‹ Manuel BibliqueChapitre 111 sur 126 · N° 447] SA VIE GLORIEUSE. — INVESTITURE DE $. PIERRE · texte numérisé non relu

N° 447] SA VIE GLORIEUSE. — INVESTITURE DE $. PIERRE

446. — Dans quel Evangile lit-on ces promesses et ces privilèges ?

C’est S. Matthieu qui rapporte la promesse des clés ?, S. Luc qui parle de la prière faite par Notre Seigneur pour rendre inébranlable la foi de son vicaire?, et S. Jean qui retrace l'investiture de l’autorité suprême, conférée au premier pasteur de l'Eglise’. On ne peut donc soupçonner S. Pierre d’avoir inspiré ces récits. S. Ghrysostome observe que S. Marc, son secrétaire, comme plusieurs Pères l’appellent, ne parle guère que de ses fautes et des reproches qu'elles lui attirent*. S'il rapporte le témoignage que le prince des Apôtres rend au Sauveur, près de Césarée*, il se tait sur celui que le Sauveur lui rend à lui-même et sur l'avenir qu'il lui annonce.

Ainsi, celui qui parle le plus nettement de la primauté de S. Pierre et de son pouvoir suprême sur l'Eglise, c’est S. Jean, l’apôtre avec lequel il avait eu le plus de rapport pendant la vie du divin Maître 5, mais dont son ministère l'avait éloigné, qui lui survivait depuis plus de trente ans et qui voyait son second où troisième successeur gouverner de Rome l'Eglise tout entière ?.

441. — Que signifient ces paroles : Cum senueris, alius le cingel, et ces autres : Sic eum volo manere….; lu me sequere?

I. La première parole : Alius te cinget *, fait entendre à S. Pierre qu’il sera un jour immolé, comme son Maitre, et qu'après l'avoir représenté dans son ministère, il devra limiter dans sa Passion et dans sa mort”. Le verset 19, en expliquant ces mots, nous apprend quel éclat le crucifiement de S. Pierre avait jeté dans le monde et quels fruits il avait

1 Matth., xvr, 16-19. — ? Luc., xxl, 32. — 3 Joan., xx1, 15-11. — 4 S. Chrys., In Malth., Hom. LXXXV. — 5 Marc., vu, 29. — 6 Luc. xxu, 8; Joan., xvur, 15, 16, XXI, 7, 21. — 1 « Inclinez la tête, écrit

S. Clément aux Corinthiens, et montrez-vous obéissants. » 11 Episl. 63 Cf. 45-47, 58, 65. « C'est déjà une Décrétale, » dit M. Renan. Cf. Suares’ De summo Pont., sect. 1, n. 28. — $ Joan., xx1, 18. — 9 Cf. Brev., Fer. 1v, Inf. oct. pasch., |. 11, mr.

produits. L'Eglise se sert toujours des mêmes termes ‘ pour exprimer le triomphe de ses martyrs.

IT. La seconde parole : Sic eum volo manere, 22, suppose trois choses : — que S. Jean est encore vivant au moment où l’auteur écrit; par conséquent, que ce chapitre, comme tout l'Evangile, est authentique; — que l’Apôtre bien-aimé ne mourra pas, Comme 5. Pierre, de mort viclente?, — qu'il verra même sur la terre la ruine de Jérusalem et le commencement du règne de son Maître *. En effet, c'était le dessein du Sauveur de conserver longtemps dans l'Eglise son disciple bien-aimé et de montrer avec éclat, dans la personne du fils adoptif de Marie, du plus dévoué de ses enfants, l’accomplissement de la promesse attachée au quatrième précepte : Ut sis longævus super terram *.

IL. En entendant ces mots : Tu, me sequere, par lesquels Notre Seigneur lui répète ce qu’il lui a dit en l'appelant à l’apostolat *, S. Pierre doit comprendre que sa vocation est d’imiter son Maître dans sa vie extérieure de travail et de sacrifice $. « Pour bien conduire tes frères, dit le Sauveur, sois pasteur comme je l'ai été; suis mes exemples en tout; reproduis ma vie en ta vie, ma doctrine en ta doctrine, mon sacrifice en ton immolation ‘. » S. Pierre devait donc représenter le Sauveur dans son état de souffrance et de mortalité, tandis que $S. Jean le représenterait dans l’état permanent et glorieux de la résurrection. Suivant S. Augustin, celui-ci personnifiait l'Eglise triomphante, et celui-là l'Eglise militante. Aussi est-il dit au premier : Sequere me, et du second : Volo eum manere*.

1 Aofotety toy Ocov. Cf. Matth., xvi, 18: xvur, 11; Joan., xiv, 16. — 2 Sine vulnere, sine cruciatu dormict. $S. Aug., Serm., cet, 5. Cf. Matth., XXIV,/42, 44; Luc., x11, 40. — 3 Cf. Matth, x, 28: xvi, 28; xx1v, 3; xXxVI, 64. — # Ex., xx, 12. Cf. Euseb., m1, 31 ; v, 24; vit, 25. Remarquons cependant que le mot grec exv, rendu par sic, devait l'être et l'a sans doute été d'abord par si, — 5 Matth., 1v. 19. — 6 Cf. Joan., x, 1-48; x, 36-31; I Pet., v, 24. — T Sequere me, id est, esto quod fui, vivens et moriens ; age pastorem ovium, dum vivis, et postea per crucem transi ad Patrem. Bellarm. — 8 Ac si dicat : Vult quidem et ipse sequi, sed ego sic eum volo manere. S. Bern., In nativ. Innoc., 1. Perfecta me sequatur actio, informata meo passionis exemplo : inchoata vero contem-

$ IV. — DERNIÈRE MISSION DONNÉE PAR LE SAUVEUR AUX APOTRES. Matth., xxvur, 18-20; Marc., xvi, 14-19.

Ses ordres, — Ses pouvoirs. — Ses promesses.

* 448. — Quand Jésus-Christ dit : Dala est mihi omnis polestlas, de quel pouvoir parle-t-il et quelle est la fin qu'il se propose? Matth., XxvVII, 18.

1° Cette assertion est générale, et on ne voit pas de raison

d’en restreindre l'étendue. Notre Seigneur n'exclut pas le

pouvoir qu'il s’est acquis ‘ en vertu de la rédemption, sur les captifs dont il a brisé les fers ; mais 1l entend surtout le pouvoir souverain qu’il possède comme Homme-Dieu sur toute créature ?. L’un et l’autre lui viennent de son Père avec toutes les prérogatives de son humanité.

2° Son but est d’inspirer aux Apôtres la confiance dont ils ont besoin pour entreprendre la mission qu’il leur donne.

Il veut leur ôter toute crainte de manquer d’autorité ou de

succès. « Allez donc, ajoute-t-1l ; allez sur ma parole; ensei-

gnez et baptisez, non les Juifs seulement, comme Jean-Baptiste, mais toutes les nations du monde. Moïse a renfermé ses lois dans l’arche et [Israël les a gardées comme une propriété et comme un dépôt. J'ai écrit les miennes dans vos esprits et dans vos cœurs, afin que vous les communiquiez

à tous les peuples : £'untes ergo, docete omnes gentes, elc. Je

vous en donne le droit, en vous en imposant la charge. Ne

vous inquiétez pas de votre faiblesse. Je serai avec vous jusqu’à la consommation des siècles. Vous me trouverez partout pour bénir vos travaux et valider vos actes; et le monde finira plutôt que votre ministère et mon secours tout-puissant *. » |

Entre toutes les paroles du Sauveur, il n’en est pas de

platio maneat donec venio, perficienda cum venero. S. Aug., In Joan. x1v, 5. S. Thom., p. 1, q. 30, a. 4, ad 5.

1'Rom., x1v, 9; I Pet., 11, 9, 10. — 2 Ps. 11, 8; Dan., vur, 13; Matth, var, 26; Joan., xvir, 2; Heb., 1, 8; Brev., Feria 1v inf. Oct. Paschæ; S. Thom., p. 3, q. 13, a. 2, ad 1; et a. 4, ad 3. — 3 Cf. Bossuet, Inst. sur les promesses.

626 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 449

plus évidemment divine. C’est comme l'écho de celle du Créateur : Crescite et multiplicamini: et replete terram et subjicite eam ‘. Elles opèrent ce qu’elles prédisent.

449, — À qui s'adressent ces paroles : Euntes ergo, docele... et comment s’accordent-elles avec celles qui ont été dites à S. Pierre?

1° Ces paroles du Sauveur s'adressent à la totalité des Apôtres, et, selon la foi de l'Eglise, à tout l’ordre épiscopal, héritier de leur mission. Il en est de même de celles-ci : Prædicate omni creaturæ ?. Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. Quorum remiserilis *.…. Quæcumque alligaveritis*… « C’est à vous d’instruire toutes les nations, de faire âe tous les hommes autant de chrétiens, et de les réunir en un seul royaume. Ce sera à vous ensuite de les gouverner, de les sanctifier, de les absoudre, etc. »

2° Entendues ainsi, dans un sens collectif, ces paroles ne sont pas opposées à celles qui ont été dites à S. Pierre : Pasce oves meas, où : Quodcumque ligaveris * ; elles n’y mettent aucune restriction. « C'était le dessein de Dieu, dit Bossuet °, de mettre d’abord en un seul ce qu’il devait mettre ensuite en plusieurs, de donner en premier lieu au chef de l’épiscopat ce qu’il se proposait de donner au corps. Mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place pour les prérogatives conférées aux seconds, Ces mots : Tout ce que tu lieras... Pais mes brebis, adressés d’abord à un seul, ont déjà rangé sous sa puissance ceux à qui il va être dit : Tout ce que vous lierez.… Enseignez toutes les nations. Car les promesses de Jésus-Christ aussi bien que ses dons sont sans repentance; et ce qui est une fois donné indéfiniment et universellement est irrévocable ; outre que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans sa division même, au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous sans exception, emporte la plénitude. »

C’est donc à tort qu’on voudrait appliquer à chaque pas-

1 Gen., 1, 28. — 2? Marc., xvi, 15. Cf. Col.. 1, 23. — 3 Joan., xx, 21. # Matth., xviu, 18. — 5 Matth., xvi, 19. — 6 Disc. sur l'unité de l'Eglise, 1er point.

teur particulier les paroles adressées par Notre Seigneur aux douze Apôtres. Il n’y a qu’un pasteur dans l'Eglise, le pasteur suprême, dont la juridiction soit universelle et indépendante. Bien plus, ces paroles n’ont jamais pu s’entendre absolument et sans restriction des Apôtres eux-mêmes, considérés isolément, puisqu'ils avaient un chef à qui ils de-. vaient la soumission aussi bien que le respect. Quand Île Sauveur leur parlait ainsi, il les considérait comme formant un corps, une hiérarchie, comme étant unis et soumis à un chef. C’est avec ce corps, le corps des pasteurs, et non avec tel ou tel en particulier, qu’il a promis d’être jusqu’à la fin pour enseigner les nations et gouverner les fidèles.

On voit par là quelle est Ja constitution de l'Eglise. Un Pasteur suprême est à la tête du troupeau, avec un pouvoir souverain pour l’instruire, le paître et le gouverner; audessous, pour l’aider dans son gouvernement, un certain nombre de pasteurs, frères du premier par l’ordre, ses subordonnés par la juridiction, ayant à régir chacun une partie de ce troupeau, en union et sous la conduite du pasteur suprême. Cet état de choses est divin, par conséquent immuable. Le renverser serait détruire l'Eglise et anéantir l’œuvre de Dieu.

430. — Qu'est-ce que baptiser au nom du Père, du Fils el du Saint- Esprit, et pourquoi Notre Seigneur recommande-t-il d'instruire d'abord, et de baptiser ensuite, Matth., XX VU, 1191?

[. Baptiser, c’est régénérer l'âme, en lui conférant le premier sacrement de l'Eglise; c’est la tirer du péché ou de la mort spirituelle, en lui communiquant une nouvelle vie et une nouvelle dignité, la vie de la grâce el la qualité d'enfant de Dieu ou de membre de Jésus-Christ. Baptiser au nom des trois personnes divines : £ts TO OVOH.X TOU [arsoc, xat tou You, ya tou aviou [veumaros, C’est, suivant l'interprétation constante et la pratique uniforme (le l'Eglise, accomplir cette fonction par leur autorité, suivant leur ordre, et par l’invocation expresse de chacune d'elles. C’est, en même temps, . consacrer cette âme au service et au culte de l’adorable Tri-

628 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 451

nité. et faire descendre sur elle la bénédiction des trois divines personnes !.

II. Notre Seigneur recommande aux Apôtres d'enseigner avant de baptiser, 20nrevsaxe, parce qu’ils n'avaient guère à baptiser que des adultes, et que dans les adultes, il faut que le sacrement soit précédé d’un acte de foi chrétienne, par conséquent d’une certaine connaissance du christianisme®. Mais comme une simple notion ne suffit pas, c’est un devoir pour le fidèle de s’instruire plus pleinement, après son baptême, de ce que le Sauveur a enseigné et prescrit; et pour le pasteur, c’est une obligation de le lui faire connaître. Telle est la raison des dernières paroles : Docentes eos servare *.

451. — Que signifient ces paroles : Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus, etc. Matth., xxvinr, 20?

Ces paroles du Fils de Dieu sont la promesse solennelle par laquelle il engage sa foi à l'Eglise, son épouse‘. Ces paroles signifient qu'il ne cessera jamais de l’aimer, de la protéger, de la soutenir; que son union avec elle sera constante et sans interruption ; qu'il la fera subsister jusqu’à la fin des siècles: qu'il ne cessera de demeurer en elle par son humanité comme par sa divinité ; qu'il lui conservera à jamais ce qu'il est venu apporter sur la terre et qu'il lui a

1 Act., xix, 2. Lex tingendi imposita est et forma præscripta. Ite, inquit, docete omnes gentes, tingentes cas in nomine Patris et Fil et Spiritus Sancti. Tert., de Bapt., 13; Infra, n. 534. Facilius inveniuntur hæretici qui omnino non baptisent quam qui illis verbis non baptizent. S. Aug., de Bapl., vi, 25, 41. On lit dans la Doctrine des Apôtres, Supra, n.23; Infra, n. 650 : « Baptisez au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Si vous ne pouvez plonger le néophyte dans l’eau, versezlui l'eau sur la tête à trois reprises, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, vir. » Cf. Justin., Apol., 44, 61, 65, 67. Qu'on voie s’il est possible qu'on n'eût pas dès lors une idée nette de la Trinité; Bossuot, vie Avert., Gratry, Sophistique; Ginoulhiac, Hist. du dogme, p. 4,1. xur, ch. 43. — ? Act., 11, M; 1v, 4, vin, 36, 31; x, 34-48. Fiunt, non nascuntur christiani, disait Tertullien aux paicns de son temps. De vestris fuimus. Hæc et nos risimus aliquando. Apolog., 18. S. Hicr., Epist. vit, 1. — 3 Matth., xxvinr, 20. Cf. Brev. rom., Fer. vi, inf. Oct. Paschæ, lect. n-n1. — * Osée., 11, 19; Eph., v, 32.

confié, le dépôt de la foi et des saints mystères ‘. Ecce ego vobiscum sum, dit-il, au présent, pour marquer l’immutabilité de son dessein et la perpétuité de sa grâce. « Ne craignez donc pas, mes Apôtres, ni vous qui leur succéderez en un si saint ministère; moi ressuscité, moi immortel, ego, je serai toujours avec vous. Vainqueur de l'enfer et de la mort, je vous ferai triompher de l’un et de l’autre. Ma parole, qui soutient le monde, soutiendra aussi mon Eglise ?. » La promesse s’est accomplie et s’accomplira jusqu’à la fin des temps *. Elle forme un argument que chaque année fortifie *.

452. — Comment faut-il entendre les paroles de Notre Seigneur en saint Marc, xvr, 16, 17, sur la nécessité de la foi et le don des miracles ?

[. Ces paroles : Qui crediderit et baptizatus fuerit, salvabitur ; qui vero non crediderit, condemnabitur, nous apprennent que la foi est une obligation indispensable , une con-

1 Cf. Matth., xvi, 18; xvur, AT; Joan., x1v, 46; I Cor., x1, 26. — 2 Jsai., xxvi, 1; Liv, 4; Zac., 5; Matth., xvi, 16; Bossuct, 1v° Serm. pour le jour de Pâques, 2e point; Instruclions sur les promesses. Cf. Jos., 1, 9, 17; Jud., vr, 12, 16; Ps. xx11, 4; XLV, CIS vor 0x LE ADE xLur, 2, 3; Luc., 1, 28, 66; xu1, 32; Act., xx, 28; I Cor., xt, 26 ; Eph., 1v, 44-16. — 3 C£. Matth., xur, 39, 40; xxiv, 3; xx Vur, 20. — # « Quand on a enterré le grain de froment, si on ne le voit pas pousser etse multiplier, on conclut qu'il est mort; mais s'il pousse et se multiplie, on dit qu'il est revivifié. Puisque Jésus-Christ, après avoir été enseveli, s’est montré plus puissant qu'auparavant, puisque nous le voyons encore fructifier et remplir le monde, convertir à sa foi et à son amour une infinité d'hommes, assurons-nous qu'il n'est pas resté parmi les morts et que nous adorons un Dieu vivant. » Sabaud, Livre des créatures, trad. de Montaigne. — 5 Entendue même d'une simple adhésion de l'esprit, la foi est généralement libre et méritoire. On ne sera jamais convaincu si l'on ne consent pas à l'être. Nemo credit nisi volens.S. Aug., In Joan., xxvi. Conc. Trid., sess. vi, 6. Qui ne sent qu'il est en son pouvoir de devenir incrédule ? Pour croire et persister dans sa foi, il ne suffit pas d'avoir la vérité devant les yeux, il faut la considérer; ce n’est pas assez de la voir, il faut encore l'accepter et ne pas avoir pour elle des sentiments hostiles. L'évidence du témoignage divin se voile pour ceux qui le haissent ou qui le redoutent. Tel est par malheur l'état d'un trop grand nombre, en fait de religion et de morale. Ipsi fuerunt rebelles lumini. Job., xx1v, 13. Ils craignent la lumière; ils préfèrent à l'évidence l'obscurité, le vague, le doute, qui leur permettent de se faire à leur gré ce qu'ils appellent leurs convictions. À force de désirer les

630 JÉSUS-CHRIST SELON L’ÉVANGILE. [n° 452

dition essentielle et un gage du salut. Cette règle s’étend à tous les temps et à tous lieux : elle n’admet aucune exception ‘. Quiconque croira d’une foi pleine, parfaite, conséquente, pratique, sans reculer devant les conséquences de. sa foi, sera sauvé. Quiconque commencera à croire, entrera dans la voie du salut. Quiconque mourra sans la foi, soit actuelle, soit habituelle, ou seulement avec une foi morte, eo tanfum modo quo dœæmones credunt et contremiscunt ?, wayant pas la grâce sanctifiante, sera exclu du ciel; et s’il a offensé Dieu personnellement, s’il a rejeté ou enfreint volontairement les principes révélés, il aura en outre à subir un châtiment proportionné à sa faute *.

Il. Le verset : Signa eos qui crediderint, hæc sequentur, etc., signifie que le don des miracles subsistera à jamais dans l'Eglise, qu’il sera une manifestation constante de l'Esprit de Dieu vivant en elle, une preuve sensible de la pureté de sa foi, un caractère qui la distinguera des sociétés infidèles et des sectes hérétiques*.

A0 Les faits ont éclairei cette promesse en la vérifiant. Jamais l’Eglise n’a manqué de saints, ni dans l’ordre sacerdotal ni dans l’état laïque, et jamais le témoignage des miracles n’a manqué à ses saints. Les prodiges ont été plus nombreux à l’origine, parce qu'il en fallait davantage et que les croyants avaient plus de foi. Mais il s’en faut qu’ils

ténèbres ceux-là finissent par les obtenir, et sans être total, ni les excuser devant Dicu, leur aveuglement suffit pour exclure la foi. Joan., 111, 18-21. Supra, n. 228, 229: Infra, 821.

LICE: Joan, 11, 16, 11, 36; v, 24: xr, 25,26; Act, vir, 385-xv1 345 Rom., ut, 28; Heb.,x1, 6; I Joan., 1v, 2, 3; Apoc., xxr, 6; Conc. Vatic., sess. 11, C. 3, — ? Jac., 11, 19; Cf. Tit., 1, 16; Î Jean., 1, 4. Dæmones non voluntate assentiunt, nec ex lumine infuso. S. Thom., de Verit., q. 14, a. 9, ad 4, — 3 Sj quis non credit in Christum, generali beneficio ipse se fraudat, ut si quis clausis fencstris radios solis excludat. S, Amb, In Ps. exvur, Serm. virr, 51. — # Joan., nr, 18, 36; xx, 48. Si enim justus ex fide vivit, iniquus est qui non habet fidem. $. Aug., Cf. Brev. rom., In cœn. Dom., lect. vret Fer. 28 et 3a post. Pentec., lect. 1; S. Thom., 23.28 , q. 2, à. 3;:q- 16, à. 1; p. 3, q. 68, a. 1, ad 4; Fénelon, Lelt. va, Sur la religion. — 5 Cf. Matth., v, 16; Marc., x1, 22; Joan., r, 33; 111, 2; 1x, 091 SexiV) AD EMAPEt 2 ACC ir AE MEET ET 1T, 18; 1x, 18, 40; x, 44, 46; x, 8-12; x1x, 6-18; xx, 10-12; xxvir, 10,

aient cessé à la mort des Apôtres'. S. Augustin atteste, dans un de ses écrits les plus médités et les plus exacts, qu’il s’en faisait encore de son temps une multitude innombrable : Ut nec omnia cognoscere, nec ea quæ cognoscimus enumerare possimus ?. L'histoire des saints, même les plus récents *, prouve que cet ordre de choses n’est pas changé. Le don des miracles est toujours le partage des vrais croyants, ou de la véritable Eglise.

2% Ce n’est pas seulement pour elle une gloire : c’est un de ses privilèges les plus caractéristiques; car qui a jamais vu des miracles accomplis en dehors d'elle, par des hommes qui avaient renoncé à sa foi où qui la combattaient ? Quelle est la secte qui s’honore d’avoir des thaumaturges et de posséder encore les dons surnaturels départis aux premiers fidèles? Nul ne peut énumérer les prodiges accomplis dans l'Eglise catholique, parce qu'ils sont sans nombre, dit S. Augustin, et nul ne saurait dire les miracles opérés au sein de l’hérésie, parce qu'il ne s’en fait aucun. Les hérétiques même en conviennent *.

3 C’est de plus une confirmation éclatante des récits évangéliques. En renouvelant et en multipliant les miracles du Sauveur, les saints les ont mis sous les yeux de l'Eglise

21-24 : I Cor., x; Gal., 11, 5. Adjuncta sunt prædicationibus sanctis miracula ut fidem verbis daret virtus ostensa, et nova facerent qui nova prædicarent. S. Greg, In Evang., Hom.1v, 3; Moral. XXVII, xvnr, 36.

1 Etiamnum supersunt illius Spiritus Sancti vestigia, qui colombæ species apparuit, vestigia. Orig., Conl. Cels., 1, 46; S, Justin., II Apol., 6. S. Jren., Il, *xxxI, 2; LVI, LVI; $. Amb., Epist. xx, 11; 8. Greg. Nyss., Vila S. Greg. de Thaumal.; Euseb., 1, v, 1. Si les miracles avaient cessé avec les Apôtres, comment expliquer la présence de ce verset 11 dans l'Evangile et la conversion des peuples témoins de sa fausseté ? — 2$. Aug., Retract. I, x, 1. Cf. De civ. Dei, xx, 8, 10; Conf. IX, 1v, 12; vi; Serm. CGLXXXVI, CCCXX, ccoxxiv. Cf. S. Amb., Episl. xxut, 9, 17-23; S. Greg. M., Epis!. XI, xxvin: S. Bern., de Consid., HE, 11, 1R Cf. P. Petau, De Inc., x1v, 15; Thomassin, De Inc., xt, 3. — 3 Vie de S. Franç. de Sal., vu, 19, etc. — À Ps. cxxxvi, 4; Joan., 1x, 31. Apostoli de mortuis vivos faciebant, illi de vivis mortuos faciunt. Tert., de Præscripl., 30. S. Aug., In Joun., x. S. Greg. M., In Evang., Hom., xx1x, 4. S. Greg. Turon., de gloria Conf., 13. Cf. S. Thom., 23-28, q. 174, a. 6, ad 3; q. 118, a. 1, ad 3 et a. 2. Brev. rom., Subb. inf. Oct. Ascens., lect. vIr-1x.

entière. Ils ont opéré des milliers de prodiges dans tous les pays et à toutes les époques; et chacun de ces prodiges à son analogue et comme son prototype dans l'Evangile. Dès lors on voit quelle liaison il y a entre les uns et les autres, comment ils se garantissent mutuellement et avec quelle rigueur on peut conclure des seconds aux premiers. Car, si les miracles des saints sont réels, qu'est-ce qui empêche que ceux de leur maître ne le soient? Si les disciples du Sauveur ont pu faire en son nom toutes sortes de merveilles, chasser les démons, prédire l’avenir, révéler les secrets des cœurs !, se transfigurer?, se rendre invisibles #, s'abstenir de toute nourriture pendant des mois et des années *, se transporter en un instant d’un lieu dans un autre, marcher sur les eaux 5, calmer les tempêtes’, multiplier les aliments", guérir subitement les malades et les infirmes ?, ressusciter les morts ‘, comment prétendre que le Sauveur n’a pas eu le même pouvoir et que les œuvres merveilleuses qu’on lui attribue sont nécessairement des illusions ou des mythes 11? Or, il n’est pas plus possible de nier les miracles des saints que de nier leur existence ou de faire oublier leur histoire. Comment donner pour des impostures ou faire passer pour des rêves tant de faits, non seulement publics, mais éclatants, qu'on à examinés avec tant de soin à l’époque même où ils se sont accomplis, qui sont attestés par tant de preuves

1 Exemples : S. Philippe de Néri, S. André Avellin, S. Camille de Lellis, Ste Catherine de Sienne, etc. — 2 Ste Agnès, S. Martin, S. François de Paule, S. Pierre d'Alcantara, S. Louis Bertrand, S. André Avellin, S. Camille de Lellis, etc.—3 $S. Colomban, S. Vincent Ferrier, S. François de Paule. Cf. Luc., 1v, 30; Joan., vu, 59; x, 39. — 4 Ste Catherine de Gênes, Ste Catherine de Sienne, etc. —5 $S. Antoine de Padoue, S. Joseph Anchietta, etc. — 6 $. Maur, S. Hyacinthe, S. Raymond de Pennafort, $. Bernardin de Sienne, S. François de Paule, S. Pierre d'Alcantara, S. Cajétan, Ste Germaine Cousin, etc. — 7 $S. Germain d'Auxerre, S. Romuald, S. Laurent de Brindes, S. Thomas de Villeneuve, S. François Xavier, etc. — 8 S. Jean Gualbort, Ste Zite, Ste Catherine de Sienne, Ste Chantal, M. Vianney. — 9 Vies des saints, passim. — 108, Martin, S. Germain d'Auxerre, S, Dominique, $. François d'Assises, S. François de Paule, S. François- Xavier, S. François de Sales (Hamon, Vrevar 19), etc. Voir Diclionn. de mystig. chrét., 11, Dons, Guérisons, Miracles, Prophéties, Résurrections, etc. = 11 Supra, DEAN

et déclarés indubitables par les juges les moins crédules et quelquefois les plus prévenus? Qu’on n’objecte pas qu’un bon nombre de ces faits manquent de ces conditions : qu’importe, pourvu qu’un certain nombre les aient! Il suffirait d’un seul que les rationalistes ne pussent nier ou transformer en mythe, pour renverser tout leur système *?.

453. — Les douze Apôtres étaient-ils chargés de prècher l'Evangile dans tout l'univers ?

Notre Seigneur ne dit pas que ses Apôtres doivent prêécher partout en personne; mais il veut qu’ils sortent de la Judée*, qu’ils se dispersent dans tout le monde connu, qu’ils portent l'Evangile dans tous les lieux où ils pourront aller et qu’ils suppléent à leur impuissance personnelle en s’adjoignant des collaborateurs à qui ils transmettront leur mission et leur pouvoir’. Voilà la tâche que le Sauveur leur impose et pour laquelle il les revêt de la force d’en haut. Cette tâche, les Apôtres l’ont accomplie à la lettre. Ils ont préché le christianisme, non à leur peuple seulement, comme une religion locale, destinée à être renifermée dans certaines limites, mais au monde entier comme une religion universelle, catholique, nécessaire à tous les individus et à tous les peuples; non sur les bords du lac de Génézareth, où ils l'avaient apprise, mais sur tous les rivages de la Méditerranée. Illi profecti prædicaverunt ubique, dit S. Marc, établi avec S. Pierre dans la capitale de l'empire. Grâce à l'Esprit de Dieu qui inspirait leurs paroles et qui confirmait leur doctrine par toutes sortes de prodiges, leurs travaux n’ont pas été vains, ils ont planté la foi dans toutes les régions connues : Zsti sunt qui viventes in carne plantaverunt Ecclesiam sanguine suo. In omnem terram exivil sonus eorum”.

1 Par exemple, ceux qui sont relatés dans les actes de canonisation.

— 2 C'est le lieu de répéter le mot de S. Augustin : Apostoli videbant caput et credebant de corpore. Habemus vices nostros. Nos videmus

corpus : credamus de capite. De civ. Dei, xxu, 8. — * Marc., XVI, A5’; Luc., xx1v, 46-48. — # Isai., xLvi, 1, 10. Brev., Comm. Doct., 30 loco, lect. vu: Marc., xvi, 20. — 5 Brov., Comm. Apost., me Noc. nm. vit. On

ne tenait pas compte alors des contrées extrèmes qui étaient encore in-

Une trentaine d'années leur ont suffi pour faire pénétrer l'Evangile dans toutes les contrées du monde‘. Cinquante ans plus tard, au lendemain de la mort de $S. Jean, Rome apprenait avec étonnement que ses entrailles renfermaient une multitude de chrétiens ?. Les gouverneurs romains gémissaient de voir lès dieux de l’empire abandonnés, leurs temples vides, sans sacrifice et sans adorateurs *. Et ce que les Apôtres ont commencé durant leur vie, ils le continuent et l’'achèvent par leurs successeurs et par ceux qu’ils ont associés à leur ministère et à leur esprit : Habel enim quo crescat, donec fiat quod de Christo in Salomonis fiqura prophetatum est : Dominabitur a mari usque ad mare. Omnes gentes, quotquot fecisti, venient et adorabunt coram te, Domine*. Videbunt omnes fines terræ salutare Dei nostri *.

$ V. — Ascension DE NOTRE SEIGNEUR.

(Mont des Oliviers, jeudi 14 mai 33.)

454. — Ce mystère n’a-t-il pas été prédit et figuré dans l'Ancien Testament?

L’Ascension du Sauveur était prédite en divers endroits de l'Ancien Testamentf. De plus les Juifs en avaient une figure permanente dans une cérémonie religieuse qui se renouve-

connues, quoique certains voyageurs anciens eussent pénétré très loin en Asie, dans l'Inde, en Irlande, etc.

1 Viginti annis aut ad summum triginta, ad omnes oras orbis evangelium extenderunt. S. Chrys., In Matth., Hom.Lxxv, 2. Cf. Isai., xx, 61. Matth., xx1v, 14; Marc., xvi, 20 ; Rom., 1, 8 ; x, 18; xv, 19-24, 98 ; Col., 1,0,16,:23; 1 Pet.,1, 1#S-MIren MD x; STent 2400 Juda MADOIE SN ad Scapul., 2, 5. Euseb., H., un, 3; Demonst., 11, 5. Supra, n. 252. Qu'il y ait quelque hyperbole dans plusieurs de ces passages, le caractère des écrits d’où ils sont tirés et l'accent oratoire qui les distingue en avertissent assez; mais que ce ne soient pas de pures imaginations, des exagérations de fantaisie, de ridicules assertions, c'est ce que nous garantit la gravité des écrivains, et ce que supposent le but qu'ils ont en vue, les intérêts qu'ils veulent servir, et les conclusions pratiques qu'ils déduisent de leurs récits. —2 Ann. 130. —3 Plin. jun., Epist. x, 97. S. Aug., De civ. Dei, vi, 11. — #4 S. Aug, Epist. cxaix. 41. — $ Js., Lu, 10. Cf. S. Thom., 41-2e , q. 106, a. 4, ad 4; Bossuet, Serm. sur la Circoncision, 12 point, Lacordaire, Conf. x. Supra, n. 305. — 6 Ps. xx, 1; xLVI, 8-9; Lxvu, 5, 49, 33, 35; ox, 1; Zac., xiv, 4. Supra, n. 246.

lait chaque année. C’était l'entrée du grand-prêtre dans le Saint des Saints au jour des expiations". Sicut enim Pontifex introibat ad sanctuarium ut assisteret Deo pro propulo, dit S. Thomas, ita et Christus intravit in cœlum ad interpellandum pro nobis. Tpsa enim repræsentatio sui ex natura humana est quædam interpellatio pro nobis?. L’enlèvement d’Elie, suivi du don de son esprit à Elisée*, avait aussi figuré ce mystère d’une manière sensible. Mais la fin de Moïse contraste d’une manière plus frappante encore avec celle du Sauveur. Afin de montrer l’imperfection de son œuvre et l'impuissance de sa loi pour conduire les hommes à leur véritable fin, Dieu voulut que le libérateur d’fsraël ne franchit pas les limites de la terre promise et qu’il cédàât à un autre l'honneur d’y faire entrer son peuple.

I. S. Luc a décrit l’Ascension de Notre Seigneur en deux endroits, à la fin de son Evangile et au commencement de ses Actes, avec brièveté et simplicité. Un grand nombre de personnes furent témoins de ce mystère *. Plusieurs auteurs des premiers siècles attestent que le Fils de Dicu a laissé l'empreinte de ses pieds sur le sommet des Oliviers”®. D’autres font remarquer que dans son Ascension, comme du haut de sa croix, il regardait l’Occident, et qu’ainsi, en montant au ciel, il donna ses dernières bénédictions? à l’Europe, siège principal de son Eglise.

* 455. — Pourquoi $. Matthieu et S. Jean ne disent-ils rien de ce mystère ?

S. Jean n’avait pas à décrire le fait de l’Ascension, puisque les fidèles en avaient déjà trois récits inspirés, deux de

1 Heb., 1x, 6-12, 24. — 2 S. Thom, p. 3, q. 51, à. 6. Cf. Bossuct, Serm. sur l'Ascens., 1e point. — 3 IV Reg., 11, 11. On voit ce sujet souvent représenté sur les sarcophages des premiers siècles, comme gage et symbole de la vie future. — * Deut., xxx1v, 4,6, 1. Cf. Heb., vur, 19-28; x1, 13. — 5 Act., 1, 12, 15. — 6 Ps. cxxxt, 1; S. Aug., In Joan., XLVII, #; S. Paulin., Epist. xxxr, 4. Item Op.s. Hieron., de Loc. heb. Cf. Zac., x1v, 4. On montre encore aujourd'hui cette empreinte ; mais l'église qui la couvrait a été remplacée par une mosquée, et c'est un turc qui garde cette dernière trace visible que le Sauveur a laissée de son passage. — 1 Dum benediceret, ferebatur in cœlis. Luc., xx1v, 51. Cf. Levit., 1x, 22.

636 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 456

S. Luc et un de S. Marc. Pour $S. Matthieu, il jugea sans doute qu’il suffisait de constater que Notre Seigneur n’était pas resté dans le Sépulcre, ou qu'après être mort pour nos péchés, il était ressuscité pour notre justification, et avait reparu vivant au milieu des siens . Par sa résurrection, en effet, le Rédempteur avait mis le sceau à son œuvre et sa divinité était démontrée. Son Ascension, si admirable qu’elle paraisse, n’est qu’une suite naturelle et comme un corollaire des mystères qui la précèdent : Felix clausura itinerarü ejus ?. Aussi la fête consacrée à ce mystère n’a-t-elle jamais eu la solennité de celle de Pâques *.

Cette omission de $S. Matthieu, à laquelle il était si facile de suppléer, ne prouve donc qu’une chose, le respect de l'Eglise pour le texte des saints Evangiles et le soin qu’elle a toujours eu de le conserver tel qu’elle la reçu des Apôtres. On trouve du reste dans toutes les parties du Nouveau Testament un grand nombre de témoignages qui supposent le mystère de l’Ascension et qui suffiraient pour la prouver *.

456. — Pour quel motif un grand nombre de protestants rejettent-ils comme apocryphes les douze derniers versets de S. Marc?

La seule raison pour laquelle un bon nombre de docteurs protestants Ÿ rejettent maintenant comme apocryphes les douze derniers versets de S. Marc, c’est qu’on ne les trouve pas dans deux manuscrits anciens, celui du Vatican et celui du Sinaï, et qu’au rapport d'Eusèbef, de S. Jérôme, de S. Grégoire de Nysse ?, ils manquaient de leur temps dans

1 Rom., 1v, 25. — 2 $S. Bern., Serm. 11 in Ascens., 1. — 3 Néanmoins S. Augustin en rapporte expressément l'institution aux Apôtres. Epist. ziv, 1. — # Matth., xvi, 27; xxvi, 64; Joan., ur, 13; vi, 63; x1v, 2-4; xx, 11; Act., 11, 33; Rom., vin, 84; II Cor., v, 8-10; Eph., 1, 20: nu, 6; 1v, 8; Phil., 11, 9; Col:, ur, 1, TThess., 1v, 16; Il Thess., 1, 1, 10% 1 Tim, ur, 16; Heb., 1v, 14; vi, 19, 20; 1x, 12, 21, 24; I Pet., nr, 48, 22: Il Pet., ut, 10, 12, 22; I Joan., r, 1, 21; Apoc., 1, 1; 1v, 22, etc. Comment M. Renan ose-t-il dire que S. Paul en exclut jusqu'à l'idée? — 5 Griesbach, Bloomfield, Alfort, Tregelles, Tischendorf. — 6 Euseb., Quæst. ad Marin. — TS. Hicron., Epist. oxx, 3. — 8 S. Greg. Nyss.,

De resurr., Hom. 11,

un certain nombre d'exemplaires‘. Mais ces raisons paraîitront faibles à tous les esprits impartiaux qui péseront mürement les autorités et les vraisemblances ?.

On peut, en effet, alléguer en faveur de ce passage :

1° Les plus anciennes versions, faites sur des manuscrits du premier siècle, l'talique et la Péchito, ou du second, comme la Cophte et la Gothique.

2° Les livres liturgiques les plus anciens, et tous les manuscrits actuellement subsistants, entre autre A, C, D. Deux seulement, B et n, font exception ; encore B a-t-il un espace blanc pour écrire ce passage. Victor d’Antioche, auteur du quatrième siècle, atteste déjà cette unanimité morale, et il invoque en particulier les manuscrits de la Palestine.

3° Le témoignage d’un grand nombre de Pères et d’auteurs ecclésiastiques, de S. Justin (145) qui reproduit le verset 20 *, de Tatien (+ 180), dont le Ata vescaptwy, commenté par S. Ephrem, contient tout le passage‘, de S. Irénée, qui cite la fin de S. Marc comme répondant au début et couronnant dignement son œuvre (184-199) 5, de S. Hippolyte (220), pour les versets 17, 18, 19 °, de $S. Jacques de Nisibe (325), pour les versets 16 et 18, de S. Ambroise, de S. Augustin” et de toute l'Eglise latine. Serait-il raisonnable de ne pas tenir compte de ces témoignages et de donner la préférence à une observation d’Eusèbe, de $. Jérôme et de S. Grégoire de Nysse, qui ne les a pas empêchés d’adhérer eux-même au sentiment des autres Pères?

4° La conformité qu’on remarque entre le style de ce passage et celui du second Evangile, toujours rapide, nerveux,

1 Peut-être y en a-t-il une autre, mais secrète ou alléguée seulement par des indiscrets, la répugnance qu'inspirent ces mots : Qui non crediderit condemnabilur, 16. « On ne reconnaît pas dans ces paroles, dit Stanley, la douceur de celui qui est venu, non pour condamner, mais pour sauver. » — 2 Cf. Conc. Vatic., de Revel., can. 4. Infra, n. 889, note. — 3$. Jusin., Apol., 1, 45. Cf. Dial., 53. — * Mosinger, Evangelii concordantibus exposilio, Venise, 1876. C. Victor Capuanus, /n evangelicas harmonias, c. 181. —5 S.Iren., Adv. Hær., II, x, 6. — 6 S. Hipp., De Charismalis. Cf. Const. Aposl., vi, 13; vin, 1. — 7 Ajoutez une allusion manifeste dans le Pasteur d'Hermas, 1x, 25, et un résumé dans la Synopsis, attribuée à S. Anathase,

dégagé, concis‘; la convenance parfaite des trois apparitions décrites en cet endroit, le rapport des versets 17 et 18 avec les préoccupations ordinaires de $. Marc ?, et l’invraisemblance évidente qu’il ait terminé son écrit par ces mots : Timebant enim, surtout si l’on fait attention qu’il n’a encore rapporté aucune manifestation de la résurrection du Sauveur, après lui avoir fait annoncer qu’il se montrerait en Galilée, et si l’on pense qu’il est impossible de produire aucune conclusion autorisée, différente de la nôtre.

5° Enfin l'impossibilité de concevoir que cette conclusion ait été supposée ; tandis qu’on s'explique très bien qu’elle ait disparu d’un certain nombre de manuscrits, de ceux surtout qui étaient destinés aux lectures publiques, soit parce que le dernier feuillet d’un des plus anciens exemplaires se sera détaché et perdu, soit parce que certains esprits ont cru expédient d'en faire le sacrifice, pour s’épargner la peine d’en démontrer l’accord avec les autres Evangélistes *, comme S. Jérôme et Eusèbe paraissent l’insinuer.

* 457, — Pour $S. Jean, la conclusion naturelle de son livre n'est-elle pas à la fin du chapitre xx?

On peut croire que la première pensée de $S. Jean avait été de s'arrêter à la fin du chapitre xx, et qu’il a écrit le suivant un peu après *, soit pour protester contre le bruit qui se répandait qu’il ne devait pas mourir ÿ, soit pour confirmer par son témoignage le titre et l’autorité de Pasteur suprême conférés par Notre Seigneur à $S. Pierre et déjà exercés par ses successeurs ‘ ; mais cette conjecture est loin d’être certaine et l’on ne peut douter que tout le livre n’ait été publié à la fois.

Quoi qu’il en soit, il n'y a aucune raison de mettre en

1 On a objecté que le Sauveur était appelé ici Dominus pour la première fois; mais c'est la première fois aussi qu'il se montre en possession

de sa gloire et de sa souveraineté. — 2? Supra, n. 61, 20, — 3 Marc., xvi, 9 et Matth., xxvut, 1. Cf. Euscb., Quæst. ad Marin. — # Cf. Cornel. Nepos., Vita Pomponii Allici, 19, — 5 Joan., xxr, 23. — 6 $, Clem.,

I Epist. ad Cor.

doute l’authenticité du chapitre xxr. On le trouve en entier dans toutes les versions et dans tous les manuscrits, et jamais on ne l’a contestée dans l’antiquité. D’ailleurs, y a-t-il un passage du quatrième Evangile où la main deS. Jean soit plus visible, on l’on reconnaisse plus sûrement son caractère, son style, sa manière d'écrire? Dans celui qui décrit la pêche de Tibériade, comme préparation à l'investiture de S. Pierre, prince des Pasteurs, on retrouve le fils de Zébédée, l’ancien pêcheur de Tibériade, l’Apôtre qui a retracé la multiplication des pains et la promesse de l’Eucharistie, la guérison du paralytique et le discours où le Sauveur se donne pour l’auteur de la vie’. Ajoutons qu’il finit par se désigner lui-même, 24, el qu’on pourrait signaler des signes d'authenticité jusque dans les deux derniers versets, sur lesquels certains auteurs protestants passent condamnation ?.

1 Supra, n. 204, 205. — ? Cf. Joan., xxr, 24; 1, 14; mx, 2, 11; I Joan., 1, 1, 2; Joan., xx1, 25; xu1, 19; Apoc., x1v, 20, etc. Tischendorf a omis, dans sa vie édition, le verset 25, pour cette seule raison qu'il lui a paru écrit dans R d'une autre main que le reste de son manuscrit. On le trouve dans tous les manuscrits, dans toutes les versions, ct dans un grand nombre de Pères. Cf. S. Isid. Pelus., Epist. 11, 99. Infra, n. 546. — 3 Sceau des Catacombes. Martigny, supra, n. 350,

4° Sur les Évangiles.

Valeur, — Certitude. — Signes d'inspiration. — Différences.

438. — Les Evangiles répondent-ils bien au dessein de leurs auteurs?

I. Le dessein des Evangélistes n’était pas de donner une histoire proprement dite de la vie du Sauveur ou de la prédication de son Evangile : c’était plutôt de faire reconnaitre sa dignité et sa mission, ou d’affermir et d'animer la foi des chrétiens, en reproduisant ses discours les plus persuasifs et ses œuvres les plus convaincantes. Avant tout, ces auteurs sont apôtres, prédicateurs de la foi. S. Matthieu et S. Jean surtout ne songent qu’à s'acquitter de cette charge *. I n’y à donc pas lieu de s'étonner si leurs écrits n’ont pas toutes les qualités de l’histoire, s'ils ne décrivent avec une certaine étendue que les derniers mystères de l’'Homme- Dieu, s'ils laissent dans ombre le temps qui a précédé son apostolat, s'ils ne rapportent guère de lui que des discours et des miracles, s'ils nomment rarement les personnages, s'ils ne songent pas à dater les faits, si leurs récits sont brefs et peu circonstanciés, s'ils les rattachent plutôt aux prédictions et aux figures de PAncien Testament qu'aux événements contemporains, enfin si chacun d’eux a une marche qui lui est propre et qui s’éloigne plus ou moins de l’ordre chronologique.

IL. Les Evangélistes démontrent parfaitement ce qu’ils se sont proposé d'établir. Si l’on accepte leur récit, on ne saurait contester la mission du Sauveur ni la divinité de sa doctrine. Or, tels sont les caractères de vérité dont leurs livres sont revêlus, qu’il est impossible d’en révoquer en doute l'exactitude sur aucun point essentiel. Comme nous

1 Matth., xxvin, 49, 20; Marc., 1, L; Luc.,1, 4; Joan., xx, 31: xxr, 25,

l'avons dit en commençant !, Dieu a voulu que les Evangiles fussent écrits peu de temps après la mort de son Fils, dans un style particulier, propre au temps, au pays et aux auteurs, par quatre de ses disciples, étrangers aux habitudes littéraires, mais parfaitement instruits de tout ce qui tenait à leur sujet, dont deux, le premier et le dernier, avaient vu de leurs yeux la plupart des faits qu’ils rapportent ?. Il a pris soin qu’ils se missent à l’œuvre l’un après l’autre, à la distance de quelques années, de sorte que le second püût contrôler le premier, le troisième les deux précédents, le quatrième les trois autres ; que chacun d’eux eût son motif à lui, son point de vue spécial, et que tous les quatre écrivissent sous les yeux de deux peuples rivaux, également intéressés à les démentir et également à portée de connaître la réalité des faits. [l a fait en sorte que leurs livres se propageassent avec une rapidité sans exemple, qu’ils fussent bientôt dans toutes les mains, dans celles de leurs adversaires comme dans celles de leurs amis, qu’ils devinssent le sujet de toutes sortes de remarques, de discussions, de commentaires. Et, chose admirable! on n’a jamais pu les convaincre de la plus légère erreur, de la moindre contradiction. Leurs récits ont été trouvés au contraire si exacts, si conformes à tous les documents et à tous les témoignages, que les chrétiens les ont toujours dits inspirés par l'Esprit de vérité et qu'ils défient hautement leurs adversaires de les mettre en défaut sur quelque point que ce soit. Bien plus, le témoignage de ces quatre écrivains a été confirmé, dans ce qu’il a d’essentiel, par celui de trois autres auteurs, non moins éclairés qu'eux et non moins dignes de foi, S. Pierre, S. Jacques et S. Jude, témoins oculaires comme $S. Matthieu et $. Jean. Il l’a été d’une manière plus admirable encore par l’Apôtre $. Paul, forcé miraculeusement de confesser la vérité qu’il blasphémait; et enfin par autant de martyrs ou de confesseurs que PEglise a compté de ministres dévoués dans toute l’étendue du monde. Après cela, si l’histoire évangélique manque de

1 Supra, n. 39. — 2 I Joan., 1, 1.

certitude, s’il est permis d’en révoquer en doute les faits principaux, on ne voit pas, dit S. Augustin, à quelle histoire on pourra se fier, ni ce qui suffira pour mettre la vérité d’un récit au-dessus de tout soupçon ?

459. — L'authenticité des Evangiles étant établie, la réalité des faits qu'ils contiennent n'est-elle pas certaine et manifeste?

Dans ce qu’ils rapportent d’essentiel, dans ce qui fait le fond de l’histoire du Sauveur, il est manifeste pour tout lecteur éclairé et intelligent que les Evangélistes disent ce qui est, qu’ils ne sont ni trompés ni trompeurs ?.

I. Ils ne sont pas trompes. Comment pourraient-ils l'être sur les faits principaux dont ils font le récit, sur tant de miracles dont ils se disent les témoins : les lépreux subitement guéris, la vue rendue aux aveugles, une tempête apaisée d’une parole, des milliers d'hommes sans provisions rassasiés par leurs mains dans un désert, des morts rappelés à la vie, le Sauveur lui-même ressuscité, conversant avec eux, s’asseyant à leur tableetselaissant toucher par eux?Comment S. Matthieu et $. Jean se seraient-ils persuadé qu’ils voyaient ces choses ou qu’ils les avaient vues, si elles n’avaient pas eu lieu réellement devant eux ? Comment $. Marc et S. Luc, placés dans des conditions différentes, auraient-ils été victimes des mêmes déceptions ? $. Pierre trompait-il S. Luc, quand il lui disait qu’il avait guéri des malades, marché sur les eaux, pénétré les secrets des Ecritures ? Ceux que S. Luc à consultés avec tant de soin se sont-ils accordés pour confirmer les rêves de $. Matthieu, ou étaient-ils les jouets du même délire que lui? A-t-on jamais eu, je ne dis pas Pexemple, mais l’idée de semblables illusions, d’hallucina-

1 Quid poteris proferre scriptum, quod non ille qui non vult credere dicat esse confictum, si tanta evangelii notitia venit in dubium ?... Quæ unquam litteræ ullum habebunt pondus auctoritatis, si evangelicæ, si apostolicæ non habent?S. Aug., Cont. Faust., xvi, 11 ; xxx, 19 et xxxur, 6. Item de Moribus Eccles., 1, 60. Cf. Memain, Connaissance des lemps évangéliques, p. 1v. ch. 2. P. Fontaine, Le Nouveau Testament, 1890. —? Non doctas fabulas secuti, sed speculatores facti Domini nostri Jesu Christi magnitudinis. IT Pet., 1, 16.

tions si générales, si persévérantes, si unanimes? Les Evangélistes n’ont donc pas été trompés. Ou ils disent la vérité sur les points essentiels, ou ils savent que leurs récits sont radicalement faux.

IT. Z{s ne sont pas non plus trompeurs ‘. Car ils n’ont rien de ce que supposerait une pareille imposture, ni l'intérêt, ni limpiété, ni l’audace, ni la fourberie.

1° L’intérét. On ne ment pas, et surtout on ne fait pas une conjuration pour soutenir un mensonge, à moins d’avoir un intérêt à mentir. Or, qu'est-ce que les Apôtres devaient gagner, qu'est-ce qu’ils pouvaient espérer d’une imposture de ce genre? Le mépris, la dérision; que dis-je ? la haine, la persécution, la mort ?. Se laisser égorger plutôt quede trahir la vérité, c’est de l’héroïsme et le fait d’un petit nombre; mais \ composer un roman pour se faire égorger, ce serait de la folie, et il n’y a qu’un insensé qui en soit capable.

2 L'impiété. Si l’histoire du Sauveur était une imposture, cette imposture serait un sacrilège, un attentat impie contre la religion et contre Dieu. Comment supposer tant de perversité dans des hommes si religieux, d’une conduite si sainte, qui vivent dans la pensée du ciel, dont les paroles et les exemples ont fait éclore tant de vertus *!

3 L'audace. 1 leur en eût fallu pour entreprendre de tromper le monde entier, et (le cette manière, et sur un tel sujet; pour accuser leur nation d'infidélité et de déicide ; pour jeter le fondement d’une religion nouvelle sur les ruines de toutes les religions établies * ! Comment supposer une telle hardiesse dans des hommes du peuple, sans édu-

1 Duguet, Principes de la foi, p. HI, ch. xr, etc. — ? Matth. X, 16-38 : xxiv, 9; Luc., x, 3; xx, 12, 13; Joan., xv, 20; xvr, 2-4; xx1, 18; Act., v, 40; I Cor., 1v, 10-13; xv, 19, 32; IL Cor., vi, 4-10 et x. — 8 Cf. Rom., var, 35 ; 1 Cor., 1x, 21; xv, 13, 16; Eph., 11, 4-6; Col., TUE num He AENIPet rase # Cogitate quale fuerit homines per orbem terrarum prædicare hominem mortuum resurrexisse, in cœlum ascendisse, et pro ista prædicatione perpeti omnia quæ insaniens mundus inferret, damna, exilia, vincula, tormenta, flammas, bestias, cruces, mortes ; hoc pro nescio quo? $. Aug., Serm, cccxT, 2. Bossuet, Panég. de S. André.

0% QUESTIONS RÉTROSPECTIVES. [no 459

cation, sans connaissance du monde, sans influence, sans autorité, qui n’avaient pas même le renom de prophète ou le titre de docteur?

&° Enfin la fourberie, l'hypocrisie, la ruse. Si quelque chose ressort de leurs écrits, c’est leur candeur, leur droiture, leur sincérité ‘. « Choisissez quels hommes vous auriez désiré pour vous enseigner la doctrine du Sauveur. Ce sont ceux-là qu'il a pris. Où en trouveriez-vous de plus propres à vous persuader? Comment donc pouvez-vous leur prêter ce complot : Venez, associons-nous ; publions cette fable : disons que ce crucifié est le Fils de Dieu; disons qu'il est ressuscité ?? » Leur conviction se manifeste par leur silence comme par leurs discours. On ne les voit jamais préoccupés du jugement qu’on portera sur eux, jamais soucieux d’indiquer leurs preuves, jamais inquiets de l’invraisemblance de leurs récits, des contradictions où ils paraissent tomber, des difficultés que soulèveront certaines paroles ou certains faits qu'ils rapportent *. Ils sont assurés d’être crus parce qu'ils ont conscience d’être vrais et qu’ils ne doutent pas que la vérité ne finisse par se faire jour *. Jamais non plus ils n’hésitent à dire ceque l’amour-propre devait les porter à taire : la bassesse de leur extraction, leurs défauts, leur ignorance, leur faiblesse, leurs fautes *.

Evidemment ces hommes n’ont qu’un but : rendre témoignage à la vérité et l’exposer le plus naïvement possible. Ils ne cherchent donc pas à tromper, et rien n’autorise à les donner pour des imposteurs etdes sacrilèges : Falsitestes Dei.

DEphrv, AA 2Phr uv 0 Colour, 19 Pet 111,3 6-MD ADO xxI, 8, 217. — 2 Bossuet, Pensées. —3 Matth., xur, 55, 58; xxvu, 40-43, 46:2xx VIN, 11; Luc, un, T0, 28; vi, 18, 19 "xr, 2x vit 18 2197 xxu1, 2, XX1V, #1; Joan., vi, 66; vir, 41, 49, 48; vur, 48: 1x, 16, 24. — # Matth., x, 26; Marc., x, 32. — 5 Matth., xv, 16, 11; xvr, 8, 11, 23; xvu, 18-20, xviur, 21; xx, 21-24; xxx, 21; xxvi, 56, 69-15; Marc., vin, AT, 18, 21; 1x, 32, 33; Luc, xvur, 6; xvur, 34; Joan., vi, 68, 12; xur, 4-6 ; xu1, 2, 26-30 ; xx, 25; Aimé, Fondements de la foi, part. 11. Conf, 1. — 6 I Cor. VOS Utinam attenderent Judæi, utinam animadvertent pagani, cum quanta conscientiæ securitate ad divinum judicium poterimus accedere! Nonne cum omni fiducia Deo dicere poterimus : Domine, si error est, a te deccpti sumus? Certe a summæ sanctitatis viris sunt

460. — Le caractère du Sauveur peut-il être le fruit de l'imagination ?

Le caractère du Sauveur, un caractère aussi supérieur à lhumanité, aussi égal en toutes choses, aussi semblable à lui-même dans tous les Evangélistes, ne saurait être une fiction, et l’histoire du Sauveur ne s'explique que par la réalité de sa vie.

Supposé qu'on eût posé aux plus grands esprits du siècle d’Auguste ce problème : écrire à priori la vie d’un Homme- Dieu, le faire naître, parler, agir comme il conviendrait à un Homme-Dieu, quelle solution en eût-on obtenue? Un grand nombre se seraient récusés, en confessant leur impuissance. Quant à ceux qui auraient voulu essayer leurs forces, ils auraient sans doute senti l’inconvenance de Ja mythologie et de ses métamorphoses : mais qu’auraient-ils mis à la place? Supposez même un rabbin, éclairé au flambeau des révélations mosaïques, nourri de la doctrine des prophètes, formé dans les écoles de sa nation; quelle naïssance, quelle vie, quelle mort eût-1l données à ce Dieu fait homme? Quelles maximes eût-il mises sur ses lèvres ! Comment eût-il conçu cette union des deux natures en une seule personne ?

Eh bien, ce que n’auraient pu faire ni Ovide, ni Cicéron, ni Platon, ce qui surpassait infiniment le talent de Philon et l’intelligence de la Synagogue, un pêcheur de la Galilée, un homme sans lettres, l’a fait. [Il l’a fait lui seul, du premier coup, sans hésitation, et avec une perfection mer-

nobis tradita et cum summa et authentica attestationc, probata, teipso cooperante etsermonem confirmante sequentibus signis. Ricard.àS. Vict., de Trinil., 1, 1. « Que les incrédules nous disent s'ils ont la même assurance, si le consentement universel, sile changement si soudain de tant de peuples, le commencement si saint et si simple de la religion laisse aucun lieu de douter de la divinité de son origine? Qu'ils se regardent, sur le point de passer à l'éternité, et quils voient dans quelle disposition ils voudraient se trouver à ce dernier moment. Etrange aveuglement de l'homme qui, tout penchant qu'il est à la mort, ne veut prendre qu'à l'extrémitéles sentiments d'un mourant qu'elle inspire ! » Bossuet, Pensées, Supra, n. 26.

veilleuse. Loin d’esquiver la difficulté du problème, il Pa centuplée, en plaçant le Dieu fait homme dans les positions les plus inouïes, dans les circonstances où il était le plus difficile d'imaginer les sentiments, la conduite, le langage qui lui convenaient. Mais quelque part qu'il le place, au milieu des opprobres comme au comble du triomphe, il paraît toujours grand, sublime, parfait, supérieur sans comparaison à ce que l'humanité à jamais vu de pius achevé et de plus sublime. Il naît, il vit, il souffre, il meurt comme il convient à un Homme -Dieu. Lors même qu’il est brisé par les tourments, couvert d’ignominie comme le. dernier des criminels, il ne laisse pas d’agir et de parler en Dieu. C’est toujours la même sérénité, la même élévation de sentiments et de langage, la même sainteté. C’est toujours le Sauveur des hommes, venu du Ciel pour les y conduire et les en rendre dignes. Il faut l’avoir étudié pour savoir en quoi consiste la plus haute perfection et jusqu'où peut s'élever Phéroïsme de la vertu.

Ce fait est incontestable. L’œuvre est mille fois plus merveilleuse que nous ne saurions le dire. Mais comment s’explique-t-elle? L'auteur l’explique en disant qu'il n’a pas créé son héros, qu’il ne l’a pas tiré de son imagination, qu'il ne l’a pas fait parler, qu'il s’est borné à le peindre, tel qu'il avait sous les yeux. N'est-ce pas déjà un assez grand prodige qu’un tel artiste ait su le reproduire avec fidélité, que son inhabileté n'ait pas nui davantage à la perfection de . son ouvrage? Prétendrez-vous qu'il a tout imaginé, tout inventé? Eh! ne voyez-vous pas qu’attribuer à son esprit une telle production, ce n’est pas supprimer le miracle, c’est le transformer; c’est faire descendre du ciel sous forme d’idée, de révélation, de vision, celui dont on ne veut pas confesser apparition réelle; c’est attribuer à Dieu une imposture pour ne pas lui devoir une miséricorde infinie !?

Voilà ce que nous dirions, si nous n'avions qu’un Evangile, celui de $. Jean par exemple. Mais avant $. Jean, il y

1 Cf. Hug., /nlrod. au Nouv. Test., x, 1.

eut S. Luc, S. Marc, S. Matthieu, trois autres Juifs, également obscurs, également illettrés, qui, dans l’espace d’un demi-siècle, ont entrepris la même œuvre et l’ont exécutée avec le même bonheur. Tous retracent la vie publique du Sauveur. Chacun le peint à sa manière, dans un milieu spécial, pour une fin particulière. Chacun ajoute de nouveaux traits à son histoire. Or, en chacun d’eux comme en $. Jean, onreconnaît l'Homme-Dieu ; on le voitagir,on l'entend parler comme il convient à un Homme-Dieu et comme un Homme- Dieu seul pouvait faire. De sorte que ce prodige d'invention incompréhensible, qui ne peut s’être accompli une seule fois sans miracle, si Jésus-Christ n’a pas existé, il se serait produit quatre fois, avec des formes différentes, sous la plume des quatreEvangélistes. Tous quatreétaientétrangers aux œuvres de l'esprit : ils ont tous quatre entrepris, conçu, exécuté avec une égale perfection une œuvre devant laquelle les esprits les plus intelligents et les plus exercés se seraient reconnus ou démontrés impuissants ‘|

Et, chose qui porte la merveille à son comble et qui ramène par une nouvelle voie, sous forme d'assistance surnaturelle ou de révélation, l'intervention divine qu'on voudrait écarter, leurs imaginations ont été si bien inspirées que, tout en s’exerçant librement, chacune selon sa nature, non seulement elles ont produit quatre chefs-d’œuvre d’une égale perfection, mais encore elles présentent à nos rega rds quatre images, à la fois différentes et semblables, ou quatre physionomies d’un personnage évidemment unique et conforme à lui-même. Même caractère, même vertu, même doctrine, même langage, au fond *.

En résumé, nous n’aurions pas la vie de Jésus-Christ, si Jésus-Christ n'avait pas existé. Jamais pareil idéal n'avait été conçu par l'esprit humain ; jamais il n’eût été imaginé.

1 On dira que, $. Marc n'ayant fait qu'abréger S. Matthieu, on conçoit aisément qu’ils soient d'accord. Nous répondons que S. Marc ne suit pas partout $. Matthieu, et que d’ailleurs on ne peut opposer la même raison à S. Luc et à S. Jean. Ces deux Evangélistes diffèrent trop des

premiers pour que l'accord qu'on trouve entre tous se puisse expliquer autrement que par l'unité du modèle, — ? Lacordaire, Conf. XL.

618 QUESTIONS RÉTROSPECTIVES. [N° 461 Si, par impossible, il avait pu être inventé, ce n'aurait pas été par un homme du peuple, par un ignorant. S'il avait été imaginé par un ignorant, il ne l’aurait pas été par quatre à la fois, vers la même époque. Enfin, si quatre auteurs avaient peint d'imagination un pareil sujet, leurs tableaux ne seraient pas si ressemblants, et s’ils s'étaient concertés ou copiés les uns les autres, on y verrait moins de différences.

À 461. — Reconnaît-on dans l'Evangile un ouvrage inspiré, qui a le Saint-Esprit pour principal auteur?

[. L’inspiration des Evangiles est un dogme de foi : il est établi par le témoignage infaillible de l'Eglise, mais il ne saurait être constaté, avec une certitude absolne, par l’observation.

Il. Cependant, si l’on veut juger à priori et par conjecture, on doit tenir pour vraisemblable que Dieu aura donné son Esprit aux Evangélistes pour écrire la vie de son Fils et l’histoire de sa prédication. Quoi de plus conforme, en effet, à sa conduite antérieure, et quoi de plus désirable dans l'intérêt du christianisme? S'il a voulu que Moïse fût inspiré pour faire le tableau de la création, pour nous retracer les premiers événements du monde et la formation du peuple d'Israël, comment aurait-il négligé ce soin, lorsqu'il s’est agi de nous faire connaître, par l’organe des Apôtres, la manière dont l'Eglise a été fondée et les mystères que le Sauveur a accomplis sur la terre? Si l'Esprit saint a été donné aux prophètes pour prédire la venue du Fils de Dieu et pour écrire l’histoire de ceux qui en furent les figures, est-il à croire qu'il ait été refusé à ceux qui ont eu la mission d'écrire sa vie et de fixer le souvenir de ses paroles et de ses œuvres? Si le Sauveur a voulu que ses Apôtres fussent à l’abri de toute erreur dans la prédication de l'Evangile ‘, s’il leur a communiqué des lumières si

1 Cf. Matth., x, 18-20; Marc., x, Al; Luc., xnr, 12; xxr, 145; Joan, XIV, 12,16, 17, 26; xvr, 13; Act., 11, 2-45 1v, 31; 1x, 17, 20, 21; I Cor., 11, 12, 43; IT Cor., xt, 2, 3; Gal., 1, 11, 12; Eph., tu, 5; IL Tim, 11, 46, L'Pete ele

abondantes et : si merveilleuses pour annoncer sa doctrine !, est-il possible qu’il n'ait pas assisté et dirigé d’une manière toute spéciale ceux d’entre eux qu’il destinait à transmettre aux siècles futurs ses exemples et ses discours ? Enfin, sil fallait que l'Eglise fût infaillible dans l'interprétation de nos saints Livres, n’était-il pas plus nécessaire encore que ceux qui les ont composés fussent éclairés par l'Esprit de Dieu et qu’on püût croire à leur témoignage en toute sécurité ? :

IT. Quand on étudie les Evangiles eux-mêmes, quand on les considère dans leur rédaction, dans leur forme, on est forcé d’y reconnaître deux caractères qui les distinguent de toute composition humaine, et qui semblent révélér l’action d’une intelligence supérieure à celle de homme.

1° Le premier de ces caractères, c’est l’impersonnalité. Quoique chaque Evangéliste se peigne dans son récit, qu’il manifeste, à son insu, les qualités de son esprit et de son cœur, son inexpérience, sa nationalité, on ne trouve nulle part la trace d’un sentiment personnel, l’ombre d’une recherche, d’un détour, d’une inquiétude, d’un désir, dont Pamour-propre ou le respect humain serait le principe. Impossible de concevoir une œuvre plus désintéressée. Ils ne songent qu'aux faits qu'ils rapportent, jamais au récit qu’ils en font. Ils rapportent simplement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont appris, sans s’excuser de leur inhabileté, sans s'inquiéter des invraisemblances, sans craindre de choquer qui que ce soit, sans 4e préoccuper des récits déjà faits, soit pour les rectifier, soit pour s’en autoriser, sans se prévaloir de ce qu'ils rapportent, soit pour faire l’apologie de leur Maître, soit pour confondre ses ennemis ?. Rien n’est plus remarquable dans le récit de la Passion. Les Evangélistes ne cherchent pas plus à émouvoir qu’à gagner le lecteur. Il ne leur échappe ni une exclamation, ni une invective, ni un reproche. Pas une réflexion sur l’indignité des tourments

D CF. Act., 1x, 10, 14, 16; xx, 22,023; 25; D Cor, 11, 4-7, 10-13, vit, 40 ; IT-Cor., mx, 5, 65 1v, 6; v, 20; xur, 3; Eph., 101, 3- 1, —— s Joan vil, 4.

Il, 37

650 QUESTIONS RÉTROSPECTIVES. / [n°461

infligés au Sauveur, sur l’héroïsme de sa patience, sur la malice et la perfidie des prêtres, sur la lâcheté des-juges, sur la cruauté des bourreaux‘. Vous nelisez pas; vous voyez, vous entendez. On dirait que ces auteurs ont fait leur récit comme le soleil grave les images, avec la même fidélité, mais aussi avec la même impassibilité. Au moins n’a-t-on pas de peine à croire qu'ils n’ont pas travaillé pour eux, ni en leur nom, ni par le mouvement de leur propre esprit, et qu'ils se sont bornés, comme le Psalmiste le disait de luimême, à mettre leur activité au service d’une intelligence et d’une volonté supérieures ?.

9% Le second caractère qu'on ne peut contester à l’Evangile, c’est ce mélange admirable de simplicité et de grandeur, de petitesse et d’élévation, de faiblesse et de puissance qui distinguent les œuvres de Dieu, surtout ses œuvres surnaturelles et en particulier celles qui se rattachent à la rédemption. Car ce que l’Esprit saint a dit de la prédication des Apôtres s'applique aussi à leurs écrits : Contemptibilia elegit Deus ut confundat fortia, ut sublimitas sit virtutis Dei*. Jamais la vertu de Dieu ne s'est mieux voilée sous la faiblesse de l’homme. Ces quelques pages auxquelles le scribe le plus obscur eût hésité à mettre son nom, sont devenues, non seulement Paliment de la piété et les délices de tous les cœurs purs, mais la lumière du monde et létude de prédilection des plus grands esprits. Que de douleurs elles ont charmées ! Que de malades elles ont guéris! Que d’aveugles à qui elles ont rendu la vue! De quelles vertus elles ont orné la terre et enrichi le ciel!

Enfin, ce qu’il importe de remarquer par-dessus tout, à notre point de vue, c’est que les deux caractères dont nous venons de parler se montrent également dans les quatre Evangies. Partout la même simplicité, la même candeur, le même oubli de soi; partout la même dignité, le même

1 C£. Ps. xxx, 13,14, 17; vin, 6-20; Isai., ut, 4-12; II Marc., vr-vinr ; Eccli., xziv, etc. — ? I Reg., xx, 1-3; Ps. x1Iv, 25; Joan., vrr, 18. — BARCOP- 11-2288

charme, la même vertu, la même profondeur. Tout porte la même empreinte et tend au même but; tout semble par conséquent avoir été conçu par le même Esprit et être le résultat du même dessein {.

462. — N’a-t-on pas signalé, entre les Evangélistes, des différences

et des contradictions?

I. Tout le monde reconnaît qu’il y a entre les Evangélistes des différences assez notables. Les derniers tendent à compléter ou à préciser les premiers, et chacun a son but, son plan, sa marche et son style particuliers. Très peu de faits sont mentionnés dans les quatre Evangiles à la fois, et il n’en est presque pas qui soit rapporté dans plusieurs sans quelques variantes. Mais y a-t-il lieu de s’en étonner? Les Evangélistes n'étaient pas des copistes chargés de transcrire un original; c’étaient des auteurs qui mettaient librement par écrit leurs souvenirs ou leurs renseignements, avec l’aide et l'inspiration de l'Esprit saint. Ne trouve-t-on pas des différences semblables entre toutes les histoires, par exemple entre les Rois et les Paralipomènes, également inspirés?

Loin de diminuer l'autorité des Evangiles, cette variété de rédaction est un des signes qui en font le mieux ressortir l’authenticité; car, si l’on réfléchit, on verra que les particularités de chacun de ces livres répondent parfaitement au caractère de chaque auteur, à sa position, au dessein qu'il se proposait ?. — Ainsi, n'est-il pas naturel que S. Matthieu, écrivant le premier, pour ses compatriotes, présente le Sauveur surtout par son côté humain, comme le Messie promis, le Fils de David, le réformateur de la Loi, l'objet des prophéties? — N’est-il pas naturel aussi que S. Marc, venu de Jérusalem à Rome, et désireux de ré-

pandre la connaissance de Jésus-Christ dans l'empire, mette à profit le travail de $. Matthieu, mais en passant sous silence ce qui n’a d'intérêt que pour les Juifs ; — que S. Luc,

1 Supra, n. 13. — ? Voir P. Latteignant, L'Esprit des saints Evangiles ou le véritable dessein que chaque évangéliste se propose, 1114.

écrivant pour les Grecs convertis par S. Paul son maître, montre Jésus-Christ comme Sauveur de toute l'humanité; que, mieux préparé à écrire par son éducation et par ses recherches, il soigne davantage sa composition, qu’il en écarte tout ce qui serait de nature à blesser l’esprit des peuples parmi lesquels il travaille, et qu’il y insère au contraire tout ce qui est propre à les toucher et à leur donner confiance ; — enfin que $. Jean, prenant la plume trente ans plus tard, après la ruine de Jérusalem, en face d’hérétiques qui nient la divinité de Jésus-Christ et affectent de mépriser sa doctrine, mais déjà entouré de chrétiens fervents, prêts à mourir pour leur maître, garde moins de réserve dans l’énoncé des mystères; que du commencement à la fin de son livre, il montre le Sauveur comme le Verbe incarné et le vrai Fils de Dieu, et que, laissant de côté les faits rapportés par les autres Evangélistes, les paraboles du divin Maître et ses instructions populaires, il s'applique à retracer ce qu'il y a de plus admirable et de plus divin dans son enseignement comme dans ses actes !? Jésus-Christ n’avait-il pas lui-même gardé ces mesures et observé cet ordre dans sa prédication ? ?

Cette variété dans la tendance et dans les détails n’est donc pas une raison de mettre en doute la vérité des Evangiles, mais bien un motif pour les étudier tous, afin de les compléter ou les expliquer les uns après les autres. Cest ce qu’on à fait dans tous les temps *.

IL. Quant aux antilogies ou contradictions qu’on prétend y découvrir, il y a longtemps que nos commentateurs les ont relevées; et ils l'ont fait avec plus de soin que nos adversaires. On peut en voir un tableau complet dans Tirin *.

1 Cf, S. Greg. Naz., orat. x1unt, 69. — ? Supra, n. 164. — 3 Ut quisque meminerat ot ut cuique cordi erat, vel brevius vel prolixius, eamdem tamen explicare sententiam manifestum est. S. Aug., de Cons. Evang., 1, 21. Ideo necessarium est ut legantur omnes quia singuli non dixerunt omnia, sed quæ alius prætermisit, alius dixit, et quodammodo sibi dederunt locum omnes ut necessarii essent omnes. Serm. cexxxiv, 1. Diversitas locutionum etiam utilis est, ne uno modo dictum minus intelligatur. De Cons. Evang., 11, 31. — # Edit. de Venise, 1712. Index 1v.

Mais les incrédules ne peuvent en tirer aucun avantage, pour deux raisons :

1° Quand ces contradictions prétendues seraient réelles et incontestables, elles laisseraient intacte la substance de l’histoire évangélique et n’ébranleraient en aucune manière les faits essentiels qui sont la base du christianisme ; car il est visible qu’elles portent seulement sur des détails et de menues circonstances qu’on peut négliger ou laisser dans l’ombre sans inconvénient.

Les principales de ces difficultés, celles qui pourraient surprendre et embarrasser davantage, ont pour objet : — le commencement du ministère du Sauveur ! ; — la vocation de $. Pierre ?; — le sermon sur la montagne *; — les démoniaques de Gadara *; — le serviteur du centenier #; — les aveugles de Jéricho $; — l’ânon de Béthanie "; — le jour de la Pâque *; — l’heure du crucifiement *; — les circonstances de la résurrection ‘°. — On voit qu’il ne s’agit pas là de choses essentielles. Fallût-il reconnaître que les Evangélistes se sont trompés ou contredits sur ces points secondaires, comme il arrive si souvent aux historiens ordinaires, l'existence du Sauveur, ses miracles, sa résurrection, la fondation de son Eglise ne perdraient pas pour cela leur certitude. On pourrait même dire qu’ils en seraient mieux prouvés, la vérité seule ayant pu mettre d'accord sur la substance des témoins qui varient ainsi dans les détails.

2° Mais il est facile de démontrer que ces contradictions ne sont qu'apparentes; et même cette démonstration a été faite depuis longtemps ‘’. Ce qu’on ne verrait pas dans la Réponse d’Origène à Celse, ou dans le livre de $. Augustin Sur Paccord des Evangiles ‘?, on le trouverait dans les ou-

1Matth., 1v, 12; Joan., ur, 22-24, — 2? Matth., 1v, 18-22; Marc. 1, 16-20; Luc., v, 1-10. — 3 Matth., v-vur, ct Luc., vi, 17-49. — # Matth., vint, 28; Marc., v,2; Luc., vu, 27-37, — 5 Matth., vor, 5-12; Luc., vir, 1-10, — 6 Matth., xx, 29-34; Marc., x, 46; Luc., xvur, 35. — 7 Matth., xxr, 1; Marc., xu, 1. — 8 Supra, n. 383. — 9 Supra, n. 419, — 10 Supra, n. 432, — 11 Non est in eis est et non. IL Cor., 1, 18-21. Diversa multa, adversa nulla esse possunt. S. Aug., Conf. Faust., xxx, 8. — 12 De consensu evangel.

654 QUESTIONS RÉTROSPECTIVES. [n° 462

vrages des commentateurs moins anciens. [ls peuvent n’avoir pas eu tous les renseignements et toute la lumière nécessaires pour faire voir de quelle manière telle assertion s’accorde avec telle autre; mais, cela est-il nécessaire pour réfuter les objections? Non; il suffit de montrer que le désaccord n’est pas établi, ou que nulle difficulté ne peut être dite insoluble.

IT. Cependant, on nous objecte nos hésitations sur certains points, et les conjectures plus ou moins plausibles que le défaut de renseignements peut nous forcer de hasarder. « Vous répondez à nos difficultés, nous dit-on !; mais comment répondez-vous? En montrant qu’elles ne sont pas démonstratives ? En recourant à des subtibilités et à des hypothèses pleines d’invraisemblance. Ce n’est pas ainsi qu'on procède quand on cherche la vérité franchement, sans parti pris, quand on n’a pas d’entraves. Si le vrai n’est pas toujours vraisemblable, il l’est pourtant la piupart du temps. Lors donc que, pour soutenir votre sentiment, vous avez recours à tant de suppositions invraisemblables, il est bien à croire que ce sentiment n’est pas la vérité. »

Voici notre réponse. — 1° Il est très vrai que nous avons un préjugé contre vos objections. Nous sommes assurés d'avance de leur peu de solidité, et nous croyons les réfuter suffisamment en en faisant voir la faiblesse, en indiquant en quoi elles pèchent ou ce qui vous interdit d’en rien conclure avec certitude. Mais le préjugé que nous avons n’est-il pas juste et légitime? C’est celui que donne à tout esprit droit la possession assurée de la vérité. L’infaillibilité de l'Eglise nous étant démontrée, nous sommes toujours sûrs d’être dans le vrai en adhérant à sa doctrine; et ce serait renoncer à notre raison comme à notre foi que de mettre en doute le témoignage des livres dont elle nous atteste l’inspiration. Notre disposition à votre égard n’est autre que celle du savant qui se verrait contester les éléments même de la

1 M. Renan, 15 nov. 1882.

science, que celle de tout homme à qui on voudrait persuader la fausseté d’un fait qu’il aurait vu de ses yeux ou que lui attesteraient des témoins au-dessus de tout soupçon. — 2 Qu'on trouve à chaque pas dans l’Ecriture des difficultés et des apparences de désaccord, qu’on n'échappe aux objections des incrédules qu’à force de perspicacité et de conjectures, nous n’avons pas d'intérêt à le nier. Il nous semble même qu’il en doit être ainsi. C’est une illusion de s’imaginer, comme nos adversaires, que l'Esprit saint, en inspirant les auteurs sacrés, a dû faire pour eux ce que fait un écrivain exercé : donner à leur composition toute la clarté, tout l'ordre, toute la perfection dont elle était susceptible. Ce que l'Esprit saint devait faire, en assumant la responsabilité de leur ouvrage, c'était d’en écarter les erreurs et les contradictions proprement dites. Rien de plus. Il n'avait pas à éclaircir les obscurités, à prévenir les embarras, à empêcher les divergences, à faire ressortir l’accord des diverses parties. Au contraire : sa sagesse demandait qu’en inspirant les auteurs, il leur laissât le plus de liberté possible, qu'il leur permit de suivre leurs vues, leurs souvenirs, leurs inclinations, leurs habitudes d'esprit et de langage, et qu'il n'intervint pour les arrêter dans leur travail qu'autant qu'il était nécessaire pour prévenir une erreur où une Con{radiction réelle. Cette liberté d’allure, ces divergences de vues et de desseins, cette variété de langage, avec toutes les imperfections et tous les désaccords apparents qui en résultent, étaient indispensables pour donner à Pouvrage les caractères d'authenticité et de sincérité qu'il devait avoir. C’est une des raisons pour lesquelles on trouve en nos saints Livres, parmi tant d’invraisemblances, tant de traits de vérité, et ce qui rend notre foi à Ecriture si raisonnable et si méritoire en même temps ‘.

On le voit : nous ne contestons pas aux objections qu’on nous fait une certaine apparence de vérité; nous reconnaissons qu’elles peuvent faire impression au premier moment ;

1 Supra, n. 281, note.

mais si l’on réfléchit, on voit bientôt qu’elles ne sont pas une démonstration. Ce qui reste dans l’esprit, c’est cette pensée que pour recevoir nos livres comme divins, malgré cette impression et ces difficultés, il a fallu qu’on eût à l'origine des preuves bien évidentes de leur authenticité et de leur inspiration t.

- 2° Sur Notre Seigneur.

Ses titres, — Son langage. — Son caractère. — Son action dans le monde.

463. — Quelle est le sens de ce mot : le Fils de l’homme ?, et pourquoi le Sauveur, comme homme, se désigne-t-il sous ce titre?

I. Dans son acception primitive, Fils de l'Homme est une expression poétique employée dans l’Ecriture pour dire un homme quelconque, un membre de l’humanité, un descendant d'Adam *. Mais David s’en étant servi pour désigner l'Homme de la droite du Très Haut *, et Daniel pour signaler Celui à qui empire du monde était promis pour toute la durée des siècles *, il est devenu comme un nom propre, un titre caractéristique du Messie. Ainsi, quand il se l’attribue personnellement, en s’appelant le Fils de l Homme, avec l’article, o Ytos tou avôcwrov, Notre Seigneur fait entendre qu'il est le Messie prédit ainsi par l’Esprit saint ou figuré par ceux que l’Ecriture a désignés sous ce titre, David, Daniel et Ezéchiel S.

IL. Ce nom exprime parfaitement l’état du Fils de Dieu ici-bas, ce qu’il est devenu en descendant sur la terre et ce qu'il voulait qu’on remarquât en lui : — 1° Un Dieu fait homme par miséricorde, et même moins qu’un homme ?, n'étant pas né comme Adam avec l’usage actuel de toutes les facultés humaines, mais dans l’état le plus faible et le

1 Supra, n. 25, fin. Voir Gaussen, Théopn,, 1v, 5. — 2 Cf. Bossuet, Ie Inst. sur la version du N. Test., Addition, [le Remarque. — 3 Job., xxv, 6; Marc., x, 28. — # Fiat manus tua super virum dexteræ tuæ et super fililum hominis quem confirmasti tibi. Ps. Lxxix, 16, 18. — 5 Dan., vu, 13-11; x, 16, — 6 Ps. virr, 5; Dan., vin, 11; Ezec., n1, 1, 8, 6. — T7 Joan,., 1, 14.

n° 464] SUR NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. 657

plus dépendant, dans l’infirmité de l’enfance, parvulus ‘, factus ex muliere ?. — 29 Non le fils d’un homme, de David ou d'Abraham, comme faisant partie d’une famille seulement, mais le Fils de l’homme, l’homme-type, le substitut et le représentant de l’humanité régénérée, le Père du siècle futur ? : car tel est son caractère et tel a été son rôle. Ce n’est ni un Juif, ni un Romain, ni un membre d’une société particulière ; il n’est ni de son pays, ni de son siècle exclusivement, c’est le chef des enfants de Dieu, de quelque siècle et de quelque pays qu’ils soient ; c’est le modèle de tous les élus, celui en qui se trouve réalisée dans sa perfection l’idée du Père céleste, lorsqu'il a donné l’homme pour roi et pour prêtre à la création *.

Ce titre de Fils de l’homme convenait mieux sur les lèvres du Sauveur que sur celles de ses disciples. De sa part, c'était surtout un témoignage de modestie et d’humilité. Aussi Notre Seigneur est-il le seul à en faire usage durant sa vie. Bien qu’on trouve ce nom répété près de quatre-vingts fois dans les quatre Evangiles et à peu près également en chacun, c’est toujours lui qui se le donne à lui-même. Depuis sa mort, il ne lui est attribué que deux fois, une fois par $. Etienne”, une autre fois par S. Jean ; et d’un côté comme de l'autre, c’est pour faire ressortir la différence qui existe entre l'état humilié de l'Homme-Dieu sur la terre et son état de gloire et de puissance au ciel.

Page 1