III
182 JÉSUS-CHRIST SELON L’ÉVANGILE. [n° 72
devait lui attirer les plus hautes faveurs'. Il s'était donné à lui de bonne heure avec une grande générosité?. Il Pavait suivi partout sur la terre, comme les vierges le suivent au ciel. Il l'avait accompagné au Calvaire comme au Thabor. Et ce qui l'avait le plus frappé, ce qu’il avait le mieux senti dans ses discours comme dans ses mystères, C’est ce qu'il y voyait de surhumain. Plus dune fois, il avait obtenu du divin Maitre des connaissances que d’autres n’osaient demander ?. Ajoutez que depuis l’Ascension il avait vécu longtemps auprès de la très sainte Vierge dans le recueillement et la prière, et que la gloire du Sauveur au ciel était plus souvent présente à leur esprit que son état d’humiliation sur la terre‘. Ajoutez encore qu'il avait passé par le martyre, et que, dans son ravissement de Patmos, le Fils de Dieu s'était montré à lui, plus longtemps et plus pleinement qu'à S. Paul lui-même, dans l’éclat de sa vie triomphante.
3° Enfin et surtout, il faut voir ici une attention du Sauveur envers les âmes pures et ferventes. Il était à désirer que l'Evangile fût pour les chrétiens ce qu'était la manne pour les Israélites, que tous les fidèles trouvassent dans les exemples et dans les discours du Fils de Dieu un aliment en rapport avec leurs besoins et conforme à leurs attraits®. Faut-il s'étonner si, dans l’un des récits qu’il en a fait faire, il a songé à ceux qui l’aiment davantage, s’il a tenu compte de leurs aspirations, et si, pour se révéler plus pleinement à eux, il s’est servi de celui à qui il avait donné sur la terre la plus grande part à ses lumières et à son amour ? Les trois premiers évangélistes avaient posé la base du christianisme et tracé sa voie à la vie active, en consignant dans leurs écrits la vie extérieure du Sauveur et son enseignement populaire. Pour couronner cette œuvre, que restait-il à PApôtre de la dilection, sinon de pourvoir aux besoins de la vie contemplative®, en reproduisant dans sa sublimité la
4 S: Thom., p. 4, q. 20, a. 4, ad. 3: — 2 Marc., 1, 20. —3 Joan., xnt, 24, 25. — # Cf. S. Amb., de Inst. virg., 1. — 5 Omne habens delectamentum et omnis saporis suavitatem, Sap., xvr, 20, — 6 Restat aquila,
doctrine théologique du divin Maître, en révélant aux âmes ferventes et généreuses ce qui le ravissait lui-même davantage, l’intérieur de l’Homme-Dieu, sa sainteté infinie, son union avec son Père, et par-dessus tout sa charité pour les âmes et les communications qu’il veut leur faire de son Esprit et de sa grâce? C’est ce qu’on trouve dans son Epiître comme dans son Evangile : Prope omnia de caritate. Qui habet in se audire, audiat : erit illi lectio ista tanquam oleum in flamma*.
Du reste, ce serait se faire illusion de juger de S. Jean par les premiers versets et de penser qu’il est partout également sublime. Quand il est question de sujets ordinaires, de guérisons, de discours au peuple, son style n'a pas moins de simplicité que celui des synoptiques ?. Ce serait aussi mal apprécier les synoptiques, que de penser qu’ils n’ont jamais rien de l’élévation et de l'éclat de S. Jean *.
* 13. — La physionomie du Sauveur n'étant pas la même dans saint Jean et dans les synoptiques, quelle est celle qu’on doit tenir pour vraie ?
La physionomie d’un homme n’est pas invariable comme celle d’une statue. Un personnage peut être tour à tour grave, riant, impérieux, irrité. Quelle que soit celle de ces
sublimium prædicator et lucis internæ atque æternæ fixis oculis contemplator. S. Aug., In Joan., xxxvi, 5. Cf. De cons. evang., 1v, 20.
1$. Auc., In Ep. ad Parth., Præf. — 2 Joan., 1, 29-b1 ; 11, 1-17; 1V, v, 4-17; vi, 1-27; var, 1-12; 1x, 6-39; x1, 17-56; x, 1-22; xur, 12-17, 21- 313 xvI, 1-55 xvurr, 24. — 8 CÊ. Matth., x1, 28, 29 et Joan., vir, 31; — Matth., x, 30 et Joan., xxx, 25; — Matth., xr, 21; Luc., x1, 21, 22 et Joan., x1u, 1, 18; vi, 45; xi1, 3; — Matth, v, 6, Luc., vi, 21 ct Joan., vi, 35; Matth., x1, 25-30 et Joan., x1v, 18-23 ; — Matth., xxx, 51 et Joan., IV, 44; — Marc., xvi, 16 et Joan., 11, 18; — Matth., xxvur, 18 et Joan., XVI, 2; — Matth., xvi, 19 ct Joan., xx1, 15; Matth., x, 40 et Joan., xIu, 20; — Matth., x, 22 et Joan., xv, 21; — Matth., x, 25 et Joan., xv, 20; — Matth., xxvi, 55 et Joan., xvur, 20; — Matth., xxvr, 52 et Joan., xvinx, 11; Matth., x, 29; Marc., vin, 85; Luc., 1x, 24; xvur, 33 et Joan. xt, 24; — Matth., xxvi, 46 ct Joan., x1v, 31; — Matth., xxvi, 34; Marc., x1v, 30; Luc., xxir, 34 ct Joan., xur, 38; — Matth., xxvr, 52 et Joan., xvi, 115 — Matth., xxviur, 18-20; Marc., xvi, 15-20 et Joan,, xx, 19-23; xxr, 15-17,
physionomies qu’on lui donne, s’il est placé dans les conditions qui lui conviennent, elle n’aura rien que de vrai. Un même homme peut aussi posséder bien des qualités diverses, la grandeur et la bonté, la fermeté et la patience, élévation de la pensée et la simplicité du cœur; et chacune de ces dispositions peut se révéler successivement dans son extérieur et dans son langage.
D'un autre côté, tous ne sont pas frappés des mêmes choses; tous n’en conservent pas le même souvenir, et ce que chacun exprime le plus sûrement, le plus fidèlement dans sa mémoire et dans ses écrits, c’est lui-même. Jésus- Christ est un : c’est le soleil de justice, c’est la perfection même; mais les évangélistes différaient les uns des autres, comme des miroirs de nature et de dimensions diverses. Chacun d’eux reflète ce divin soleil, mais à son heure et à sa manière, suivant sa capacité et ses dispositions. $S. Jean étant celui dans l'esprit duquel l’image du Sauveur s’est reflétée avec le plus d'éclat, n'est-il pas naturel qu’il Pait représenté avec l’auréole la plus brillante et la physionomie la plus divine ‘?
Toutefois, si brillant qu’il paraisse, qui ne reconnait en lui le Fils de Marie, le docteur, le prophète, lethaumaturge des synoptiques? Est-ce que nous n'avons pas des Histoires du Sauveur, où les quatre évangiles fondus ensemble forment un tout harmonique ? Jésus-Christ est toujours conforme à lui-même et différent de tout autre, d’une élévation, d’une sainteté, d’une sérénité, d’une onction sans égales. Il à partout la même prudence ?, la même modestie ?, la même douceur envers ses ennemis *, le même ascendant sur ses disciples , la même idée de sa personne et de son
1 Vidimus gloriam ejus, gloriam quasi unigeniti. Joan., 1, 14. Audeo dicere, fratres mei : forsitan nec ipse Joannes dixit ut est, sed et ipse ut potuit, quia de Deo homo dixit, et quidem inspiratus a Deo, sed tamen homo. S. Aug., In Joan., 1, 1. — ? Cf. Joan., x, 24, 25; Matth., xvi, 20; Marc., ur, 12 Luc., "y, 41 == 3" Joan. y, 13,30: vx 15k Matth., x1v, 22; xxvi, 39; Luc., v, 15, 16. — # Joan., xvur, 20; Marc, xiv, 48; Luc., xxir, 52. — 5 Joan., xvi, 16; xxr, 12; Marc., 1x, 31; Luc.,1x, 4b,
N° 74] ÉVANGILE DE SAINT JEAN. 185 ministère ‘, le même langage figuré et parabolique ?, la même manière d'opérer des miracles *, d'enseigner *, de prouver ”, d'expliquer ses actes 5. Un bon nombre de ses paroles, qu’on croirait propres à S. Jean, ont été reproduites, à peu près identiquement, par les synoptiques 7.
14. — L’évangile de S. Jean, tout dogmatique qu'il est, n'offre-t-il pas des données précieuses pour l’histoire du Sauveur, ct n'a-t-il pas des parties bien distinctes ?
I. S. Jean fait connaître, plus précisément que les synoptiques, la durée de la prédication du Sauveur et ses diverses phases. Dans ses vingt et un chapitres, il fait mention de quatre solennités, dont trois Pâques au moins, et il signale chacune elles parce qu’elle a fourni au Sauveur l’occasion de donner plus d’éclat à sa mission et à sa doctrine #. À la première, 1, 43, il chasse les vendeurs du temple, et entre en rapport avec un Docteur de Ja loi. À la seconde, v, 4, il guérit un paralytique et proclame sa divinité. A la troisième, vi, 4, il multiplie les pains et annonce l'Eucharistie. Il l’institue à la quatrième, xu1.
If. Les vingt et un chapitres de cet évangile débutent par
4 Joan. 111, 11; v, 22, 24, 455; vx, 12: 1x, 39; xxx, 20; Matth., y, 14: ML 22e 205 xnr, 19 xT, 216 xx VI, 68 xx vi, 19; CLuc., 1x #0 2 Joan., 11, 34; I, 8; v, 725: TRADE SR ve M TT 212 DAC AA 1, 3 et Matth., xu1, 3; Joan., x, 1 ct mr xXvi, 12; Joan., xur, 1 ct
Luc., xu1, 31; Joan., xmn, 16 et Matth. ., X, 24, 25; Joan., 11, 29 et Matth., xxI1, 2; Joan., xv, 2 et Matth. VIT, 19. BON. NAS TAVT, MERE Matth., vu, 8; 1x, 6; x1v, 19; Luc., VI, 1e OC MA TOAN, 1V, 0313 0V
1Zovr, 25; 1x, 1-5, 25-41; xun, 8, etc.; Matth., x1x, 41-50; xir, 43, 45; ele 0 vu, LOMarc r, A6, 116%1x, 86; x, 13 M5 Luc. ir 2x, 41; xXIU, É 5; etc. — 5 Joan., 1v, 23, 24; Matth, v, 25, 31; vi, 31; XVuL, RE 2 Cv, 00 Marc Vin, 83 x, SIL SIT, 10; 215600; 48; xvur, À, etc. — 6 Joan., 1v, 31; vi, 25; 1x, 1-5, 35, 40; xx, 8; Matth.,
x, 41, 80 : xv, 1-20: xvr, 0; xvIu, L;Marc., 1, 46, 11; x, 13- 15: Luc., sn 2er d=5 XIV, 10 etc. Cf. Joan; 11; 19:77, 24 v,8; Yr, 20, Doro 4058, 25, 21exur, d, 416, 20, 215298; x1v, 016, 28, 31: XY, 20, Dev, ie 2 0/P87reteMatthe, xx, Gi Enr EUR 6 EI 210; 0 6), pe 28, 206Ecxvr, LI SERV 86 ET, 21x24 A0 xx vr, 21, 3%: XXVIN, 20: CI 02 KXVE, 16 : A S 22, 25: XXVI, 31; xxviur, 18; XXVI, 52, Dre etCnCE Lacordaire, Conf.; x, Infra, n. 460, — 8 Infra, n. LAL.
“un prologue assez court et se divisent naturellement en deux parties; — 1° Dans la première, qui est la plus considérable, 1, 19-x1, Jésus-Christ se révèle au monde comme la vraie source dela lumière ! et de la vie? : un certain nombre croient à ses paroles; mais la plupart ferment l'oreille à sa prédication et demeurent incrédules. — 2° Dans la seconde, xXHI-XxI, le Sauveur se manifeste à ses disciples en particulier; on y voit l’achèvement de sa prédication, la consommation de son sacrifice et le couronnement desa vie mortelle. Après avoir ouvert son âme à ses Apôtres dans la dernière cène, XII-XvII, il endure avec courage tous les tourments que la haine et l’envie lui font subir, xvur, xIX, puis, sortant du tombeau, il ranime la foi de ses disciples et leur donne ses dernières instructions, XX, XxI.
MC Joan. 1, 48, 51511, 22 ;1v, 10,29; vir, 15, 20/26: nr, 1258 1-41, — 2 Joan., 11, 1-12, 19, 22; 11, 1-16; 1v, 10-14, 46-54: v, 1-16, 291, 26; vi, 1-15, 35, 48, 51; x, 1-51; x1, 1, 45, etc. — 3 Croix de l'église Sainte-Marie à Rome, entourée des quatres évangélistes, sous leurs symboles ordinaires. Au milieu, entre l’& et w l'emblème de l’Esprit-Saint : Digilus palernæ dextleræ. Supra, n. 52.