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Caractères particuliers de la poésie hébraïque

Mais, dans toutes les langues, la poésie ne se distingue pas seulement de la prose par le style, elle s'en distingue aussi par la forme. A ce langage divin il faut un rythme, une cadence particulière, je ne sais quelle harmonieuse symétrie qui rende mieux que le terre à terre de la langue vulgaire les sentiments dont déborde l'âme, transportée par l'enthousiasme dans une région supérieure et voulant exprimer par une manière de parler extraordinaire des idées et des émotions qui ne sont pas communes. De là des règles plus ou moins difficiles auxquelles s'astreint le poète, un moule artificiel dans lequel il doit couler sa pensée.

Si le fond du style est le même chez tous les poètes, la forme de la poésie n'est pas semblable chez les diflërents peuples : elle varie selon le génie des langues et de ceux qui les parlent. Le vers grec et latin est mesuré par la quantité des syllabes qui le composent ; le vers français est essentiellement constitué par le nombre des syllabes et par la rime. Chez les Hébreux, nous ne rencontrons pas la rime ; d'après plusieurs orientalistes, on y trouve une certaine mesure prosodique ; mais, de Tavis de tous, ce qui distingue particulièrement la poésie hébraïque et lui donne une physionomie propre, tout à fait distincte de celle de la poésie des langues occidentales, c'est le parallélisme.

ARTICLE II

Du parallélisme.

Découverte dn parallélisme en 1753. — Difficulté de le reconnaître quelquefois data les versions. — Définition. — Espèces. — Moyens d'en varier la monotonie. — Utilité de la connaissance du parallélisme.

* 590. — Le parallélisme de la poésie hébraïque signalé pour la première fois en 1753.

1» C'est Lowth qui, le premier, dans ses Leçons sur la poésie sacrée des Hébj^eux, publiées en d753 à Oxford, où il était professeur, a établi l'existence du parallélisme dans la poésie hébraïque et a créé le mot, parallelismus membrorum, aujourd'hui universellement adopté (1).

2° Le trait le plus caractéristique de la poésie hébraïque, qui nous paraît aujourd'hui si saillant et en quelque sorte si palpable, n'avait donc pas été soupçonné par les anciens ; du moins ne l'ont-ils pas signalé en tant que mécanisme poétique, et n'en ont-ils tiré aucun parti pour Tinterprétation de l'Écriture. Il est vrai que la plupart des Pères et des commentateurs n'ont pu lire les livres poétiques de l'Ancien Testament dans la langue originale, et que le parai élisme n'est pas toujours aussi visible dans les traductions que dans le texte primitif.

3° (( Le lecteur qui ne connaît la Bible que par nos versions ordinaires a de la peine à distinguer la poésie de la prose, oit M. Reuss (2). Elles ne se ressemblent que trop par la fonte qu'on donne au texte dans l'impression, et malheureusement les traducteurs se sont bien peu préoccupés autrefois du besoin d'en faire sentir la différence. Ils peuvent alléguer comme excuse que les docteurs juifs eux-mêmes, des mains desquels nous avons reçu les originaux, ne paraissent pas

(1) L'Allemand Herder en a popularisé et complété la notion dnns 8on livre de V Esprit de la poésie hébraïque, Dessau, 1782 et 1783, traduit en français par M""» de Carlowitz. L'abbé du Contant de la Molette l'exposa en France dans son Traité sur la poésie et la musique des Hébreux, en 1781.

(2) Reuss, Le Psautier, p. 11,

\0^ CHAP. I. — DE LA POÉSIE HÉBRATQïïE. [500]

l'avoir neilement entrevue. Ce n'est que bien tard, au moyen âge, que ceux-ci ont cherché à signaler le caractère poétique de certains livres, en y appliquant un autre système d'accents, c'est-à-dire de signes de prononciation musicale, que celui qui était eniployé pour la prose, laquelle se récitait également à la synagogue d'une manière cadencée. Les livres auxquels nous faisons allusion étaient les Psaumes, les Proverbes et Job. On alla même plus loin encore à Tégard de quelques morceaux de poésie insérés dans les livres historiques, et dont on disposa le texte d'une façon assez curieuse, mais qui trahissait en même temps l'absence de toute critique esthétique chez les rédacteurs. Mais cette méthode ne prévalut pas, et il n'y en a nulle trace dans les traductions. Les copistes grecs seuls, chez lesquels on peut supposer un goût littéraire plus développé, prirent l'habitude (1) d'écrire les livres que nous venons de nommer, et quelques autres encore plus ou moins judicieusement choisis, en coupant les lignes comme nous faisons en écrivant des vers. Il y a donc là de quoi faire avancer l'intelligence des textes et en aider l'appréciation, rien que par les soins qu'on mettra à en rétablir la forme telle qu'elle a dû se présenter à l'esprit des auteurs mêmes, qui ne disposaient pas des moyens matériels de la rendre visible à l'œil. »

4° Les Psaumes et les autres livres poétiques de l'Ancien Testament sont imprimés chez nous comme si l'on imprimait Homère et Virgile sans tenir compte de la fin du vers et sans aller à la ligne pour le commencement du vers suivant. Pour combien de lecteurs de l'Iliade et de V Enéide la forme de la poésie grecque et latine ne serait-elle pas ainsi perdue? Néanmoins, avec un peu d'attention, il est aisé de retrouver le parallélisme du livre original, dans notre Vulgate latine, sinon dans les traductions françaises, qui n'ont pas suivi toujours d'assez près le texte et ne sont trop souvent que des paraphrases, dans lesquelles la forme poétique des chants hébreux est dénaturée parce qu'elle était ignorée.

(1) Comme par exemple dans le Codex Sinaiticm, découvert au mont Sinaï par Tischendorf. Cf. no» 596, note, et 668, note.

*591. — Difficulté de distinguer le parallélisme dans les versions, causée, eu plusieurs cas, par la coupure inexacte des versets.

Cependant, pour reconnaître le parallélisme dans certaines éditions latines il faut suivre plutôt le sens que les versets.

La loi du parallélisme était encore inconnue quand a été faite la division des versets dans la Bible, division généralement attribuée à Robert Etienne, qui Taurait fixée dans ses éditions de la Bible hébraïque, grecque et latine, de 1531 à 1553, u° 92. Par suite de cette ignorance, les coupures portent plus d'une fois à faux. Dans le Psaume xli (hébreu XLii), versets 6 et 7 :

Pourquoi t'affliges-tu, ô mon âme, Pourquoi te troubles-tu?

Espère en Dieu, car je le louerai sans cesse; Il est le salut de ma face, il est mon Dieu.

La fin delà strophe a été ainsi coupée : a 6. Espère en Dieu, parce que je le louerai encore; il est le salut de ma face, 7, et mon Dieu (1). » Ces fausses coupures ont été rectifiées dans un grand nombre d'éditions. Dans le chant liturgique, la division des vers est aussi très souvent corrigée.

1° Lowth définit le parallélisme la correspondance d'un vers avec un autre. Il l'appelle le parallélisme des membres, parce que la répétition de deux ou troiswzemôres parallèles est un des caractères constitutifs de lapoésie hébraïque, oùil n'y a jamais de vers isolé. C'est une sorte de rime de la pensée, une symétrie de l'idée, exprimée ordinairement deux fois, ou quelquefois trois, en termes diiï'érents, tantôt synonymes, tantôt opposés.

Cœur des-méchants

Langue du- juste

sans valeur.

Prov., X, 20 (2)

(1) Voir plusieurs exemples dans M. l'abbé Bertrand, Les Psaumes disposés suivant ie parallélisme^ traduits de l'hébreu, Introduction, p. xxxvi-xxxvii. Le seul Ps. xxxix, héb. XL, ofl're plusieurs cas de fausses divisions.

(2) Il y a dans cet exemple de parallélisme une très belle opposition

2° On a comparé le parallélisme au balancement d'une fronde; on pourrait le comparer peut-être plus justement au mouvement d*un balancier qui Ta et revient sur lui-même. Ces répétitions de la même pensée décèlent un trait du caractère oriental qui est plus lent que vif, qui n'a jamais attaché au temps la même valeur que nous, et s'est toujours complu dans la méditation des mêmes idées. Il faut d'ailleurs reconnaître que le parallélisme est jusqu'à un certain point dans la nature des choses, au moins pour le chant, puisque les refrains sont de toutes les époques et de tous les pays.

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