevée à Sparte, fût déférée au centre même du pays. Il n’était plus seulement question, comme à l’époque de Phidon, de Thémistocle, d’Alcibiade, detendre derrière Sparte une chaîne d’éléments résistants.
11 s’agissait d’une véritable création. L’esprit moderne encourageait l’éveil des nationalités. C’était uu résultat de l’oppression maladroite de Sparte. En piétinant les sentiments patriotiques des peuples, elle avait fait germer au fond des consciences ces
(1) Polyb. VIH, I, 6. — Plut. Ages. 21, 3.
Réveil
de la nationalité arcadienne.
forces refoulées. Les souffrances de la faiblesse deviennent un levain d’énergie. C’est à ce travail latent qu’était due l’éclosion de la puissance thébaine; peu à peu, gagnées par la contagion de l’exemple, les nationalités surgirent du sol grec tout armées. Phocidiens, Arcadiens, Tbessaliens, Achéens, Macédoniens, Étoliens apparurent, pour jouer, avec un succès inégal, les nouveaux rôles. Déjà, après la paix de 374, un souffle révolutionnaire avait agité dans le Péloponnèse certains sujets de Sparte, leurrés parle vain mot d’autonomie (1). Ces tentatives avortèrent, faute de cohésion. Ce fut méthodiquement qu’Épaminondas entreprit la restauration de la liberté dans la Péninsule. Il refit une patrie à ceux qui n’en avaient plus, il en créa de nouvelles pour ceux qui n’en avaient pas encore. La politique rétrograde de Sparte avait fait tant de victimes depuis des siècles! Il y avait deux catégories d’opprimés : les peuples qu’elle avait tués, comme les Messéniens, et ceux qu’elle avait empêchés de naître à la vie politique, comme les Arcadiens. Il fallait donc tout reprendre en sous-œuvre : ressusciter les nations mortes et éveiller les énergies engourdies dont Sparte entretenait le sommeil léthargique. Le premier soin d’Épaminondas fut de rassembler les membres épars du peuple messénien : c’était là une œuvre de résurrection bienfaisante. Mais le cas de l’Arcadie n’offrait pas moins d’intérêt.
Cette souche la plus ancienne et jadis la plus vigoureuse du Péloponnèse n’avait rien produit depuis les beaux jours de la période protohistorique. La bravoure arcadienne se laissait toujours exploiter sans gloire et sans dignité par l’étranger : le peuple arcadien ressemblait à un grand corps sans âme, louant sa force à prix d’argent et mû par le caprice du plus offrant. Comme l’Hercule de la Fable, il s’épuisait en besognes ingrates et serviles, étant de taille à se faire respecter. Ceux que l’émigration et le service mercenaire n’entraînaient pas au dehors végétaient dans un état d’infériorité entretenu systématique-
(1) Mouvements démocratiques à Phigalie, à Sicyone, à Phlious, à Corinthe, plus tard à Argos (Diod. XV, 40). Diodore place la plupart de ces révolutions après 374. Curtius (Hist. gr. trad. fsu., IV, p. 399) suit son opinion. Grote (XV, p. 31, nlc 1) et von Stern ( Gesch . der spartan. u. theban. Begemonie , p. 99) se sont efïorcés de prouver que Diodore avait confondu la paix de 374 et celle de 371, et attribué à la première les conséquences de la seconde. Mais leur argumentation repose sur des probabilités peu décisives.
PÉRIODE THÉBAINE
ment. La moitié de l’Arcadie se trouvait mise au séquestre. Il fallait développer chez ces incomplets la notion d’une existence moins rudimentaire que le régime cantonal, moins humiliante que la domesticité.
Épaminondas rêva de les initier au mouvement des sociétés civilisées, de les helléniser. De quel poids ils pouvaient peser dans les destinées de la Grèce, il le comprit ; aussi voulut-il les organiser logiquement en fondant Mégalopolis. Le synœcisme du Ménale et du bassin de l’Alphée avec la constitution d’une grande ligue arcadienne, devait mettre en train cette force dormante et jusqu’alors inconsciente.
Les projets du Thébain trouvèrent dans Mantinée un agent intelligent et actif. Quoi qu’en dise Xénophon, l’ambitieuse démocratie ne s’était nullement résignée au genre de vie imposé par Sparte. Les Mantinéens n’attendaient qu’une occasion favorable pour passer outre au veto de leurs tyrans et s’échapper de leurs bourgades.
Quatorze ans de vie rurale n’avaient tué en eux ni l’ancien esprit d’entreprise ni le patriotisme vivace. Cette occasion, Athènes la leur offrit au lendemain de Leuctres. Après avoir fort mal accueilli la victoire de leurs voisins (1), les Athéniens comprirent qu’ils en pourraient confisquer le bénéfice à leur profit en devançant habilement les projets des Béotiens. Sparte abattue, ils se hâtèrent d’offrir leur protection à tous les peuples que la victoire d'Épaminondas venait d’émanciper. Les Béotiens n’étaient pas des sauveurs sympathiques; on se défiait de leurs arrière-pensées, on ne leur pardonnait pas leur abstention pendant la guerre médique. Si l’on acceptait d’être délivré par leurs armes, on se croyait dispensé de toute reconnaissance, et surtout on ne se souciait pas de les subir comme maîtres. Lors donc que les Athéniens eurent convoqué en Congrès les États du Péloponnèse pour leur proposer la conclusion d'un traité sur les bases de la paix d’Antalcidas, ils accoururent tous et prêtèrent le serment suivant: « Je resterai fidèle au traité que le roi a dicté et au décret des Athéniens et de leurs alliés. Si l’on attaque une des villes qui auront prêté ce serment, je la secourrai de toutes mes forces. » (fin 371). Les villes petites et grandes devaient être également indépendantes. Dans chacune d’elles, les magistrats
Intervention d’Athènes (fin 371).
(1) Xén. Bell. VI, 4, 19.
Renaissance et reconstruction de Mantinée (été-automne 371).
prêtèrent serment devant une commission d’Athéniens et des autres signataires (1).
La paix conclue à Sparte 20 jours avant Leuctres avait à peine été observée. Elle subsistait néanmoins, et les nouveaux amis d’Athènes restaient toujours liés à Sparte. Forts de leur nouvel appui, les démocrates mantiuéens pouvaient en toute légalité réclamer pour leur pays la fin du régime de coercition (2). Mais il y avait peu à attendre du bon vouloir de Sparte, plus entêtée que jamais à ne rien céder. D’ailleurs les exilés de 385 revenaient, pressés d’agir et de reprendre la conduite des affaires. On xse passa donc du consentement problématique de Sparte. Les oligarques n’avaient sans doute pas attendu qu’on leur signifiât leur congé pour aller se réfugier en Laconie. A l’appel des démagogues, le peuple des 5 bourgs se réunit en assemblée générale pour la première fois depuis 14 ans. Il décréta un nouveau synœcisme et la construction d’une nouvelle enceinte. Mantinée allait renaître de ses ruines et recommencer son histoire interrompue. On se mita l’œuvre sans délai (été-automne 37 lj. Des villes d’Arcadie envoyèrent des ouvriers pour aider à la construction. Élis, quoique n’ayant pas encore signé le pacte d’Athènes, comprit ses intérêts. La restauration de la puissance mantinéenne la touchait de près,. Elle contribua de ses deniers et fit don de 3 talents (3). En même temps, les Mantinéens, en gens avisés soupçonnant que l’appui d’Athènes serait plus sentimental qu’ef-
(1) Xén. Hell. VI, 5, I sqq. Les Éléens seuls refusèrent rie s’engager pour ne pas affranchir leurs sujets de Margana, de Scillonte et de la Triphylie. Busolt (der zweite Athen. Bund ., p. 704) suppose que les Lacédémoniens eux-mêmes prêtèrent le serment et reconnurent l’indépendance des villes. Sur le premier point, Xénophon manque de précision. L’adhésion officielle des Lacédémoniens ne paraît pas une condition nécessaire de la reconnaissance tacite de l’autonomie des villes sous l’égide d’Athènes. L’opinion de Busolt sur le sens du mot ooxoi, par lequel Xénophon désigne ce pacte, est trop systématique. La distinction des termes ooxoi et crujAuayia, CTrovoat et sipTqvY] est dénuée de fondement. "Opxoi s’applique à toute espèce de pacte ou traité (Grâtzel. De pactionum inter græcas civitales appellalionibvs , Halle, 1883). En'prdvoqunnt la réunion du Congrès de 371 , Athènes voulait faire entrer les États pôloponnésiens dans la seconde Ligue maritime, reconstituée dès 377, avec participation au Synédrion fédéral. L’adhésion de Sparte à cette Ligue, dont les statuts étaient rédigés contre elle, est donc invraisemblable — Voy. Swoboda. Der liellen. Bttnd des Jahres 57/ (Rhein. Mus. XLIX. 1894. p. 323 sq.).
(2) Xén. Hell. VI, 3, 3. ’Qç ’t|8t] aùtôvop-ot TtavraTcaciv ovreç.
(3) Xén. Hell. VI, 3, 3, 4, 3.
ficace. durent s’assurer l’approbation d’Épaminondas. L'appui inoral de Thèbes leur était acquis d’avance. Pausanias ( 1 1 prétend même que l’initiative du synœcisme revient au Thébaiu. Ce point reste obscur; car Pausanias reproduit la tradition béotienne. Les événements s’étaient succédé si vite que Thèbes n’avait pas encore eu le temps d’intervenir dans le Péloponnèse 1 2 .Cependant on peut admettre qu’après l’appel adressé par Athènes aux sujets de Spafle, elle s’empressa de regagner le terrain perdu. Xénophon n’en dit mot. Mais la collaboration au moins technique d’Épaminondas aux travaux de reconstruction est très probable.
La grandeur du plan, l’admirable adaptation des ouvrages à la nature du terrain, l’analogie des dispositifs avec ceux de Messène, indiquent qu’une même pensée a dirigé toutes ces savantes conceptions-.
A la nouvelle de ces faits, Sparte s’émut. C’était encore l’incor- laterrer-.:- de rigible Mantinée qui donnait, au premier revers, le signal de ' ”y ’i 2’i 37 l’insurrection! Mais les temps étaient changés. Il ne pouvait plus r, 'SIOn
. . , . ° . . d’Agésilas.
etre question d une punition exemplaire ; derrière Mantinee.
Sparte apercevait tous les signataires du pacte d’Athènes.
Athènes elle-même, Épaminondas et les sympathies de tous les Hellènes. Les vaincus de Leuctres n’avaient plus le verbe si haut, ni la main si lourde qu’en 385. L'essentiel était de sauver les apparences. Sparte consentirait à laisser faire, mais elle désirait qu'on sollicitât son consentement. Ce ne serait d’ailleurs qu’une formalité : non seulement les Mantinéens obtiendraient l’autorisation de rebâtir leurs murs, mais Sparte en prendrait
1 Pausan. VIII, S. 10: Mxv-f.vsxr os ex tü>v xtoaiv x2T2:s:v =: rrv
~27E:02 ÉUSÀ/.OV 0v8a:O'. 'J.ET2 S;"OV T 0 SV AsVXTEV.Ç. IX. 14. 1
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2 Épaminondas, à ce moment, était occupé dans la Grèce centrale : dans le Péloponnèse, la fondation de Mégalopolis devait être s -n premier souci.
Il semble donc difficile qu’il ait pu diriger en personne le synœcisme et la reconstruction de Mantinée. La chronologie de ces événements n’oiir> pas toute la précision désirable dans Xénophon et dans Pausanias. Il semble bien que les travaux de reconstruction ont précédé l’arrivée d’Épaminondas dans le Péloponnèse et la restauration de Messène a ia fin de 370. D’autre part, de ce qu’Épaminondas n’était pas présent, de sa personne, à tous ces faits, il ne s’ensuit pas. comme le soutient von Stem Spartan. u. theb m. Hegem. p. 156i qu’il ne les ait ni inspirés, ni encouragés. Sa campagne en Arcadie, en 370, devait être la consécration de ses desseins antérieurs, qui avaient déjà reçu, grâce a l’initiative du parti démocratique et peut-être de Lyeomèdes, un commencement d’exécution.
les frais à sa charge. Ces concessions extraordinaires prouvent combien Sparte tenait, pour le principe, à éluder l’humiliation d'une désobéissance formelle, qu’elle prévoyait impunie (1). N’ayant plus la réalité du pouvoir, elle en poursuivait l’ombre avec désespoir. Le plus piquant de la situation, c’est qu’Agésilas en personne fut chargé de cette pénible démarche : il allait, en somme, supplier ses victimes d’épargner à leur bourreau un suprême affront. Agésilas, chargé d’une mission conciliatrice, était un spectacle étrange pour la Grèce, une belle revanche pour Mantinée et une mortification cuisante pour l’arrogant vainqueur de la Perse ! Naïvement, les Spartiates avaient pris au mot le prétexte allégué par lui en 385 pour éviter la campagne de Mantinée (2). Au nom de ses liens personnels avec les Mantinéens, ils le chargèrent de cette amicale négociation, espérant sans doute qu’Agésilas, n’ayant pas détruit Mantinée, recevrait un meilleur accueil que son collègue. L’illusion était un peu naïve. Mais les Mantinéens avaient la partie trop belle pour consentir à procurer à leurs ennemis même une simple satisfaction d'amour-propre. Ce fut à leur tour de se montrer intraitables. Agésilas méditait sans doute quelque mise en scène solennelle. Il comptait faire impression sur la multitude en rappelant les titres de Sparte et les siens propres à la déférence, les liens de sa famille avec certaines familles mantinéennes et user de tous les moyens propres à éblouir le public populaire de l’assemblée. Mais il éprouva un premier mécompte. Les démiurges (oî àoyov-sç) refusèrent de convoquer l’assemblée pour lui. L’ambassadeur Spartiate dut communiquer ses propositions en petit comité, au collège des démiurges. A ses promesses qui ressemblaient fort a des supplications 13), la réponse fut ce qu’elle devait être : ferme et fière : « La république tout entière avait ordonné par décret la reconstruction immédiate des murs. Les magistrats n’avaient pas le pouvoir de suspendre l’exécution d’une mesure natio-
4 1 1 Xén. Hell. VI, 5, 4 : o[ o'xi Aaxeoa;ij.ôvtoi TjyoüvTO, s: tovîto avsu tt,ç coi~ izx: yvojij-y; ino'i-o. yaÀeir bv lïî'jfyxi.
ii Xén. Hell. VI, o, 4. Il est possible aussi que l’impopularité croissante d’Agésilas à Sparte ait contribué à le désigner au choix des épbores.
13) Il promit que, si l’on arrêtait la construction, il lerait en sorte d’obtenir l’assentiment du gouvernement Spartiate et des subsides qui couvriraient les Irais. On peut se demander si Agésilas prenait de son chef un semblable engagement, dont la sincérité reste douteuse, ou s’il se conformait aux instructions des éphores.
PÉRIODE TH ÉB AIME
nale. » Ainsi Mantinée se refusait à accepter de Sparte une autonomie octroyée a titre gracieux. Elle entendait ne tenir que d’elle-mème sa liberté. La politique du diœcisme avait rendu le patriotisme intransigeant. Pour la seconde fois. Agésilas quitta Mantinée amoindri et plein de colère : Sparte expiait sur le théâtre même de ses pires méfaits. Elle dut dévorer son affront silencieusement, s’abstenir de toute campagne contre la ville récalcitrante; elle n’osa pas contester à Mantinée l’autonomie proclamée au Congrès de Sparte sous ses propres auspices et que la Ligue athénienne entourait de sérieuses garanties automne 371) (1).
La Nouvelle Mantinée, construite en ellipse d’après les derniers progrès de la fortification (2i, acheva de s'installer durant l'hiver 371 370, sur le site agrandi de l’ancienne ville. Avertis par la cruelle expérience de 333, les Mantinéens coupèrent en deux le cours de l’Opliis à son entrée dans la ville et obligèrent les deux bras à contourner l’enceinte : la leçon de Xénophon s’adressait donc à des convertis. De plus, ils assirent le rempart de brique crue sur un socle assez élevé de grosses pierres, dont le niveau supérieur ne pouvait plus être atteint par aucune inondation. Les édifices ruinés furent restaurés; les maisons en pisé et les portiques s’alignèrent le long de rues régulières aboutissant en rayons convergents à une vaste agora rectangulaire, située au centre de la ville, devant le théâtre L’ensemble offrait un coup d'œil imposant; la nouvelle fille d’Épaminondas se montrait digne de ses sœurs, Messène et Mégalopolis. Toutes trois, assises au milieu des trois grandes plaines de la Péninsule, devaient se tendre la main: fraternisant avec Argos, elles semblaient des garnisaires éche'onnés autour de Sparte pour veiller à la garde du Péloponnèse (3).
I Xén. Eellen. VI, 3, o : ■jTÇ.aTSjS'.v ys u.svtoi s— z-j-q-jz oo ouvïtov soôxst stvaci i~ a-jTOvoata tyç £ i E Y( v y r ysyEVY ulevy;.
(2) Yoy. p. 130 et suiv.
3 La barrière de forteresses, Argos, Mantinée. Mégalopolis, Messène, Pylos traversait obliquement le Péloponnèse du X. E.au S. E., presque en ligne droite. Elle en fermait tous les passages, bien plus étroitement que l’ancienne ligne Argos, Mantinée, Élis, dont les mailles étaient trop ouvertes et qui. tendue de EE. à l’O. laissait aux Lacédémoniens toute la moitié Sud de la Péninsule. Sparte bloquée n’avait plus de débouchés que sur la mer. Cette situation devait avoir pour conséquence le développement de Gythion et de la marine lacédémonienne.
La Xocvelle Mantinée.
Lycomèdes et le mouvement national en Arcadie, (printemps 370) .
Les Mautinéens avaient à se dédommager de quatorze ans d’inaclion. Leur lièvre gagoa leurs voisins. A peine éclose, la jeune Manlinée redevint un foyer de propagande, démocratique et anli-laconienne. C’est aussi de là que se propagea le mouvement nationaliste qui devait aboutir à la constitution de la Ligue arcadienne. Cette cause nouvelle trouva un défenseur ardent dans un personnage dont la courte destinée ne fut pas sans éclat, dans Lycomèdes, l’Alcibiade mantinéen. Cet aristocratique démagogue de haule naissance, de grande fortune, ambitieux et éloquent, acquit sur ses compatriotes uu incroyable ascendant (1).. On levoit apparaître aussitôt après la reconstruction de sa patrie comme l’àme du parti démocratique et panarc idien. Son influence dépassait les limites du territoire mantinéen. Sa propagande en faveur de l’union des forces arcadieunes trouva vite un écho dans l’àme des montagnards. Il leur prêchait en paroles ardentes la haine de 1’oppresseur commun et leur montrait ce qu’ils pourraient accomplir en se groupant. Le mirage de l’hégémonie agit il sur ces esprits où l'ambition se traduisait en appétits, où le désir de liberté s’aiguillonnait surtout de convoitises plus ou moins avouées? L’exemple de la Béotie ôtait aux idées de Lycomèdes ce qu’elles auraient pu avoir de trop abstrait et de chimérique pour des intelligences bornées, de rebutant pour des populations trop longtemps confinées dans leur égoïsme. Lycomèdes sut, en tout cas, trouver le chemin de leurs cœurs : ils le chérissaient, n’avaient confiance qu’en lui et le regardaient comme seul digue du nom d’homme (2). 11 était en passe de devenir le héros de l’Indépendance arcadienne.
Par la production d'hommes de cette valeur, la démocratie mantinéen ne recueillait le fruit de sa longue sagesse et de sa foi
(1) Xén. Bell. VII, 1,2, 3, 24. AuxouT|87]ç MavT'.vsùç, ysvEc te ooBevo; ÈvOsvjç vûyij.ac. te TrpoY|Xcov xai àAXcoç t&iXoTi[XOç. Diodore (XV, 59> le qualifie de Tégéate, erreur qu’il rectifie lui-même un peu plus loin 'XV, 62, 67). Pausanias VIII, 27, 2) cite un Lycomèdes de Tégée, parmi les commissaires fondateurs de Mégalopolis. Mais l’existence de ce personnage me parait ne reposer que sur une erreur de copiste (V. p. 437 >. Bachofen ( Multerrec 1 2 t, p. 360) attribue à ce nom une origine pélasgique et une parenté avec le culte de Déméter ; il le rapproche des Lycomides athéniens et messéniens (Paus. IV, 1, 4 — Plut. Themist. 1) et des Lucomedi ou Lucumons étrusques (Festus. Lucomedi).
(2) Xén. VII, 1, 24: oî jaev 07j ApxàoEç Taora (xxouovtsç avEcpuffwvTO te xai ÛTTEOE'itXouv tov Auxoia vjSyv xai iaovov avôsa TjyouvTO. Il est possible que Lycomèdes ait été au nombre des démagogues exilés en 385, et qu’il ait passé à Athènes le temps de son exil.
PÉRIODE THÉBAINË.
persistante en l’avenir. Par sa réputation bien établie, par ses souffrances récentes, Mantinée jouissait alors d’une autorité sans égale en Arcadie. Nulle ville n'était mieux préparée pour donner le braole à la race tout entière, pour ouvrir aux idées nouvelles les rudes intelligences arcadiennes et les faire vibrer à des sentiments inconnus. De la mutilation de leur patrie, les démocrates manlinéens avaient, tiré cette conclusion qu’une nation malheureuse ne doit pas commettre la folie de désespérer. C’est une honte pour Xénopbon de n’avoir pas compris la grandeur de ce sentiment et de ne pas l’avoir soutenu de ses sympathies.
Ce fut sans doute quelque temps après la reconstruction et sous l'influence de Lycomèdes que la jeune et ambitieuse cité imagii a de frapper l’esprit superstitieux des Arcadiens par un symbole qui légitimât ses prétentions à l’hégémonie arcadienne.
Elle obtint ou affirma avoir obtenu du dieu de Delphes l’oracle suivant : « Il y a une ville, Mainalos , froide en hiver, où sont les restes d’ Areas, éponyme du peuple tout entier. Je t’ordonne d’y aller, d’y enlever pieusement les cendres d’ Arras et de les rapporter dans l’aimable ville, coupée par trois, quatre, cinq routes, de lui consacrer une enceinte et des sacrifices. » En effet, les Mantinéens montraient à Pausanias sur leur agora le tombeau du patriarche arcadien (I).
Au moment où elle renaissait à la vie, la vaillante cité, déjà La démocratie prête à la conquête morale de l’Arcadie, ne disposait pas de à Tégée. moyens matériels en rapport avec ses vastes desseins. Les créneaux qui devaient abriter ses espérauces n’étaient pas eucore debout. La ville sortait à peine de terre ; elle offrait l’aspect d’un chantier encombré de maçons et d'ouvriers. Les hommes d’État s’y trouvaient fort mal à l’aise pour discuter commodément et recevoir les délégués des autres cités. Aussi les séances où les partisans du fédéralisme étudiaient la formation d’une ligue de tous les États arcadiens (printemps 370) et la création d’une capitale fédérale, se tenaient elles à Tégée. Depuis Leuctres, la situation des partis dans cette ville n’était plus la même. Rien de plus plausible que d'attribuer à Lycomèdes les progrès de la faction démocratique (2) sur l’ancien parti laconien tout à fait ébranlé après les revers de Sparte. Les démagogues
(1) Pausan. VIII, 9, 4-36, S. - Voy. p 316.
(2) Diodore (XV, 59) le désigne comme l’instigateur des troubles de Tégée : d’ailleurs, le récit de Diodore, assez vague et incohérent, n’a qu’une valeur secondaire auprès du texte de Xénophon (Hell. VI, 3, 6).
Massacre des oligarques tégéates
par les démocrates de Mantinée et de Tégée (370).
tégéates n’étaient que les disciples et les clients de ceux de Mantinée. Ils ne pouvaient rien sans leur concours, et les Mantinéensse montraient trop heureux de les soutenir et de les encourager. Il en résulta un rapprochement entre les deux villes ; elles oublièrent dans la communiondémocratiqueleursanciennes querelles de voisinage. Naturellement les idées alors préconisées dans les clubs démocratiques dont Lycomèdes était le plus brillant interprète, sur la nécessité d’un groupement des États arcadiens. pénétrèrent à Tégée. Là, les chefs du parti populaire, Callibios et Proxénos, s’en firent les patrons. L’adhésion déclarée de Mantinée au programme nationaliste était un fait acquis (1), tandis qu’à Tégée la conviction d’une bonne partie des citoyens restait à faire. La lutte devait être très vive contre les traditions du loyalisme laconien. Or, le refus de Tégée entraînerait un grave échec pour les fédéralistes. Matériellement, c’était la ville la plus prospère et la plus importante de l’Arcadie. Elle tenait les clefs de la Haute-Plaine. Sans elle, l’œuvre de concentration serait précaire ; elle gagnée, le reste de l’Arcadie se laisserait vite entraîner par le spectacle nouveau d’une entente tégéaticomantinéenne.
Les conservateurs tégéates , ayant à leur tète Stasippos , réagissaient de toutes leurs forces (2). La création d’un Koinon arcadien impliquait la soumission de toutes les villes de la Ligue aux décisions d'un Conseil fédéral, c’est-à-dire une dérogation au principe de l’autonomie, et de plus une émigration tout au moins partielle de leurs habitants pour peupler la capitale projetée. Stasippos et les siens excitaient leurs compatriotes à se rebitïer contre ces conditions : la ville resterait telle quelle et garderait ses lois intactes. Cependant (milieu 370) le synoe-
(1) Les principales lignes de ce programme semblent avoir été arrêtées de bonne heure, sur les conseils d Épaminondas. 1° Constitution d’un xo'.vov xwv ’AoxxScov avec Conseil, assemblée et milices fédérales. 2" Synœcisme des cantons de l’Alphée, en une ville nouvelle, par absorption des localités les moins importantes du reste de l’Arcadie et par des prélèvements sur la population des grandes villes. 3° Choix de cette ville comme capitale fédérale, pour éviter l’antagonisme des villes anciennes, telles que Tégée et Mantinée. Sur l’histoire du xoivbv arcadien. voy. Herthum. De. Megalnpolitarum rébus gestis et de Communi Arcadum repubhca. Comm. phil. fenens V. 1894, p. 49. sq., 239 sq. — Hiller v. Gârtringen. art. Arkadia dans la Realencycl. de Pauly-Wissowa. II i , p. 1128 et suiv.
(2) Xén. Heli. VI, 4, 18.
PÉRIODE THÉBAINE
cisme de l’Arcadie fat décidé (1). Une commission de 10 oIxigtv.1 ou fondateurs fut désiguée par ciDq États pour poser la première pierre de la Grande Ville. Pausanias nous donne leurs noms (2): Mautinée délégua Lycomèdes et Hopoleas, Tégée Timon et Proxénos. Celui-ci ne devait pas jouir longtemps de son titre. En effet, à Tégée, la question s’envenima. Callibios et Proxénos n’eurent pas la majorité dans le conseil des Qsapofoù dominaient les oligarques. Us espéraient un meilleur résultat dans l’assemblée populaire. Pour l’intimider, ils s’y rendent en armes. La faction adverse en fait autant. Le nombre sg trouve égal des deux côtés ; le vote ne devant pas trancher la question, on en vient aux mains. Proxénos est tué avec quelques-uns des siens. Le reste de ses partisans se dérobe sous la conduite de Callibios et va se réfugier au pied du rempart au Nord, à portée des portes qui s’ouvrent du côté de Mantinée. Stasippos, ne vou-
(1) Pausan. VIII, 27, 6. SuvojxtffOrj Bè tj MsyofXï) IlbXn; svtauxw te aùxto xat UT|<JÎ xe oX'yoïç ucxepov vj xb Trxatajxa évevexo Aaxeoatuovîiov xb èv Asuxxpotç, ÿaatxAe'Sou jj/ev ’AQ'/jvqffiv àp yovxoç, Beuxspu) 8è exet xtjç sxaxoaxT ]ç ôXup.7nxooç xat BsuxÉpaç (01. 102, 2 = 371/0). — Les autres dates données d’autre part sont : Marbre de Paros, archontat de Dyskinetos (01. 102, 3 = 370/69) — Plutarque ( Pélopidas , 24, 8) dans la campagne de Laconie (hiver 370/369) ; — Diodore (XV, 72) sous l’archonte Nausigénès loi. 103, 1 = 368/7). Les dates extrêmes comprennent un intervalle de 3 ans. On peut les considérer toutes comme exactes et se rapportant chacune à une phase ditïérente de cette longue opération. La présence du Thébain Pamménès avec 1000 hommes pour surveiller la construction est un fait très discuté. (Stern. Gesch. de Spart, u. theb. Hegem. p. 131). — Voy. plus loin, p. 468.
(2) La liste telle que la donnent les mss. de Pausanias est la suivante : VIII, 27, 2 :