‹ Manuel BibliqueChapitre 87 sur 126 · RAT NS · texte numérisé non relu

RAT NS

450 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 306

tyrologe et les Catacombes, et qui s’est prolongé pendant deux siècles et demi, donec orbis terræ, qui persequebatur furore, sequeretur fide*, est unique dans l'histoire. fl est impossible de n’y pas reconnaître deux choses : la rage de l'enfer qui animait les persécuteurs?, et l'assistance du Ciel qui soutenait les victimes”.

* 306. — Pourquoi le Sauveur veut-il que ses Apôtres se dérobent à la persécution, et quel est ce retour du Fils de l'homme qu'il leur annonce, x, 23?

1° Notre Seigneur veut que ses Apôtres fuient, non pour

éviter de souffrir, comme le mercenaire *, mais pour mieux

servir l'Evangile et pour répandre la foi en plus d’endroits.

I ne dit pas : « Cessez de prêcher; » mais au contraire :

« Quand vous ne pourrez plus prêcher en une ville, allez le

faire en une autre. » Telle fut la conduite des Apôtres ° et

du divin Maître lui-même.

2 Ces mots : Non consummabitis civitates Israel, donec veniat Filius hominis', semblent avoir rapport au verset 7 : Prædicate, dicentes quia appropinquarit regnum cœlorum. Xs sont entendus de diverses manières par les interprètes. Plusieurs traduisent : « Le Fils de l'Homme viendra juger le monde, avant que vous et vos successeurs ayez converti tout Israël. » D’autres : « Avant que vous ayez achevé une tâche si difficile, je viendrai vous prendre et vous faire entrer avec moi dans ma gloire. » D’autres en plus grand nombre : «Je me montrerai auparavant dans ma justice et ma puissance, afin de sanctionner votre prédication d’une manière visible, afin de châtier l’incrédulité des Juifs et d'établir

solidement mon Eglise sur les ruines de la synagogue et de Pidolâtrie *,

1 S. Aug., de Civ. Dei, xxn, 1. — ? Luc., xx, 31. Cf. Job., nr, 4, 5. — 3 Ps. xxxvi, 15; Lvr, 9; Joan., nr, 20 ; xv, 18-27; xvi, 33: IL Tim, nt, 42. O beati martyres! Scio vobis corda humana : Unde vobis ista divina? Ego dico : à Deo; quis est qui dicat : a vobis? S. Aug., Serm. aaLxxxiv. CI. Correspondant, janvier 1864, p. 160. — # Joan., x, 12.— 5 Act., vu, 1; 1x, 25 ; x11, 17; I Cor., xr, 33. — 6 Matth., 1v, 12; Luc.; 1v, 30; Joan., vin, 9; xu, 36. Cf. II Reg., xix, 3; Brev. rom., 2 maü, lect., vit, 1x; S. Thom., 23-28; q. 185, a, 5, — 7 Matth., x, 23. — 8 Supra, n. 263.

30 Pour toutes les prédications de l'Évangile, x, 23-36.

307. — Cette parole de Notre Seigneur : Non veni pacem mitlere, 24, s’accorde-t-elle avec celle-ci : Pacem meam do vobis?

Ces paroles, qui semblent se contredire, s’accordent néanmoins, parce que la paix dont il est question d’un côté n’est pas celle dont il s’agit de l’autre.

Dans S. Matthieu, x, 34, le Sauveur parle de la paix extérieure, de celle qui consiste à n’avoir pas d’ennemi ici-bds, à jouir des biens de cette vie, en particulier de l'affection, de l’estime et de la faveur des hommes‘. « Je ne suis pas venu, dit-il, pour donner cette paix à mes disciples, mais au contraire pour les en détacher et les disposer à en faire le sacrifice pour Dieu *?. » En effet, il s’en faut bien qu’il la leur procure. Ceux qui veulent plaire à Jésus-Christ s’appliquent avant tout à pratiquer ses vertus; or, le zèle pour les vertus chrétiennes ne se pratique guère qu'aux dépens de l’estime et de la faveur du monde*. En fait de vertus, le monde ne goûte que celles qu’il se flatte d’avoir, les vertus naturelles, la probité, la générosité, la bonté; pour les vertus chrétiennes, l’abnégation, l'humilité, la pénitence, le zèle des âmes, il affecte de les mépriser, et il les hait parce qu’elles sont contraires à son esprit, qu’elles l’humilient et le condamnent*.

Dans $. Jean, xiv, 27, le divin Maître parle de sa paix, de celle dont il jouit et qu’il veut donner à ceux qui le suivent. C’est la paix de l’âme, la paix intérieure, celle que lon trouve au dedans de soi, dans la jouissance du bien véritable qui est Dieu et sa divine grâce. Celle-là, Notre Seigneur la promet à ses disciples et il la leur donne, nonobstant les persécutions qu'ils peuvent endurer, et même à proportion des sacrifices qu’ils font pour son amour’. Ainsi, pour un chrétien, la joie naît de la souffrance. La croix devient une source de bonheur; la privation produit la jouissance,

4 Eccli.. x1r, 4; Luc., xt, 19. — 2? Luc., xn, 49-53. — 3 Matth., vi, 24. — # Joan., 1, 20; xv, 49. — 5 II Cor., 1, 4, 5; Phil.,1v, 1; Col., ur, 15.

Ka 1 ">

et c’est en perdant son âme qu’on la sauve, même dès cette vie

308. — Qu'était-ce que les soixantc-douze disciples dont parle saint Luc, x, 4, et devant lesquels le Sauveur semble avoir répété en grande partie ce discours ?

La liste des soixante-douze disciples ne nous est pas parvenue. Un petit nombre seulement sont connus avec certitude?. On sait qu’ils furent choisis parmi ceux qui suivaient häbituellement le Sauveur, et que le divin Maître les associa aux Apôtres pour les aider à instruire le peuple et le préparer à sa venue. Il est certain qu'ils étaient inférieurs aux douze, puisque Matthias, l’un d’entre eux, fut promu à lapostolat à la place de Judas. S. Ignace les assimile aux diacres et S. Jérôme aux prêtres. Leur ministère fut transitoire et purement personnel : ils ne transmirent à personne les pouvoirs qu’ils avaient reçus *.

Au lieu de soixante-douze disciples, la plupart des manuscrits grecs portent soixante-dix ; mais on peut croire que c’est un nombre rond employé pour soixante-douze, comme lorsqu'il s’agit des interprètes de l'Ancien Testament, ou des personnes dont se composait la famille de Jacob à son entrée en Egypte‘.

On a fait cette remarque, que ce nombre répond à celui des peuples dont Moïse fait le dénombrement dans la Genèse *, de même que le nombre douze répond à celui des tribus d'Israël; car, d’après les Juifs, l'humanité se composait de soixante-dix (ou soixante-douze) peuples : quinze de Japhet, trente de Cham et vingt-sept de Sem f. Cet accrois-

1 Ac si agricolæ dicatur : Frumentum si serves, perdis; si seminas, renovas. S. Greg. M., Homil. in Evang., xxx, 4. Brev. rom., Octav. Sanct. omn., lect. T et 1er fév., lect. 7, 8. — 2 Eusèbe n’en mentionne que cinq : Barnabé, Sosthènes, Matthias, Thaddée et Céphas, Æ., 1, 42. On peut voir la liste entière dans la Chronique paschale, Migne, Patr., xou, p. 529 et 543. — 3 S: Thom., 22-2e, p. 184, ad 1; et p. 3, q. 61, a. 2, ad 2. — * Scriptura non facit vim in minutis numerorum. S. Th. Opusc: CF Gen., xLvr, 27 et Act., vi, 14. — 5 Gen., x, 1-32. = 6 Clement., Recogn., I, 11; Origen., In Exod., Hom., vu; S. Hieron., Epist. Lxxvu, 6; S. Aug., de Civ. Dei., xvr, 3, 4, 6.

sement du nombre des ouvriers apostoliques, de douze à soixante-douze, semblait annoncer l'extension prochaine de la prédication à l’univers tout entier.

Mariage et divorce. Matth., v, 31-32; xix, 3-12.

309. — Notre Seigneur ne permet-il pas au mari de renvoyer sa

femme dans le cas d’adultère ?

Deux choses sont ici défendues au mari : de se séparer de Sa femme, et de prendre une autre épouse du vivant de celle-ci. La première prohibition souffre une exception lorsque la femme a manqué de fidélité à son mari; mais la seconde n’en admet aucune. Jamais, pas même dans le cas d’adultère, Notre Seigneur ne permet à l’époux de rompre le lien qui l’unit à son épouse et de contracter un autre mariage. Il ne dit pas : Qui dimiserit, xrohvon, urorem suam et aliam duxerit, excepta fornicationis causa, mæchatur, comme il aurait dû dire s’il avait voulu permettre le divorce ; mais i] dit : Qui dimiserit, excepta fornicationis causa". Evidemment, c’est à dessein que, dans ces deux endroits, il évite la première formule et prend la seconde. En attachant à dimiserit seulement l’exception motivée par l’adultère, il fait bien entendre qu’il n’y a lieu dans le mariage qu’à une simple séparation entre les époux et que nulle faute ne peut légitimer le divorce. Bien plus, il ajoute des deux côtés d’une manière absolue : Qui dimissam duxerit, mæchatur ?, et dans le dernier cas, il ne désapprouve pas le sentiment des Apôtres, qui trouvent sa décision bien dure pour le mari *.

Expliquer ces passages dans un sens favorable au divorce, prétendre que l’exception tirée de l’adultère, qui est exprimée après dimiserit, doit être sous-entendue après ef aliam duxerit “, ce ne serait pas seulement contredire la doctrine de l'Eglise sur le mariage * et expliquer le saint Evangile dans un sens différent de celui qu’elle lui a toujours donné;

1 Er pin em mopvetu, OÙ un mt nopveto, comme portent les plus anciens manuscrits. Matth., v, 51, 52; x1x, 9. — 2 Matth., v, 32; x1x, 9. CSD" Cor. vir, AM = M3Matth., x1x, 40, 42, — # Matth., xIx, 9. — 5 Conc. Trid., sess. xx1v, can. 1.

154 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 309

ce serait étendre arbitrairement le sens des textes et enfreindre les règles les plus certaines de l'interprétation. En effet :

41° C’est un principe de droit qu’on ne doit admettre aucune exception à une loi générale, à moins que cette exception ne soit admise par le législateur lui-même. Or, on convient qu'il y a une loi divine qui rend le mariage indissoluble, et l’on ne peut montrer aucune exception clairement énoncée, ni dans ce passage, ni dans aucun autre de l'Evangile.

2 Notre Seigneur n’a pu parler sur le mariage d’une manière incohérente et contradictoire, poser des prémisses et rejeter les conséquences. Or, c’est ce qu’il aurait fait, Si, après avoir enseigné que personne ne doit séparer ce que Dieu a uni ‘, et que par le mariage l’époux et l’épouse sont liés ensemble au point de ne plus faire qu’une seule personne, une unité organique indivisible, duo ets capxa puav, il eût déclaré aussitôt qu’il suffisait d’un adultère commis par lun ou par l’autre pour rompre cette union et les mettre en état de contracter un autre mariage ?.

3° On ne conçoit pas que le Sauveur ait accordé à la femme coupable une faveur refusée à l'épouse innocente, ou fait du crime une condition pour satisfaire ensuite les plus mauvais instincts. C’est pourtant ce qu’il faudrait dire s’il autorisait le divorce dans le cas d’adultère, ou s’il déclarait libre de tout lien l’épouse renvoyée par son époux pour avoir violé son obligation la plus sacrée.

4° On convient que le meilleur moyen d'interpréter les Ecritures, c’est de rapprocher les textes parallèles, d’éclairer les passages obscurs par ceux qui sont clairs, de fixer les versets équivoques par ceux qui sont précis. Or, sur le sujet du mariage, nous avons dans $. Marc *, dans S. Luc # et dans S. Paul *, quatre ou cinq textes aussi clairs et aussi précis que possible, qui excluent absolument le divorce. C'est plus qu’il n’en faut assurément pour éclaircir un pas-

1 Matth., xix, 4-6. — ? Matth., xix, 9. —3 Marc., x, 11, 12. — # Luc., XVI, 18. — 5 Rom., vur, 2, 3; I Cor., vir, 10, 11, 39,

sage ou deux de S. Matthieu, si l’on y voit quelque obscu-

rité !. Les témoignages de $. Paul, de $. Marc : et de S. Luc sont autant plus décisifs que ces auteurs, écrivant pour des Gentils, c’està-dire pour des hommes accoutumés à user librement du divorce et peu disposés à renoncer à cette faculté *, devaient prendre garde de ne pas exagérer la loi chrétienne en cette matière.

* 310. — N'a-t-on pas donné de ces paroles excepta fornicationis causa, une autre explication que celle que nous donnons ?

On a voulu donner à ces paroles de S. Matthieu une explication différente; mais les raisons qu’on allègue sont erronées ou manquent de solidité.

1° Les Grecs schismatiques s’obstinent à y voir le divorce autorisé pour le cas d’adultère, même à l’égard des chrétiens. Selon eux, les époux sont liés l’un à l’autre tant qu’ils sont fidèles, mais si l’un ou l’autre manque à la foi conjugale, tous deux deviennent libres. C’est contre eux que le concile de Trente a fait son canon vu *.

20 Certains auteurs récents ont hasardé cette idée : qu’il pouvait s'être glissé quelque altération dans ces versets de S. Matthieu, que nisi pouvait être pour nequidem, ou que les mots excepta fornicationis causa élaient une glose du texte hébraïque qu’on avait fait passer par mégarde dans la traduction grecque. Ces hypothèses ne sont pas sans doute par elles-mêmes contraires à la doctrine, mais il n°v à aucun moyen de les justifier au point de vue de la critique. Si les copistes des premiers temps avaient fait de pareilles fautes, aurait-on mis dix-huit cents ans à s’en apercevoir ?

1$, Aus., de Conjug. aduil., 1, 28. — ? Sceau des premiers temps représentant deux chrétiens, deux époux probablement. L'ancre surmontée de la croix indique que leur sort est fixé et les exhorte à l’espérance. Clem. Alex., Pedag., 11, 2. Supra, n. 204. Note. Cf. Aringhi, vr, 38. — 3 Cf. Senec., De benef., ur, 10. Plutarc., Sylla, 14; Paul Emil., 1; Cicero, 52. Dumont, Ann. de phil. chrél., vuxr, 28. De Champagny, Les Césars, t. ur. La famille. — + Sess. 24.

456 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 310 Il en faut dire autant des interprètes qui prétendent traduire eæcepta fornicationis causa par : sauf le cas ou la première femme n’aurait été qu'une femme de fornication, avec laquelle on n’eût pas été marié. Comment expliquer, d’ailleurs, la suite du verset : Qui dimissam duxerit, mæchatur ?

3° Plusieurs catholiques, de Stolbert, Foisset, etc., ont admis l'interprétation des Grecs, sansadmettre la conséquence qu'ils en tirent en faveur du divorce, parce que, disent-ils, Notre Seigneur, dans ces passages, répondant aux Juifs, parlait pour les Juifs seulement, d’après leur législation. Mais il suffit de considérer les circonstances et la suite du discours dans l'Evangile, pour être convaincu que Notre Seigneur parle pour ses disciples, et que ses disciples prennent pour eux ses paroles : Dictum est. Ego autem dico vobis 1. Moyses ad duritiam cordis vestri permisit vobis… ; Dico autem vobis *. Qui ne sait d’ailleurs qu'un juif pouvait avoir plusieurs femmes ??

4° Le P. Patrizi a cru * qu’on pouvait étendre l'exception aux deux membres de phrases, à duxerit comme à dimiserit, et aux chrétiens comme aux Juifs, mais en restreignant le sens de fornicatio à celui d'union incestueuse, c’est-à-dire au cas où le mariage aurait été célébré au mépris d’un empêchement de parenté dirimant. On voit combien est arbitraire une telle interprétation.

° Enfin Dœllinger, qui attribue aussi à l’exception la plus grande étendue, pense qu’il faut donner le sens le plus restreint au mot fornicalio, et l’entendre, non d’un adultère, mais d’une fornication simple et d’un commerce charnel de la femme antérieur au mariage *. Dans ce cas, dit-il, on conçoit que Notre Seigneur déclare que le mariage cesse, ou plu-

1 Matth., v, 31, 42. — 2? Matth., x1x, 8, 9. — 3 Cf. Deut., xvu, 17. S. Justin dit que les docteurs juifs permettaient d'en avoir jusqu'à cinq. Dial. cum Tryph.,134, fin. Joseph., A., XVIL, 1, 3; Vita. L'assemblée des députés juifs convoqués à Paris par le gouvernement impérial, en 1806, n'en répondit pas moins aux questions qui lui furent adressées : qu'il n'est pas permis aux juifs d'avoir plus d’une femme, et que la répudiation n’a de valeur parmi eux que si elle est Re par les tribunaux. — h Patrizi, de Interpret. Script, 1, T. — 5 V.g. Deut., xx1r, 13-91.

N° 341] SA VIE PUBLIQUE. — SES DISCOURS. 457 tôt qu’il n’a jamais existé, le mari n’ayant jamais eu l'intention de se marier à une femme qui ne fût pas vierge. Encore une interprétation singulière, dont on n’avait pas l’idée, qui donnerait lieu à mille difficultés et qui manque absolument de base, le mot ropveto, rendu par fornicatio, signifiant adulterium aussi bien que fornicatio ; et le premier sens étant le seul qui s'offre ici à l'esprit, de l’avis des Grecs schismatiques aussi bien que de l'Eglise catholique !. .

Péchés contre le Saint-Esprit. Matth., x11, 31-32.

311. — D'où vient que les péchés contre le Fils de l'homme seront remis et que le péché contre le Saint-Esprit ne le sera jamais?

Par péchés contre le Fils de l’homme, Notre Seigneur entend ici toutes les offenses que lui faisaient ceux qui ne voyaient en lui qu’un homme ordinaire, de la même condition qu'eux ; et il appelle péchés contre le Saint-Esprit ceux des esprits pervers qui, reconnaissant la réalité de ses miracles, s’obstinaient à les tenir pour une opération du démon ?. Ce désordre, bien plus répréhensible que le précédent, était celui des pharisiens, auxquels le divin Maitre s’adressait : {deo dico vobis, etc. *. On conçoit qu'après une faute de la première espèce, on püût aisément se repentir et rentrer en grâce avec Dieu. C’est ainsi qu’un grand nombre de ceux qui avaient insulté le Sauveur dans sa Passion le reconnurent et se convertirent au jour de la Pentecôte. Mais pour l’autre espèce de péché, on ne voit guère comment on pouvait en revenir. Ce n’était pas seulement de la mauvaise foi, c'était de la malice et de lobstination. Les coupables niaient l’évidence. Déterminés à persister dans leur sentiment en dépit de tout, et attribuant au démon ce que Dieu faisait pour les éclairer, ils changeaient en poison les remèdes mêmes qui devaient les guérir. En disant que de tels péchés ne seront remis ni dans ce monde ni dans l’autre,

1106, Tob., av. sc arr Era i88sderetarr, 9% xrr, 2316 Ezec., xx, 43; Osée, n, 4; 1x, 3; 1V, 145; Amos, var, 17; I Cor., v, 1; Gal., v, 19.— 2 Cf. Mare, ut, 30. Infra, n. 567, — 3 Matth., x11, 24-31, Cf. Joan. vin, 21, 24.

158 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [no 312 Notre Seigneur ne prétend pas restreindre à leur égard la vertu de la pénitence ou de labsolution sacramentelle ; mais il fait entendre qu’à moins d’un miracle de grâce, les coupables n’auront jamais ie repentir et l'amendement nécessaires pour recouvrer son amitié ’.

Remarquons, en passant, que ces paroles établissent l'éternité de l'enfer et semblent supposer qu’il y a pour les âmes dans l’autre vie un lieu d’expiation temporaire?

Sur le Jeûne. Matth., 1x, 1447.

+319, — Qu'entend Notre Seigneur quand il dit qu'on ne met pas une pièce neuve à un vêtement vieux, ni un vin fumeux dans de vieilles outres ?

Il allègue ces proverbes pour répondre au reproche qu’on lui adresse, de ne pas faire jeûner ses disciples, comme jeûnaient les pharisiens et les disciples de S. Jean-Baptiste *.

Suivant l’explication la plus commune, la pensée du divin Maitre est qu’il y a des mesures à garder, même dans le bien; que toute bonne œuvre ne convient pas à tous; que les pratiques doivent être proportionnées aux forces, et qu’en perdant de vue ces principes, les guides des âmes s’exposent à leur nuire au lieu de leur être utiles. Les vieilles outres et les vieux vêtements, ce seraient donc les disciples du Sauveur, trop faibles encore pour être mis à de dures épreuves ; l’étoffe rude et le vin nouveau, ce serait le genre de vie pénible et austère que recommande les pharisiens.

Suivant quelques interprètes, en parlant de vieux et de neuf, Notre Seigneur aurait plutôt en vue la loi ancienne et le christianisme. Dans ce sentiment, le sens de ces versets

1 Non quod nullo modo remittatur, sed quia, quantum est de se, habet meritum ut non remittatur. S. Thom., 22-28, q. 14, a. 3. [sta differentia peccatorum Judam tradentem a Petro negante distinguit. S. Aug., De Serm. Dom. in monle, 1, 14. Cf. Heb., vi, 4-6; x, 26; I Joan., v, 46. Infra, n. 805, 818, 890. — ? Matth., xu, 32. Infra, n. 666. — 3 « Quare nos et Pharisæi frequenter jejunamus?.. » Superba interrogatio et plena supercilio Judæorum. $. Hieron., In hunc loc. La réponse du divin Maître est pleine de grâce et d'amabilité : « Pouvez-vous demander qu'on jeûne avant la fin des noces? »

serait que les pratiques légales ne sont pas dans une harmonie parfaite avec l’esprit du christianisme, qu’il ne faut pas chercher à les unir ensemble, au début surtout, ni prétendre resserrer dans des observances étroites et vieillies, comme celles de la synagogue, l’ardeur vive et généreuse des fidèles régénérés.

Quant au temps où l'Eglise devra jeûner, c’est celui où son cœur l’y portera, celui où son Epoux, étant remonté au ciel, la laissera ici-bas comme dans un état de viduité et d’exil, 1x 45 À.

Sur le Jugement.; Matth., xxv, 31-46.

313. — Pourquoi Notre Seigneur, dans l'arrêt qu'il porte sur les bons et sur les méchants, ne paraît-il tenir compte que de la pratique ou de l'omission des œuvres de charité ?

1° La réponse la plus simple est que notre Notre Seigneur

ne donne ici qu’un spécimen, un tableau partiel du jugement

général, omnium gentium *. Ne pouvant faire connaître l’arrêt qu'il portera sur chaque homme en particulier, il dit celui qu’il prononcera sur le plus grand nombre, et il profite de cette occasion pour faire sentir l'importance et le mérite de la charité fraternelle, de cette vertu qui sera le caractère des vrais chrétiens et qu’on aura bientôt à exercer d’une manière héroïque envers les confesseurs et les martyrs *.

2° Si l’on considère ce tableau comme représentant le jugement dans son ensemble, on peut dire, avec S. Augustin, que l’état de chaque âme dépendra de la manière dont elle aura pratiqué la charité, les œuvres de bienfaisance étant un moyen de couvrir toutes les fautes et d'obtenir toutes les grâces *; ou bien, avec la plupart de commentateurs, que toutes nos obligations se réduisent à aimer Dieu ‘, et qu’on ne peut aimer Dieu sans avoir aussi pour ses enfants un véritable amour °.

1 Les premiers chrétiens jeûnaient tout le carème et un jour chaque ‘semaine en mémoire de la Passion de Notre Seigneur. Euscb., {1., V, 23,94; Martigny, Jeune. L'Eglise commande encore l’abstinence etle jeûne à ses enfants. — 2 Matth., xxv, 32. Cf. Ezec., xxx1v, 171; S. Thom., Sup-

plem., q..88, a. 2, ad 1.— 8 Cf. Joan., xur, 48; Apoc., xx, 12. — # Luc., x1, 41 ; I Pet., 1v, 8. — 5 Matth., xux, 31-38; Rom., xur, 10. — 6 Joan., 1v, 20,

* 314. — Ces paroles du souverain Juge : Ile in ignem... 46, obligentelles à croire que l'enfer est une fournaise, un lieu de feu et de flammes où les damnés sont précipités ?

Il n’est pas défini que le feu de l’enfer est matériel; et un feu éternel préparé pour les anges rebelles, un feu qui agit directement sur les esprits‘, diffère nécessairement du nôtre ?; mais en est-il moins à craindre? Il ne faut pas oublier que, huit fois au moins dans l'Evangile et près de trente fois dans le Nouveau Testament, le supplice de l’enfer est désigné par ce terme de feu ou de flamme *. Comprendrait-on ce langage, si la peine du feu, la plus terrible de celles d’ici-bas, n'avait une connexion intime avec le supplice de l’enfer, et n’était la plus propre à nous donner une idée de sa rigueur * ? — Quel que soit du reste l'agent extérieur ou la cause seconde qui produit les douleurs des damnés, il est certain qu’elles ne sont pas les mêmes pour tous, et que, pour l’intensité, elles varient selon la culpabilité de chacun *.

315. — L'éternité attribuée aux peines de l'enfer ne pourrait-elle pas être simplement une longue durée, une durée indéfinie dont on ne voit pas le terme, comme en d’autres endroits de l'Ecriture 6 ?

Il n’y à pas de parité entre ce passage et Les autres. Dans les exemples qu’on allègue, la nature du sujet indique assez que le terme éternel est pris dans un sens hyperbolique; car il se trouve appliqué à des choses qu’on sait être transitoires, comme le monde et les choses du monde; mais quand il s’agit des peines de l’enfer, il n’en est pas ainsi. Rien n’annonce qu'il faille user de restriction; au contraire, tout indique qu’on doit prendre les paroles de Notre Sei-

4 Luc., xvr, 24. — 2 Cf. S. Aug., de Civ. Dei, XX, xxvi; Joan. Damas., De fid. orth., 1v, in fine. S. Th., {n 1v, d. 44%, q. 3. a. 2, ad 1. Suppl., do 6, etc. Matth, nr, A0, 225 crir, 0 ER VII 85 Ne le Marc., 1x, 42, 43, 44, 45, 46, 48; Luc., ur, 9; xvi, 24: Rom., x11, 20; I Cor., im, 13; (U Thess., 1, 8; Heb., x, 27; Il Pet., x, 1; Jud., 1; Apoc., XIV, 10, x1x, 20; xx, 9, 14, 45; xxr, 8, etc. — # Cf. Matth., xxvi, 24; Luc., xu1, 5, Apoc., 1x, 6. Vide ad calcem Dial. S. Greg. M. : Vindicias. — 5 Matth., x, 15. C£. S. Thom., Supplem., q. 91, a. 3. — 6 I Par., xvu, 12; xXxXVI, 1, Sap., x, 14; Baruch., nr, 32.

n°315] SA VIE PUBLIQUE. — SES DISCOURS. A6

gneur dans toute leur rigueur. — 1° Ce n’est pas en cette vie, dans ce monde, in via, qu'on doit subir les peines de l'enfer ; c’est dans un autre monde et dans une autre vie, où nous sommes avertis qu’il n’y aura plus de changement. Ou sera au terme *. — 2° L’Evangile enseigne qu’il y a des fautes qui ne seront jamais effacées après la mort ?; n’est-il pas naturel que les peines durent aussi longtemps que les fautes dont elles sont le châtiment °? — 3° Ce n’est pas une seule fois, en passant, que Notre Seigneur affirme l'éternité des peines de l'enfer : il insiste sur cette vérité, et redouble ses affirmations, sans jamais en adoucir le sens“. — 4° Il ne se contente pas de dire et de répéter que la peine des damnés sera éternelle : il dit qu’elle n’aura pas de fin, et il répète cette affirmation huit fois de suite ÿ. — 5° II fait observer que le feu des damnés est le feu même des démons, ses ennemis irréconciliables $. Le supplice des uns durera autant que celui des autres. — 6° Enfin et surtout, il met constamment les peines des damnés sur la même ligne que les récompenses des justes, quant à la durée *. On ne peut donc pas borner la durée des unes plus que celle des autres *?

Que si l'éternité de l’enfer en rend les peines effroyables, est-il étonnant qu’elles le soient? Si elles l’étaient moins, nous défendraient-elles assez contre la séduction du mal? Dieu est-il moins prodigieux dans ses bienfaits et ses miséricordes qu’il le sera dans ses châtiments, et ne dépend-il pas de chacun de n’éprouver que sa munificence*? Enfin,

1 Eccl., xt, 33 Prov., 1, 24-28; Matth., x, 30, 50; xx, 13; Luc., xvi, 26. — 2? Matth., xnr, 32; xxv, #1; Marc., 11, 29; Joan., 111, 36; Rom., 1x, 29; I Cor., vi, 9; Gal., v, 21. — 3 $. Thom., Cont. Gent., 11, 144. Cf. 42:98; q. 81, a. 3, 4 et p. 3, q. 4, a. 2, ad 2. — # Matth., xvur, 8; xxv, 41,46; IF Thess., 1, 9, etc. — 5 Marc., 1x, 42-50, Cf. Isaï., LxvI, 24; Matth., ur, 42. — 6 Matth., xxv, 41. — 7 Matth., xx, 46. Cf. Dan., x1r, 2. — 8 Par pari relata sunt : Dicere in hoc uno eodemque sensu : vita æterna sine fine erit, supplicium æternum finem habcbit, multum, absurdum est. S. Aug., de Civ. Dei, xx1, 23. Si falsum est quod minatus est ut ab injustitia corrigeret, etiam falsa est pollicitus, ut ad justitiam provocaret. S. Greg. M.,:Dial., 1v, 44; Brev. rom., Fer. 2 Hebd. Quad., lect. 3. — 9 Evertit penitus hoc dogma Origenes... Si una aliquando futura est dignitas militantium, quæ distantia erit inter virginem et prostibulum,

462 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 316

conviendrait-il à sa grandeur que ses ennemis pussent se glorifier, au milieu de leurs crimes, de la nécessité où il serait de partager un jour avec eux sa gloire et sa béatitude?

& II. — Discours DE NOTRE SEIGNEUR EN SAINT JEAN.

Après le miracle de la piscine probatique. v, 17-47.

* 316. — Que signifient ces paroles du Sauveur: Pater meus usquemodo operatur et ego operor. Non potest Filius facere quidquam, nisi viderit Palrem facientem. Venil hora et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei?

On reprochait au Sauveur d’avoir violé le sabbat, soit en guérissant d’un mot un paralytique, soit en lui faisant emporter son lit sur ses épaules, v, 8 '. Sans entrer dans la discussion du cas, le divin Maitre énonce un principe qui écarte de lui jusqu’au moindre soupçon de culpabilité. « Il fait ce que fait son Père. Son Père ne cesse d’agir ; comment n’agirait-il pas avec lui? » 17, 19, 30°. Il appuie ce principe sur sa qualité de Fils de Dieu fait homme, 17. Comme Dieu, il a la même nature, la même sagesse, "la même opération que son Père; il tire de lui tout ce qu’il est et tout ce qu'il a, ses connaissances, sa volonté, son action, 19 *. Comme homme, il sait tout ce que son Père veut de lui, et les volontés de son Père sont la règle de sa volonté, comme les jugements de son Père sont la règle de ses jugements, 20, 30. Le Père à voulu qu'il fit ce prodige, et il Pa fait avec lui, et il en fera-avec lui bien d’autres encore plus merveilleux *! Après avoir guéri les malades, il ressuscitera les morts, 20, 21; car le Fils est, comme le Père, une source inter matrem Domini et quod dictu quoque scelus est, victimas libidinum publicarum? Idem ne erit diabolus et Gabriel? Idem Apostoli et dæmones, martyres et persecutores? Finge quod libet; anhos et tempora

multiplica : Si finis omnium similis est, præteritum omne pro nihilo est, quia non quærimus quid aliquando fuerimus, sed quid semper futuri simus. $S. Hieron., In Jon. int.

1 Supra, n. 219. Cf. Exod., xx, 8; Jer., xvir, 21. — 2 Cf. Joan., x1V, 10, 11. — 3 Bossuet, Médil. Lxxxvir, 17e part. — # Ad ejus exemplum, membra ejus provideant quod opera sua sint à Patre originata ut possint dicere illud Isaiæ : Omnia opera nostra operatus es nobis, - Domine, $. Bonav., /n hunc loc.

de vie, 21, 23, 26. Il donne la vie éternelle aux âmes, en leur donnant la foi, 24, 25; et il la donnera aux corps, en les ressuscitant au jour du jugement, 28, 29 ‘. Bien plus, c’est lui qui prononcera solennellement l'arrêt suprême sur le monde entier, qui récompensera les bons et punira les méchants, en réparation des jugements iniques qu’il consent à subir ici-bas, 26 *.

Ce qu'il affirme et ce qu'il prédit en ce moment, il ne demande pas qu’on le croie sur sa parole, 31 : il en donne pour garant le double témoignage que son Père lui a rendu, et par les prodiges qu’il lui a fait opérer, 36, et par les prophéties que les saints Livres contiennent à son sujet, 39, 45-47.

La conclusion de ce discours, où la volonté du Fils est toujours mise sur le même rang que la volonté du Père, c’est que Jésus-Christ a la même nature que son Père, qu’il est Dieu comme lui : Patrem suum, Hzzepx rev, dicebat Deum, æqualem se faciens Deo, 18. Le divin Maître énoncera bientôt cette vertu encore plus clairement. Mais dès à présent les Juifs l’ont saisie, et ils commencent à méditer contre lui des desseins homicides.

Promesse de l’Eucharistie. Joan., vi, 26-72.

(An 31, mars.)

Circonstances, — Commentateurs hétérodoxes. — Sujet réel. — Exégèse.

317. — Dans quelles circonstances Notre Seigneur a-t-il fait cette promesse?

Il l’a faite, un an avant sa mort, dans un discours public,

1 Cf. S. Aung., In Joan., xix, de Civ. Dei, xx, 6. — ? Quia Filius hominis est. Joan., v, 21. Cf. Rom., x1v, 10. — 3 Iyfuc, poisson vivant, portant sur le dos une corbeille avec des pains de forme sacrée, parmi

ER a

46% JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. : [n° 347.

prononcé en grande partie dans la synagogue de Capharnaüm'. L'avant-veille, comme on touchait à la fête de Pâques, le Sauveur avait distribué à plus de cinq mille disciples un pain miraculeux ?; puis, après s’être retiré sur une montagne et y avoir passé une partie de la nuit, il avait fait voir, en traversant subitement l’espace qui le séparait de ses Apôtres et en marchant sur les flots au plus fort de la tempête *, qu'il pouvait, quand il voulait, soustraire son corps aux lois de la nature. Frappé de ce double prodige, le peuple disait qu'il était vraiment le prophète qu’on attendait, o toognrns spyouevos, et demandait s’il ne renouvellerait pas en sa faveur le miracle de la manne *.

Comme cette multiplication des pains avait eu lieu en Galilée, près du lac de Tibériade, et qu’elle était rapportée par les trois premiers Evangélistes f,S. Jean n'aurait pas eu de raison d'en faire le récit, sil n’y avait vu, comme dans tous les miracles qu’il mentionne, un sens mystérieux. Mais il avait remarqué l'habitude où était le divin Maitre de rapporter à un même but ses œuvres et ses discours, et le soin qu'il prenait de préparer les esprits aux mystères qu’il devait accomplir”. I voyait dans le repas miraculeux une figure du banquet divin de l'Eucharistie et une préparation à l’annonce que le Sauveur voulait en faire dans le discours qui suit. Il pensait que, ce sacrement devant être institué en secret, devant les Apôtres seulement, ce n’était pas sans motif qu'il en avait parlé d'avance en public, qu’il l'avait promis solennellement à ses disciples, qu’il en avait signalé les fruits et fait sentir la valeur.

lesquels on voit percer la couleur rouge du vin eucharistique. Ces pains sont en certain nombre, mais identifiés au divin poisson qui en est le support ou là substance. Peinture du cimetière de Lucine, représentant l'Eucharistie, Supra, n. 208, 209.

1 Joan., vi, 4, 60. Un voyageur écossais a retrouvé en 1866, sur l’emplacement de Capharnaüm, les restes d'une synagogue, qui pouvaient ètre de l'époque de Notre Seigneur. — 2? Joan., vi, 13. Supr'a, n. 208. — 3 Cf. Marc, 1, 46. — # Matth., x1v, 25; Marc, vi, 48; Joan., vx, 16. Cf. Job, 1x, 8.—% Joan., vr, 30, 31. — 6 Matth., x1v, 15-21 ; Marc., vi, 35-44 ; Luc., 1x, 12-17, — 7 Cf. Matth., xvr, 18, 19, 21; xvur, 21; xx, 18; Marc., x, 33; Joan., 11, 5, 13, 14; x, 5, 7; x1v, 16-29; xvr, 16.

Un trait que S. Jean rapporte à la fin du discours achève de donner à son récit son caractère figuratif et sa signification. La promesse du Sauveur est une épreuve pour ceux qui l’entendent et devient l’occasion d’un schisme.S. Pierre, avec les disciples fidèles, proteste de sa foi aux paroles du divin Maître; mais les indociles, les hommes charnels, qui ne s’en rapportent qu'aux sens et à la raison, refusent d’y croire et l’abandonnent ‘. Ainsi le dogme de l’Eucharistie apparaît dès ce moment comme la pierre de touche de la foi.

318. — Tous les interprètes voient-ils dans ce discours l'annonce de l'Eucharistie ?

Les protestants, qui rejettent la présence réelle ?, ne peuvent donner à ce discours d'autre objet que l’Incarnation, la foi à l’Incarnation, à la double nature du Sauveur, et peutêtre à son sacrifice sanglant. Ils n’y voient d’un bout à l’autre qu’une manducation métaphorique. Mais le concile de Trente Papplique à l'Eucharistie*; et tous les catholiques, à quelques-uns près *, conviennent que l'interprétation figurée est inadmissible, du moins à partir du verset 50, le langage du Sauveur devenant de plus en plus net, de plus en plus précis 5. D'abord, il se borne à dire qu’il faut venir à lui, croire en lui, s'unir à lui; mais il en vient bientôt à déclarer qu’il faut le recevoir, qu'il faut se nourrir de lui, manger son corps et boire son sang. Ainsi ses paroles, qui pouvaient s’entendre,au commencement, d'un aliment purement spirituel, de la parole de Dieu, de la grâce, finissent par ne plus convenir qu'à une manducation réelle, comme celle du sacrement eucharistique.

1 Cf. Joan., vi, 65, 66, 11, xux, 18, 26; Bossuet, Médit., La Cène, Jre part., 317-432 jours. — ? Nous exceptons un certain nombre de Luthériens, qui reconnaissent la présence réelle au moment de la Cène; Car on sait que Luther, malgré son désir, ne crut jamais pouvoir accorder le sentiment calviniste avec les paroles de l'Ecriture. Illa verba fulmina sunt, disait Mélanchton, en citant S. Paul, I Cor., x1, 24. — 3 Scss. xxi, 1 et sess. x111, 2. — # Dans le dessein d'écarter les arguments des Hussites et des Protestants pour la communion sous les deux espèces. — 5 Cf, Evang. festiv. Corporis Christi.

On trouve dans ce discours trois idées qui se suivent et se complètent, et dont chacune répond à une question ou à une réflexion des auditeurs ! : — 4° Notre Seigneur promet pour le monde entier un pain céleste en général, 26-34. — 2 Il affirme qu’il est le pain de vie, 35-52. — 3° Il déciare d’une manière précise que l’aliment qu’il doit donner, c'est sa chair à manger et son sang à boire, 53-59. Ainsi il y a dans l’exposé de la doctrine un progrès continu; mais on remarque un progrès semblable dans l’indocilité des disciples incrédules ?.

319. — Est-il bien certain qu'il s'agisse en ce discours de l'Eucharistie et de la présence réelle ?

Ce discours à évidemment pour objet le sacrement de lEucharistie, tel que l’Eglise l'entend.

I. L'ensemble du discours fait penser à l’Eucharistie; et même il semble que le divin Maître ne pouvait rien dire de plus exprès pour l’annoncer à ses disciples et y disposer les esprits. On ne saurait douter qu'il n’eût dès lors présent à sa pensée ce qu'il accomplit au Cénacle : Jpse enim scriebat quid esset facturus, 6. Or, étant résolu d’instituer le sacrement de l’autel la veille de sa mort, d’en confier à ses prêtres l'administration et de dire du pain et du vin consacrés : Hoc est corpus meum; hic est sanquis meus, concevraiton qu'il n'ait pas eu en vue ce pain et ce vin, lorsque, un an auparavant, à pareil jour, après avoir multiplié les pains, il en confiait la distribution à ses Apôtres, disant à ceux qui lui demandaient un miracle semblable à celui de la manne : Ego sum panis vitæ, 35. Ego sum panis vivus qui de cœlo descendi, 41. Pans quem ego dabo, caro mea est pro mundi vita, 52. Caro mea vere est cibus et sanguis meus vere est potus, 55. Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, in me manet et ego in lo, 56, 57. Qui manducat me, et ipse vivel propter me, 58? Où est-ce que l’on mange la chair du Fils de l’homme et qu’on boit son sang, si ce n’est pas

1 y, 25, 34, 53, — 2 vr, 30, 42, 53, 64, 61.

re à ” +

| N° 319] SA VIE PUBLIQUE. — $ES DISCOURS. 467 à la sainte Table? Quand sa chair est-elle une nourriture et son sang un breuvage, sinon dans la communion ‘? « Entre ces paroles et celles de l'institution de l’Eucharistie, le rapport est visible. Là manger et ici manger ; là boire et ici boire ; là la chair et ici la chair ou le corps du Sauveur ; là la chair et le sang séparément, et ici de même. S'il ne s’agit pas des deux côtés d’un seul et même mystère, d’une seule et même vérité, il n’y a plus d’analogie, il n’y a plus de rapport ni de suite dans notre foi, ni dans les paroles et les actions du Sauveur ?. » Plusieurs docteurs protestants en conviennent; et il est impossible, évidemment, que $S. Jean, qui, en écrivant ce discours à la fin du premier siècle, avait sous les yeux le récit de la Cène par les Synoptiques et les passages des Actes et des Epiîtres relatifs à l'Eucharistie, écrits 35 à 50 ans plus tôt, n’ait pas remarqué combien est étroit le rapport qui les unit.

IL. Que la manducation de la chair du Sauveur, annoncée ici et accomplie au Cénacle, soit une manducation réelle, ainsi que l'Eglise l'enseigne ; qu’elle ait pour objet le corps même du Fils de Dieu sous le voile du sacrement, ou, ce qui est la même chose, que l’Eucharistie ne soit pas un simple symbole, une cérémonie purement figuralive, un repas de pain et de vin destiné à réveiller notre foi en l’Incarnation ou au sacrifice du Fils de Dieu et à nous unir spirituellement à lui, c’est ce qui parait résulter avec une égale évidence de la dernière partie de ce discours.

En effet, il est incontestable que le mystère dont parle Notre Seigneur est un mystère propre à la loi nouvelle, et même qu’il n’existait pas encore au moment où il. parlait, puisqu'il se réservait de accomplir dans lavenir'. En outre, ce qu'il en dit de plus clair, c’est : que ce sera une œuvre surnaturelle ‘, plus merveilleuse que le don de la manne, qu'il faudra une grande foi pour y croire’; que son effet propre, étonnant et incomparable, ce sera de nous

1 Alnlowc eort Bpwou, an0ws mootç, VI, 5. — 2? Bossuet, Médil. Cène,

re part., 978-370 jours, mises Joan., VI, 59. — # VI, 21, Rous 3 YI, 24. Re 6 vi, 32, 33, 59. — 7 vi, 29, 35, 36, 41, 65-70.

168 JÉSUS-CHRIST SELON L'ÉVANGILE. [n° 320 donner en nourriture la chair et le sang du Fils de l’homme‘, ou de nous faire participer réellement, par une certaine manducation, à la substance et à la vie du Sauveur, comme le Sauveur participe à la vie et à la substance de son Père?. Or, autant ce langage paraît juste, naturel, facile à expliquer, quand on a de l’Eucharistie l’idée qu’en donne l'Eglise, autant paraît-il forcé, étrange et faux, quand on prétend, comme les protestants, que l'humanité du Sauveur n’est pas contenue dans ce sacrement, qu’il ne nous unit à lui qu’en esprit ou par la pensée, et que Pacte de foi qu'on fait en le recevant n’est pas autre et n’a pas un autre objet que lorsqu'on s'attache à lui pour être son disciple et avoir part à sa grâce. Cette conclusion est encore confirmée par la conduite des Juifs et par les paroles que le divin Maitre leur adresse; car aucun des auditeurs ne s’avise d’entendre le mystère comme l’expliquent les calvinistes ? ; et loin de leur suggérer une pareille interprétation, Notre Seigneur les laisse s'éloigner, sans faire autre chose que déplorer leur aveuglement et leur infidélité *.

Après cela, si l’on veut donner à notre preuve toute sa force et aux paroles de Jésus-Christ toute leur clarté, il est bien évident qu’il ne faut pas considérer ce discours isolément, comme une inscription trouvée sur une stèle d’origine inconnue, mais le rapprocher : — {° des textes relatifs à l'institution et à l’usage de la Cène, — 2° de la liturgie de l'Eglise et de sa pratique constante, — 3° des monuments innombrables de la tradition relativement à l’Eucharistie *.

320. — Pourquoi Notre Seigneur, dit-il que l'œuvre de Dieu consiste à croire en lui, 29?

Les Juifs étaient imbus de cette idée que le salut était

1 Joan., vr, 52, 54-57. — 2? vr, b8. Les mots tpwyerv, manger avec les dents, muvetv, boire comme un breuvage, sont répétés une vingtaine de fois, et le manger est distingé du boire en quatre endroits de ce discours, 54, 57. Cf. Matth,, xx1v, 38. — 3 Joan., vr, 53, 61, 61. — # Joan., vi, 61-10. — 5 Cf. Conc, Trid., sesss. xI1, cap. 2, et sess. xx, cap, 1; S. Aug., Serm. cxxxn1, Ct cæteres Patres, apud Maldonat. {nfra, n. 384- 386, 695-697, 100, 101; Breviar., Infra Oct. Corp. Dom., lect.

. attaché aux pratiques extérieures et aux œuvres légales. Entendant le divin Maître parler d’une chose importante qui demandait tous leurs soins, 27, ils s’imaginent qu’il va leur indiquer quelque œuvre de ce genre comme essentielle et décisive pour arriver au ciel, et ils lui demandent de les éclairer à ce sujet. C’est ce qui l’amène à leur dire ce que leur répétera S. Paul, que le temps de ces œuvres est passé, que Dieu ne leur demande plus maintenant autre chose que de croire en Celui qu’il leur a envoyé, d’adhérer à sa docirine, de se soumettre à ses enseignements !. N'est-ce pas le moment de leur donner cet avis, lorsqu'il leur annonce le mystère de la foi par excellence, celui qui suppose et renferme en lui tous les autres ?

321. — Que répond Notre Seigneur quand les Juifs lui disent que Moïse a fait une chose plus merveilleuse que la multiplication des pains, en nourrissant leurs ancêtres d'un aliment céleste aussi longtemps qu'ils furent dans le désert 2?

Notre Seigneur répond que le pain qu’il veut donner, et dont ils n’ont reçu que le gage, sera infiniment plus excellent que la manne; et il'en donne trois raisons :

10 La manne n’est pas proprement le pain du ciel. Toute miraculeuse qu’elle fût dans son origine, elle ne venait pas du ciel et elle ne donnait pas la vie du ciel; elle n’empéchait ni la mort du corps ni celle de l'âme *. Le pain qu’il donnera est le vrai pain du ciel, o aptos ex tou ovpaveu o ahn0wvos *. IL est tout surnaturel dans son origine, dans sa nature et dans ses effets. Il descend du ciel, et quiconque le recoit le possède en entier et avec lui la vie du ciel.

20 La manne était pour les Israëlites seulement : le pain que donnera Notre Seigneur, il le donnera au monde entier, c’est-à-dire à tous les hommes, aux Gentils comme aux Juifs *. Tous pourront s’en nourrir; car il n’exige qu’une

1"Joan., vi, 25-29 Cf. Deut.;"xvur, 18,19; Rom, 1x, 27, 28; Heb,

x1, 6; I Joan., 111, 23. — 2? Joan., vr, 30, 31. — 3 Joan., vi, 32, 49, 59. —

à ae # Joan., vi, 32. — 5 O optos tou Oeou, Cwnv tous Tw xoopw, VI, 33, 49, 50.

Page 1