III. — PRODIGES ARRIVÉS A LA MORT DU SAUVEUR
421. — Quels prodiges s'accomplirent à la mort du Sauveur, et que
signifiaicnt-ils ?
Les Evangiles rapportent plusieurs prodiges survenus à la mort du Sauveur :
[. Les ténèbres qui se répandirent sur toute la terre, où du moins sur toute la Judée, depuis Sexte jusqu'à None. — On ne peut douter que ces ténèbres ne fussent miraculeuses. Videant nunc Judæi signum de cælo, quod petebant, dit Théophilacte à ce sujet. Les explications qu’on à essayé d'en donner ne sauraient se soutenir. Une éclipse ne peut avoir lieu à la pleine lune, ni durer trois heures entières. D’ailleurs, comment supposer que 5. Matthieu ait donné pour un
1 Sanguis et aqua quæ sunt gemina Ecclesiæ Sacramenta. 8. Aug., de Symb. ad calech., 15. — 2 S. Chrys., In Joan., LXXXV, 3. — 2 Gen., 1, 23. — # Eph.; v, 32. Cf. Brev. rom., Off. SS. Sanguinis D. N. I. C., SS. Passionis, et S. Lanceæ, 10ct. VIr-1x, et Hymn. Passionis : Vexilla. __ 5 Une des raisons et des significations de ce fait n'était-ce pas que Notre Seigneur continuerait à s’immoler pour nous après sa mort sur la croix, et qu’il ne cesserait pas de verser son sang pour purifier les âmes et pour les vivifier? — 6 Matth., xxvII, 45, Cf. Tertul., Apol., 21. Orig. Cont. Cels., n, 6. Ruffin, HE RES H16E
miracle à ses compatriotes un obscurcissement du ciel ordinaire et tout naturel? — Quant à la signification du prodige, elle paraît assez claire. Ces ténèbres figurent deux choses : la noirceur du crime qui s’accomplit, et l’aveuglement du peuple juif, au moment où la lumière prédite par les prophètes se lève sur les nations ‘. Tandis que les princes des prêtres et les magistrats de Jérusalem renient le Sauveur, un officier et des soldats romains confessent sa divinité et ouvrent leurs yeux aux rayons de la foi ?.
IT. Le voile du temple qui se déchira*. — Ce n’est pas le premier voile, celui qui séparait le saint ou la première enceinte du vestibule et du portique; c’est le voile intérieur, celui qui séparait le Saint du Saint des saints *. [l était magnifique et de la grandeur de l’édifice. Les prêtres seuls furent témoins de ce prodige; car eux seuls pénétraient audelà du premier voile *. Peut-être cette vue contribua-t-elle à la conversion d’un certain nombre parmi ceux dont S. Luc fait mention au chapitre vi, 7, des Actes.
Ce prodige annonçait au monde : — 1° Que le voile jeté entre le Seigneur et nous par le péché, qui nous privait des communications divines, était enfin levé 5. — 2° Que le ciel, le véritable sanctuaire, dont le Saint des saints était Pimage, venait de s’ouvrir pour les justes 7. — 3° Que tous les mystères allaient se révéler, toutes les ombres disparaître et le culte figuratif cesser entièrement #, — %° Qu’à la vue du déicide qui venait de se consommer, toute créature devait témoigner son horreur et donner des signes d'exécration ?.
IL. La terre qui tremble et les rochers qui se fendent. — Ce tremblement de terre parait indiquer Phorreur que le crime
1 Sic monstratur quod lugeat in passione Conditoris creatura et quod a Judea lux recesserit. Theophil., 1n Matth. Quando pendentem Dominum suum sol videre non ausus est. S. Hieron., /n Joel, n. Cf. Joan.,
1x, 5. Virgil., Georg., 1, 463. — 2 Joan., vu, 28; x11, 32. — 3 Matth., xx vi, 51. — 4 CE Ex., xxv1, 33; IT Par., nr, 14; Heb., 1x, 3-18 ; x, 19, 20; Supra, n. 88, 126. — 5 S. Leo, de Pass., Serm. Lix. — 6 Isai., 11x, 2. —
1 Heb., 1x, 8; x, 19. — 8 Eph., nr, 1-5; Heb., vu, 4-12. Cf. S. Hieron., In hunc loc. — 9 Cf. I Reg., ut, 31.
des Juifs inspire au ciel et qu’il doit inspirer à toute créature‘, la révolution religieuse qui va s’accomplir, et la ruine prochaine de la synagogue et du temple*.
IV. Des sépulcres qui s'ouvrent et un certain nombre de morts qui apparaissent à Jérusalem *. — Ces apparitions annonçaient que le Seigneur a détruit, en mourant, l’empire de la mort“, qu’il nous a mérité de ressusciter spirituellement d’abord, corporellement ensuite, pour la vie éternelle *, enfin que les âmes justes détenues dans les limbes vont en sortir pour rentrer en possession de la félicité du ciel °.
422. — Pourquoi saint Matthieu appelle-t-il Jérusalem la cité sainte, XXVII, 53;
Les Juifs aimaient à nommer Jérusalem /a cité sainte dans leurs livres religieux. $. Matthieu écrivant pour ses compatriotes, à une époque où le temple était encore debout et où les fidèles y allaient encore en grand nombre prier avec leurs frères, rien ne devait l'empêcher d'employer la même dénomination. Il était même naturel qu'il le fit, en se reportant par la pensée à la date des faits qu’il retraçait. C’est dans cette cité, après tout, que Dieu avait encore le plus d’adorateurs. Malgré le déicide qui l’avait souillée, c’est dans son sein qu'était le dépôt des vérités révélées, le trésor des saints mystères, enfin tout ce qu’il y avait de plus auguste et de plus divin sur la terre. C’est de là que la lumière et le salut devaient se répandre dans le monde ?.
Toutefois, cette expression est une preuve que le premier évangile a été écrit de fort bonne heure; car Jérusalem ne
1 Luc., x1x, 40; Rom., vu, 22. Cum pateretur, omnis ei compassus cst mundus. (lement., Recognit., 1, 41. Infra, n. 413. — ? Agg., 1,7, 8; Joan., xvur, 6; Heb., xu, 26, 27. Debcbat hoc testimonium suo mundus auctori, ut in occasu Creatoris sui vellent universa finiri. S. Leo, de Pass., Serm. Lvn, 4. — 3 Post resurrectionem ejus. Matth., xxvir, 53. Cf. 1 Cor., xv, 20; Col., 1, 18. — # Heb., 11, 44, — 5 Dan., xn, 2; Matth., xxvi, 29; Joan., v, 25-28. Cf. S. Th., p. 3, q. 44, a. 4, ad 3. — 6 Cf. Act, xvi, 26. — 7 CE, Is., zu, 1; Zac., van, 3; Matth., 1v, 5. — 8 Ps. xLvir, 9, Lxxv, 2 — 9Ps. aix, 3; Ls., 11, 2-4; Joan., 1v, 22.
garda pas longtemps -parmi les fidèles la qualification de sainte. Ni S. Marc, ni $. Luc, ni S. Paul ne lui donnent ce titre !. Quant à S. Jean, qui écrivait à la fin du siècle, il le transfère à l'Eglise, qu'il nomme la Jérusalem nouvelle ?.
423. — La Providence de Dieu ne se montre-t-elle pas dans la Passion et la mort du Sauveur?
Même en faisant abstraction des faits miraculeux, on peut dire que l’action de la Providence dans la passion du Sauveur est évidente, pour quiconque veut réfléchir. Tout parait se faire au hasard ou au gré de ses ennemis, mais les moindres détails y sont réglés avec une sagesse infinie. I n'arrive rien qui porte atteinte à sa dignité, qui s’écarte des desseins du ciel, ou qui soit en désaccord avec les oracles des prophètes *. La malice de ses ennemis tourne à la gloire de leur victime et contribue au succès de son œuvre. S'il est condamné par le gouverneur romain et par les princes des prêtres, la cause de sa condamnation est notoire et son innocence est constatée au tribunal même de ses juges”. Fil ouvre la bouche devant eux, ce n’est pas pour se défendre, mais pour les instruire. Avec quel détachement de la vie il
1 S. Paul dit : les saints de Jérusalem, Rom., xv, 26, 31; mais il parle des Juifs devenus chrétiens. — 2 Apoc., x1, 2; xx1, 2, 10. — 3 Monnaie du temps des Machabées; reproduite pendant l'insurrection des Juifs contre les Romains. D'un côté, un calice dans le champ, peut-être le vase de l’arche, contenant la manne, et autour, en caractères anciens : Affranchissement d'Israël. Au revers, la verge bourgeonnante avec la légende : Jérusalem la sainte. — * Despicitur, verberatur, deridetur, fœdis vestitur, fœdioribus coronatur. Mira æquanimitatis fides! Hince vel maxime, Pharisæi, Dominum agnoscere debuistis; patientiam hujusmodi nemo hominum perpetraret. Tert., de Palient., 111. — 5 Matth.,
parle à Pilate du pouvoir qui lui a été donné! Son supplice achève de faire éclater sa grandeur et sa sainteté. Le temps et le lieu semblent choisis pour donner à son sacrifice toute la solennité possible. C’est à la fête de Pâques, le jour le plus saint de l’année, où l’on immole l’agneau pascal, la victime de la délivrance ‘; c'est à Jérusalem, c’est publiquement, en présence de cinq cent mille Juifs, accourus de toutes parts, des contrées même les plus lointaines. C’est en public, devant toutes les autorités religieuses et civiles, qu'il est arrêté, interrogé, torturé, condamné; c’est aux portes de la cité sainte qu’on le crucifie?, au seuil du temple du vrai Dieu, sur un des tertres qui l’environnent *, au lieu même où Abraham offrit autrefois son fils, où une tradition fait reposer les restes du premier homme*. Là, il meurt à la vue du peuple, dans des douleurs inouïes, au milieu des dérisions et des outrages ; mais en pleine possession de luimême, dans une attitude qui commande le respect, avec une force et une majesté surhumaines, en convertissant par sa grâce un malfaiteur supplicié à ses côtés *, et en conslatant qu’il a accompli en entier l’œuvre dont il était chargé. Jusqu’après sa mort, Dieu veille à ce que son corps conserve l'intégrité de ses membres'. Il n’est ni lapidé comme
xxvir, 4, 24; Marc., xv, 14; Joan., x1, 49; Act, v,28. Cf. Deut., xx1, 6. Pilate essaie jusqu'à cinq fois de se soustraire à la nécessité de le livrer à la mort. Cf. Joan., xvin, 31, 38; Matth., xxvur, 171, 23; Joan. SO Le
1 Cf. Matth., xxvi, 2: S. Iren., IV, x, 1; S. Just., Dial, 40; Orig., In Levil., Homil. x. — ? Lev., xvi, 27; Matth., xxt, 39; Joan., x1x, 20; Heb., xur, 11, 12. — 3 Le tertre du Golgotha était à cette époque hors des wurs, C'est Agrippa ler qui le renferma dans l'enceinte, avec la ville neuve et la ville basse. On a découvert récemment les soubassements de la porte par laquelle on se rendait auparavant d'Akra au Golgotha. Cf. Ann. de phil. chrét., zxxx, 360, etc. — * Origen., In Malth., XXxY; S. Basil., In Is., v, n. 141; S. Hieron., {n Matth., xxvir. Cf. Jos., x1v, 15. — 5 Luc., xur, 40-48. Ita factæ sunt tres cruces, tres causæ. Crux Christi in medio, non fuit supplicium, sed tribunal. Unus latronum insultabat, alter sua mala confessus Christi se misericordiæ commendabat. De cruce insultantem damnavit, credentem libcravit. Timete, insultantes; gaudete, credentes : hoc faciet in claritate quod fecit in humilitate. S. Aug., Serm. coxxxv, 2. — 6 Joan., xix, 33, 34.
S. Etienne, ni décapité comme Jean-Baptiste, ni mutilé comme Isaïe, ni brisé comme les larrons; mais élevé de terre comme une victime sur son autel’, au haut d’une croix, pour être vu de loin, comme le serpent d’airain?, suspendu entre le ciel et la terré, comme le médiateur de Dieu et des hommes, les bras étendus comme Moïse sur la montagne *, versant son sang sur le monde pour le purifier, le côté ouvert pour nous montrer son cœur et nous dire qu'il s’est épuisé pour nous *. Aussi est-ce là le grand mystère du christianisme *, celui qui a valu le plus d'amour à Jésus- Christ, qui lui a gagné le plus d’adorateurs, qui a le plus servi à propager ses vertus f. Aussi est-ce sur la croix que l'Eglise l’expose partout à nos regards 7.
$ IV. — SépurTure DE NoTRE SEIGNEUR. Matth., xxvir, 61; Joan., x1x, 38-49.
(Vendredi, 6 heures du soir.)
* 424. — Que signifient ces mots : 1bi propler parasceve Judæorum posuerunt eum, Joan., xix, 42?
Parasceve est un mot grec qui signifie préparation. On désignait ainsi la veille du sabbat, parce qu’on devait, ce jour-là, préparer toutes choses pour passer le lendemain dans le repos $. Si $S. Jean appelle ce parasceve en particulier parasceve paschæ *, c’est qu'il précédait le sabbat le plus solennel de l’année !”, celui qui arrivait dans le cours de la solennité pascale ". L’imminence de ce sabbat, qui commencçait le vendredi, au coucher du soleil, non moins que la loi du Deutéronome ”?, obligea les disciples à des-
{ Non in ara templi sed mundi. S. Leo, Serm,. de Pass., xx, 15. — 2 Joan., 11, 14. — 3 Exod., xvir, 2; Rom., x, 21. Catholicus Patris sacerdos. Tert., Cont. Marc., 1v, 9. — # Joan., xix, 34, 31. — 5 I Cor., nn, 2. — 6 Regnavit a ligno Deus. Ps. xcv, 10. Cf. Joan., x11, 32; x, 31, 32. — T Grande spectaculum! si spectet pietas, grande mysterium! grande fidei munimentum! S. Aug., /n Joaun., exvur, 3. Cf. S. Thom., p. 3, q. 46, a. 4, etc. — 8 Matth., xxvur, 62; Marc., xv, 42; Luc., xxur, 54; Joan., xx, 31. — * Joan., x1x, 19. — 19 Erat enim magnus dies illa sabbati. Joan., x1x, 31. — 11 Exod., x11, 16. Supra, n. 316. — 12 Joan., xx1, 22, 23.
cendre de la croix le corps du Sauveur, et à l’ensevelir le plus promptement possible, sur le mont du Calvaire, dans un sépulcre d'emprunt. Ainsi, suivant une remarque de S. Augustin, le Fils de Dieu, qui n’avait pas eu à lui un berceau à sa naissance, ne voulut pas avoir un tombeau à sa mort !.
* 425. — Comment ce sépulcre était-il fait?
C'était une grotte ou cellule taillée dans le roc, ayant environ quinze pieds de largeur sur six de profondeur et huit de hauteur. Le corps du Sauveur fut déposé sur une table de pierre qui occupait tout un côté de la grotte, et qui avait deux pieds de haut et cinq de long. L'ouverture par laquelle on entrait avait quatre pieds de haut sur deux de large. Elle était fermée par une pierre qui servait de porteet sur laquelle les princes des prêtres, pour leur confusion, vinrent apposer solennellement leur sceau?; car Dieu voulut que les ennemis de son Fils se fissent les gardiens de son tombeau, afin que nous eussions en eux les meilleurs garantsde sa résurrection: Diligentia enim Scribarum prodest fidei nostræ, dit S. Augustin. Servate, Pharisæi; servate *.
* 496. — Le sépulcre du Sauveur a-t-il été glorifié, comme Isaie parait l'avoir prédit, x1, 10?
Ce sépulcre a été glorifié plus qu'aucun autre, et de toute manière * : par les miracles et les apparitions d’anges qui s’y sont opérés dès l'origine‘; par le sanctuaire que sainte Hélène y fit construire aux frais de l'empire © et qui réunit dans son enceinte le lieu où le Sauveur a été crucifié et celui où il est ressuscité; surtout par la vénération dont ce lieu
1 Victor mortis tumulum suum non habet. S. Amb., In Luc., x, 140; Brev. rom., S. Sindon., lect. vu-1x. — ? Matth., xxvit, 63-66. Cf. Dan., VE nl Cor. 1, 19. — 3 Sorm. de Pasch., u, Cf. S. Thom., p. 4, q. 51,
T2} ad 4. — 4. Hieron., Epist. xLvt, 12. re Matth., xxvir, 3-1; Luc., xx1v, 22-23; Joan., xxnr, 12: Act., 11, 29-33. — 6 Eusch., Vila Conslantin., D DUT Ps: LXXXVN, 3. Rebâtie en 1048, cette église fut consumée par “ ea en 4808, à l'exception du Saint-Sépulcre qu'on crut avoir été préservé miraculeusement. Journal de l'empire, 11 et 21 mai 1809.
594 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 427
n’a pas cessé d’être l’objet depuis les premiers siècles, de la part de tous les fidèles. À une époque, toute la chrétienté s’est levée pour le venger et le mettre à l'abri des profanations. L'Occident l’a disputé à POrient durant des siècles ; et si les infidèles sont restés en possession du sol, ce n’est qu'après avoir promis de respecter ce monument sacré, en laissant aux chrétiens la liberté de le visiter et de l’honorer à leur gré !. Sept nations entretiennent encore des représentants autour de ce tombeau : puisse-t-il leur inspirer la même foi avec le même respect, et les réunir à jamais dans la même Eglise! Les enfants de $. François d'Assise comptent parmi leurs plus glorieux privilèges l'honneur d’y chanter conti- nuellement les louanges du Sauveur au nom des peuples catholiques ?.
* 427. — Que faut-il penser des Acles de Pilale, ou du rapport fait par ce gouverneur à Tibère sur le supplice du Sauveur ?
Les Actes quenous possédonsaujourd’huisont certainement apocryphes; et déjà Eusèbe reprochait aux païens d’en avoir publié de faux, du temps de Dioclétien, dans une intention hostile au christianisme *. Mais il ne paraît pas douteux qu’il n’en ait existé de vrais et authentiques. $S. Justin, qui a écrit sa première Apologie cent ans après la mort du Sauveur, allègue ces Actes avec une confiance qui serait inexplicable, s’il ne les avait pas eus entre les mains et s’ils n'avaient pas été favorables à sa cause. Il paraît qu’il y était fait mention des miracles de Jésus-Christ et des mystères de sa vie; car ce Père les cite pour constater l’accomplissement des prophéties à cet égard. Atque hæc ita esse, ex Actis sub Pontio Pilato confectis, discere potestis, dit-il aux magistrats de l'empire; et un peu plus loin il répète encore : Queæ quidem ab eo facta esse ex confectis sub Pontio Pilato Actis discere potestis *. Tertullien, si versé en matière d'administration et de jurisprudence , invoque le même document, et avec la
1 Baronius, Ann. 643, n.3. — 2? Gen., xLvin, 22. — 3 Euseb., H., 1, 9; 1x, 5. — # S. Justin., Ie Apol., n. 35 et 48. — 5 Euseb., H., IT 2e
même assurance !. Quant à Eusèbe, il ne paraît pas avoir vu ces Actes de Pilate, mais il en fait mention dans son Histoire ecclésiastique *; et il ajoute que c'était la coutume des magistrats romains de rendre compte au chef de l'empire des sentences qu’ils portaient dans les provinces *. C’est sans doute pour se conformer à cet usage que Pline le jeune écrivit à Trajan au sujet des chrétiens auxquels il devait appliquer le décret de persécution *.
Quoi qu’il en soit, si les Actes de Pilate sur la mort de Notre Seigneur se sont perdus ou altérés, on peut dire qu'il nous en reste un abrégé authentique, et à peu près équivalent dans les fragments rapportés par S. Justin et Tertullien, et dans les Annales de Tacite, historien désintéressé et presque contemporain .
428. — Le passage de Josèphe sur la vie et la mort du Sauveur est-il authentique ?
Voici ce qu’on trouve dans Josèphe (37-96), touchant Notre Seigneur : « Vers ce Lemps parut Jésus, homme sage, 60406 avnz, si toutefois on peut l’appeler un homme; car il opéra les prodiges les plus étonnants etil eut un grand nombre de disciples, soit parmi les Juifs, soit parmi les Gentils. Cest ce Christ qui, accusé devant Pilate par les principaux de la nation, fut condamné à mourir sur une croix, sans qu'il perdit pour cela l’amour de ses partisans. Il leur apparut vivant, après trois jours, selon la prédiction que les prophètes en avaient faite, et jusqu'ici la secte des chrétiens, auxquels il a donné son nom, ne paraît pas s’affaiblir f. »
L’authenticité de ce passage, qui n'avait jamais été mise en question, a été vivement attaquée au dix-septième siècle
1 Ea omnia super Christo Pilatus, et ipse jam pro sua conscientia christianus, Cæsari tunc Tiberio nuntiavit. Tert., Apol., 1, 2, 21. — 3 Euseb., H., 11, 2. — # Plin. jun., Epist. x, 91. — 5 Christus, Tiberio imperante, per procuratorem Pontium Pilatium, supplicio affectus est. Tacit., Annul., xv, 44, Tacite écrivit ses Annales vers l'an 100. Né en l'an 60, il était âgé de 40 ans, et avait été consul et préteur. — 6 Joseph., 4, XVII, ut, 3; S. Chrys., Quod Christus sil Deus, Cf. Supra, n. 242.
par des auteurs protestants d’abord, puis par des écrivains incrédules. Plusieurs catholiques ont cru devoir l’abandonner ou convenir qu'il a pu être interpolé. Mais il a toujours en sa faveur les plus fortes autorités, et il s’en faut que les raisons de nos adversaires soient de nature à le faire rejeter.
I. Les témoignages de l’antiquité semblent décisifs. Eusèbe de Césarée, l’homme le plus versé dans l’histoire ecclésiastique , qui écrivait deux siècles après Josèphe et qui avait beaucoup lu ses ouvrages, cite ce passage en deux endroits‘. S. Jérome, le plus érudit des Pères, selon S Augustin ?, l’a traduit dans son livre, Des écrivains ecclésiastiques %. A la suite de ces deux docteurs, nous pouvons citer S. Isidore de Péluse*, Sozomène*, Ruffin, Suidas, Nicéphore, Cassiodore. Tous allèguent ce texte comme irrécusable. Or, il était facile de savoir la vérité à cet égard. Il y avait alors, comme aujourd’hui, un grand nombre de manuscrits entre les mains des Juifs et des Gentils, aussi bien qu'entre les mains des chrétiens, et plusieurs devaient avoir
1 Euseb., A., I, x1, Demonst., IT, v, Eusèbe (265-340), évèque de Césarée, eut pour maître et pour ami $S. Pamphile, disciple d'Origène (240- 309). Passionné pour l'étude et doué d'une merveilleuse facilité, il acquit une érudition immense. Il connaissait les écrivains profanes aussi bien que les auteurs ecclésiastiques. Il eut longtemps à sa disposition la bibliothèque de l'Eglise de Jérusalem, formée vers 230, par $S. Alexandre, l'ami de Clément d'Alexandrie et d'Origène (H., vr, 20. Infra, n. 410), et celle de Césarée, fondée par S. Pamphile, son ami ({., vi, 32; var, 32; var, 13; S. Hieron., de Viris illust., Lxxx), laquelle ne contenait pas moins de trente mille volumes, dit S. Isidore de Séville. Invité par Constantin à lui demander quelque grâce, il demanda et obtint celle de pouvoir consulter librement toutes les archives de l'empire. Cf. Vila Constant., 1, 28, nu, 8; 1, 51, 52; 1v, 36, 45, 46. Martigny, Dictionn., Bibliothèques. — ? Vir doctissimus, trium linguarum peritissimus. S. Aug., Epist. oxLvur, T. Omnes vel pene omnes qui ante illum aliquid ex utraque parte orbis de doctrina ecclesiastica scripserant, legit. Cont. Julian., 1, vu, 34; Episl. exovur, 1, De civil. Dei., xvur, 43. Totus in lectione, totus in libris est. Non die, non nocte requiescit; aut legit aliquid semper, aut scribit...; ut se illi in omni scientia nemo audeat comparare, Sulp. Sev., Dial. 1. On peut toujours s’en rapporter à lui, dit M. Renan. — 3 De vir illusl., 13. — # $. Isid., Epist. 1v, 225. — 2 5020mM., HE, 1,4
N0 428] SA VIE SOUFFRANTE. — SA SÉPULTURE. 597 été faits sur l’original. Puisque personne n’a réclamé contre une citation si importante et tant de fois renouvelée, ne faut-il pas que ce passage ait été regardé comme authentique et qu’on n’ait aperçu aucun indice de supposition ?
IT. Les objections se résolvent aisément :
4° On s'étonne qu'un Juif, que Josèphe ait pu parler de Jésus-Christ d’une manière si avantageuse. Mais n’y auraitil pas lieu de s'étonner bien davantage, s’il avait gardé le silence à son égard ou s’il en avait parlé autrement? N’a-t-il pas fait l’éloge de S. Jean-Baptiste‘ et de S. Jacques, qu’il appelle le frère de Jésus, surnommé le Christ 2? N’a-t-il pas rapporté la prophétie de Daniel?, sur les maux que les Romains devaient faire subir à la nation, et sur la ruine de la ville et du temple, après que le Christ aurait été renié et mis à mort? L’exactitude avec laquelle les prédictions de ce prophète se sont vérifiées ne lui semblent-elles pas mettre dans tout son jour la folie de ceux qui prétendent que Dieu ne prend aucun $ouci des choses d’ici-bas *? Est-il surprenant, après cela, qu’il ait fait mention du Sauveur, qu’il lui ait donné son nom de Christ ou de Messie *, qu’il ait mis en doute s'il n'était pas plus qu’un homme? Quoil Joséphe est né en Judée, d’une famille sacerdotale, trois ou quatre ans après la mort du Sauveur; il parle dans son Histoire de Jean-Baptiste, de Jacques, évêque de Jérusalem, frère de Jésus, dit le Christ, de tous les magistrats nommés dans l’'Evan-
1 Joseph., À., XVIII, v, 1, 2 (vers 92). Supra, n. 112. — ? Tou }eyopevou Xptotou. Joseph., 4., XX, 1x, 1. — 8 Dan., 1x, 26. — # « Daniel n'a pas prédit seulement la persécution d'Antiochus Epiphane, il a annoncé encore la désolation à laquelle nolre pays devail élre réduil sous l'empire des Romains, xau ott am’ autwv epnpwlinoeto, de sorte que ceux qui le lisent et qui voient ce qui est arrivé ne peuvent assez admirer combien ce prophète a été favorisé de Dicu. Rien ne prouve mieux dans quel abîime d'erreur sont les Epicuriens qui rejettent la Providence et qui veulent que le monde roule à l'aventure, sans conducteur ni pilote. Si c'était un pur hasard qui décidàt des choses de ce monde, l'événement eût-il ainsi réalisé toutes ces prédictions? » Joseph., À., X, xt, 1. Cf, vu,
— $ Quand il dit : O Xproros ovros nv, il est évident qu'il faut sousentendre le mot }eyouevos, qu'il ajoute ailleurs. 4., XX, 1x, C'est ainsi que S. Jérôme le traduit. De wir, il., 13. Cf. Matth., xxvi, 68; Marc., xv, 32; Tacit., À., xv, 44; Plin. jun., Epist. x, 97.
pile, de tous les chefs de parti qui se sont succédé depuis Auguste, et il n'aurait pas dit un mot de Jésus-Christ’, ni de ses disciples, alors que l'empire portait des lois contre les chrétiens, alors que Suétone et Tacite en parlent en divers endroits, tout païens, tout laconiques qu'ils sont ?? D’ailleurs, si l’on suppose que Josèphe n’a rien dit de la vie et de la mort du Sauveur, quand Tacite en faisait mention, quand lui-même parlait, comme lon sait, de $S. Jean-Baptiste et de S. Jacques, ne voit-on pas ce qu’il en faudra conclure? Son silence aurait une cause, et quelle pourrait-elle être? Ce ne serait pas que le Sauveur lui était inconnu : nous venons de voir qu'il le connaissait, puisqu'il fait connaître ses parents. Serait-ce qu'il n'avait à en dire que du mal, qu’il regardait ses miracles comme des illusions et lui-même comme un séducteur? Non, car s’il avait eu ces sentiments, son intérêt, celui de son ouvrage, celui de sa nation, devaient le porter à le proclamer hautement. Mais s’il ne s’est tu que parce qu'il voyait du péril à exprimer sa pensée, parce que sa parole devait déplaire à ceux qu’il voulait ménager, son silence aurait-il beaucoup moins de valeur en faveur du christianisme que n’en à le passage que l’on conteste?
2° On s'étonne encore de ce qu'aucun auteur chrétien n’a cité ce texte avant Eusèbe. Cet argument se rétorque avec la même facilité que le précédent. il y a quelque difficulté à expliquer le silence des auteurs chrétiens à cet égard dans le premier et le second siècle après Josèphe, ne voit-on pas combien il serait plus difficile de concevoir comment les Juifs et les païens, en possession de ses ouvrages depuis deux cents ans, n'auraient pas démenti Eusébe et les auteurs chrétiens, s'ils les avaient vus citer son Histoire à faux, ou comment ils eussent omis de rétablir son texte, si ces auteurs l'avaient interpolé sur un point si essentiel ?? D'ailleurs, le silence des écrivains du second siècle est
1 CË. Joan., 1v, 25. Supra, n. 78. — ? Sueton., In Claud., xxv; Tacit., Annal., xv, #4, = 8 Baronius affirme qu’un exemplaire hébreu étant tombé entre ses mains, il s’est convaincu que ce passage avait été effacé par une main juive.
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N°0 4928) SA VIE SOUFFRANTE. — SA SÉPULTURE. 599 moins étonnant qu’on ne dit. Qui ne sent que le témoignage de Josèphe ne devait pas avoir, dans l’esprit des Pères, toute l'importance que nous lui donnons? Ont-ils commencé beaucoup plus tôt à le citer sur l'Histoire juive et sur la ruine de Jérusalem? On voit bien que l’auteur des Homélies clémentines l'avait lu‘, mais S. Théophile est le premier qui en ait rapporté un passage ?. Après tout, dans le texte qu’on nous conteste, Josèphe se borne à mentionner ce dont tout le monde devait convenir, l’existence du Sauveur, son titre de Messie, la réalité de ses prodiges; et, pour un grand nombre, le témoignage de ce Juif, qui n’avait pas eu honte d’accommoder l'Histoire sainte aux idées des Gentils et d'appliquer à Vespasien les prédictions relatives au Messie *, avait moins de poids que celui de S. Paul et des quatre Evangélistes. Ajoutez que plusieurs Pères latins, comme S. Cyprien, pouvaient ne pas connaître un ouvrage qui n’existait encore qu’en grec.
Du reste, les rationalistes de nos jours semblent s’amender à cet égard et convenir que Josèphe a dû parler du Sauveur. Il est vrai qu’ils soupçonnent encore son texte d'être interpolé; mais c’est un soupcon en l'air, qui est démenti par la tradition, par tous les manuscrits et par la nature même du texte, aucune partie n’en pouvant être détlachée sans que ce retranchement lui ôte toute signification ou y introduise une incohérence manifeste.
1 Homil. v. Circa 190, — 2? S. Theoph., ad Autol., 11, 23 (+ 181). — 3 Euseb., A., ut, 8. :
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