Que remarque-t-on dans sa manière d'enseigner
La méthode du Sauveur n’est pas celle de l’école, des docteurs qui cherchent avant tout l'unité de l'enseignement, qui s’attachent à relier les conséquences aux principes, et à déduire des principes toutes leurs conséquences; pour qui une doctrine parfaite est un système d’où l’on ne peut rien détacher et qu’il faut ou rejeter ou admettre tout entière. Sa méthode est encore moins celle des philosophes, qui commencent par tout mettre en question, afin de se convaincre de tout par eux-mêmes, qui font profession d’avoir des idées à eux, qui prennent leurs données dans lesprit de leurs auditeurs et qui livrent leur enseignement à l'appréciation de leurs disciples. Le divin Maître ne met en problème aucune vérité et évite la controverse. Il fait peu de dialectique. La seule chose qu’il s'attache à prouver, c’est la divinité de sa mission; et il la prouve de la manière la plus simple, par les miracles qu’il opère et par les prophéties dont il est l’objet ?. Ce principe posé, il en fait la base de toute sa prédication. Qu'il instruise ou qu'il reprenne, qu’il exhorte ou qu'il commande, c’est toujours sur ce fondement qu’il s’appuie ; il exige qu’on se soumette à sa parole, et sa véracité est la dernière raison des croyances qu’il impose comme des lois qu’il prescrit. À peine s’il faiten passant, de loin en loin, un court raisonnement, pour faire sentir la valeur d’un texte”, la portée d'une prophétie‘, d'un exemple *, d'une figure .
Une telle méthode peut paraître imparfaite à des hommes d'étude, qui n'aspirent qu’à satisfaire leur esprit et à s’avan-
1 Vie de Jésus, ch. 1v, xvixr. — ? Matth., 1x, 6, 25, 30, 31; x1, 4-5;
x Marc na rl ain, ApéEuc1v, 1825, A8 vr, 6: vir GC 1227 Joan., v, 33-39, 455 vi, 26-29 ; x1, 15, xiv, 10, 11; xv, 22, 24; Supra, n. 181, 227. —3 Matth., xn,5, Txix, 4; Luc., xx, 37. — # Luc., xx, 115 Joan., vi, 45. — 5 Matth., xu, 4; Luc., 1v, 26, 27. — 6 Joan., vi, 30.
cer dans la science. Mais ils doivent se souvenir que le dessein du divin Maitre différait du leur. Ses disciples étaient - des hommes simples, peu capables d’une application soutenue, trop occupés ou trop distraits pour suivre longtemps le fil d'une démonstration ou d’une théorie. Ils ne désiraient qu'une chose : connaître la voie de Dieu, entrer dans son royaume, le servir et lui plaire. Qu’avait-il de mieux à faire que de répondre à leur désir? Voilà ce qui explique son enseignement et sa méthode. Il cherche à faire des saints, non à faire des savants. L'amour des âmes est son seul mobile et leur perfection son unique but.
Comme l'esprit a son ordre, dit Pascal, le cœur a aussi le sien. Ses inspirations ne se règlent pas sur la logique. Au lieu de suivre l’analogie des idées, il consulte les besoins et les goûts de ceux à qui il s'adresse; il saisit les occasions. Ce qu'il voit de plus urgent est ce qui l’attire et à quoi il se porte. Ecoutez une mère donnant des conseils à son enfant; ou plutôt voyez S. Louis mettant par écrit ses recommandations à son fils. Est-ce qu’il songe à bien diviser son sujet, à être suivi, complet, régulier dans son discours? Ce qui importe au divin Maître, c'est d’être utile et de persuader. Il ne cherche pas autre chose. Il omet ce qui est connu, ce qui est admis, si essentiel qu’il soit, pour s'attacher à ce qui fait difficulté, ou qui pourrait causer quelque hésitation. C'est surtout à la volonté qu'il s'adresse. Il est vrai qu’on ne peut gagner le cœur sans parler à l'esprit; mais il ne faut pas lui parler longuement. Un mot, un trait, une maxime peuvent suffire, pourvu que ce mot n’admette pas de réplique, que ce trait soit frappant, que cette maxime soit capitale et jette un vif éclat. N'est-ce pas ce qu’on trouve à chaque instant dans ses discours, dans cette suite de versets détachés les uns des autres, mais qui ont tous le mème accent, qui respirent tous le même amour et qui tendent tous à la même fin? La chaleur, l'unité de sentiment, d'inspiration, tiennent lieu d'enchainement logique. N'est-ce pas aussi ce qu'on remarque dans les écrits des saints, lorsqu'ils s'adressent aux âmes pour les porter à
Dieu ‘, et dans les communications surnaturelles que PEsprit saint fait à ses élus, quand il veut obtenir d'eux un sacrifice héroïque ou les élever à un degré de perfection extraordinaire pour lesquels les grâces communes ne sauraient suffire ?
363. — Lorsqu'on voit une instruction du Sauveur répétée avec des variantes en plusieurs Evangiles, faut-il attribuer ces différences aux Evangélistes, ou croire que Notre Seigneur s'est réellement répété en variant ses expressions ?
On peut admettre l’un ou l’autre, sans préjudice pour la foi; et souvent les commentateurs sont partagés sur la question ?, Néanmoins, il n’y a pas de doute que Notre Seigneur n’ait répété bien des fois les mêmes instructions et les mêmes maximes, surtout les mêmes paraboles *; soit parce qu'il changeait de lieu et que son auditoire se renouvelait assez vite, soit parce qu'il attachait une importance particulière à certains enseignements et qu’il tenait à les graver dans les esprits *. On peut remarquer, en effet, que ce qui est le plus répété dans l'Evangile est aussi ce qui a le plus de portée. Ainsi, il est dit plus de dix fois qu’il faut prier, prier au nom du Sauveur, prier de cœur et toujours ÿ. L’humilité est louée sept fois en $. Matthieu seulement‘, et la foi non moins souvent dans chaque Evangéliste. Le divin Maitre affirme trois fois que le bon usage des grâces en attire de nouvelles *, [Il annonce trois fois qu’il ressuscitera
1 Voir la Jre Epitre de S. Jean: l'Imilation de Jésus-Christ; les Instruclions du curé d’Ars, etc. Ajoutez que Notre Seigneur suivait en cela l'usage de son pays et de son époque. Supra, n.1%4.— 2? Supra, n. 144, 282. — 3 Exemples de maximes répétées en diverses circonstances : Matth., x, 24; Joan., xnr, 16; xv, 20; Luc., vi, 40 ; Matth., x, 26; Marc., 1v, 22; Luc., vin, 11; xu, 2. — # Mos sacri eloquii est ut res semel dicta pro confirmatione replicet. $, Greg. Magn., Moral., xxv, 19. Dans les discours où il promet l'Eucharistie, Notre Seigneur rêpète vingt fois qu’il est un aliment qu'il faut se nourrir de lui, manger sa chair, boire son sang. Dans l'institution du Sacrement, il prononce sur chaque espèce la même formule : Hoc est... Hic est. — 5 Matth., vur, 7, 8; xxt, 22; Marc., x1, 24; Luc, x 9 ;,x vin, 1, 10; Joan 1y, 24; xiv, 13: xy, A6: xvr, 23, 26, etc. — 6 Matth., virr, 8-10; xr, 25; xv, 27, 28 ; xvunr, 45; xx, 26, 21; Xx1, D; xx, 11, 12° =" Matth; xin, 49; xxv, 29; Luc, x1x, 26,
le troisième jour‘. Il invective deux fois contre le scandale ?. Il donne deux décisions contre le divorce, etc. *. — On peut : faire une observation semblable sur ses miracles. S'il en réitère un certain nombre, ne sont-ce pas ceux qui ont une signification plus importante, sur laquelle il désire attirer l'attention de ses disciples *? Ainsi, il ressuscite trois morts: il rend la vue à trois aveugles, à Bethsaïde 5, à Siloé?, à Jéricho *; il fait faire à S. Pierre trois pêches miraculeuses”; il multiplie deux fois les pains ‘°, etc.
364. — N'est-il pas évident que la doctrine du Sauveur a l'esprit de Dieu pour principe?
[. Même à s’en tenir à la partie dogmatique, il est évident que la doctrine du Sauveur n’est pas le fruit de la raison humaine. Nous connaissons incomparablement mieux, je ne dis pas que les philosophes les plus savants de lantiquité, mais que les Israélites les mieux instruits, la nature de Dieu, son amour pour les hommes, les récompenses et les châtiments de la vie à venir, la voie à suivre pour aller au ciel, les motifs que nous avons de pratiquer la vertu et de tendre à la perfection ‘. D’où nous viennent toutes ces lumières? À qui devons-nous ces connaissances? À Jésus-
1 Matth., xvi, 21 ; xvur, 23; xx, 19. — 2 Matth., v, 29, 30 ; xvur, 6-9. — 3 Matth., v, 32; x1x, 1-9. — # Quod vidisti secundo, firmitatis indicium est, dit Joseph à Pharaon. Genes., x1r, 32. Cf. Jud., vr, 39: III Reg., xt, 9. C’est pour la même raison que $S. Pierre voit se renouveler trois fois la vision symbolique par laquelle il est avertit de recevoir les Gentils dans l'Eglise, Act., x, 16 — 5 Matth,, 1x, 18-25; Luc., var, 11-16: Joan., x1. — 6 Marc., vit, 22-26. — 7 Joan., 1x. — 8 Marc., x, 46-52. — ?Luc., v, 1-11; Joan., xxt, 1-14; Matth., xvir, 26, — 10 Matth., xrv, 13-21; xv, 30-38, etc. Cf. À. T., n. 254. — 11 Matth., xur, 16; Joan., xvir, 4-6; Heb., vi, 10, 11. Compara inflatos crucifixo. Tamdiu videntur aliquid dicere, donec comparentur Christo. S. Aug., In Ps. ox, 19. Quanto minor est auri argentique copia quam de Ægypto populus Dei abstulit, comparatione divitiarum quas postea in Jerusalem consecutus est, quæ maxime in rege Salomone ostenduntur, tanta fit cuncta scientia collecta de libris gentilium, si divinorum librorum scientiæ comparctur, De Doct. Christ., 111, 4. Nullus philosophus ante adventum Christi, cum toto conatu suo tantum potuit scire de Deo quantum post adventum Christi scit una vetula per fidem. Et ideo dicitur ab Isaia, x1 : Repleta est terra scientia Domini. $S. Thom., de Symb., Opusc., vi, 1.
Christ; c’est grâce à lui qu’elles nous éclairent et qu’elles s'imposent à l'humanité. Erat lux vera. Et lux in tenebris lucet'. Mais comment a-t-il pu les acquérir? Ce n’est pas par l'éducation. Il n'avait fait aucune étude, fréquenté aucune école; et quel maître eût pu les lui donner? Qui oserait comparer les inepties de la Mischna aux maximes de l’Evangile? Ce n’est pas non plus par la réflexion et par le travail. Dans sa position et à son âge, le loisir même lui avait manqué. Unde huic sapientia hæc? se disait-on autour de lui ?. Nulle réponse à cette question, sinon celle qu’il a faite : Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me *. Qui de cœlo venit, super omnes est *.
IL. Toutefois, c’est dans la morale surtout que la doctrine du Sauveur est incomparable et évidemment surhumaine. On peut en reconnaitre l’origine à la pureté de ses maximes*. à la sublimité de ses conseils $, à la connexion des unes et des autres avec les dogmes révélés. On la reconnaît mieux encore aux fruits que cette morale a produits. Car le divin Maître ne s’est pas borné à débiter de belles sentences, comme ces philosophes de Pantiquité, dont la sagesse resta sans influence sur leur cité et souvent sur leur famille : il a fait accepter ses principes; il les a fait mettre en pratique par une foule innombrable de disciples. Dès l’origine du christianisme, la sainteté devint le partage des chrétiens, leur partage exclusif : « Vos prisons regorgent de criminels, disait Minucius Félix aux païens 7; mais montrez-nous parmi eux un chrétien, à moins que ce ne soit un renégal ou un martyr. » Et Tertullien : « Pas d’esprit sage, pas de caractère éminent qui n’appartienne à Jésus-Christ.» Comment expliquer un semblable prodige? « Si quelqu'un avait réussi à corriger seulement une centaine d'hommes débau-
1 Joan., 1, 5, 9. — ? Matth., x10, 54, 55; Marc., vi, 2, 3. — 3 Joan., vu, 16, 17. — # Joan., 11,31; var, 23. Cf. Matth., x1, 27. — 5 Matth., xvinr, 7-10, — 6 Matth., v, 44. — 7 E vestro numero carcer exæstuat: christianus ibi nullus, nisi aut reus suæ religionis aut profugus. Oclav., xxxv. Plin. jun., Epist. x, 97. — 8 Nemo sapiens nisi fidelis, nemo major nisi christianus. Tert., De præsc., 1. Cf. S. Justin., Apol., 1, 14-17.
N° 364] SA VIE PUBLIQUE. — SES DISCOURS. | d15
chés et impies, s’il en avait fait des hommes vertueux et chastes, on aurait peine à croire, dit Origène, qu’il serait arrivé à ce résultat sans un secours particulier du ciel : que dire quand on en voit une si grande multitude, de toutes classes, de toutes nations et de toutes mœurs, embrasser la perfection de la vertu en même temps que la foi du Sauveur ‘? » Que ce soit à son exemple, ou à sa grâce ou à ses dogmes que ses maximes doivent leur vertu, cette vertu est manifeste et manifestement surnaturelle. Elle ne peut s’expliquer sans l’existence et l’action d’un être supérieur à l'humanité.
1 Orig., Cont. Cels., 1, 26, 41. Cf. Rom., vi, 17-23; I Cor., vi, 10, 11; Eph.,'n1, 11-13; 1v, 17-20; Tit , m1, 3-6; I Pet., 1v, 3, 4; S. Aug., de moribus Ecclesiæ ; De vera relig., 1-12; Bossuet, 1, U., 11, 1. Fleury, Mœurs des chrétiens; La Mennais, Indiffér., xxx1. — ? Peinture des catacombes.