‹ Manual dé̕pigraphie chrétienne d'apres̀ les marbres de la Gaule, accompagné d'une bibliographie spécialeChapitre 14 sur 19 · V, XXXIV · texte numérisé non relu

V, XXXIV

d'anathôme qu'il faut graver sur les sépulcres*; triste signe des temps, un saint évoque loue un magistrat pour s'être abstenu de concussions et de rapines * ; ici des prisonniers de guerre^, des villes devenues désertes*, des églises incendiées ^; un fidèle meurt en regrettant les années plus heureuses qu'il a vues autrefois *; un autre a traversé des temps de douleurs et de troubles ^; un troisième parle des plaies de sa patrie ®. On est au lendemain des invasions, et, sous ses nouveaux maîtres, la Gaule devient comme un vaste champ de bataille. Chacun tremble au seul nom des barbares* Si l'un d'eux se fait chrétien, Tépitaphe dit que sa férocité native s'est adoucie par la loi du Christ ^; sur la tombe d'un enfant du sol, on écrit que celui-là du moins n'est pas issu de race farouche '^.

Grégoire de Tours raconte que des luttes terribles s'élevèrent un jour entre des citoyens. L'esclave d'un prêtre avait été tué; l'assassinat fut vengé aussitôt, et des représailles répétées amenèrent une longue succession de meurtres. Le saint évêque fit venir les combattants et leur rappela la loi de l'Évangile^ «Soyez pacifiques, leur dit-il; que le coupable, par esprit de charité, entre en composition, afin que vous soyez des enfants

1 /. C. G., no 13. — 2 No 635. Cf. no 637. Quatre siècles auparavantj un païen écrÎTait que la justice ne consiste point à ne pas être iqjuste. (Philostr., ApolL Tyan.y 1. III, c. Yii, éd. d'Olearius, p. 131.) — * /. C. G., no 543. —* No 582. — » Ibid, — 6 N» 477 A. — ^^ No 402; Cf. no 702. — 8 No 556. — ^ No 665. — i» No 407.

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pacifiques, dignes du royaume céleste, par la grâce da Seigneur, car il a dit : Heureux ki pacifiques^ parce que le royaume des deux leur appartient^. » Le mot qu'af* fecte de répéter Tévêque, nos inscriptions du même temps le présentent; deux chrétiens, dont Fortnnat a écrit les épitaphes, Atticus, Basile, sont loués pour leur amour de la paix^; d'autres encore pour leur patience, leur généreux esprit de conciliation ^.

C'étaient, surtout alors, d'inestimables vertus.

Rien ne me frappe plus, dans nos inscriptions, que cette représentation fidèle des tempf où elles furent gravées; les mœurs, les superstitions, les croyances, ont souvent, comme les faits politiques et les événe« ments sociaux, laissé leur empreinte dans ces courtes légendes. Voici les sujets offrant aux princes de riches présents, suivant la mode barbare ^; les évoques élus par le vote populaire^; les fidèles priant, les bras en

» H. Fr., VII, XLVU. — « /. C, G., no« 635 et 637. — » N»» 873 A, 376, 377, 380, 413, 425, 635, 637, 641.

♦ /. C. G., no 652. « Plerumque me muneribus Tcstris ditastis, » dit

Frédégonde aux Francs. « Franci Tero multa munera (Rigunthie)

« obtulenint. » (Greg. Turon., H, Fr^ VI, XLV.)

* En examinant Tépitaphe d'un évêque d'Arles (n® 509), J'ayais cru voir dans les mots lectvs caelesti legb sacerdos une allusion à quelqu'un de ces faits d'intervention divine que les anciens ont plusieurs fois signalés dans les élections épiscopales. Les textes que j'ai rencontrés depuis montrent que ces mots désignent ici la voix, le suffrage populaires, considérés, par les païens eux-mêmes, comme un divmum imperium, et auquel les chrétiens reconnaissaient aussi un caractère d'inspiration d*en haut. (Voir S. Cypr., Epist. X ad Antonianum, §|8; Pontian., Vita

croix, inclinés, prosternés^ et en versant des larmes ^ Voici le peuple se pressant aux funérailles*, en chantant des psaumes que désignent nos marbres^; les fragments de la vraie Croix ^ les saints, gardant' par leur présence les fidèles, les villes ^ les temples •, les sépultures ^; voici les tombes miraculeuses ^, le démon chassé ^j les malades guéris ^^, les morts ressuscites *^ par la vertu de nos apôtres, les chants sacrés que répète un double chœur ^*, les basiliques éclatantes de lumières *5, les veilles pieuses**, les fautes reprises publiquement, selon Tamstère précepte de l'apôtre ^^; les rudes macérations acceptées même par les puissants du monde ** ; les jeunes filles repoussant de riches alliances afin de suivre Tépoux céleste*^; les veufs, les veuves, lui consacrant le reste de leur existence*^; les hommes se séparant de leurs femmes pour entrer dans les ordres *^ La forme des noms rappellera Tâge des persécutions et

s. Cypr,, § 5, dans Ruinart, Acta sine, p. 208, et les notes de Price sur l'Apologie d'Apulée, éd. d'Oudendorp, 1. 111, p. 471.)

1 /. C. G., no» 526, 176, etc. — « No 483. — s No 546. — * No» 575 G, 594. Cf. S. Avit., Epist, XVIII. — » /. C. G., no 198. Cf. Gregor. Turon., Vitœ PP., XVII, iv. -^ « /. C. G., no 592. — ^ no» 293, 492, 'etc. — 8 No 503. — « No 592. — i» No 186. — *! No 321 G. — 1« NO 25. Cf. t. II, p. 55, et Théodoret, H, E., II, xxiv. — is N© 198.

— 1* No 52. — ^^ No 512. On peut ajouter aux textes que j'ai cités à ce sujet : Origen., In lihr, Jesu Nave Hom.y VII, § 5, éd. Delarue, t. II, p. 413; Chronicon orientale, éd. de Venise, 1729, p. 76. — ^^ No» 31, 169 et 503. — i^ /. C. G., Préface, p. Lxxiv; cf. BoUand., 10 feb., t. II, p. 420, Vita S. Austrebertœ, c. i, § 7. — is no» 420, 473, 643 et 648.

— « No 597.

des outrages '; là langue des inscriptions montrera, chez les chrétiens^ la timidité dans la victoire.

Aux siècles dont le plus grand nombre de nos marbres portent la date, la poursuite des fidèles a cessé, le christianisme est devenu la religion de TÉtat, Son triomphe pourtant n'est point complet, et sa prépondérance demeure souvent presque nominale. Un savant historien a montré Tétonnement, l'indignation même, accueillant, au iv" siècle, l'annonce d'une conversion nouvelle *. L'heure de dévoiler les mystères n*est point encore venue. Trop d'indifférences, trop de colères assistent à Tavénement de l'Église. Ce langage secret dont s'enveloppaient, aux temps d'épreuves, les pratiques de la foi, garde toujours sa raison d'être. Sur la tombe d'une de nos chrétiennes, il est écrit : tt Elle est née tel jour; tel autre jour elle a reçu, elle est morte. » Ce qu'elle a reçu, l'épitaphe le tait; Je fidèle le sait, et, comme aux premiers siècles, le cache aux païens, aux profanes : c'est la grâce du baptême ^.

En Gaule comme ailleurs, l'attente de la fin du monde pesait comme un avertissement sévère sur la société croulante. Saint Martin annonçait que l'Ântechristi ce

1 /. C. G,, no 412, et Préface, p. ci. — « Beugnot, Hist, de la destr, du paganisme, t. II, p. 74, et Rutilius, Itin., l, § 21.

8 /. C. G., no 5; cf. Renier, Inscriptions de l'Algérie,' n^ 4031, etc. (Voir encore ci-dessus, p. 46, note 1.) Le mot percepit, qui figure dans notre inscription, a été, comme je Pai dit ailleurs (/. C. G,, n» 412), usurpé par les adorateurs de Mithras. Ce trait en accuse rancienneté.

168 HANUEL D'ËPIGRAPHIE CHRÉTIENNE.

dernier des rois de la terre, était déjà né et régnerait dès qu'il aurait l'âge Tiril *. Cette conviction apparaît sur les marbres. Une épitaphe de Reims parle de l'attente du jour prochain oh viendra le Seigneur *, et la mention de la postérité, si fréquente dans l'épigraphie païenne, disparait du formulaire chrétien ^.

Devant les terribles signes des temps, nul ne croyait plus au lendemain.

Qu'étaient devenus, que deviendraient les fidèles morts avant l'heure redoutable? Les meilleurs esprits hésitaient devant un tel problème, et, comme les écrits des anciens, nos légendes funéraires en apportent la preuve.

* Salp. Sev., DiaLj II, xiv. Cf. pour la Gaule, Greg. Tnr., H, Fr,^ Prolog.; Marculf., Form,, II, m, etc. — ^LC, G., no 334.

' Voir ci-dessus, p. 52. L'inscription chrétienne de forme antique que j'ai citée plus haut, p. 53, offre un exemple exceptionnel de cette mention courante chez les Gentils. Eusèbe dit nettement {Demonstr. evangel,y I, 9) que devant la fin prochaine du monde, le chrétien ne doit point désirer de postérité.

Ceux qni ont étadié jusqu'à cette heure les premières iuscriptioDS des fidèles ne me paraissent y avoir vu que

l'expression d'une croyance achevée dans sa perfection, et telle que l'Église a toujours tendu à rétablir. Et poui> tant les siècles où furent gravées ces épitaphes se sont écoulés dans la tourmente. Elles-mêmes le disent ^, des erreurs sans cesse renaissantes ont souvent alors semé la discorde et le doute. Les monuments épigraphiques reflètent trop fidèlement la physionomie des temps anciens pour ne pas garder quelque trace de ces aberrations.

J'ai indiqué à Côme le marbre funéraire d'une famille qui n'espérait pas la résurrection des corps exhumés ou

* /. C. G., no 404.

demeurés sans sépulture *. Nous reacontrons en même temps sur notre sol le défaut de croyance à la rémunération immédiate des justes dès la fin de cette vie. Un lien commun unit les deux pensées.

Les âmes, disait toute une école chrétienne, ne recevront leur récompense qu'après la consommation des siècles, et c'était là, me semble-t-il, la persuasion de ceux qui écrivaient sur le marbre d'une tombe : « Confiant dans l'intercession des saints, Dalmàte, joyeux, attend le jugement futur*. » C'était là de même la croyance des nombreux chrétiens qui imploraient, pour l'heure de la résurrection, la miséricorde du Seigneur ^. Les cœurs de ces hommes se glaçaient de crainte en songeant que la violation d'une tombe pouvait priver le mort du bonheur promis aux élus.

Où l'âme demeurait-elle, dans une attente pleine de joie pour les bons, terrible pour les méchants? Était-ce dans le sein d'Abraham, comme le pauvre dont les chiens venaient lécher les plaies? dans une retraite des enfers, sous l'autel de Dieu, comme parle l'Apocalypse, dans le paradis, ou terrestre ou divin, dont l'imagination chrétienne hésitait à concevoir la place ^ ? Saint Paulin

1 Un fait rappelé par Procope {Bell. Pevs.j I, xii) atteste toute l'horreur des chrétiens pour le défaut de sépulture. Voir, sur ce sentiment, ma note intitulée : D'un argument des premiers siècles de notre ère contre le dogme de la résurrection. {Revue de l'art chrétien^ mars 1862.)

« /. C. G.y no 478. — » N<"» 462, 467, 468, 470 B; cf. no 624.

3 Aux témoignages réunis dans mon tome II, p. 400, j'ajouterai ce

de Noîe a consigné ces doutes dans Tépitaphe d*un prêtre gaulois *. Prudence et tant d'autres hésitaient comme lui, et, plein d'une anxieuse espérance, un Père s'écriait sur une tombe entr'ouverte : « Que notre ami soit reçu dans le sein d'Abraham, quoi que l'on puisse entendre par ce mot ^ ! »

La simplicité des temps que j'étudie trouvait parfois dans les livres saints eux-mêmes la cause ou l'excuse de ses erreurs. On sait la divine parabole des ouvriers que le père de famille appelle à cultiver sa vigne ; ceux qui viennent à la dernière heure reçoivent la même récompense que les travailleurs arrivés au point du jour ^. C'était là ce qu'opposaient aux remontrances de leurs pasteurs ceux qui attendaient l'heure dernière pour recevoir le baptême*. Nos inscriptions montrent quelques-uns de ces chrétiens décédés in albis, comme on le disait aux temps antiques; elles en laissent deviner un

trait d'une vision rapportée dans les Actes des martyrs : « Nam hune a eumdem Dominum de paradiso interrogavit (Victor) ubi esset. Gui ille a ait : Extra mundum est. Ostende illum, iuquit, rnihi. Qui ait illi : Et « ubi erit fides? » {Ada sine, p. 232. Passio S. Montani, Lucii, etc.,

§7.) « Epist XXXII, ad Sever., § 6. Cf. /. C. G., no 594 :

Sed quia ta non hac qaa corpns sede teneris,

Qui raeritis soperis spiritas involitas, Sive patrum sinibus recubas Dominive snb ara

Gonderis, aut sacro pasceris in nemore, Qnalibet in regione poli sitns aut paradisi,

Clare, sub œterna pace beatos agis.

2 Greg. Nat., Orat. vu, no 17, 1. 1, p. 209. — » Matth. ix. — ♦ Voir mes Recherches sur rhistoire de la Parabole de la vigne, {Revue archéologiquCy juin 1865.)

plus grand nombre S car plus d'nn hésitait à oublier ces joies du monde rappelées, à mon grand étonnement, sur deux marbres chrétiens de Vienne \ et dont le sacremefnt régénérateur impose l'abandon.

Une attente inquiète, un texte mal compris, voilA donc autant de sujets d'erreurs pour les hommes des premiers siècles. Il en était d'autres encore, et celles-là venaient du milieu même dans lequel Dieu avait placé ses serviteurs,

Tous n'étaient point, comme parle une inscription, fidèles et enfants de fidèles ^; ainsi que la fille d'Albinos, . plus d'un comptait parmi les siens un aïeul, un père idolâtre *, et l'influence de la famille, les idées du dehors réagissaient sur l'âme le plus fermement convaincue. D eût été au-dessus des forces humaines de ne rien tenir de son temps, d'en répudier toutes les faiblesses; il ne nous est point donné de connaître une telle indépendance de l'esprit.

La perfection, je l'ai déjà dit, faisait voir dans la mort une véritable délivrance; elle défendait de pleurer ceux que Dieu avait rappelés vers lui. Les païens ne pouvaient, au contraire, songer au trépas sans horreur, et leurs épitaphes en taisaient le jour funeste. Dans les premiers âges de l'Église, l'instinct traditionnel, plus fort que les enseignements nouveaux, bannit de même

1 /. C. G., no 355. — « N» 424; cf. n» 422. — 3 Liipi, Epit Sev,, p. 136. — * Hieron., Epist, CVII, ad Lœtam, § 4.

D'ÉPIGRAPHIB CHRÉTIENNE. 173

des inscripUoQs chrétiennes la date de la mort; au Yi* siècle seulement Tépigraphie devait rejeter cette dernière marque de l'antique influence ^

Lorsque les hordes d'Alaric décimèrent, en 410, la population de Rome, les vaincus s'émurent en pensant aux milliers de cadavres restés sans sépulture. Dieu ressusciterait-il ces corps, que n'avait point conservés la tombe? A ces défaillances, enfantées par les superstitions antiques, par le souvenir des lois de l'enfer païen, révêque d'Hippone opposa les promesses de l'Évangile * ; et pourtant, malgré sa foi profonde, un vicaire d'Afrique lui écrivait, quatre ans après» l'affreux désastre : « Le malheur récent vous a fourni des armes puissantes en faveur de notre cause; j'aurais toutefois préféré que vous n'en eussiez rien dit. Il vous fallait, je le reconnais pourtant, réduire au silence de folles plaintes ^. »

L'influence des idolâtres débordait de tous côtés alors la société chrétienne. Dans les Collations de Cassien, un abbé parle ainsi de la puissance des souvenirs qu'a laissés dans son Âme l'étude des vieux poètes : k Les incitations des maîtres, mes lectures assidues ont, pour ainsi dire, infecté mon esprit de poésies et de vers. Ces fables, ces récits de combats que j'ai appris dans mon enfance, ma mémoire les remet sans pudeur devant mes

^ Voir ci-deasus, p. 12 et 42. — * Ctv. Det, I, zn; c£» ohIossiis, p. 169^ 170. — 8 S. Auffustin, Epùt CLIV, § 2,

yeux au milieu des méditations, des chants sacrés, et lorsque je supplie le Seigneur de me pardonner mes fautes. Je revois sans cesse les héros combattant ; l'imagination qui évoque ces fantômes m'empêche d'élever mon âme vers le Très-Haut, et les larmes mêmes de la prière sont impuissantes à les écarter ^. )>

Les formules de nos inscriptions attestent la réalité de ce tableau. Le Tartare, le Styx, les Champs Élysées, toute la phraséologie païenne des poètes du v^ siècle expriment parfois en Gaule l'idée de la vie future *. En Italie, ce sont de plus les lacs Gimmériens^ le Ténare^; paroles innocentes, je le veux bien^ mais qui montrent cependant toute la puissance des vieux souvenirs *, Telle était l'action d'un passé destiné à se survivre dans ces noms de consuls que nos marbres portent encore soixante-six ans après la disparition du consulat ^, dans ce titre de citoyen romain si longtemps rappelé par les chartes*, dans la poétique mythologie qui résumait les croyances d'un grand peuple.

Alors pouvait avoir sa raison d'être la proscription des poètes, des écrivains, dont les chef s-d 'œuvre ^ seuls étudiés dans les écoles publiques de la vieille Rome chré-

i Collatio XIV, c. XII. — « /. C. G., no» 293, 421, 486, 678 B*. Cf. S. Greg., Epist. IX, 48, Desiderio Episcopo GalliaB; Alcuin., EpisL GLXXIX; Thomassin, Discipl. de VÉgl, partie II, liv. II, c. 26 et 27, et ci-dessous, p. 175, note J . — s Biraghi, Bisita di GropellOy lettera 1*, et mon tome II, n» 637. — * Cf. /. C. G., no 631. — » N»» 606 ; cf. no 628. — « Marini, PapiH diplom p. 257 B, etc.

tienne S perpétuaient de tels souvenirs. Mais leur mémoire devait vivre. Le serment qu'avait prononcé la sévérité de saint Jérôme *, Grégoire de Tours n'eût pu s'y résoudre, lui qui s'écriait : « Malheur à nous qui laissons périr les lettres antiques ^. I » lui dont les écrits renferment, dans un langage qu'il déplorait lui-même \ des réminiscences virgiliennes ^.

Avec son nom, j'en pourrais citer d'autres; il me suffirai de rappeler que l'auleur anonyme d'une de nos inscriptions peint la béatitude de saint Hilaire par le vers oîi Virgile célèbre l'apothéose du berger Daphnis ^.

Telles sont, dans la transformation du monde ancien, les phases diverses que rappellent ou mentionnent nos marbres. Dieu a voulu que l'établissement de la foi subit la loi des choses humaines : l'action, la réaction, excessives parfois, dont les alternatives leur donnent seules la stabilité.

1 HieroQ., Epist, XXI, ad Damasum § 13 : « Comœdias légère, ama- « toria bucolicorum yersuuni verba canere, tenere Virgilium... id quod « in pueris necessitatis est. » Gassiod., De instit. divin. Scriptur.f Praefatio : « Gravissimo sum, fateor, dolore permotus quod Scripturis divinis «c magîstri deessent, quum mundani auctores celerrima procul dubio trace ditione pollerent. »

« EpùL XXII, ad Eustoch,, § 30. — « Hist. Franc, Prœfatio. — * Ghr. confess.y Praefatio.

■ Hist, Franc, VIII, xxii : « Sed quid pectora humana non cogat a auri sacra famés? » Mirac S. MarL, I, xxxi : « Sed ad quid non « mortalia pectora cogit exsecrandacupiditas?» (Cf. J?n., III, 56, 57); Vitœ Patrum, VIII, vn : « Quum volantibus saxis ac facibus furor arma « non mediocriter ministraret » (cf. ^«., I, 150), etc.

* /. C. G., n» 516. Cf. mon tome U^ p. 128.

Au milieu du travail d'enfantement qui s'accomplit aux premiers siècles, la tâche du clergé fut pesante; et, si Ton peut ressentir de Tétonnemcnt, c'est de voir qu'il ait eu la force d'en accomplir une si large part.

Il ne se borna pas à guider les âmes. Aux mauic sans nombre qui désolaient la Gaule, les prêtres s'efiforcèrent d'apporter le remède* Nos inscriptions nous les montrent ardents et prompts à l'œuvre sainte.

Un évêque relève ses églises, délivre à prix d'argent ses concitoyens enlevés par l'ennemi ^ Gomme le patriarche Abraham ^^ un autre court au-devant de ceux dont il ne connaît point le visage ; c'est là peut-être un exilé, un voyageur à secourir^. Chaque pasteur assiste^

1 /. C. G., no 582.-2 Genes.^ xviii, 2; cf. S. Ambr., De Abraham, 1. I, c. V, § 32; Joaas, Inst. laie, II, xxix. — » /. C. G., n© 644.

MANUEL D'ÊPIGRÂPHIE CHRÉTIENNE. 177

soutient les malheureux ^ Chez des hommes, forts du désintéressement dont témoigne une inscription d» Yaison ^ il n'était point de plus noble réplique à cet adage d'un prêtre des vieux temps : « l'or détruit l'Église plutôt qu'il ne Tédifie ^. » La pitié de tous prend sa part dans cette belle œuvre; on s'honore de se dire le père des pauvres^, l'ami de ses esclaves^; les prisonniers de guerre sont rachetés par troupeaux, car chacun sait que le Seigneur lui-môme gémit dans le chrétien qui souffre \ La charité se montre la plus haute comme la plus réelle des vertus ^.

Les sanctuaires pleins de magnificence que la foi relève ou édifie sont encore présents à nos regards par des inscriptions que nous avons gardées. Voici Téglise de Saint-Vincent avec ses colonnes de marbre, son toit doré ^; celle de Saint-Patiens, étincelante de vitraux '; celle de Saint-Félix, toute constellée des feux de ses lampes ^®; celle de Syagrius aux inscriptions tracées avec la pourpre et le minium ^' ; celle dePrimuliacum, illustre par son baptistère, ses peintures, ses légendes murales qu'écrivit un saint poète ^^ ; celle de Tours, qui réunit toutes les richesses ^'. C'est la basilique de Saint-Martin.

» /. C. G., n» 582, etc. — « N» 492, t. II, p. 226. — » Sulp. Sev., Dial., I, V. — * i. C. G., no 386; cf. Job., xix, 16. — » N" 25 et 450. — • No» 543 et 645. — "ï N» 173 ; cf. Epùt. S. Jacob, il, 17. — » N» 208. — 9 No 54. — to No 198. — " No 8. — " No 594. — " Not 170 à

Antour d'elle, dans son enceinte, comme les abeilles à leur rucbe, les chrétiens accourent et se pressent. Ses fresques, livres des illettrés S racontent la vie du con* fesseur. L'action réelle et son symbole y semblent figu-* rés tour à tour. Aux fêtes de Pâques, les fidèles traversaient le fleuve pour visiter le tombeau du saint. Le démon souffle sur les barques; une tourmente effroya* ble se déchaîne. « Martin, s'écrie le peuple, sauve tes serviteurs et tes servantes! » Le vent s'apaise par miiracle, a De même, dit notre premier historien, le Christ en marchant sur les flots tendit la main à Pierre et le tira de Tablme ^ )> Un tableau peint sur la porte du sanctuaire, en face de la Loire vaincue^ représentait la scène évangélique ^, et rappelait ainsi la protection de saint Martin dans la tempête.

Au V* siècle, l'histoire de la vie de notre apôtre obtînt, on le sait, un prodigieux succès de librairie * ; les inscriptions de sa basilique eurent de même une célébrité immense ; on les retrouve dans tous les antiques recueils de ses actes, sur une vieille église encore debout *. C'est qu'une foule sans nombre les avait lues sur les murs de ce temple où tant de maux furent apaisés ; c'est que chacune de ces légendes, qui forment à elles

1 Voir mon tome !•', p. 251; of. S. Greg. Magn., MoraLyWy ix Honor. August., Gemma animcBj 1, 132; Synod, Atreb.^ a» 1035, c. xiv. — « Greg. Tur., Mirac, S. MarL, I, il. — « /. C. G., û« 174. — ♦ Sulp. Sev., DiaL, I, xxiii. — « /. C. G., n» 232.

D'ÉPIGRAPHrE CHRÉTIENNE. 179

seules presque un livre, parlait de la vertu, de la puissance de Martin, disait le respect et la crainte inspirés par le saint édifice, rappelait, comme le font souvent nos inscriptions, les prières de l'antique liturgie *. L'abside portait les paroles de Jacob : « Lieu redoutable, temple de Dieu et vraie porte du ciel * !» Au fond, près de la tombe, était écrit : « L'âme du saint est dans la main de Dieu, mais lui-môme est présent ici par la puissance de ses miracles K »

1 N» 392. Plusieurs des inscriptions de Tours semblent avoir été inspirées par les vieux offices du saint. La légende certamen bonvm cer- TAVIT, etc. (no 179), reproduit un passage de l'Épitre à Timothée, qui se lisait à la fête de saint Martin. {Sacram. Gallic.^ dans Murât., Lit. rom., t. II, p. 890.) Les vers confessor meritis martyr crvce apostolvs

ACTV — DIVES PAVPERTAS DOMINVM QVAE TEGIT AMICTV (n*»» 180 et

187), rappellent ces fragments de la liturgie spéciale : « Hic vir quera a adnumerandum Âpostolis, Martyribus adgregandum proxima ita in « rem tempera protulerunt. Dubium enim non est ut sit martyr in cœlo a qui fuit confessor in saeculo. » — « felix largitas in qua Divinitas « operitur. d (Sacr, GalL Missale Gothicum, dans Murat.^ Lit, rom,, t. II, p. 645, 891, 892; Lit. mozarab., éd. Migne, t. I, p. 902.) Notre inscription n® 177, dont je vais parler, parait être un emprunt à la liturgie générale.

* /. C. G., n» 177. Ces mots, qu'a conservés la liturgie romaine, se lisent au sacramentaire de saint Grégoire le Grand, dans VOrdo ad benedicendam ecciesiam (Murât., Lit. rom,, II, 472). Cf. Ghrysost., Contra Jud,^ I, IV. — » /. C, G., n» 178.

C'était une verta de ces âges que de visiter les lieux sanctifiés ; le marchand lyonnais, l'abbesse de Narbonne les épitaphes rappellent ce mérite S étaient peut-être, comme tant d'autres pèlerins accourus du fond de la Gaule, venus prier au tombeau de saint Martin, à l'humble cellule où s'écoula sa vie.

Là aussi des légendes murales invitaient l'âme au recueillement. Selon le vœu de Grégoire de Tours, Fortunat avait composé l'inscription du lieu où le saint apôtre donna son vêtement à un pauvre transi de froid *. D'autres poètes avaient écrit celles des humbles réduits qu'illustraient mille autres souvenirs, lieux bénis où la

» /. C. G., nw 17 et 615. — t No 165.

charité s'éveillait dans les cœurs pour apaiser bien des soufi'rances ^ Comme celle de saint Nizier ^ la couche grossière du saint excitait une admiration pieuse'. Ornée d'une riche draperie, une grille de bois Tentourait, et les fragments de cet appui devenaient des reli* ques précieuses pour les fidèles, redoutables pour ceux qui les gardaient sans un respect profond \ Un peu de cendre répandue sur la terre, une pierre pour soutenir la tête, voilà, comme parle Grégoire de Tours, le lit où dormait l'Israël de ce temps ^, C'était le but de bien des pèlerinages. Des malades étendus devant les portes y imploraient leur guérison ^, des nuits s'y passaient dans la prière, le sol était mouillé des larmes bénies qu'elle faisait alors répandre ^, la grille de bois tiédie par les soupirs et les baisers. U faut suivre, dans notre vieil historien, le long récit des prodiges accomplis au tom* beau, à la cellule de saint Martin; là se montre la valeur historique des inscriptions qu'y lisaient les fidèles, témoignages précieux de cette ardeur qui poussait nos ancêtres vers les lieux consacrés.

Nos monuments gardent encore d'autres marques de ce pieux élan.

* Gregor. Turon., Mirmcula Sancti Martini, III, ixin. — « Greg. Tur., Vitœ Patruniy VIII, vin. ^ * L C. G., n» 169. — * Greg. Tur., Mirac, S. Mart, I, xxxv; II, xxm; III, xxvi. — * III, xxu; cf. /. C. G., n» 169. — • Greg. Tur., Mirac. S. Mort., I, vL — ^ Voir ci-dessus, p. 166.

i%% MANUEL D'ËPIGRAPHIE CHRÉTIENNE.

L'archéologie tient d'acquérir des éléments d'étude nouveaux tout au moins par leur nombre. La çatacomte de saint Galliste, à Rome, a présenté des centaines d'inscriptions tracées sur ses parois, comme le sont les graffiti de Pompéi. La Gaule n'a pas moins de richesses.

Nous venons de voir les proscynèmes écrits dans le sanctuaire de Montmartre. J'ai signalé, sur l'autel du Ham, la trace de signatures gravées au moyen âge ^; un autre monument de même nature, dédié par l'évêque Rustique, offre encore dans leur intégrité les noms de ceux qui vinrent autrefois y apporter leurs vœux K Deux tables saintes, nouvellement étudiées d'après ces exemples, à Saint-Félin-d'Amont et près d'Auriol ^, présentent des marques semblables de dévotion. L'histoire de l'Église, la paléographie, trouvent un égal intérêt dans ces vieux monuments de la foi.

t /. C. G., no 91. — « NO 609. — » Ibid., et Pabbô Barges, Notice sur un autel chrétien antique découvert dans les environs cTAuriolf 1861, in 40.

Tous les chrétiens dont nos marbres ont gardé les noms devraient, semble-t-il, nous être connus.

Il n'en est point ainsi.

Plus d'une épitaphe de fidèle n'offre dans son contexte aucune marque de christianisme. Nous le voyons à Trêves, surtout à Arles *, où des signes tout extérieurs permettent seuls d'assigner à des monuments leur véritable place. D'autres resteront sans doute confondus à jamais parmi lés marbres païens. Ces derniers mêmes présentent, à coup sûr et en grand nombre, des noms de fils de l'Église.

1 /. C. G., nos 257, 517 et 525. Voir encore De Roisi, Inacr, christ, rom,y 1. 1, no* 5 et 6.

A cela deux causes : les conversions, les mariages. Les premières placèrent fréquemment des chrétiens au milieu de parents idolâtres ^ La sépulture de famille devait alors, surtout dans les temps ancienS| recevoir fréquemment les initiés, comme ceux dont le plus grand nombre avait conservé le vieux culte.

Pendant de longs siècles et malgré les adjurations des Pères, des fidèles s'unirent à des païens ^. Si la douce influence de la femme ramena parfois l'homme à la religion du Christy souvent aussi chacun des deux époux conserva ses convictions. Morte la première, que devenait la chrétienne? Le mari laissait-il ensevelir, avec les marques d'un culte détesté, les restes près desquels il devait reposer plus tard ^? J'hésite à le croire, et je songe souvent avec regret aux marbres inconnus qui recouvrirent des parents^ des époux de deux croyances.

^ pour ne parler ici que des marbres épigraphîques , un monument copié dans la régence de Tunis par M. Victor Guérin, semble montrer ce qu'étaient les familles au temps de la chute du paganisme. Sur un même cippe se lisent trois épitaphes. La première, qui appartient sans doute au père, est, sinon païeiyie^ tout au moins d'un caractère très-indéterminé. Les deux autres sont nettement chrétiennes. {Voyage dans la Régence de Tunis, t. I, p. 405.)

* Voir le passage de TertuUien sur les mariages avec les idolâtres et sur le refus de quelques filles chrétiennes de s'unir à des fidèles pauvres. {Ad uxor.f 1. II, c. vm; cf. c. i etii, et S. Augustin, Epist. GGLV.) J*ai à peine besoin de rappeler ici les noms de Clotilde, de sainte Monique et de la femme du comte Gildon. (Gomp. Marcell., Chrome. y afi 398, et Hieron., Ep. LXIX, ad Salvinam, § 9.)

' Pour l'attitude des païens mariés à des femmes chrétiennes, voir Tertullieo, Ad ScapuL, III; Ad Uxor., II, §§ m-vn.

D'ÉPIGRÂPHIE CHRÉTIENNE. 485

monuments précieux entre tous les autres, s'il pouvait être donné de les distinguer ^

Saint Justin écrit quelque part que l'on ne peut tenir pour chrétiens ceux dont la foi n'est point exempte d'erreurs *. A ce compte, il faudrait effacer le titre de mon recueil et de bien d'autres. Les hérésies n'ont laissé le plus souvent dans les épitaphes aucune marque saisissable. L'arianisme, dont les adeptes furent si nombreux sur les points de notre sol où Ton rencontre le plus d'inscriptions, le sud et le sud-est, ne se révèle par aucun signe dans les légendes épigraphiques.

La présence ou l'omission du nom d'un roi wisigoth dans les dates ont paru quelquefois des indices d'hérésie ou de catholicisme. J^hésiterais à admettre de semblables moyens d'appréciation.

On a cherché des marques d'orthodoxie ou plutôt de défaut d'arianisme dans l'inscription sur les marbres de l'A et de l'CO. C'était là, a-t-on dit souvent, la confession de l'éternité du Christ, et partant, une protestation contre la doctrine d'Arius ^. Comment alors s'ex-

& Une inscription de Tunis^ publiée par Maffei {Mus. Veron.y p. 461, no 6), semble donner le type d'une inscription de femme chrétienne ensevelie par un mari païen. (Cf. Morcelli, .Afr. crût, t. II, p. 90, 91.) Elle montre que l'étude des noms propres, pour laquelle je ne me sens pas encore assez préparé, peut apporter sur ce point d'importants résultats. (Cf. Fabretti, I, Lix?)

• Dtal. contra Tryph., c. LXXX. (Cf. Procop., De bello Vand,, 1. I, c. XXII, éd. de Bonn., t. I, p. 398; S. Aug., Contra Faustum, I, m.

3 Ramirez, dans Burchard, EpistoL ad Ciampin. ; Florez^ Espana sagrada, t. XllI, p. 169; Millio, Voyage, t. III, p. 167, etc.

pliquer la présence des deux caractères symboliques sur les monnaies de l'empereur Constance, ce violent adepte de Thérésie? Gomment comprendre^ en même temps, que Tévêque de Narbonne, saint Rustique, placé en face des Goths ariens S n'ait point fait inscrire ces lettres sur ses monuments épigrapbiques ^?

On a aussi cru posséder, dans les mots Famulus Dei que présentent parfois les marbres, un élément de distinction pour les tombes des chrétiens demeurés dans le giron de l'Église '• Je me demande sur quoi peut se fonder cette assertion produite sans preuves; comment les dissidents, qui se proclamaient euxmêmes les élus, les saints ^, les catholiques ^, auraient laissé à leurs adversaires le privilège de se dire seuls les serviteurs de Dieu.

La formule sépulcrale in pace^ que je vois présenter encore comme une marque certaine d'orthodoxie ^, ne

1 D. Vaisselle, Hist. de LanguedoCy 1. 1, p. 185, el Tillemont, HisU ecclésiasL, t. XV, p. 403. — « /. C. G., n»» 609, 617, 618, 619. — 3 Florez, loc. cit. — * S. Aug., Confess., IV, i; V, x.

* Voir dans Mai, ColL Vat., l. III, pars n, p. 233, le symbole arien intilulé : « Primus capitulus fidei catholicae. » Les célèbres Gesta purgationis Felicis publiés à la suile des Œuvres de S. Oplal, nous mon* trent un donalisle disanl : « Loquor nomine seniorum cbrisliani populi a calbolicdB legis. » Cf. encore Lad., InsL div.^ IV, xxx : « Sed lamen <i quia singuli quique cœlus hœrelicorum se polissimum christianos et a guam esse catbolicam ecclesiam putant. » Greg. Tur., H. Fr,, VI, XL, elc.

* Boldelti, p. 394; Zaccaria, De usu inscript, Christian. ^ p. 26; de Vila, Antiq, Benevent.^ t. I, p. LXIIi; Mazocchi, De Hilari epigrammotet elc.

D'ËPIGRÂPHIB CHRÉTIENNE. 187

m'inspire pas plus de confiance que les deux signes dont je viens de parler.

Gomme les chrétiens, les Juifs l'inscrivaient sur leurs tombes ^, et je n'oserais affirmer que les dissidents n'aient point fait de même. En Afrique, devant l'hérésie, saint Augustin répète souvent, dans ses lettres, les mots Pax catholica^; saint Pacien, sous une autre forme, dit de même, Pax communis ^; je le lis dans les actes des martyrs Montanus et Lucius : Habetis nobiS" cum pacenij si noveritis Ecclesiœ pacem ^. A Rome, sur l'épitaphe d'un Goth orthodoxe au milieu de compatriotes ariens, on écrivait, au v® siècle, depositvs in page piDEi cathoucae'^. Ces compléments de la formule courante ne me semblent point une vaine tautologie, mais une distinction qui a sa raison d'être. Dans leur prétention de posséder seuls la vraie doctrine, les dissidents revendiquaient en effet, de même que les catholiques, cette Pax laissée aux siens par le Seigneur^, et qui était

1 Voir mon tome II, p. 476^ 477, et les ouvrages qui y sont déjà cités. (Cf. Bulletin archéolog, de VAthenœum français, 1855, p. 71.)

* EpisU LXXVI, § I : a Non attenditis (Donatistœ] quod yobis ipsi a Codices dicunt, ut in catholica pace Tivatis; » Epist. CV, § i : « Si a propterea nos odistis (Donatistœ), quia pacem yobis catholicam prs. a dicamus; » § iv : a Ut pacem catholicam Tolentibus prœdicaret. »

' Epist, II, De Semproniani titteris, § vu : a Gyprianus in pace corna muni passus est. »

* § xxin {Acta sine, éd. de 1713, p. 238). Voir^ dans les mêmes Actes, § XIV, la mention des hérétiques d'alors.

' De Rosai, Inscr. christ* rom,, t. I, n« 807, a® 462. Cf. Marini, Pap. dipL, p. 348.

< Joh. XIV, 27. Cf. Ciampini, Vet mmim.^ t. UI, tsv» XZXU.

le symbole de Torthodoxie. Nous le voyons par des schîsmatiques, que saint Gyprien sépara de la communion de PÉglise et qui prétendaient réconcilier les pécheurs en leur conférant cette Paix dont eux-mêmes étaient exclus *. Ceux-là n'auraient point, à coup sûr, hésité à faire graver sur leurs tombes la formule in page, où Ton veut voir un signe assuré de catholicisme, et que je n'ose considérer comme tel.

Alors qu'une donnée positive ne vient pas lever tous les doutes, rien ne me semble moins certain que l'orthodoxie de ceux dont j'enregistre les épitaphes. Rigoureusement écartées de leurs cimetières par les chrétiens des premiers siècles*, les sépultures des hérétiques se confondent ainsi dans mon recueil avec celles des vrais fidèles; elles doivent y tenir une part considérable, si l'on en juge par l'immense diffusion de l'arianisme dans notre patrie.

1 Cypr., Epist. XL, éd. Rigault, Plebt universœ : « Pacem nunc offe- « runt qui ipsi non habent pacem; in Ecclesia lapsos reducere et revo- «xare promittunt qui de Ecclesia recesserunt; » De lapsiSy xv.: « Irrita « et falsa pax, periculosa dantibus et nihil accipientibus profutura; » XXXlil : « Pacem sibi ultro nemine dante sumserunt. » Comparer, pour la sage conduite de l'Eglise envers les lapsi^ ces mots des actes de S. Montanus (§ XIV, Acta ^mc, p. 235) : « Deinde lapsorum abrupta festinantia, « negociationem pacis ad plenam pœnitentiam et Ghristi sententiam dif- « ferebat. » (Cf. Tertull., De prœscr., c. xxx, p. 242.) Saint Optât (1. IH, éd. de Paris, 1G76, p. 79) et saint Augustin [Epist. XLIIÏ, Glorio, Eleusio, etc., c. viii, § 21) attestent que les formules pax tecurriy pax vobiscum, étaient employées par les Donatistes.

* Greg. Tur., H. Fi\, X, xxxi, 1 ; Conc. Laod.^ c. ix.

Les inscriptions de la Gaule chrétienne apportent, pour rhistoire des lettres, des éléments utiles. Je Taî rappelé plus haut, le savant De Rossi cl6t à la fin du VI® siècle son recueil des inscriptions romaines. Cette limite est en même temps, pour ainsi dire, celle de Tépigraphie chrétienne dans la ville sainte. « A la fin du VI* siècle, dit l'antiquaire italien, plus d'épitaphes sur la masse des tombes ; les inscriptions sont réservées pour les monuments publics et pour quelques sépultures de hauts personnages. Presque toutes ces légendes sont métriques, et si barbares, que chacun de leurs vers accuse la décadence des lettres. Quelques grammairiens demeurent en possession de les écrire; elles célèbrent les pontifes, les prêtres romains, parlent des édifices

qu'ils ont fondés. Durant tout le vu® siècle, on ne trouve

dans la ville sainte que deux épitaphes qui n'appartiennent point à des membres du clergé*. » Lorsque apparaît à Rome cette nuit du savoir à laquelle le savant italien attribue si justement la disparition temporaire des légendes épigraphiques, la coutume d'écrire sur les marbres se conserve encore dans la Gaule ; mais déjà Ton y sent la décadence. Le vi* siècle nous a fourni quatre-vingt-quinze inscriptions datées; le vn® n'en donne que quatorze, parmi lesquelles dix appartiennent à des prêtres, ces derniers dépositaires du savoir, et je n'en connais point au vin* siècle. Le temps d'arrêt qui se produit ainsi, pour notre épigraphie chrétienne, correspond aux longues phases de désordres et de maux survenus dans l'État et dans l'Église sous les derniers ' princes mérovingiens ^ La renaissance carlovingienne revivifiera seule l'art de composer, de graver les épitaphes ^, et montrera ainsi, par une nouvelle marque, l'accord singulier des monuments lapidaires avec les grands faits de l'histoire*.

* Inscr, christ, rom,, 1. 1, p. 517, 518.

* Voir surtout le § 2 de la lettre adressée par saint Boniface au pape Zacharie (Labbe, ConciL, t. VI, p. 1495) et Ado, Chrome, éd. Basil., 1568, p. 201 et 205; Vita S. Mart, Vertav. met monacho Vertav,^ § 6 (Mab., Acta SS, Bened,y sœc. i, p. 376); Vita S. Leodeg., auct. anon., c. II, § 21 {Acta Sanctoruniy cet., 1. 1, p. 469); Mabill., Prœf. ad acta SS. Bened,y sœc. rv, § 207.

3 Voir, dans le Bulletin monumental^ t. VIII, p. 324, t. XX, p. 32, des types d'inscriptions du ixP siècle. — * Voir ci-dessus, p. 96 et 116.

D'APIâRAPHlE CHRÉTIENNE. 1S1

Dans nos inscriptions, l'écriture accuse une triste décadence. Ceux qui ont pu voir sans étonnement, sur les moonaies, de plates et barbares images succéder aux nobles effigies des Antonins, trouvent en vain sur lea Tieux marbres de précieux modèles graphiques. Nnl n'a gardé alors le secret de l'élégance ; les caractères que porte un sceau royal ' ne sont point plus parfaits que ceux d'une épilaphe vulgaire. L'art du graveur est mort, comme tous les autres arts.

Devant un écroulement semblable, on ose à peine songer au cAtë littéraire. Jeux de mots*, recbercbes puériles et laborieuses^, acrostiches*, centons^, voilà ce qu'apporte une grande partie de nos textes épigraphiques. Pour une légende noble et simple, comme la belle épitaphe de Lyon : phocvla... a terra ad mabtï- HES^, il en est des centaines qui accusent la profonde décadence des esprits. Dans les pièces métriques, dont

t Je mets bous les.yeui du lecteur la iceiu de CbUdéric, di preiateftetdretrauTiepuM. Deubnn.

* /. C. G., D' 12, PROBA NOUINE UENTE PROVITA; n° S59, TE3TI9 El

AimsiEs, «te.

> N« 8 — * N" 4, 4TI A, H2, 631. - • N» 47, elc. — • N» SS.

quelques-unes nous ont gardé les noms de leurs auteurs*, c'est miracle que de trouver encore la forme sauve. Le seul prix littéraire de ces « epitaphistarum naeni», » ainsi que les nomme dédaigneusement Sidoine *, est de représenter avec exactitude cette époque misérable où Ton disait d'un roi poôte : c Gonfecit duos libros, quasi Sedulium meditatus, quorum versicoli débiles nullis pedibus subsistere possunt; in quibus, dum non intelligebat^ pro longis syllabas brèves posuit et pro brevibus longas statuebat'. » D'autres pièces sont plus barbares encore. Quelques lambeaux, quel* ques chutes d'hexamètre introduits dans un texte lapidaire, voilà ce que les auteurs d'un grand nombre d'épitaphes tenaient pour des inscriptions métriques *.

Si bas toutefois que fût alors le niveau des intelligences, la plaie aurait, certes, pu être plus profonde. La foi chrétienne, en éclairant les âmes, écartait des esprits les ténèbres absolues. Rien ne le montre mieux que nos monuments. L'ignorât-on d'ailleurs, nos marbres suffiraient à faire voir que l'art d'écrire fut gardé par l'Eglise aux siècles mérovingiens. Parmi tant de personnages barbares qui reçurent en Gaule la sépulture, ceux

^ A Briordj u^ 377^ Amatus; à Arles, n» 512, Januarius; dans une localité inconnue, n*» 641, Dynamius. Je crois pouvoir joindre à ces noms celui d'Eusebius. (/. C. G., t. I, p. 244, 245 ; Additions et Corrections, t. II, p. 602.)

« Epist. I, IX. — 8 Hist. Franc, VI, XLVI. Cf. S. August., Epùtl CCIAI, IV, Âudaci. — * /. C. G., n" 47, 80, 353, 473 A, 662, etc.

D'ÉPIGRÂPHIE CHRÉTIENNE. 193

qui furent chrétiens nous ont seuls, en effet, laissé des épitaphes, monuments écrits que je cherche vainement sur les tombes de leurs frères morts dans Tidolâtrie. Le paganisme germanique et l'ignorance étaient donc, parait-il, dans le même camp.

Le latin, que la politique de Rome imposait aux nations vaincues S n'en demeure pas moins, en Gaule, la langue officielle et dominante. Les barbares, vainqueurs, l'acceptent eux-mêmes et se font gloire de l'apprendre et de le parler^. Ce qu'il devint tout d'abord dans leur bouche, dans celle des anciens occupants, l'épigraphie nous aide à le connaître.

Dès le V®, le vi®. siècle, le français peut se pressentir. Le trouble qu'apporte la confusion des cas * fait appa-

1 Dio Gass., LX, § 17 : 'EtcvOcto (Ô KXau8ioç) x^ AarCvb» ihùca^ TÛv TrpeaêeuTttv tivoç, AvxCou jiàv xb àpxaïov 6vto;, J[*b>{i.atou Se ysy®* voTo; • xal aOxôv, iiKiBii \i.ii ffuvv)xe t6 Xexôèv, t:?|v ttoXitsiocv àfstXexo^ el9rà>v (iif) $sTv ^b>(iatov etvat tèv \Lii xal tiqv 6tàXe^iv açcôv iicio^fAevov. (Cf. Suet., in Claud,, c. xvi.) August., Civ, Dei, XIX, vn : « At enim « opéra data est ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam « linguam suam domitis gentibus per pacem societatis imponeret. >>

* Fortunat (VI, iv) écriYait à Gharibert :

Qnnm sis progenitas de elara gente Sicamber

Floret in eloquio lingaa latina tao.

Qnalis es in propria docto sermone loqneUi

Qni nos romano Tincis in eloqnio?

Dans un temps plus ancien, la légende du sceau de Ghildebert était en langue latine. (Voir ci-dessus, p. 191.)

' Grégoire de Tours {Glor, conf., Prœfat.) s'accuse ayec raison (voir Mirac. S. Mart., II, Lviii) de confondre entre eux l'accusatif et l'ablatif. Cette erreur, qui se rencontre même dans les textes officiels {ûecreUo Childebertiy § 1, dans Baluze, CapiL, I, xvn), est fréquoite mr lei

raltrdy à cette époque, la préposition, Tarticle de notre langue sans flexions. Au lieu de minister timpli^ on dit déjà WNESTEa de tbmpylo ^ ; pour membra duorum fra^ trum^ un marbre porte membra ad dvos fratres, forme qui subsiste dans notre parler vulgaire, pour indiquer le rapport de possession ^ Notre pronom qui^ invariable aux deux genres, se montre, dès 431, sur répi<* taphe d'une religieuse^. Necare prépare le vieux mot nayer^ qui se dit toujours dans les campagnes^. D7q)friiuê\ que Ton entend encore aux offices de villages, viendra esprit. Aiutare ^ offre la suppression qui nous donnera le verbe aider* Dès le v® siècle^ santa prépare le mot Mainte''. Le g de triginta s'oblitère et nos pères disent trienta\ comme, plus tard, nous écrirons trente. Déjà, pour eux, tanto, comme pour nous le mot |#til, indique un nombre indéterminé ^ Des noms en û, en us, des génitifs, des accusatifs ^^, perdent la con*

marbres. (/. C. G., n*»» 374, 541, 651 A : PRO REDEMPTIONEM, INTER

SANCTIS, CVM FILIOS SVOS.)

1 /. c. G., no 542 A. — « N» 378. — » N» 44.

* No 5. Comme tant d'autres, ce mot accuse la persistance des formes anciennes dans le parler vulgaire. (Cf. n» 230.) Voir L. Quicherat, Addenda lexicis latinis, ▼« Necare; Rabelais, Pantagruel^ lY, xvni, etc.

— 5 NO 583. — « Ibid,

' N» 41. Cf. n« 676 : Santimomalis, Cette forme se retrouve dans une inscription de l'iUlie (Zaccar., Exe, litt.y p. 207), contrée où le c de sanctus devait de même disparaître.

• No 679. Une formule latine, insérée dans une loi de Liutprand (Ganciani, Leg. barb., 1. 1, p. 127), donne le mot trenta qu'adoptera l'italien.

— » NO 476. — w No 269, etc.

D'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE. iH

sonne finale, et leur dernière syllabe, diminuée d'importance, annonce qu'un son muet terminera plus tard, dans notre langue, une multitude de mots ^ Des suppressions de voyelles préparent aussi la prononciation future ^. Je Tai déjà dit ; sur nos vieilles épitaphes, nous voyons naître, pour ainsi dire, le nom français des religieuses. Dès le début du v^ siècle, religiosa rem* place sur les marbres, ces vrais types du parler populaire, le puella Dei des temps anciens; ce mot se maintient, au moyen âge, h côté des formes apparemment plus relevées que donnent alors les textes : monialiêf sanctimonialis ^ ; il prévaut enfin et conquiert sa place dans notre vocabulaire^.

Nos légendes lapidaires n'accusent point seulement

* Le» nom» AmpeHo, Afuerico, Barbario, Ingoberto, Leonardo^ MagnOf Servato^ Valentiniano, Ursiniano, que dooneot nog inscriptions (no" 227, 360, 236, 581 J, 581 K, 378, 288, 335, 293), se montrent trop souvent avec la désinence us pour que je puisse y Toir des vocables de }a troisième déclinaison. Il s'agit évidemment de noms de la seconde ayant perdu 1'* finale et changé le dernier u en o. J'en trouve la preuve dans ceux de Thudelindiy Eppoqu^ Eutuciu, Jucundu, Velandu, qui ont subi une suppression semblable, mais sans permutation. (N^' 344, 338, 681 J, 581 H, 344.)

s Dùderius d'une inscription de Lyon (n» 36) marque la transition de Desideriiis à Didier, (Voir, pour ces contractions dans la langue vulgaire, n» 551 A.)

3 Conc. Mogunt,, aP 847, c. xvi, et Du Cange.

^ Voir ci-dessus, p. 24. Les marbres de la Viennoise, où se trouve ce mot, représentent si réellement, sur ce point, le vrai langage du vulgaire, qu'un concile de la même province et un peu postérieur, c'est-à-dire un texte littéraire {Conc, Matisc, J, ao 5M), garde encore l'expression ancienne Puellœ Deo devotœ.

rapparitioQ d'expressions isolées. Parmi les permutations qui caractérisent les monuments de la langue vulgaire, à côté de Vu s'échangeant avec To, le b avec le v, certaines particularités marquent encore un trait important de la constitution de notre langue.

Plus d'une fois, sur les marbres de la Gaule, Ve et Vi se rencontrent employés Tun pour l'autre. Mais, si Ton entreprend de relever le nombre comparatif de ces échanges^ les exemples de Ve remplaçant Vi emportent de beaucoup la balance. C'est la marque ancienne d'une tendance notable de notre prononciation ^ Où le mot latin présente un t, le français substitue souvent, en effet, le son plus éteint de Ve, Rien ne saurait mieux l'attester que ne le font certaines déviations vulgaires dont témoigne l'épigraphie.

Des vocables iscala\ ispiritus^^ Istephanus*, ispes^^ ischola \ istetit ^, ismaragdus *, iscripsit ^, istudium ***, nous avons fait ; escalier, esprit^ Etienne, espoir, école^

1 Cf. Baonarruoti, Vetri, p. il2, note 9; De Rossi, De christ. Ht, Carth,, p. 16. —* Fabretti, VIIÏ, xxvi. — » Lupi, Epit Sev., p. i67; Boldetti^ p. 418, 419; Fabretti, VIII, m. — * Bosio, p. 505; Buon., p. 112; Marini, Arv., p. 35. — * Bosio, p. 215; Reines., XX, 328; Buon., p. 112.

* Je ne trouve point ce mot même, mais seulement le nom Iscolastice (Boldetti, p. 389), qui donne le droit de le supposer.

7 Boldetti, p. 407. — » Gruter, 993, 8; Reines, XIV, Lxxxvii. — • Bosio, p. 153; Boldetti, p. 409 et 431; Murât., 402, 1; De Rossi, Inscr, christ,, t. I, n« 159.

io L'existence de ce mot résulte de la forme istvdiosvs que fournit une inscription. (De Rossi. BiUlet, arch., 1864, p. 26.)

D'ÈPIGRAPniE CHRÉTIENNE. 197

été^ émeraudey écrivit^ étude; et d'autres mots français de même nature me semblent permettre d'augmenter cette liste, en supposant par analogie l'existence déformes latines non classiques que je n'ai point rencontrées encore*. Ce n'est point seulement devant Vs suivie d'une consonne que se produit la permutation signalée ; pour citer quelques types entre tant d'autres, les mots verre^ ennemi, vert, mettre^ vertu^ verge^ médecin^ messe, Ver-dun, évéque^ procèdent de vitrumf inimicus, viridis^ minière^ virtus^ virga, medicus, missa, Viridunum^ épwcopus; et maintenant que notre langue est faite, la tendance au remplacement de Vi par Ve se manifeste encore dans la prononciation populaire*. C'est ce penchant caractéristique que nos inscriptions accusent chez nos pères et dès les premiers siècles.

Il est, sur nos inscriptions, des mots rares ou nouveaux qu'il faut noter : observatio, qui indique la pratique de la vie religieuse ^; portavit annos tres*^ variante

1 D'après les rapprochements que l'on yient de voir, nos mois étable, étang, estrade, espèce, épine, époux, escabeau, escient, espace, épi, estomac, état, étrangler, etc., me semblent montrer qu'en latin le Tulgaire a dû dire istabulum, istagnum, istrata, ispecies, ispina, isponsus, iscabellum, iscire, ispatium, ispica, istomachus, istatus, istrangulare,

s Pour ne citer qu'un seul exemple, la même substitution de lettre a lieu pour le nom de Philippe, que nos pères prononçaient Phelippe {Transactions philosophiques, t. I, pi. i, p. 43 de Tabrégé français) et même Phlippe, comme le montrent le premier vers du Tartufe (cf. Thiers, Traité des superstitions, 2« part., 1. I, c. x, éd. de 1741, t. Il, p. 120) et le nom de Phlipon, que madame Roland a rendu célèbre.

3 /. C. G., no 18. Cf. no 615. — * No Zn k.

ÛVL tuUt annos . . . si fréquent sur les marbres; dolus^ pour dolor^ répété par deux fois * ; proponere^ du mot chrétien propositum, qui manque dans tous les lexiques'; spectare, pour exspectare ^ ; perassiduus * ; fadlis, dans une acception que le mot facile garde encore'*; religiOy dès le v^ siècle, dans le sens d*état monastique®; liberi pour libérales'^; matrona, virginius pour conjtia?^ ; pauper, sans doute pour humilis^; funus pour cadaver^^; incipiens pour discipulus^^ ; indolis pour adolescens **; 5^ 9U^«, traduction d'acolythus^^; patres pour parentes^*; l'actif con5o/o *^; militia dans le sens de fonction*®; depositio indiquant le jour de la mort*'; devotans^^; l'antique mot paw^ar^*^; tractator^^; facinus pour ealami" ^a«**; pour neophytus, inofUus^ qui n'est point une forme accidentelle ** ; abstutus {astutus)^ qu'on ne trouve sur les marbres qu'à Briord, et qui indique l'habileté prise en bonne part; dès 652*3, serviens, qui nous a

1 /. C. G., nos 449 et 559. — s No 44. —3 N» 478. —* No 512. — « Ibid,

• L'antiquité du mot religio, pris dans cette acception, a été révoquée en doute, et, pour l'établir, Mabillon a cité des passages de la Vie de sainte Radegonde. (il. S. 0. B,, t. I, p. 326.) Il est des preuves plus antiques, parmi lesquelles j'indiquerai un texte du Commonitorium de saint Vincent de Lérins (c. i, éd. Baluze, p. 316), et nos inscriptions de la Gaule (no> 47, 57 et 436, a" 552, 454 et 471).

7 /. C. G., no 382. — » No» 265 et 295. — » No 405. — i» No 413. — 11 No 483.— 1» No 624. — 13 No 617. — i* No" 244, 246, 250, 259, 272, etc. — 1* No 506. — 1« No 492. — i? No 438 A. — is No 258. — i» No» 230, 511, 534. — 80 No 404. — 21 No 12. — 22 No 599.

23 No 373, etc. Je trouve dans saint Augustin une note philologique sur cette acception qui, dit-il, avait cours de son temps : « Sicut nostra

donné un mot français ^ ; munia pour muneray au V* siècle 2; transire in annos. . . qui se disait à Coudes pour indiquer Tâge du mort^; votum employé probablement dans le sens peu fréquent de prière*; un adjectif bizarre, dont les tombes espagnoles et gauloises révèlent seules l'existence, bonememorius on henememorius^y fait, pour ainsi dire, d'une greffe par approche, et postérieur, sans doute, à 473, date où l'éloge banal bonœ menioriœ apparaît sur les marbres ; cet adjectif rappelle le seyivvs, mot de même formation, que présente si souvent l'épigraphie païenne®.

« loqui scriptura consuevit, quse ssBpe astutiam in bono ponit ; unde Es- « tote astuti ut serpentes (Matth., x, 16), et illud : Ut et innocentibtts « det astutiam (ProY., I, 4)* Quamquam et apud illos romansB linguag « disertissimus dixegit : Neque illi tamen ad cavendum dolus aut as- « tutia deerant (Sallust., Catil,, xxvi), astutiam ponens in bono; sed <x apud illos rarissimum, apud nostroa frequentissimum est. » {Epistt LXVII, Hieronymoy § 6.)

1 /. C. G,, no 667 A.

s N® 516. Les exemples apportés par les inscriptions pour les mots trienta, serviens et munia, sont de beaucoup antérieurs à ceux qu'ayait notés Du Gange. — » N»* 569 et 571«.

* No 496 (ao 470) i VOTO svo fecit; n» 698 : TV qvicvmqve vb-

VENES DEVOTO PECTORE SVPPLEX SOLECETVS VVTIS HINC RELATVRVS

OPEH. Cf. Acta S. Cypriani, § 5 {Acta sincera, p. 218) : « Corpus

« cum Yoto et triumphô magno deductum; » une inscription au Vatican :

lENVARIE BIRGINI IN PAGE BOTIS DEPOSITA; S. AugUSt., Epist, GXLIX,

Paulino, § 16; Du Cange, v» Votum,

» /. C. G., no» 59, 561, etc. — « Gruter, 608, 4; 609, 1; 754, 10; 799, 3; 863, 7, etc.; Boldetti, p. 53, 57; Marini, Papiri diplomatici, p . 326 6, etc.

J'ai dit quelles étaient en Gaule les formes diverses de la sépulture chrétienne; comment- les cimetières souterrains, le sol des églises, les sarcophages placés sur la terre nue avaient reçu le corps de nos aïeux. Il me reste à faire connaître dans quelles conditions nos épitaphes se sont présentées. Encastrées dans de riches monuments semblables aux mausolées de la voie Appienne, quelques-unes attiraient le regard. Ainsi furent «elles d'Apollinaire et d'Adelphius *. Aux Aliscamps d'Arles, j*ai signalé une légende funéraire gravée sur Tun de ces sarcophages en plein air dont le nombre avait frappé le Dante et TArioste*. D'autres se

* /. C. G., no» 28 et 591. — « Voir ci-dessus, p. 145.

MANUEL D'ÉPIGRÂPHIE CHRÉTIENNE. 201

voyaient aux parois des églises, tandis qu^au-dessous une courte légende marquait, sous le dallage, la place du tombeau. La double épitaphe de Galétric représente cet autre type*. Plus nombreuses sans doute étaient celles que recouvrait 1q sol, et parmi ces dernières il en était souvent que la tombe elle-même dérobait au regard. Ces légendes se gravaient de trois manières: sur une plaque déposée dans le sépulcre; sur la face intérieure du couvercle qui fermait le sarcophage, ou sur la dalle qui en formait le fond. Des inscriptions de cette nature ont été retrouvées dans les nécropoles de Trêves, de Metz et de Briord K

On Ta vu plus haut, à Tâge de décadence auquel nous reportent nos monumental les matériaux, et plus encore, sans doute, Tart de les mettre en œuvre, ont fait défaut aux lapicides^ Des fragments de toute nature ont souvent reçu les légendes funéraires de nos aïeux. J'ai cité des moulures, des frises, des bas-reliefs, des fragments de sarcophages, des revers d'inscriptions antiques^; je noterai encore des ardoises brutes, des éclats de pierre^ des débris de statues, des tuiles, des plaques informes, des blocs de marbre non plané ^

Telle est loin d'être, toutefois, la règle générale, et,

1 /. C. G., nos 211, 212. — « N" 277, 301, 321, 374, 374 A, 381, etc. Voir mon tome 1«', p. 191, note 2. — ' Ci-dessus, p. 11 et 46. — * Cidessus, p. 46. — » /. C. G,, no» 90 et 570; 461; 700 et 705; 11; 475, 476, 510, 612, 685. Cf. De Rossi, Annalt delt Istit, archeol., 1849, p. 339; no 44, etc.

malgré la barbarie d'alors, nous retrouvons, aux temps mérovingiens, plus d'une légende gravée sur de bons matériaux, et d'une exécution aussi parfaite que le permettait la décadence de l'art d'écrire. Je puis citer ici des épitaphes retrouvées à Lyon, à Valentine, à Chartrès 1 ; je rappellerai surtout les inscriptions monumentales dues à l'évèque Rustique de Narbonne ^, et les bons types épigrapbiques seraient sans doute moins rares si nous possédions en plus grand nombre les légendes autrefois inscrites aux parois de nos églises.

1 /. C. G., nos 58, 593 A, 674. — « No" 607 et 617.

Les édifices sacrés entraînèrent dans leurs ruines ces pièces souvent dues aux premiers poètes du temps, et bien peu d'entre elles nous seraient connues si leurs auteurs n'avaient pris soin de les faire transcrire dans leurs œuvres. Ces légendes, sauvées par les copistes, nous donnent de précieux renseignements sur les personnes et les choses d'alors. Elles appartiennent à l'épigraphie, et, abandonnant la route tracée, j'ai enregistré dans mon recueil, comme des inscriptions véritables, une importante série de poésies de Fortunat relatives à nos vieux sanctuaires.

Je dois justifier, en quelques mots, l'admission d'un si large supplément.

Une lettre de Sidoine Apollinaire nous apprend que

les légendes épigraphiques, composées par les poètes en faveur, se transcrivaient dans les recueils de leurs œuvres *. C'est ainsi que les pièces dont je parle figurent dans le livre de Fortunat. Elles sont de deux sortes : inscriptions de sanctuaires, épitaphes.

Les premières ont été tenues jusqu'à cette heure pour de simples descriptions. Tel n'est pas, selon moi, leur caractère. La lettre d'envoi qui accompagne l'une d'elles ^, constate qu'elle devait être peinte sur les parois d'une basilique'.

Il en était ainsi des autres.

Des légendes métriques ont été demandées à saint Paulin de Noie, à saint Paulin de Périgueux, pour être inscrites dans différents sanctuaires^. Fortunat reçut de semblables requêtes, comme le montre cet intitulé de l'une des inscriptions de la cellule de saint Martin : «In cellulam sancti Martini, ubi pauperum vestivit, rogante Gregorio episcopo ^. »

Le texte même de cette pièce, comme celui de plusieurs autres, en montre d'ailleurs la nature. Le premier vers s'acjresse au passant et l'invite à s'arrêter.

1 Sidon. ApoU., Epùt. II, 8 : « Quam (naBniam funebrem) si non satia « improbas, ceteris epigrammatum. meorum voiuminibus applicandam « mercenarius bibliopola suscipiet. »

» Fortunat, V, 7. — ^ Fortunat, V, 6 : « Si placet, hoc opère parieti « conscripto, pro me ostiario pictura servet vestibulum. » — * Paul. Petroc, éd. de Daumius, p. 127; Paul. Nol., Ep, 32, ad Sever. — ^ Fq^. tanat, I, 5,

C'est là, comme on le sait et le comprend, une formule exclusivement épigraphique ^. L'invocation au saint, que présentent les deux derniers distiques, est également familière aux compositeurs d'inscriptions^.

* Un début caractéristique se remarque souvent dans les légendes exécutées en mosaïque ou gravées sur le marbre dans les vieux temples chrétiens de l'Italie.

HAEC DOMVS AMPLA MICAT, MICAT HAEG DOMVS, ISTA DOUVS RVTILAT, AVLA DEI RADIAT, RADIAT DOMVS, tcUcs SOUt entre

autres les formules que présentent les inscriptions d'églises^. Ces débuts, qu'affectionnaient les poëtes de l'épigraphie, se retrouvent de môme chez Fortunat.

EMICAT ALTFTHRONI CVLTV VENERABILE TEMPLVM, DIGNJL SAGERDOTIS BIBIANI TEMPLA CORVSCANT,

ainsi commencent deux de ses pièces relatives à des basiliques de Tours et de Saintes, et que d'autres traits encore me semblent permettre de tenir pour des légendes murales^.

Nous savons, par un double exemple, qu'aux temps anciens, ces sortes d'inscriptions étaient parfois copiées pour d'autres sanctuaires et reproduites sur leurs pa-

4 /. C. G., 1. 1, p. 226, note 1. — « Ibid. — » Gruler, H65, 1 ; Bulf. monument., t. VIII, p. 85 ; Panvih., De Septem Urbis ecclesiis, p. 235 ; Gruter, 4164, 14; Mariai, dans Mai, Collect, Vatic,, t. Y, p. 93, n» 3. — * /. C. G., no» 185 et 581.

rois. C'est ainsi que, sur rarchivolte d'une porte de Té*glise de Mozat, près de Riom, se lisent ces deux vers empruntés aux légendes de la basilique de Tours :

INGREDIENS TEKPLYH REFEB AD SYBLIMIA VYLTYH INTEATYRI AYLAM VBNERANSQ LIMINA XPI *.

C'est encore^ ainsi que l'église de Primuliacum, celle de Noie portaient le môme distique :

FAX TIBI SIT QVICVMQVE DEI PBNETRALIA CHRISTI PECTORE PACIFICO GANDIDYS IN6REDERIS ^,

Les pièces composées par Fortunat furent mises de même, et ce point me paraît encore concourir à en démontrer le caractère épigraphique, furent mises de même, dis-je, à contribution.

Une légende graYée, au yii® siècle, sur une église de Wessex, est formée, en effet, de morceaux empruntés à deux poésies écrites par le saint évoque, et que j'ai présentées comme des inscriptions ^. J'ajoute que dans l'un de nos anciens manuscrits, la première est précédée de ce titre qui confirme mon sentiment : « Item versus in Ecclesia nova Parisius*. »

En ce qui touche les pièces qui figurent sous le nom d'épitaphes dans les œuvres de Fortunat, je n'ignore pas

1 Mon tome I®*", p. 232. — * Mon tome II, p. 395. — ' Mon tome I®', p. 263. — * Bibl. impér., ms. S. Germ. lat. 844, olim 665, f* 50, recto.

que cet intitulé n'a rien de décisif, car le mot Epita^ phium signifie parfois éloge funèbre ^ Je ne pense pas que les pièces qui nous occupent doivent être regardées comme des œuvres de ce genre. Nous savons, à n'en pas douter, que les Epitaphia de Sidoine Apollinaire ont été gravés sur le marbre, puisque le poëte parle deux fois de leur exéculion matérielle*. Qu'il en ait été de même de ceux qu'écrivit Tévêque de Poitiers, cela résulte d'abord de leur contexte. Presque tous contiennent en effet des vers tels que les suivants :

HOC IGITVR TVMVLO REQVIESGIT EVEMERVS ALMO

HOC REGVBANT TVMVLO VENERANDI MEMBRA LEONTI 3,

et ces formules ne peuvent appartenir qu'à des inscriptions tumulaires. Dans l'un de nos anciens manuscrits de Fortunat, VEpitaphium Ruriciorum porte le titre suivant : « Epitaphium super sepulcra Episcoporum Domnorum Ruriciorum Lemovecas*, » mention qui contribue à démontrer la nature de cette pièce. J'ajoute,

1 Hieron., t. IV, p. 669, 778 (éd. des Bénéd.); Bibliotheca Clunia^ censiSy p. 354; Du Gange et Forcellini, H. V.

* Epist. II, 8 : « Post qu» precatu parentis orbali, nœniam funebrem, « non per elegos^ sei per hendecasyllabos , marmori incîsam^ planctu « prope calente dictavi; » III, 12 : « Sed vide ut vitium non faciat in « marmore lapicida. »

8 Fortunat, IV, 1 et 9; cf. 5, 7, 10 à 14, 16 à 20, 22 à 25, 28, et IX, 4.

* Bibl. impér., S. Germ. lat. 844, f«> 50, v». La pièce dont il s'agit porte ailleurs le titre plus vague : « Epitaphium Ruriciorum Episcopo- « rum civitatis Lemoyic» » (éd. Lucbi, t. I, p. 124).

en terminant, que des textes analogues, dus à la plume de saint Damase et uniquement connus d'abord, comme les petites poésies dont je m'occupe, par leur insertion dans ses œuvres, se retrouvent peu à peu aux catacombes romaines, gravés sur le marbre dans les hypogées des saints ^

1 Voir ci-dessous, p. 217, note.

Raphaël écrivait à Léon X : « Les œavres des anciens, qui seraient aujoard'hui plus précieuses qae jamais, ont élé anéanties, brûlées par la rage farooche, la violence des ennemisr Mais pourquoi nous plaindre des Vanda'* les, des Goths et des antres barbares? Ceut-là mêmes qui devaient défendre Home dans ses tristes restes se sont acharnés à la détruire. On a fait de la chaux avec les statues, les débris des ornements antiques <. n

C'est là aussi l'histoire de nos inscriptions chré-

tieniiest Que sont devenues celles qu'écrivaient les poètes

Francesconi, Congettura che una letterOy creduta da Baldessat Castiglione, sia di Raffàello d^Urbino, Firenze, 1799, p. 51 et 52. Gfi Gruyer, Raphaël et rantiquité, t. I, p. 437»

SiO MANUEL

Constantius et Secundinus pour une basilique deLyon^, les épitaphes de saint Césaire, de saint Just, de Syagrius et de tant d'autres^, la légende murale où se lisait l'histoire de safnt Élie étreignant le païen venu pour violer sa tombe ^, celles de tous les saints lieux que visitait la piété de no§ pères*? A peine on sait, on devine l'existence de ces textes disparus dès le moyen âge.

En vain Peiresc, Boissard, Gruter, Scaliger, ont fait connaître le prix des marbres antiques; leurs travaux, leurs leçons n'ont pu préserver tant de précieux monuments.

Qu'a-t-on fait des épitaphes chrétiennes du faubourg Saint- Victor^, de celles d'Alichamps* dont on ne possède pas même des copies ; des marbres épigraphiques vus à la Gayole et à Aubagne par Peiresc; àBriord, par DeVesle; à Trêves, par Wiltheim; à Arles, par Bonnemant, Dumont et Fabre; à Bordeaux, parVenuti; à Lyon, par Spon, Menestrier, Golonia; à Vienne, par Duboys et Chorier? De longues années se sont écoulées depuis que ces hommes ne sont plus, je le sais. Mais les inscriptions copiées par les savants de nos jours,

i Sidon. Apoll., Epist, II, 10. — * Le P. Dumont, Inscr, d'Arles, n» 156; Sid. ApolL, EpisU 111, 12; V, 17. — s Gregor. Turon., Glor. confess.y c. LXii.

* Gregor. Turon., Vitœ Patrum, VIII, 8. Cf. mon tome 1er, d 69, etc. Ces lieux célèbres devaient sans doute posséder, en même temps que leurs inscriptions murales, les épitaphes des fidèles qui avaient obtenu d'être ensevelis auprès des tombes saintes. (Voir ci-dessus, p. 145 et suiv.)

5 Cl mon tome I«S p. 278, 27. ^^ LC, G., n© 555.

D'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE. îii

Millin, Artaud, Saint-Vincent *, les a-t-on mieux gardées? Garde- t-on mieux celles qui se découvrent à cette heure? A Toulouse, un gisement d!épitaplies de fidèles vient d'être brutalement détruit par ceux qui l'avaient rencontré*. A Vienne, j'ai regret de le dire, quand les fouilles du chemin de fer ont exhumé toute une nécropole chrétienne, des inscriptions ont été brisées, rejetées dans le terrassement ^ Deux hommes dévoués à la science, MM. AUmer et Girard, ont àgrand'peine sauvé quelques débris de toutes ces richesses*. On était là, du reste, il faut le dire, en pays de mauvaise tradition.

En 1731 , à Saint-Irénée de Lyon, des ouvriers, pratiquant une tranchée pour poser des conduits, découvrirent un cimetière qui fournit à la fois des marbres funéraires païens et chrétiens.

« On aperçoit, dit un témoin de la fouille, plusieurs

* /. C. G., no» 57, 534 et 627, — « Bruno Dusan, Revue archéologique du midi de la France, t. I, p. 85. — * On a fait de même à Neuvicq-sous-Montguyon. (Voir mon tome II, n» 581 A.)

* La perte des épitaphes détruites n'est point ici la seule que je déplore. La nécropole même était un important siyet d'étude. Soigneusement explorées, nos provinces du Nord ont rendu au jour un nombre considérable d'armes, de yases, de bijoux des temps méroyingiens. Par malheur, les inscriptions y sont rares, et ces monuments peuvent seuls fixer l'âge précis des objets retrouvés dans les tombes. On avait découvert à Vienne des marbres à marques chronologiques ; il eût fallu rechercher curieusement les fragments de poteries, de métaux ensevelis autrefois avec les* morts. G'eussent été autant de types certains, et leur comparaison eût assigné des dates aux nombreux restes des premiers siècles épars sur notre sol. Une destruction brutale a rendu vams les enseignements do l'épigraphie.

21t MANUEL

autres tombeaux engagez à droite et à gauebe du canal, mais on ne le» saiyoit pas pour ne pas faire de trop grands écarts; on se contentoit de tyrer ce qui se trotivoit dans le chemin tracé pour larconduitte des eaux^» Tout fut donc volontairement abandonné; et pourtant la plus grande partie des marbres découverts par Hasard, dans cette fouille si féconde, portaient des men« tions chronologiques, et parmi eux se trouvait la première de nos inscriptions chrétiennes datées'.

Ainsi, les anciens spoliateurs, les hérétiques, les barbares, les musulmans, n'ont pas seuls renversé les tombeaux, dévasté les sanctuaires. Aux temps modernes, de nos jours même, Tincurie, Tignorance, poursuivent l'oeuvre de la destruction* Des entrepreneurs souvent autorisés ont exploité des cimetières antiques % des hypogées à riches peintures*.

De vieux monuments de la foi ont été délaissés ou voués à de vils usages. Des épitaphes, dont Tune couvrait la tombe d'un évoque, ont été mutilées, puis employées à broyer les couleurs **. Un marbre daté, qui atteste Tancienneté du culte de sainte Agnès, en Gaule, a servi de table aux ouvriers d'une ferme; on y retrouve

1 Bibliothèque impériale, départ, des mariuscrits, papiers de Falconnet, Discours prononcé à f Académie de Lyon par M. L,, et Journal de Trévoux, 1731, art. XCLI, p. 1608 à 1622.

* Voir mon tome l^r, n» 62. — 3 i>e Gaumont, Cours dantiq, monum., t. VI, p. 274. Cf. moQ tome 1", p. 9, note 1. — * /. C. G., 110 326 3.-^^ No»527enûl.

à peine quelques mots^ J'ai pu acquérir à Lyon deux épitaphes placées dans un dallage, dans les marches d'un escalier de jardin^; l'une d'elles est de nos plus connues^ de nos plus antiques. A Âoste, deux inscriptions célèbres, encastrées dans la façade de l'église, ont disparu sous un recrépissage K Â la Terrasse, une autre, dont il importerait de contrôler les transcriptions, est perdue au milieu des matériaux d'un mur^. Â Briord, deux pierres inscrites servent de banc à une habitation, de seuil à une cave^. Le premier de ces moniunents atteste pourtant, contre les réformés, l'antiquité de la

1 /. C. G., no 610.

2 No* 29 A et 44. La dernière inscription est celle de la religieuse Leucadia. Une note de Gochard nous apprend par quelles TÎcissitudes ce marbre, compromis par trop de célébrité, a pu tomber dans un pareil oubli : « Lorsqu'on fouilla, en 1736, l'emplacement de l'ancienne église (( de Saint-Just pour fonder une chapelle de station, on y découvrit « d abord cette épitaphe. Le chapitre de SaintnJust s'empressa de re- (( cueillir les ossements contenus dans le tombeau et de les renfermer (( dans une châsse scellée avec précaution. Il considérait ces restes (( comme dignes d'être exposés à la vénération des fidèles. Aussi les fit-il « déposer authentiquement dans le trésor de son église, et un acte du « 15 mai 1736, passé devant Bouvier, notaire à Lyon, attesta et la dé- « couverte et les précautions prises pour conserver ces reliques. Le peu- « pie se porta en foule à Saint-Just pour vénérer le corps de Leucadia, « Il lui attribua même des miracles. M. de Rochebonne, archevêque de « Lyon, redoutant que cette nouveauté ne devint nuisible à la pureté de cr h foi, lança un mandement par lequel il arrêta la construction de la « chapelle, fit fermer l'ouverture, et défendit au clergé de continuer « toute cérémonie religieuse dans cet endroit, et ordonna d'enlever les (( troncs qui avaient été placés pour recevoir les offrandes des fidèles. » {Notice historique sur le bourg de Saint- Just-îès-Ly on, p. xviii.)

s /. C. G., nos 394 et 396. — * No 469. — » N" 374 et 38i.

Îi4 MANUEL

croyance à Texpiation par le purgatoire ^ Je pourrais dire encore d'autres disgrâces.

Lorsque manquent les originaux, des copies nous restent parfois; mais, quoi qu'en ait dit un homme illustre*, elles peuvent rarement les remplacer. On le voit aux différences extrêmes des transcriptions faites d'après les mêmes marbres, au peu de ressemblance des anciennes copies avec les monuments retrouvés ', aux leçons sans nombre qu'il faut souvent enregistrer, sans grand espoir de reconstituer passablement le texte réel.

* Mk' l'évoque de Belley, qui a bien voulu, sur ma prière, l'occuper de cette épitaphe, n'a pu même obtenir qu'elle fût mise en lieu de sûreté. — > Murât., Nov, Thés., 115, 2.

s On trouvera la preuve de ce que j'avance dans cette copie donnée par Scaliger (Gruter, 493, 3), d'une inscription chrétienne d'Arles :

ANTU.NEP.AC.F.FL.MEMOBIO

V . P . Q VI . MILITI . INT . lOVIANO . S . ANNOS XXVm . P . RO . DOM . AN VI . PRAELANCIA . RIS ST

AMICO . MES . P. L . PAEANICO . M . MAVRE . ET

INCANT VIX.ANN.LXXV.PRAESIDI

COS. DVYMVIR

inscription qui existe encore et dont voici la vraie leçon :

BENE pJ PAVSANTI IN PAGE pJ FL pJ iîEMORIO iJ5 V P QVI MILIT || INT fJ lOVIANOS ANNOS XXVIII PRO DOM pJ AN VI PRAE LÀNCIARIS SPE

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