SAINT MARC
Personnalité de l'auteur. — Authenticité. — Date de l'ouvrage.
* 60. — Saint Marc l'évangéliste est-il le même que Jean Marc, parent de Barnabé # ?
Bien des savants distinguent S. Marc, lévangéliste, de Jean Marc, parent de Barnabé. Le Bréviaire romain ne tranche pas la question; mais communément on admet l'identité. D’après les Actes, Jean ou Jean Marc était lié avec S. Pierre avant de se lier avec $. Paul. Cest chez la mère de ce disciple que le prince des Apôtres, au sortir de la prison d’'Hérode, trouve les chrétiens réunis , et cette circonstance fait supposer que Jean Marc n’était pas sans fortune ni probablement sans instruction. $. Pierre l’aura vraisemblablement pris pour son interprète, selon le mot du prêtre Jean dans Papias?, ou pour son secrétaire, comme le dit S. Jérôme”, après que ce jeune disciple se fut séparé de S. Paul’. De là le nom d’Evangile de Pierre, donné par Tertullien à sa composition. S'il n’est pas nommé Jean
Li, A nr 0 av 2 TE NL MO 126 AS IC MIE EST | 118; xv, 11, 16-20, 285 xvr, 18, M9 xx, Ex EG EXT, 8 In 31-40; xx, 23-36; xx1v, 2, 14; xxvix, 16, 18-19, etc. Infra, n. 452; = 2 M. Renan, Les Evangiles. — 3 « L'auteur de l'Evangile selon Matthieu n'a pas de parti arrèté dans les grandes questions qui divisaient l'Eglise. I n'est ni Juif exclusif, à la manière de Jacques, ni Juif relâché à Ja façon de Paul. » M. Renan, Evangiles, 206. — # Act., xur, 12; xv, 31. — 5 25 april. — 6 Act., xnr, 12. C£. xmr, 5, 13. — 7 Euseb., H., in, 395 VS 225 CP IC0r, XIV, 0, ren deSTert Core Marc., 1v, 5. — 8 S. Hier, Epist. exx, q. 11; Euseb., Demonst. evang., ur, 5. — | 9 Act., xv, 39. CF, S. Thom., 23-28, q. 176, a, 1. Infra, n. 529, — 10 Tert,
; , Cont. Marc., IV, 5.
mais simplement Mare, comme évangéliste et compagnon de S. Pierre, c’est sans doute qu’il avait pris ce nom latin en entrant dans l'empire, et qu’il n’était pas connu autrement à Rome et parmi les Gentils !. S. Luc nous avertit que c’est un surnom °. [la pu aller en Egypte quelques années après la venue de $S. Pierre à Rome, y fonder l'Eglise d'Alexandrie *, puis se retrouver à Rome pendant la première captivité de $S. Paul et à Ephèse pendant la seconde‘. S. Pierre l’appelle son fils ÿ. Son Evangile, composé peu de temps après celui de S. Matthieuf, dut être présenté à l'Eglise par le prince des Apôtres, comme objet de foi et livre inspiré’.
61. — Les particularités du second évangile en désignent-elles l'auteur ?
Si l’on s’en rapporte aux caractères de sa composition, l’auteur du second évangile était originaire de Judée, contemporain des Apôtres, et disciple de $. Pierre; il a écrit pour les Gentils, spécialement pour les Romains, sans autre souci que d’unir l'exactitude et la précision à la brièveté et à la simplicité.
1° L'auteur était Juif d'origine et contemporain des Apdtres, — On distingue sa nationalité à ses nombreux hébraïsmes,
4 Cf. Act., xv, 39 et Col., 1v, 10. Infr'a, n. 161 ct 518. — 2 Act,, x, 25. — 8 Euscb., IL.,1, 16; 11, 24; v, 10. Alexandrie, ville d'un million d'âmes, avait une colonie juive très considérable, qui occupait deux de ses cinq quartiers. Joseph., À , XIX, 1; XIV, vu, 21; XIX, v, 2. Il est certain que le christianisme s'y établit de bonne heure; car au second siècle, les chrétiens y avaient déjà une école florissante ct des docteurs renommés. — # Cf. Col., 1v, 10; IT Tim., 1v, 11. — 5 I Pet., v, 13. — 6 $S, Irénée dit qu'il fut composé post exilum SS. Petri el Pauli, perx any toutwv eéodov. III, 1, 1. Le mot efodoç ne signifie pas ici {répas, comme en d'autres endroits : il a pour objet, non le départ de S. Picrre de Rome, mais la dispersion des Apôtres pour la prédication de l'Evangile. C’est une allusion à ce qu'il vient de dire : Aposloli exierunt in fines terræ, evangelizantes el pacem annunliantes. — T Ann. 46-50. Euseb., H., 1, 15; ax, 245 vi, 14. Supra, n. 41. Comme $. Marc passe sous silence l'enfance et la jeunesse de Notre Seigneur, si l’on divise le second évangile comme le premier, on aura deux parties bien distinctes : 19 La vie apostolique du Sauveur en Galilée, 1-1x, et en Judée, x, 20 Sa vie souffrante, x1-xv, et gloricuse, xvI.
: Ù 0 El 148 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 61
à ses citations syrochaldéennes, à la construction toute sémitique de ses phrases et à la connaissance qu'il montre des usages de la Judée ?. On reconnaît un contemporain des Apôtres aux particularités de ses récits. Ils sont vifs, précis, circonstanciés, comme devaient l’être ceux des premiers témoins de la vie du Sauveur. Il ne néglige aucun détail. Il indique nettement les moindres particularités de temps *, de lieux *, de nombre *, de personnes ‘, d’attitude”, de disposition *. Par exemple, il remarque que Jaïre était chef de synagogue *, que la femme du pays de Chanaan était une grecque syrophénicienne {‘, que l’aveugle de Jéricho s'appelait Bartimée, fils de Timée !, que les enfants de Zébédée furent nommés Boanerges, que le crime de Barabbas était le meurtre ‘?, que Joseph d’Arimathie était membre du sanhédrin, et Simon de Cyrène père d'Alexandre et de Rufus ‘. Il rapporte même en langue syrochaldéenne certaines paroles de Notre Seigneur ‘*. Plusieurs pensent qu'il parle de lui-même dans le récit de la Passion ‘5, sans se nommer, comme fait aussi S. Jean ‘6 et peut-être S. Luc ‘7.
2 Il était particulièrement attaché à S. Pierre. — Il expose avec la plus grande précision les faits qui concernent cet Apôtre, ceux dont il a été l’auteur ou le témoin !#. Là où les autres évangélistes nomment les Apôtres en général, S. Marc désigne $. Pierre séparément et tout d’abord, par exemple dans la guérison de sa belle-mère, dont il indique le jour ‘*, dans la résurrection de la fille de Jaïre ?°, dans la prédiction de la ruine de Jérusalem *!, dans les recommandations du Sauveur ressuscité *. Une autre remarque, faite par $. Chrysostome, c’est qu’il nomme $. Pierre dans les
111, 9; I, 17; vu, 41; v, 1, 34; x, 46; x1v, 36; xv, 34, etc. — 2 y, 3; vil, 2-4; 1; XIII, 8; XIV, 125; xV, 42, etc. — 3 1, 22, 35, 36; 1v, 35: V2 Er, 119 V2 VIT 2 UT LS MIE NTV, MM Eve AVENUE vu, 31; x1, 21; x, 413; xx, 85 x1V, 66; xv, A0; xvr, D, — 5 y, 43; I, 7, 40; x1v, 30. — 6 1, 29, 36; x, 22; xx, 135; xv, 21, — 7 in, 5, 34; v, 32; 1x, 34, 35; x, 16, 23,32; x1, 11. — 8 qu, 55 vi, 14; vin, 125 x,
LR y 022— My, 26, MO ME, MMS Tr, 21009 — 14 Supra, n. 10. — 15 tic veavtaxoc, xIV, DA, 52, — 16 Joan., 1, 40; xx, 26, — 17 Luc., xxv, 13-35, — 18 1, 10; x, 85 xv1, 1, etc. — 19 x,
29, 36, — 20 y, 31, 38. — 21 x, 3, — 22 xvI,
circonstances les plus propres à l’humilier, quand Notre Seigneur lui dit : Vade retro, Satana ‘, quand il s’endort au Jardin des Olives ?, quand il renie son Maître ?, tandis qu’il ne dit rien de sa marche sur les eaux près de Tibériade #, ni des prérogatives que Notre Seigneur lui accorde en récompense de sa foi et de son amour 5. Du reste, S. Marc rapporte les actions de Notre Seigneur avec plus de soin que ses discours ; il semble surtout frappé des prodiges qu’il opérait et de l’empire qu’il excerçait sur les possédés 5. Cette particularité, en le distinguant de $. Matthieu, lui donne un rapport de plus avec le prince des Apôtres, qui se montre toujours préoccupé de la pratique. C'est ce qui à fait dire que cet Evangile n’était que la réalisation du programme tracé par S. Pierre au Cénacle ? et le développement de instruction donnée par le même Apôtre à Corneille sur la vie de l’'Homme-Dieu : « Maître du monde entier, il a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux que le démon tourmentait 5. »
3° Il écrivait pour tous les peuples Gentils, tn raon ation ?, spécialement pour les Romains. — C’est la principale raison pour laquelle il s'appuie rarement sur l’Ancien Testament et ne le cite presque pas, contrairement à la pratique de. S. Pierre. fl ne présente pas le Sauveur comme Messie, mais comme souverain du monde : il ne l’appelle pas fils de David ‘°, mais Fils de l’homme ou Fils de Dieu ‘!, commes. Jean
4 Marc., vin, 33. — 2 x1v, 81. — 3 x1v, 68, 12. On voit ce même fait représenté en une foule d’'endroits des Catacombes. — # Matth., x1v, 28-31, — 5 Cf. Matth,, xvi, 11-19 ; Luc., xxn, 31, 32; Joan., xxr, 15, 17. Non solum magistri, delictum non occultavit, sed exquisitius etiam quam cæteri conscripsit. Hoc ab ipso magistro Petrus didicerat : discipulus enim Petri fuit. S. Chrys., In Mallh. Hom. rxxxv. Cf, Clement, Recogn., 1, À, 10. J1 est bien remarquable cependant que le glorieux témoignage rendu par $. Pierre à Notre Seigneur : Eu etc o vto< tou Oeov, devient comme letexte de S. Marc, 1, 1; et qu’on l'entend répéter dans cet évangile par
la terre, xv, 39, par l'enfer, ur, 41, 12 et par Dieu même, 1, 11. — 67, DT D 328 0er AO A MS EVA var, 2295 7x, 16,25; xv1, 9, 11. — 7 Oportet ex his viris, incipiens a baptismate Joannis
usque ad diem qua assumptus est, testem resurrectionis ejus nobiscum fieri. Act., 1, 24, 22. — 8 Act., x, 36, 38. — 9 Marc., xvi, 16. — 10 Sauf une fois, x, 41, — 111], 1 ; xv, 39.
qui destinait aussi son écrit aux Gentils. [l omet, comme lui, les généalogies et l’adoration des Mages, qui intéressaient spécialement les Juifs,et commence son récit par la prédication de l'Evangile. 11 ne nomme pas une seule fois la Loi; il ne dit pas labomination dans le sanctuaire, in sancto *, mais wb? non debet ®. Dans le récit de la Passion, il passe sous silence le voile du temple déchiré, le tremblement de terre, et le brisement de la pierre, qui ne se pouvaient constater qu’à Jérusalem. Il explique les usages juifs, dont il fait mention ?, il évalue les pièces grecques en monnaies latines, kerta duz, o eatt xodpavrns *, et traduit les termes araméens qu’il insère dans son récit ÿ, tandis qu’il n’explique aucune des expressions latines qu’il fait entrer dans ses phrases grecques, ànvapuov $ xevruptuv 7, wnvoos 5, xodoavrns ?, xoabatos 11, Éeornc 11, hevewy 12, roatwptov 15, ohayekkow 1 onmexwukarwp 1, ete. Il prend soin de dire que le Jourdain est. un fleuve !, et que le mont des Oliviers est en face du temple ‘7. Il avertit que les Sadducéens ne croient pas à la résurrection ‘#, que les Pharisiens jeûnent fréquemment !, que les Juifs immolent V’Agneau pascal le premier jour des Azymes ??, qu’ils sont en possession de remettre en liberté un prisonnier à Pâques ?!. Les quatre paraboles qu'il reproduit ont rapport à la prédication de l'Evangile, à l'établissement de l'Eglise et à la vocation des Gentils. Enfin il désigne Alexandre et Rufus comme fils de Simon de Cyrène **, et l’on sait par $. Paul qu’ils étaient venus s'établir à Rome **.
4° Son écrit est rédigé comme un simple mémorial. — On n’y remarque aucune tendance spéciale, soit apologétique, soit polémique. $. Jérôme dit que S. Marc n’a fait qu'un abrégé de l'Evangile ?*, Papias qu’il s’est borné à mettre par
1 Matth., xx1v, 15. — 2 xur, 14, — 3 vi, 2, 4; x1v, 12; xv, 6, 42, etc, 2 on ME EVE MO ET 2 XIV 002 34, 42. — 6 vi, 37. — 7 xv, 39, 44, 45. — 8 xrr, 14. — 9 Marc., xxx, 42. — 10 11, 9.—11 vrr, 4,8. —12 y, 9, 15, — 13 xy, 16. — 14 xy, 15. — 15 yr, 91. — 461, 5.—11xur, 3. —18 xx, 18. —19 17, 18.— 20 xrv, 12. — 21 xv, 6, etc. —?22xv, 21. — 3 Rom., xvi, 13, S. Polycarpe parle aux Philippiens de Rufus, comme dun illustre martyr. Episl. 9. — 2+ Breve scripsit evan-
gelium, $. Hicron., De vir, üllust., vu. Cum solo Joanne nihil dixit,
écrit les prédications de $. Pierre ‘. S. Augustin l'appelle pedissequus Matthæi ? et Bossuet le plus divin des abréviateurs *. Cependant $. Marc ne se borne pas à résumer, ou bien ce qu'il résume est plutôt l’histoire du Sauveur que le livre de $. Matthieu. En certains endroits, il change l’ordre suivi par son devancier; en d’autres, il rafraichit ses tableaux en les complétant par de nouveaux traits; par exemple, dans la guérison de lhémorroïsse *, dans la délivrance des possédés Géraséniens Ÿ, dans le récit de la mort de S. Jean-Baptiste ‘, Encore qu'il n'ait pas plus de vingt-sept versets dont on ne trouve pas l’équivalent dans $. Matthieu ou dans $. Luc, on lui doit cependant une parabole ?, deux -œuérisons miraculeuses, celles du sourd-muet de la Décapole * et de l’aveugle de Bethsaïde *, et un des incidents de l'arrestation du Sauveur, auquel l’évangéliste semble ne pas être étranger ‘?.
5° Pour le style, S. Marc est partout net, vif, précis, vigoureux, mais en même temps sec et négligé. — Constamment il emploie dans ses récits le langage direct !!, et remplace le passé par le présent ©. Il aime les diminutifs, xopaotov, Aoyapta, tyOuètx, wragtov, etc. l?. [Il répète souvent les mêmes idées et les mêmes termes, soit à dessein pour en renforcer le sens ‘*, soit par négligence ”, comme x2t, ef, qui reparait à tout moment, rzktv, rursum, tlerum, et, evdswc, stalim, qu’on trouve neuf fois dans le premier chapitre. On cite en-
solus ipse perpauca, cum solo Luca pauciora, cum Matthæo vero plurima et multa pene totidem atque ipsis verbis, sive cum solo, sive cum cæteris consonante. S. Aug., De consensu evangel., 1, 4.
1 Euseb., H., 11, 15. Imitatus magistri sui Petri verborum paucitatem, uti Lucas Pauli ubertatem loquendi. S. Chrys., 1n Matlh., Hom. 1v. — 2 De cons. Evang., 1, 4. — 3 Cf. II Marc., 1, 24-21. $. Marc n’a que fort peu de passages qui fassent défaut en $S. Matthieu : 1, 21-28, 35-39; rv, 21, 24, 26-29; vir, 31-37; var, 22-26; 1x, 38-42; xu, 41-44; x1v, BA, 52. — 4, 25, 29, 32. — 6 y, 4, 18, 19. — 6vr, 20, 29. — 7 1v, 26-29. — 8 vir, 32-35. — 9 vrrr, 22-26. — 10 x1v, 51, 52. — 11 1v, 39; v, 8, 9, 12; V2 0310 urx, 25%xrr, 6—-127,.40 20,3, 10, 11% v*, L;x1v, 43, 66: 13 y, 41, 42; vir, 27, 28; vu, 1; x, 41. — 14 x, 45; 11, 21, 28; ur, 26; 1v, 8; vu, 12, græce ; x1v, 68. — 15 1, 45; x, 18, 22, 25; vin, 15. CRM 2027 uv 1560, A0 vr, 17, 1857x)113;x1V:406;
152 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [N° 62 core parmi ses expressions favorites, cæpit, immundus spiritus, interrogare, prædicare, comminarti, etc.
Ainsi les caractères intrinsèques du second évangile justifient pleinement la croyance de Eglise sur l’origine et sur l’auteur de ce livre ‘.
62. — D’après certains critiques, 5. Marc n'aurait-il pas écrit son Evangile bien plus tôt que S. Matthieu ?
Un certain nombre de rationalistes ? attribuent aujourd’hui à l'Evangile de S. Marc la priorité d’origine. En cela, ils sont forcés de rompre avec Baur, d’après lequel PEvangile le plus ancien devrait être plus que tout autre imprégné de l'esprit judaïsant, personnifié dans S. Pierre *; mais ils ont l’avantage de mettre en question l’authenticité de S. Matthieu, et par ce moyen de contester à l'Eglise Pautorité d’un témoin oculaire des faits évangéliques, de jeter du doute sur les principales prédictions du Sauveur * et de gagner du temps pour l’éclosion de leurs mythes ou légendes. L'intérêt du système explique donc ce sentiment. Ce n’en est pas moins un paradoxe, opposé à toutes les vraisemblances, et démenti par tous les témoignages.
[. Ce sentiment est contraire à toute vraisemblance.
1° C’est aux Hébreux que le christianisme fut d’abord prêché; c’est dans la Judée que se formèrent les premières églises; c’est là plus tôt qu'ailleurs qu’on dut avoir lidée et sentir le besoin d’un évangile écrit. [l y a donc lieu de croire que le premier évangile n’a pas été fait à Rome pour les Romains, mais, comme on l’a toujours dit, en Judée, pour les Juifs.
2° On n’a pas attribué à S. Pierre l'Evangile de S. Marc, ni à S. Paul celui deS. Luc, malgré la part prise à chacun de ces ouvrages par lun et l’autre de ces apôtres : comment donc admettre, ce qu’on suppose ici, qu’on ait attribué unanimement à 5. Matthieu un écrit composé longtemps après lui, et auquel il n'aurait coopéré en aucune manière?
1 Supra, n. 23, — ? Wolkmar, Wille, Renan, Les Evangiles, A8T1. — 3 Supra, n. 21. — # Infra, n. 257.
On prétend que le faussaire a usurpé ce nom pour donner crédit à son ouvrage. Mais comment a-t-il pu tromper l’Eglise entière? D'ailleurs, ce n’est pas le nom de Matthieu, le publicain, que devait prendre l’auteur d’un livre écrit pour les Juifs : c'était celui de Jacques, l’évêque de Jérusalem, ou celui de Pierre, l’apôtre de l’ancien peuple. Dira-t-on que S. Matthieu avait fourni le fond de cette composition dans un Evangile hébreu primitif ? Alors la difficulté se double. Comment a-t-on pu répudier cet évangile authentique, ouvrage d’un Apôtre et le plus ancien de tous, et lui substituer celui d’un inconnu, d’un faussaire, sans que personne ait aperçu la fraude ou crié à l’imposture?
3° Si l’on renvoie ainsi la rédaction du premier évangile à la fin du premier siècle, ses caractères intrinsèques, aussi bien que sa diffusion par toute l'Eglise dès cette époque, sont inexplicables. — Comment croire, en effet, qu'après la ruine du temple et la dispersion du peuple juif, on ait encore composé un évangile spécial pour les Hébreux ; qu’on VPait écrit dans leur langue ou du moins conformément à leurs usages : qu’on y ait parlé de cité sainte‘ ; qu’on se soit arrêté à en prédire la ruine en même temps que la fin du monde ?, à montrer les Pharisiens en possession des honneurs, à stigmatiser leurs défauts *? On ne voit pas cela dans S. Jean. — D'un autre côté, il suffit de la moindre notion des premiers auteurs ecclésiastiques pour être convaincu que S. Matthieu leur était connu. On le trouve cité dès l'origine, et sans comparaison plus que les autres évangélistes ensemble. Ainsi, en S. Barnabé, il l’est trois fois et il l’est seul. En $. Clément, trois textes sur six sont de lui; en $. Ignace, c’est cinq textes sur six; en $. Polycarpe, six sur sept; en $. Justin, cinquante sur soixante-cinq, etc. Pourquoi $. Matthieu serait-il le plus cité, sil navait pas été répandu, et comment aurait-il été répandu, sil n'avait pas été le plus ancien, surtout s’il n’était pas antérieur à S. Luc, s’il n'avait été publié qu’à la fin du siècle,
4 Matth., 1v, 5; v, 35; xxiv, 15; xxvur, 1, 53. — ? Matth., xxIv, 2-34, — 3 Matth., xxmm, 2, 8, 5, 15, 16, 18, 21, 23, 27, 29, 34.
154 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [no 62
s’il était encore inconnu à Rome vers 97, comme on le prétend !?
Il. Ce sentiment est démenti par la tradition la plus universelle el la plus expresse.
Les Pères et les écrivains ecclésiastiques, à commencer par les plus anciens, les maîtres de Papias?, S. [rénée *, Clément d'Alexandrie ‘, Origène *, S. Epiphane ‘, Eusèbe?, S. Cyrille de Jérusalem®, $. Chrysostome®, S. Jérôme ‘, S. Augustin !!, affirment expressément que l’auteur de notre premier évangile est S. Matthieu, qu’il Pa écrit en hébreu, dans la Judée, avant d’aller prècher la foi chez les nations, par conséquent que son livre est le plus ancien de ceux du Nouveau Testament. Contre un témoignage aussi positif et aussi universel, contre la tradition tout entière, aucune conjecture, aucun système, aucune habileté ne saurait prévaloir. Il s’agit d’un fait public qui intéressait l'Eglise au plus haut degré : il est impossible qu’elle n’en ait pas gardé un fidèle souvenir. La tradition, en effet, est unanime et remonte jusqu'aux Apôtres. En 210, Origène, énumérant nos quatre évangiles et plaçant $S. Matthieu avant tous les autres, invoque, en faveur de leur authenticité, le témoignage de l'Eglise de Dieu répandue par toute la terre !?.
D'ailleurs celui de Eglise romaine suffirait ici, à lui seul. Evidemment, si le plus ancien évangile avait paru à Rome, s’il avait été composé en faveur de l'Eglise de Rome, sous l'influence et la direction de $. Pierre, cette Eglise n'aurait pas manqué de publier un fait si important et si glorieux pour elle. Jamais elle ne l'aurait oublié; jamais ellen’aurait eu l’idée d'attribuer la priorité d’origine à un autre évangile composé pour les Juifs, trente ans plus tard, par un
1 M. Renan, Evang., 214. Aujourd'hui M. Renan dit que la dernière rédaction de $. Matthieu remonte à l'an 85, d’où l’on peut conclure, ce semble, que la première est antérieure à 70 et à la mort de S. Matthieu. Supra, n. 53. — ? Euseb., H., 1171, 39.—3 Adv. Hæres., III, 1; Fragm. xxx. — # Euseb., H., vi, 14. — 5 In Jos., Hom., vu, 1; in Matth., 1. Cf. Euscb., H., vi, 25. — 6 Hæres., 11, 5-1, — 1 H., 1x, 24. — 8 Calech., xiv, 15. — 9 In Matth., Hom., 11. — 10 In Matth., præf.; de Vir, illust., 11, — 11 De consensu Evang., 1. 2. — 12 In Matth., 1.
faussaire inconnu; jamais elle ne lui aurait donné la première place dans ses recueils et ses catalogues ; jamais enfin elle n'aurait souffert qu’on appelât $. Marc un imitateur ou un abréviateur de S. Matthieu ‘, de celui à qui il aurait, au contraire, servi de modèle et fourni ses plus précieux matériaux.
Il est donc hors de doute que l'Evangile de S. Matthieu est antérieur à celui de S. Marc.