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RÉFLEXIONS SUR LES PARABOLES

211. — Quelles sont les principales qualités qu'on remarque en ces paraboles ?

Nous mettons ici de côté le fond de la doctrine, pour ne parler que de la forme. Sous ce rapport, tous les critiques conviennent que ces paraboles ont au suprème degré toutes les qualités désirables.

Elles sont : — 1° Zntéressantes, pleines de vie etde charme; propres à éveiller la curiosité de l'esprit; de nature à faire une vive impression et à se graver dans la mémoire. — 2° Simples autant que justes, sans complication ni détails superflus, réductibles à une seule idée, qu’on saisit aisément et qu’on retient sans peine, quand on est au vrai point de vue. L’homme des champs qui entend aujourd’hui la parabole du semeur de livraie, ou de l’économe infidèle, lève la

1 C£. Matth., xvin, 13, 12. Non dicit : Congratulamini inventæ ovi, sed mihi, quia videlicet ejus gaudium est vita nostra, et cum nos ad cœlum reducimur, solemnitatem lætitiæ ejus implemus. S. Greg., In Evang., hom. xxx1v, 3; S. Bern., Serm. xx1x. — 2? I Joan., 1v, 8-10. — 3 Drachme frappée en Grèce sous Néron, avec son image et ses titres : Nepwvoc, Katcapos Zefaotou.

tête et comprend aussi bien que l’auditoire rustique auquel elle fut d’abord adressée. — 3° Toujours dignes, d’une convenance et d’une distinction parfaites, malgré la vulgarité des objets qui en ont fourni l’idée, et toujours inspirées par le désir d’être utile, d’instruire, d’édifier. — 4° D'une profondeur et d'une fécondité incomparables, soit dans le sens moral, toujours susceptible d'applications sans nombre, soit au point de vue théologique et prophétique; car le divin Maître ne se sert pas seulement de ce langage pour enseigner à ses disciples la conduite qu’ils ont à tenir, il l’emploie non moins souvent pour annoncer d’une manière discrète la conduite de Dieu à l’égard des âmes, les desseins de sa Providence et les destinées de son Eglise.

Après les exemples et les mystères du Sauveur, rien n’a plus contribué que ses paraboles à répandre ses maximes et à propager son esprit. On les a peintes sur les murs des catacombes comme aux vitraux des cathédrales. Elles sont le charme de l’enfance et le flambeau de l’âge mûr. Et, chose remarquable, quoique chacun des Synoptiques s’attache à celles qui ont un rapport plus direct à la fin qu’il se propose !, elles offrent partout, dans $. Luc comme dans S. Matthieu, à peu près les mêmes qualités; preuve qu’elles ne doivent pas leur perfection à l’évangéliste qui les rapporte, mais au véritable Salomon, de qui il les tient et à qui il les attribue.

278. — Faut-il prendre à la lettre ce que dit S. Matthieu, xu1, 24, que Notre Seigneur ne parlait qu'en paraboles, afin de se conformer à la prédiction du Psalmiste, LxxvIr, 2?

1° Communément, les commentateurs restreignent l’ob-

1 Elles s’harmonisent en effet avec le caractère et le but de chaque évangile. Celles de S. Matthieu donnent une idée de l'Eglise, de sa constitution, de son autorité; celles de $S. Luc ont plutôt pour fin de porter à la perfection, à la pratique de la vie chrétienne. Dans les premières, Dieu apparaît presque toujours comme un roi ou comme un juge, veillant sur ses sujets pour punir le vice et récompenser la vertu, x111, 24, 49; xXvur, 34; xx. L&; xx, 41; xxx, 7, 18; xxv. 14-30. Dans les secondes, les scènes de miséricorde alternent les scènes de justice, xu, 6; x, 30; xv, 4, etc. S. Jean plus dogmatique que pratique n’a pas de parabole.

ie

124 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. - [n° 279 servation de $. Matthieu aux circonstances qu'il retrace en cet endroit. Elle ne s’applique, dit S. Chrysostome !, qu’au discours qui vient d’être rapporté, et c’est ce qu'atteste le texte même de l'Evangile : Hæc omnia locutus est in parabolis ?. — 2° Ceux qui étendent davantage le sens de ce verset disent qu’il faut l’entendre moralement, comme si PEvangéliste disait : Voilà de quelle manière il parlait ordinatrement au peuple, ou, suivant S. Thomas : {4 n'avait pas coutume de précher autrement, c'est-à-dire sans mêler quelque parabole à ses discours; encore faut-il donner au mot parabole le sens qu’il a dans le Psaume LxxvII, un sens très large, qui comprend jusqu'aux comparaisons et aux sentences ?.

219. — Comment se fait-il que des paraboles si simples n'aient pas été comprises ?

1° Quand on dit que les paraboles de Notre Seigneur sont simples, on entend qu’elles sont énoncées dans un style familier, et sans complication; mais on ne nie pas qu’elles n'aient pour la plupart un sens caché et très profond, dont peu d’esprits découvrent la profondeur. C’est à cette partie de l'Evangile surtout que convient le mot de $. Augustin : Omnibus accessibilis, paucissimis vero penetrabilis *. Il s'applique en premier lieu aux paraboles prophétiques. Celles-ci étaient bien plus difficiles à entendre pour les Juifs que pour nous, soit parce que l'événement ne les avait pas encore éclaircies, soit parce qu’ils étaient mal disposés pour en bien saisir le sens.

2° Un grand nombre d’auditeurs, ot eëw ÿ, ne prêtaient oreille au Sauveur qu’un moment et comme en passant. Ne suivant pas ses instructions, ils n'étaient initiés ni à sa doctrine ni à son langage, et ils ne prenaient pas la peine de réfléchir sur les paroles. D’autres ne l’écoutaient que pour le trouver en défaut : ils le regardaient comme un impos-

16. Chrys., /n Matth., Hom. xzvrr, 1. — ? Matth., x, 34. — 3 Cf. Supra, n. 251; S. Th., p. 3, q. 42, a. 3, ad 3. — # Epist. cxxxvn, 18. — 5 Marc.,.1v, 11.

teur ; ils ne cherchaient à voir que du faux dans ses discours. Presque tous étaient remplis de préjugés sur le Messie, sur le royaume de Dieu, sur les destinées d'Israël. Comment auraient-ils saisi la portée de tant de traits sur la vocation des Gentils et la réprobation des Juifs dans les vignerons homicides, dans le figuier stérile, dans les premiers conviés remplacés par d’autres, etc.? Vous avez reçu ce don, disait aux Apôtres le divin Maître; mais ül n’a pas été fait à tous. Si tous avaient eu les dispositions des Apôtres, ils auraient compris comme eux, ou Notre Seigneur leur aurait donné les mêmes éclaircissements ?. Poterant audire, dit S. Marc *. Aussi terminait-il souvent ses paraboles par ces mots : Qué habet aures audiendi, audiat *.

* 280. — N'est-ce pas une contradiction de la part du Sauveur de s'adresser aux Juifs et de leur parler un langage qu’ils ne doivent pas comprendre 5?

1° Les disciples du Sauveur, c’est-à-dire la meilleure par-

tie de ses auditeurs, ceux qu’il tenait surtout à instruire,

comprenaient son langage f, et ce langage avait l'avantage de leur rendre ses pensées plus frappantes et de les leur faire retenir. Ainsi la parole du Sauveur n’était pas inintelligible, hors la portée des esprits.

2° Si un grand nombre ne l’entendaient pas ou l’entendaient peu, c’est qu'ils négligeaient de faire ce qu’ils devaient pour l’entendre. On ne peut donc pas prétendre qu'il cherchait à cacher sa pensée. Quand il dit : Zn parabolis omnia fiunt, ut videntes non videantT, ut exprime le résultat qu’il obtient, non la fin qu’il a en vue, non sa première intention du moins ; car on peut distinguer en lui deux intentions : l’une antécédente, par laquelle il désire être entendu de tous; l’autre subséquente, par laquelle, voyant qu’un certain nombre négligent de s'appliquer à sa parole pour

4 Luc., vint, 43. — ? Matth., vi, 25. — 3 Marc., 33, 34. — * Matth, xut, 9, 43; Luc., xiv, 35. Omnes qui aderant, aures corporis habebant, sed aures cordis requirit. S. Greg., In Evang. Hom. xv, 2. — ÿ Cf. Matth., x, 43; Marc., 1v, 11, 12; Joan., xur, 40, — 6 Marc., 1v, 11, 33; Joan., vi, 417. — 7 Marc., 1v, 12.

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en comprendre les figures, il veut que leur négligence soit punie par l’inintelligence du langage figuré dont il persiste à se servir.

3° Il avait de bonnes raisons pour ne pas exposer trop clairement en public ce qui fait l’objet d’une partie de ses paraboles !. C’étaient les mêmes qui le portèrent d’abord à défendre à ses disciples de publier qu’il était le Fils de Dieu. Il ne voulait pas aigrir la haine de ses ennemis, ni leur donner lieu de l’accuser devant les magistrats, ni les porter à des mesures violentes contre sa personne. Il avait d’ailleurs bien des motifs pour ne pas garder tout à fait le silence sur ce qui devait arriver. Il fallait que plus tard, quand ces événements se réaliseraient, ceux qui lauraient entendu sans le bien comprendre pussent Se TDR et attester ce qu’il avait prédit *.

ARTICLE II

Discours de Notre Seigneur.

281, — Combien trouve-t-on de discours de Notre Seigneur dans les Evangiles?

Nous avons un grand nombre de discours du Sauveur, mais la plupart ont peu d'étendue. On peut les ranger en deux classes parfaitement distinctes ;

10 Dans les Synoptiques.

Le discours sur la montagne, Matth., v-vrr;

Le discours aux Apôtres, en Galilée, Matth., x

Sur le célibat et le mariage, Matth., xix, 3-12;

Sur le péché contre le Saint-Esprit, Matth., x1r, 22-37;

Sur les conseils ou la voie la plus sûre pour arriver au ciel, Matth., xix, 16-30;

Sur les injures et le pardon des offenses, Matth., xvrrr, 15-22;

Sur la pureté du cœur, Matth., xv, 1-20;

Sur le jeûne, Matth.,1x, 13-11;

1 Matth., xxt, 31-46; Marc., xnr, 1-12; Luc., xx, 9-19, etc. — 2? Joan., xvi, 4. Annon expedit tenere vel involutum quod nudum non capis? S. Bern. [deo melius erateis vel sic sub tegumento parabolarum doctrinam audire quam omnino ea privari. S. Thom., p. 3, q. 49, a. 8.

Sur le jugement, Matth., xxv, 34-46;

Sur les épis arrachés le jour du sabbat, Matth., x11, 1-8; Sur les occasions du péché, Matth., xvin, 6-10 ;

Sur les défauts des scribes et des pharisiens, Matth., xxtt1; Sur les enfants, Matth., xvinr, 2-6, etc.;

Dans la synagogue de Nazareth, Luc., 1v, 16-32.

20 Dans l'Évangile de saint Jean.

Le discours fait aux Juifs après le miracle de Bethsaïde, v, 11-41; Celui où Notre Seigneur annonce l'Eucharistie, vi, 26-12;

Celui de la fête des tabernacles, vir, 16-38;

Un premicr discours sur sa divinité, vi, 15-28;

Un autre sur le même sujet, x, 24-42;

Le discours après la Cène, xrv-xvrr.

IL. Les premiers, ceux des Synoptiques, se distinguent de ceux du dernier évangéliste par le fond comme par la forme. Dans ceux-là, le Sauveur ne s’occupe guère que de morale ; dans ceux-ci, il traite surtout du dogme, de sa personne et de sa divinité en particulier. Pour la diction, on trouve, entre les discours des trois synoptiques, une grande ressemblance, comme entre les frères d’une même famille ; ceux de S. Jean ont une physionomie à part, et autant ils diffèrent des précédents, autant ils se rapprochent des compositions et des passages qui appartiennent en propre au disciple bien-aimé, de ses Epitres, par exemple, ou du début de son évangile.

Pour s'expliquer cette particularité, il suffit de bien comprendre le rôle des évangélistes. Ce ne sont pas des sténographes qui prétendent reproduire littéralement et in ertenso les paroles du divin Maître : ce sont des historiens. Ils ne nous doivent autre chose qu’un sommaire exact de son enseignement, comme de sa vie. Ils ont donc un choix à faire entre les paroles du Sauveur ; et ce qu’ils jugent à propos de nous transmettre, ils sont forcés de le traduire dans leur langage, de lui donner une expression et une forme qui s'adapte à leur composition. Sans doute, l'Esprit saint qui les inspire garantit l'exactitude de leur récit, mais son action ne supprime pas la leur; elle ne leur enlève ni leur personnalité, ni leurs habitudes, ni leurs qualités d'esprit

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et de cœur ‘. Qu’y a-t-il donc d'étonnant qu’on reconnaisse le style de S. Jean dans les discours du Sauveur rapportés par cet évangéliste? Pourquoi sa véracité en deviendrait-elle suspecte? Ces discours, quant à leur forme, sont en partie son œuvre ; et, encore que sa manière soit modelée sur celle de son Maître, il est naturel que son travail garde quelque chose de ses dispositions et de son caractère.

$ I. — Discours DE NOTRE SEIGNEUR DANS LES SYNOPTIQUES.

Sermon sur la montagne. Matth., v-vir 2.

282. — Pourquoi Notre Seigneur prononce-i-il son premier discours sur le haut d'une montagne 3?

Suivant les saints Docteurs, le divin Maître a voulu pro-

1 Naturale est ut omnes artifices suæ artis loquantur exempiis. S. Hicron., In Amos, 1, 2. Ex quibus perspicum est evangelistas sensum quæsiisse, non verba. Epist. Lvir, 9. Ce principe s'applique aux récits aussi bien qu'aux discours. Il entrait dans les vues de l'Esprit saint que chaque écrivain suivit son inclination, son caractère, ses habitudes, ses souvenirs, et qu'il y eût entre les récits des quatre Evangélistes toutes les différences et toutes les antilogies apparentes qu'il y aurait eu naturellement, s'ils n'avaient pas été inspirés, Les contradictions réelles et absolument inconciliables sont les seules que son inspiration prévienne et rende impossibles. S. Aug., De cons. evang., 11, 12, 29-31. Infra, n. 303, 462. — ? I] est probable que le discours rapporté par S. Luc, vi, 11-49, est le même que celui-ci. On trouve des deux côtés le même auditoire, le même exorde, des maximes et des images toutes semblables, enfin la même conclusion suivie du même miracle. Seulement $S, Luc est plus bref. Il renvoie le chapitre vr de S. Matthieu à son chapitre x1, et omet ce qui concerne la Loi et n’intéresse que les Juifs. Infra, n. 362. — 3 On ne peut pas dire que la scène n’est pas la même dans les deux Evangélistes. S. Luc dit bien, avant de rapporter le discours de Notre Seigneur, que le divin Maître était descendu dans une plaine, ext romou medtvov, qu'il y avait guéri des malades et délivré des possédés, vi, 11-19; mais il ne dit pas qu'il soit resté au même endroit pour y prononcer son discours. On peut donc croire que, dans l’intervalle, il avait regagné la montagne avec la foule qu'il voulait instruire. D'ailleurs rien n'empêche d'entendre S. Matthieu, v, 1, en ce sens que Notre Seigneur s'était retiré avec la foule dans la partie montagneuse du pays, eux vo opoc (Cf. xx1v, 16; Joan., vr, 15). Au moment où S. Luc dit qu’il était descendu in loco campestri, il pouvait être encore dans la région des montagnes, quoique en un lieu moins élevé. Cf. S. Aug., De Cons. évang., 1, 43, 50.

noncer le premier et le principal de ses discours à ses dis- ciples sur le haut d’une montagne, pour plusieurs raisons ; — 1° Pour être écouté avec une attention plus religieuse, ses auditeurs se trouvant ainsi éloignés du monde et rapprochés du ciel‘. — 2° Afin de figurer par cette élévation la sublimité de sa morale et la nécessité où l’on est de s’élever pour l’entendre et la pratiquer ?. — 3° Pour faire entendre qu’il va donner sa loi au peuple chrétien, de même que Jéhovah a donné la sienne au peuple Juif. Aussi commence-t-il par parler du royaume de Dieu qu’il est venu fonder. Il dit quels sont ceux qui en feront partie, ce qu’ils peuvent espèrer, à quoi ils doivent tendre, les défauts qu’ils ont à craindre, les vertus qu’ils doivent pratiquer, enfin Pesprit qui doit les animer envers Dieu, envers le prochain, envers eux-mêmes. De même donc que les Juifs avaient leur morale dans le Décalogue et leur constitution dans les lois du Sinaï, les chrétiens trouvent dans le discours sur la montagne la règle de leur vie et leurs maximes de perfection *. Une circonstance qui caractérise l’une et lautre loi, qui en fait connaître l’esprit et en montre la différence, c’est qu'au Sinaï, Moïse seul avait accès auprès du Seigneur et que le peuple devait se tenir à distance sous peine de mort”, tandis qu'ici le Sauveur appelle à lui tous ses disciples; il commence par s'adresser aux plus petits et aux plus humbles, et il prodigue à tous, avec ses exhortations et ses conseils, les promesses les plus attrayantes et les encouragements les

plus touchants.

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