Origine et objet du premier évangile
L'auteur du premier évangile est l’apôtre $S. Matthieu. J1 n’y a qu’une voix à cet égard dans la tradition ?. Les Pères s'accordent également à dire que cet évangile a paru avant tous les autres *, que S. Matthieu l’a écrit en hébreu pour l'usage des chrétiens de Judée‘, avant de quitter ce pays pour aller prêcher la foi parmi les Gentils, entre l’an 45 et lan 48, un peu avant que S. Paul écrivit ses premières Epitres *. Sur ce dernier point, on a dit souvent que $. [ré-
culum ?.. Discamus in terris quorum nobis scientia perseveret in cœlis. S. Hieron., Ibid. In ecclesiis, quando legendum est Evangelium, accenduntur luminaria, jam sole rutilante, ad signum lætitiæ demonstrandum. Adv. Vigil., 1. Cf. II Mac., 1v, 22.
1 On voit comment les quatre évangiles sont représentés dans nos plus anciens monuments, peintures, mosaiques, sarcophages. L’Agneau de Dieu est debout sur la montagne de Sion, et de dessous ses pieds sortent quatre fleuves qui vont désaltérer le monde et arroser toute la torre. Cf "Gen., 11, 10: Ps. x1r, 2, T Cor., x, #.
Petram superstat Ipse petra Ecclesiæ,
De quà sonori quatuor fontes meant Evangelistæ, viva Christi flumina, S. PAULIN., Zpist. x.
Dès le quatrième siècle, on commença à désigner chaque évangéliste par un emblème emprunté à l’Apocalypse, 1v, 1, en rapport avec son début et son caractère particulier. — 2 Eusèb., A., 111, 24, 39 ; v, 8, 10; etc; Supra, n. 23. — 3 Eusèb., A., 11,24; S. Iren., Ill, 1, 1 ; Orig., in Jos., Hom. vu; S. Aug., de consensu Evang., I, 2, etc. ; Supra, n. 41. — * Euseb., H., nt, 24; S. Jren., Orig., S. Hieron., etc. — 5 Cf. Euscb., H., 11, 24, etc., Supra, 41.
PA à ré
134 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [no 52 née était en opposition avec le sentiment commun ; mais c’est à tort. Ses paroles se concilient sans peine avec ce que nous venons de dire. En faisant cette remarque que S. Matthieu « écrivit l'Evangile en hébreu pour les Juifs, fandis que S. Pierre et $. Paul le prêchaient de vive voix aux Romains ‘, » il ne paraît pas qu'il ait eu l'intention d'affirmer la simultanéité des travaux accomplis par le premier évangéliste et les deux principaux apôtres, mais bien de signaler la manière différente dont eux et lui exercèrent leur zèle. Quant à la version grecque du texte hébreu de S. Matthieu, il est certain que, si l’auteur ne V’a pas faite luimême, comme Josèphe a fait la traduction de sa Guerre des Juifs *, elle date du moins du temps des apôtres et a dü être approuvée par eux; car dès le premier siècle, et avant la mort de S. Jean, elle était citée et reçue par toute l'Eglise avec l’autorité des textes inspirés”. Sil en était autrement, on aurait peine à s'expliquer la disparition du texte hébreu.
Il. L’évangile de $. Matthieu n’est pas proprement une histoire, une biographie. On y trouve bien une esquisse de la vie du Sauveur et un sommaire de sa prédication. Mais les faits n’y tiennent pas une grande place; ils sont peu circonstanciés et souvent groupés, comme les discours, suivant. leurs analogies. L'ordre chronologique fait défaut, aussi bien que les dates. Le dessein de l’auteur est donc, avant tout, dogmatique et moral. Il se propose de montrer à ses lecteurs ce qu'il prêche à tous de vive voix, que Jésus est le Messie promis au peuple Juif, qu’il faut croire à sa parole, accepter ses maximes, entrer dans son Eglise, et se conformer à ses lois *. Aussi s’attache-t-il à signaler dans sa personne toutes les prérogatives que les prophètes ont attribuées au Messie, celles de roi *, de législateur ‘, de
1 Tov Ilerpou x tou Ilavou ev Pwun evayyeltouevwv. S. Iren., II, x, 1; Œuseb.,.41:, v, 8.—2 Joseph. 1B., Pref; 18 CP MS CIM: ad Cor., 46; S. Ign., ad Smyrn., 1; ad Polyc., 2; ad Rom., 6; ad Philipp., 2. — *Matth., u, 1; xxvi, 18; xvin, 19. — 5lsai,, 1x, 6, 7; Jer., xx, 8, Dan., 11. 44; Mich.,1v,1, 8 5%, 2. — 6isai., 1,8, 458xxxm, 22 ; nv. 904
N°53] ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU. 135 thaumaturge ‘, de prophète ?, de souverain prêtre *. A tous ces points de vue, il a soin de faire remarquer laccord des prophéties avec les faits qu’il décrit : Tunc adimpletum est… Ut adimpleretur.. Sicut scriptum est. etc.
Cet évangile a été appelé quelquefois l’évangile du royaume des cieux *, parce qu’on y voit annoncée et souvent désignée sous ce nom la grande œuvre du Fils de Dieu qui est son Eglise ; mais l’auteur ne laisse pas ignorer que son royaume est spirituel et ouvert à tous les peuples . Il a soin aussi de faire remarquer que les Juifs s’en excluent euxmêmes par leurs préjugés et par leurs passions.
ses vingt-huit chapitres se divisent en trois parties : les premières années du Sauveur, sa prédication, ses derniers jours. Les premières années du Sauveur remplissent trois chapitres, dans lesquels il est surtout représenté comme roi, 1-11. Ses derniers jours, depuis le commencement de sa Passion jusqu’à son retour au ciel, en occupent trois également, XxxvI-xxxvH1 : Notre Seigneur y paraît comme prêtre et victime. La partie intermédiaire, la seconde, est de beaucoup plus considérable, 1v-xxv. Si l’on en fait deux sections, on aura d’abord sa prédication dans la Galilée, 1v-xvn1, puis son ministère, si laborieux et si combattu, dans la Judée, xIx-xxv. La première fait voir en lui le législateur, 1v-vir, et le thaumaturge, vin-xvur. Dans la seconde, x1Ix-xxv, il agit en prophète : il enseigne, il reprend, il prédit. Mais ces points, de vue s’entremélent, et il paraît plusieurs fois sous le même aspect.
53. — Les caractères du premier évangile confirment-ils le témoignage de la tradition à son égard?
Les caractères de cet évangile s’accordent sur tous les points avec le témoignage de la tradition. On ne peut s’empêcher de reconnaitre, en le lisant, que lauteur était juif,
1Jsaï., xxxv, 3-6; xuu, 16-18. — 2 Deut., xvur, 15; Isaï., xLu1, 1-4» Lxr, d, etc.; Joel., 11, 23 ; I Mac., x1v, 41. — 8 Ps. cix, 4; Zac., vi, 43. — #Ce terme, n Bactheta twy ovpavwv, est répété 32 fois dans S. Matthieu ; ovpævos, 80 fois. Infra, n. 168. — 5 Matth., x1n1.
qu’il avait été témoin des faits, qu'il écrivait pour les Juifs de Palestine, à une époque peu éloignée de la mort du Sauveur, enfin qu'il avait bien le caractère et les dispositions que devait avoir S. Matthieu !
1° L'auteur était juif de naissance. — $es citations indiquent un homme versé dans l’étude de l’Ancien Testament et dans la méditation des prophètes ?. Son langage dénote un habitant de la Palestine qui a recu une éducation juive et qui est habitué à parler l’idiome de son pays. A ses yeux, la maison d'Israël est toujours la maison de Dieu *, tous ceux qui en font partie ont le Seigneur pour père ‘. Jérusalem est encore la cité sainte, malgré son déicide *; le temple est encore le lieu saintf. Les hébraïsmes * et les répétitions ou oppositions paralléliques * surabondent dans son style. Enfin l’aspect de la Galilée, son ciel, ses lys des champs, ses campagnes, son sol, ses troupeaux, ses figuiers, ses montagnes, ses torrents, son lac, sy reflètent comme ils durent se refléter dans les discours de notre Sauveur, dans ses paraboles, ses comparaisons et ses images
2° Il a été témoin des faits qu'il rapporte. — C’est ce qu'il suppose évidemment, en retraçant en détail ! les actions du divin Maitre, et surtout en reproduisant ses discours avec
1 Si nous nous bornons ici à la preuve intrinsèque, ce n'est pas que nous la préférions à la preuve de témoignage; mais en voici les raisons : — 10 Les témoignages ont déjà été cités. Supr a, n. 23-25, 44. — 2° Nous sommes bien aise de montrer à nos adversaires, qui ne goûtent que ces preuves intrinsèques, qu'elles ne nous font pas défaut. — 3e Rien ne dispose mieux à lire avec attention les Livres saints que d'en connaître d'avance les caractères et les particularités. — 21] °A a une soixantaine. Les HS sont cités une trentaine de fois, 1, 22, 3 ; 1, 25, 6, 15, 11, DO ASE IT Ov, D VIT NEA, . UT, ANA ET 90 ER DUO; j2: XXII, 49. 4%; xxwI, 31 ; xXVIX, 9, 35 5, 43, 46, S. Marc ne les cite que 5 fois, S. Luc, 8; S. Jean, 11. — 3x,6; xv, 24. — # O rorno nuoy y tou ovpavotc, 16 fois. LV DVD SIN UT 00 CL PS NT DRRX ENVI 0 He XVII, 8, C1C. —6xx1V, 100.0, 235 x xuT, 16 MIS:
— 71,1,22;7 0 LOTO ENT, MARIE PE 2 ET 20 MS DE Me Hs xx 16,235, etc. : Infra, n. 55. — 8 y, 49 ; 14 165/49920/222M23? VI Mo MA SIT 18, 24, 21 CC DITS AO GAY à Ag, LS UE 28e VND DD NII 28 1x1, MI EXT, 3-9 VL, et etc. — 10 Cf. Matth. IX XI A0 M8 A0 ROME 125 32, etc.
ne y ” n° 53] ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU. 137 tant d’étendue, sans jamais indiquer aucune source, ni donner d'autre garantie que son témoignage. A la vérité, ses récits sont moins circonstanciés que ceux de $. Marc, et il ne suit pas l’ordre des temps aussi fidèlement que $S. Luc; mais cetle particularité s'explique par le but spécialement dogmatique de sa composition. Quant aux discours, qui tiennent la plus grande partie de son ouvrage, si l’auteur ne les avait pas recueillis de la bouche du Sauveur, il faudrait dire qu’il les a inventés ou qu’il les a rédigés d’après la tradition; mais s'ils étaient supposés, conviendraient-ils si bien au caractère du Fils de Dieu, à sa dignité, à ses lumières, à sa sainteté? Y trouverait-on ce naturel, cette élévation, cette placidité, ce charme? Il nous semble voir trop d'unité dans le fond et dans la forme, trop de pureté dans la doctrine, trop de noblesse et de simplicité dans le langage, pour n’y pas reconnaître une reproduction directe de l’enseignement du divin Maître. C’estun assezgrand honneur pour l’évangéliste d’avoir reproduit sans altération cette morale et ce style.
3° Il écrivait pour ses compatriotes, c’est-à-dire pour les Juifs de Palestine convertis au christianisme. — S'il avait destiné son évangile aux Gentils, il se proposerait un autre but: il suivrait une autre marche; il insisterait sur d’autres points; il ferait moins d'emprunts à PAncien Testament: il parlerait un autre langage. À qui peut-il s'adresser, sinon à des Juifs, quand il annonce la venue du royaume de Dieu, quand il établit l’autorité du Sauveur sur.sa qualité de Messie, quand il lui applique les prédictions des prophètes, quand il commence par écrire sa généalogie!', quand il l'appelle le fils de David?, quand il parle du lieu saint et de la sainte cité", quand il mentionne sans nulle explication les localités’, les lois® et les usages du pays’, quand il
M Huit oise T, Aix, 27, XIT 29 XV, 225 xx, 30, 91; no M Ex eV D iv, D uxxIV 15: x vIr, 53 — S 11, 22; DIR AB A XVI 18 KxIV 16, 1etc. — 6ly, 21, 27, 31, 33, 38, 42; xIr, 5; ND NM OS NO MOOV DD D lOEXIX, 0: 1: xxit, 110127
UP RS dE, 18729 xx v, 1
met les Gentils sur la même ligne que les publicains ‘, quand il rapporte avec tant de détails les invectives du Sauveur contre les Pharisiens?, quand il fait entendre que le règne de la Synagogue est fini et qu'une autre Eglise, une Eglise universelle, va s'élever sur ses ruines, etc. *? Mais si c’est à des Juifs convertis qu’il destine son évangile, ce ne peut être qu’à ceux de la Palestine, car ils ne formaient une église particulière qu’en Judée, et partout ailleurs ils étaient méêlés avec les Gentils*.
L° Il a composé son livre de bonne heure, assez peu de temps après l'ascension du Sauveur. — Puisque l’auteur est un apôtre, et qu’il destine son livre aux Juifs de la Palestine, il a dù Pécrire lorsqu'il était au milieu d’eux, avant la dispersion du collège apostolique, de l’an 45 à l’an 48 an plus tard”. Si l’on compare cet évaugile avec les deux autres synoptiques, on est conduit à la même conclusion, car il est visiblement le plus ancien. On conçoit $. Marc, disciple de S. Pierre, abrégeant $. Matthieu et retranchant de l’évangile hébreu ce qui était sans intérêt pour les Romains. On conçoit $. Luc, disciple de S. Paul, complétant les Mémoires des premiers évangélistes, et s’efforçant de mettre dans leurs récits l’ordre et la correction qui y manquent. Mais on ne concevrait pas S. Matthieu, un témoin oculaire, un apôtre, prenant pour guide dans beaucoup d’endroits un simple disciple, paraphrasant S. Marc, traduisant $. Luc dans un langage moins correct et s’écartant à dessein de l’ordre chronologique. Matthieu le publicain a donc été le premier à écrire l'Evangile, comme Madeleine la pécheresse a été la première à annoncer la résurrection.
»° Les dispositions qu’il manifeste conviennent parfaitement à S. Matthieu. — Le style de cet écrit est simple, uniforme et peu soigné. C’est partout la même manière de passer des
EPA CT Ov, CETTE C2 0 ET OCR 10 ST 23, 21,29, 44. — 3 x, 11; xvr, 18; xxuur, 34, 35, 38; xx vu, 19: — 4 Les explications données aux versets 1, 23; xxn, 23; xxvir, 8, 15, 33, sont attribuables au traducteur. — 5 Cf, Act., 1x, 26, 21, et Gal., 1, 18, 19.
— 6 Luc., 1, 8.
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faits aux discours et des discours aux faits. Le mot vote, tunc, se trouve répété près de cent fois. Néanmoins cette rédaction, et surtout les citations de l’Ancien Testament dont elle est semée, supposent une culture d'esprit que la plupart des apôtres n'avaient pas. Or, l'emploi que $. Matthieu remplissait, avant son apostolat, demandait précisément un degré particulier d'instruction. Rien d’étonnant qu'il soit le premier à qui on ait demandé et qui ait entrepris de tracer une esquisse de la prédication du Sauveur. De plus, on fait observer que l’auteur du premier évangile s'exprime avec une précision remarquable, lorsqu'il s’agit de cens et d’impôt'. — Sa modestie n’est pas moins remarquable. $. Matthieu trouvait, comme $. Paul, un sujet de confusion dans la première partie de sa vie?, et il est à croire que lui seul, entre les disciples du Sauveur, pouvait se plaire à rappeler son ancienne profession de publicain. Or c’est précisément ce qui a lieu. Comme il avait changé son nom de Lévi en celui de Matthieu, don de Dieu, au moment où il s’attachait à Notre Seigneur, lorsque S. Marc et $. Luc rapportent le fait de sa vocation et qu’ils font connaître son premier emploi, ils ont soin de ne le désigner que par son ancien nom, afin de ne pas associer dans l'esprit des fidèles l’idée d’un apôtre avec le souvenir d’une profession odieuse*. Mais le premier évangéliste ne songe pas à rien dissimuler : il dit simplement Matthieu, Marôzos heyoyevo:, où le publicain, o rehwvns; et il indique le bureau qu’il occupait à Capharnaüm, ext +0 tehwywov*. Cette observation a été faite de bonne heure : nous la trouvons dans Eusèbe”, $S. J6rômeS et S. Chrysostome’. On peut y joindre une autre remarque du même genre. On sait que le Sauveur envoya ses Apôtres prêcher l'Evangile deux à deux : binos*. Les trois
1 To Gdooyua, XVII, 24, 26; Teln n xnvoov, xvir, 25; Erarnp, XVI, 21;
To voutoua tou xnvoov, xxl, 19. — 2 Matth., xvi, 17. — 3 Marc, n,
1%; Luc., v, 27. — # 1x, 4, Capharnaüm, étant une place de commerce considérable, devait avoir, comme Jéricho, patrie de Zachée, un bureau de douane important, — 5 Euseb., Demonstr., 11,5, — 6 Hier., /n Matth. IX, 9. — 7 S. Chrys., In Matth., Hom. xcvin. Cf. Op. imperf., initio. — 5 Luc., x, 1.
140 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [N°54 synoptiques qui rapportent ce fait mettent, comme compa- F gnons d’apostolat, au quatrième rang, S. Matthieu et S. Tho-
mas, mais avec cette différence que le premier évangéliste
donne la première place à S. Thomas et que les deux der-
niers la donnent à $. Matthieu. Quiconque tiendra compte
des lecons données par le Sauveur à ses apôtres et du senti-
ment qu’on à toujours eu de leur vertu, croira volontiers
que c’est $. Matthieu lui-même qui s’est mis ici au second rang, tandis que ses collègues le plaçaient au premier.
* 54, — L'authenticité des deux premiers chapitres est-elle moins certaine que celle du reste du livre ?
On l’a prétendu; mais ces chapitres sont ceux dont Pauthenticité est le mieux constatée : — 1° Ils sont le début naturel du livre. $. Matthieu, voulant prouver que Jésus- Christ est le Messie, ne devait-il pas faire connaître son origine et montrer l’accomplissement des prophéties relati-
1 M. Renan, forcé de reconnaître que cet évangile est antérieur à la ruine de Jérusalem, /{nfra, n. 62, 249, se rabat à dire qu'il s’en est fait plusieurs rédactions successives, et que la nôtre ne date que de l'an 85 environ (Index, 188%, p. 284) : assertion équivoque et gratuite dont il essaie en vain d'étayer son système. En effet, s’il veut parler simplement d'une nouvelle rédaction, si l'on n’a fait en 85 que modifier l'ordre, le style, les détails du texte original, quel avantage un rationaliste en peut-il tirer et quelle conséquence en résulte-t-il en faveur de ses idées ? Et s'il s'agit d'une transformation, de la substitution d’un nouvel évangile à l’ancien, de l'histoire d'un Homme-Dicu, mise à la place de celle d'un docteur ou d'un prophète ordinaire,si M. Renan prétend attribuer au dernier rédacteur les miracles du Sauveur, ses prophéties, sa naissance virginale, sa résurrection, les témoignages de sa divinité, quine voit à quel point cette hypothèse est inadmissible et de combien d'impossibilités elle est remplie ? Impossible qu’on ait concu un tel dessein vingt ans après la mort de l'auteur et qu'on ait pu l’exécuter ainsi sous les yeux de ses disciples. Cf. Supra, n. 23. Impossible qu'une telle fraude n’ait pas révolté toute l'Eglise, que S. Jean ne l'ait pas confondue avec plus de vigueur encore que l'erreur des Cérinthiens, qu'on soit parvenu à détruire tous les exemplaires anciens, sans qu'on ait réclamé ou qu'il soit resté aucune trace des réclamations. Impossible enfin de faire inventer en 85 ce qu'il y a de surnaturel dans la vie de Jésus- Christ, quand on le lit déjà dans l'Epitre aux Hébreux, dans l'Apocalypse, dans S. Marc et dans les Epitres de S. Pierre et de S. Paul, qu'on reconnait soi-même avoir été écrits vingt à trente ans auparavant,
vement à sa naissance et à ses premières années? — 2 Ils sont supposés par les premiers mots du chapitre troisième : In diebus autem illis, et même par le verset 13 du chapitre suivant : Et relicta civitate Nazareth, car on n’a été averti qu'au chapitre second, 23, que Nazareth était la patrie du Sauveur. — 3° Dans tous les manuscrits, comme dans les versions les plus anciennes, l’évangile de S. Matthieu commence par ces deux chapitres’. — 4° Ils sont cités par un grand nombre de Pères des premiers âges, S. Justin?, S. frénée*, Tertullien*, en particulier par tous ceux qui se sont préoccupés de concilier ensemble les deux généalogies. Quant à l’adoration des Mages, c’est un des sujets les plus fréquemment reproduits dans les Catacombes dès le commencement du rm° siècle. Les fidèles y voyaient un symbole de leur vocation à la foi en même temps qu’un hommage à la divinité de Jésus-Christ et à la maternité de la très sainte Vierge. — 5° Celse en a tiré une objection contre le christianisme”, aussi bien que Julien. — 6° Les objections qu'on apporte ne sont pas sérieuses. Le style de ce début, loin d’être en opposition avec celui du livre, porte visiblement lempreinte de S. Matthieu et respire le génie hébreu‘. Il est vrai que S. Marc ne reproduit pas les faits qu’il contient : mais a-t-il promis de suivre en tout S. Matthieu et de le résumer complètement? Il est vrai encore que les Ebionites l'avaient retranché de leur évangile; mais n’avaient-ils pas intérêt à le faire? Ils voulaient que S. Joseph fût le père du Sauveur, et S. Epiphane leur en fait un reproche”.
* 55, — Est-il certain que saint Matthieu ait écrit son Evangile en hébreu ?
Les Pères disent unanimement que le premier évangile à été composé en hébreu, et il ne paraît pas qu'il y ait lieu
1,6: Aug., Cont. Faust, xxvin, 2. — 2? I Apol., 1, 33, 34; Dial., 88, 100, 102, 403. — 3 S. Iren., III, x1. — # Tert., Adv. Mare., 9. — 5 Orig., Cont. Cels., 1, 23, 32, 40, 66. — 6 Ut adimpleretur : 1, 22; x, 5, 15, 11. Tunc : x, 7, 46,17, etc.— 7 S. Epiph., Adv. Hæres., xxx, 13. — 8 Eusb., H,, x, 39: v, 40; vr, 25; S- Fren., Il, x, 4; S, Cyrill., Catech., x1v, 15; DAHIer: Dev. vil, 2, etc.
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de récuser leur témoignage. Les caractères du livre lattestent également. Il est visible qu’il a un Juif pour auteur, et qu’il a été écrit pour les Juifs, avant la dissolution de l’organisation juive. Il est plein d’hébraïsmes et de citations de l'Ancien Testament d’après l'hébreu ‘. Quelle apparence qu'il ait été composé en grec ?
Mais le texte hébreu, ou plutôt syrochaldéen*, ne s’est jamais beaucoup répandu. Traduit en grec de très bonne heure par un écrivain dont $S. Jérôme et Papias lui-même ignoraient le nom*, il fut lu en cette langue par toute l'Eglise, et c’est sur cette traduction qu'ont été faites les versions et les citations les plus anciennes qui nous soient parvenues‘. Bientôt le texte original se perdit, comme s'étaient perdus ceux de Tobie, de Judith, de lEcclésiastique et du premier livre des Machabées. [Il disparut vers Ja fin du premier siècle avec le petit groupe de chrétiens orthodoxes qui en faisaient usage” ; ou plutôt il en resta assez longtemps une édition entre les mains des sectes judaïsantes, mais édition altérée et sans valeur dans les endroits qui différent de notre version grecque‘.
* 56. — Quelle langue parlait-on en Palestine au temps de Notre Seigneur ? Etait-ce l'hébreu, le syrochaldéen, le grec ?
1° L’hébreu pur, ou proprement dit, s’est conservé jusqu’à la captivité, et même un peu au delà, puisque nous voyons les auteurs de cette époque, Jérémie, Esdras, Michée, Aggée, Zacharie, Malachie, écrire encore en cette langue. Mais déjà il commençait à s’altérer, par suite des rapports que les Juifs avaient avec les Chaldéens et des alliances qu’ils ne tardèrent pas à contracter avec les peuples syriens. De là l’emploi du chaldéen dans plusieurs livres inspirés,
1 Ecce, ecce, plus de soixante fois. — ? Infra, n. 56. —3 Supra, n. 53. S. Hieron., de Vir. üll., 11. — #S$. Clem., S. lgnat., S.-Polyc., etc. = 5 Cf. Euseb., 1, 1v, 5, 6. — 6 [nfra, n. 51. Ainsi se sont perdus un grand nombre d'ouvrages latins bien connus, de Varron, Ennius, Cicéron, Pline PAncien, Tite-Live, Tacite, ceux d'une multitude de philosophes grecs très renommés, et les textes originaux de beaucoup d'auteurs ecclésiastiques.
N° 56] ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU. 143 Tobie, Judith probablement, et quelques fragments de Daniel et d’'Esdras. De là bientôt la formation d’un dialecte nouveau, VParaméen (du pays d’Aram) ou syrochaldéen, mélange du chaldéen et du syriaque avec l’ancien hébreu. C’est sans doute en cet idiome que fut écrit le premier livre des Machabées. 2° Au temps de Notre Seigneur, le syrochaldéen était la langue ordinaire des Juifs, le seul hébreu usité en Palestine‘. C’est celui qui fut employé, avec le grec et le latin, dans linscription de la croix ?, celui auquel appartiennent tous les mots prononcés littéralement par Notre Seigneur, ou cités dans l’Evangile comme originaux : Boanergès, Ephpheta, Tabitha cumi, Eli, Eli, lamma sabbactani, Rabboni, Barjona, Golgotha, Haceldama, etc.*. Une preuve qu’à Jérusalem on parlait encore généralement cet idiome, c’est ce qui est dit dans les Actes, que S. Paul, voulant haranguer le peuple, de l’escalier dela tour Antonia, s’exprima en hébreu‘. Josèphe rapporte aussi qu'ayant été chargé de porter aux Juifs les propositions de Titus ou de leur traduire ses paroles pendant le siège, il leur parla dans la langue du pays.
30 Néanmoins il est certain que la connaissance du grec et même du latin se répandait dans les villes et les principaux centres, parmi les hommes instruits et d’un certain rang. C’était la conséquence des rapports que les habitants de la Judée étaient forcés d’avoir, soit avec les étrangers amenés par la conquête et par le commerce, soit avec les magistrats qui les gouvernaient et les armées qui maintenaient la population dans la dépendance de lempire. Les monnaies d’Hérodele Grand, comme celles d'Hérode Agrippa, son petit-fils, portent une inscription grecque‘. Josèphe dit qu’il n’a appris le grec qu'assez tard, mais qu'il le sait assez pour traduire lui-même en cette langue ce qu'il a composé en hébreu : 5n zatetw ÿhocor 7. Il nous apprend de
4 Act.,1, 19. — 2 Joan., x1x, 20. — 3 Supra, n. 10. — * Act., xx1, 40; xt 3. Of. Joan., x11, 20: Act. x, 21, 22; xxr, 40; xx vr, 14, — 5 Joseph., B., V,1x,2; VI, vi, 2. Cf. B., VI, ax, 4, 5. —6 Infra, n.178, 183; C£. Joseph, A., XV, vin, L; B.,1, xx1, 8. — 7 Eu aodonnv nat Éevne nuou ua) AexTou GUyn0etav. Joseph., 4., Præf., 2; et XX, x1, 2.
Au JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [No 57
plus qu’on avait placé dans le temple, entre le parvis des Gentils et celui des Juifs, des inscriptions grecques et latines pour défendre aux étrangers de passer outre et de se mêler au peuple de Dieu‘.
* 51. — L'Evangile selon les Hébreux, dont parlent les Pères et qui a subsisté jusqu'au cinquième siècle, est-il l'original syrochaldéen de saint Matthieu ?
C’est le sentiment de la plupart des auteurs ecclésiastiques que l’Evangile selon les Hébreux a pour origine le texte syrochaldéen de $. Matthieu. Au temps de $. Jérôme, on disait indifféremment Evangile hébreu de S. Matthieu ou Evangile selon les Hébreux*. Mais, à en juger par la peine qu’a prise ce saint docteur d'en faire une traduction en grec et en latin *, et par les fragments de ce livre recueillis dans ses écrits *, dans ceux d’Origène, d’'Eusébe, deS. Epiphane, etc.?, l'Evangile selon les Hébreux différait déjà notablement de notre premier évangile. Ces différences consistaient, non dans la substitution d’un mot ou d’une tournure à une tournure ou à un mot équivalent, mais dans des lacunes, des additions, des modifications importantes. D’où venait cette altération ? $. Epiphane en indique sans doute l’origine et la raison lorsqu'il dit que l'Evangile hébreu était à l'usage de deux sectes de judaïsants, les Nazaréens et les Ebionites. Il est vraisemblable que ces hérétiques, assez peu éclairés, qui voulaient être à la fois chrétiens et juifs, et qui finirent par n'être plus ni l’un ni l’autre, dit $. Augustin’, avaient cherché à mettre leurs Ecritures en harmonie avec leurs principes et, par ce motif, corrompu le texte de $. Matthieu. On explique ainsi tout à la fois l'estime de certains Pères pour l'Evangile Aébreu, la défiance que cet Evangile inspire à d’autres*, les différences qu’il présente
1 Joseph., B., V, v, 2; VI, ur, 5. Infra, n. 126. — ? Patrizi, de Evang., 11, ©. 1, q. 1, a. 402. — 8 $S. Hieron., de Vir. illust., 2,3, 36: In Malth., x11, 13; xx11, 35. — # In Matth., XXVIL, 9,10, 45; In Eph., x, 5 Epist.æx us Hilgenfeld, Nov. Test. extr a receplum. — 6$, Epiph., Hæres.,
xx1x, d-9,etxxx,3,9,13.Cf.Iren., I, xxvi, 2 ; Euseb., A., vx, 11. 78, Aug. LXXXII, et Orig. ,In Ma&le., XIX, 19. C£. S. Hicr. , Cont. Pelag., 11, 2
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avec celui de S. Matthieu, et enfin le désaveu que l'Eglise en à fait, et sa disparition au cinquième siècle.
* 58. — D'où sont tirés les textes de l'Ancien Testament cités par S. Matthieu, et dans quel sens doivent-ils être entendus?
I. Dans les endroits où les Septante sont conformes à hébreu, les citations de S. Matthieu semblent empruntées aux Seplante ; dans ceux où ils s’écartent du texte original, on observe que l’évangéliste s'attache à l’hébreu, encore qu'il ne le cite pas toujours littéralement‘.
IT. Plusieurs croient reconnaître en S. Matthieu des citations accommodatices ou de pur agrément ?. Mais ce serait une erreur de prétendre que c’est le grand nombre et surtout qu'il n’y en à pas d’autres *. Ainsi, lorsque l’évangéliste cite un passage à l’appui d’une assertion*, ou lorsqu'il affirme d’une prophétie qu’elle à été réalisée, 14 ou orws rAnpwôNn To prbey *, comment douter qu’il n’allègue la pensée de l'Esprit saint et le sens véritable du passage ?
* 59. — Pourquoi les rationalistes prétendent-ils que cet Evangile a pour auteur un ébionite, un écrivain judaisant ct antipaulinien ? Is allèguent plusieurs raisons : — 1° Cet évangile s'adresse
aux Juifs d’une manière spéciale, sinon exclusive. — 20 II
affecte, à leur avis, de relever $. Pierre, le principal repré-
sentant du nationalisme juif5. — 3° Il présente Jésus-Christ moins comme le Sauveur du genre humain que comme le
Messie promis à la maison d'Israël. — 4° Enfin, il recueille
avec une sollicitude particulière toutes les paroles favorables
aux juifs, ou de nature à leur plaire”.
Ces docteurs ne font pas attention que les autres évangiles, qu'ils disent universalistes, contiennent les paroles mêmes qui leur semblent ébionites en $S. Matthieu, ou d’autres équivalentes . Quant aux passages du premier
Po 0, 0 D 18, 2951 10, 10, vu, AE xrT, 11-24; EXT; 14-55 ;
xx, A4 xxvur, 9-10. — 2 11, 18; vi, 23, xu17, 85. — 3 Supra, n. 52. — PDO ExxXD Mn 29 07t, 10,10, 29; 1v, 014; Var, AT, etc. — 6 x, 2; XVI, 11-19 7, v, 47-20; vir, 6: x, 5, 6, 23; xv, 24, 26. — 8 Cf, Marc.
wir, 26-28 ; Joan., 1, 22, etc.
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évangile qui prêteraient à des inductions tout opposées !, ils affectent de ne pas les voir ou de n’en pas tenir compte.
Observons néanmoins que les critiques rationalistes semblent aujourd’hui moins décidés pour ce sentiment ?. D’après leurs publications les plus récentes, ou S. Matthieu n’a jamais été ébionite, comme le prétendait Baur, ou bien on a revu et modifié son livre de manière à en dissimuler l'esprit primitif”.