Des diverses espèces de parallélisme
Nous avons dit qu'on peut comparer le parallélisme au mouvement d'un balancier. Rien n'est plus monotone en soi que la régularité de ce va-et-vient qui ne change jamais. La variété est cependant un élément nécessaire de la beauté. La monotonie ne devait- elle donc pas devenir l'écueil fatal de toutes les compositions poétiques d'Israèl ? Ce danger a été évité beaucoup mieux que dans nos poèmes en vers alexandrins, grâce à la souplesse du génie hébraïque et à la diversité des combinaisons qu'il a su introduire dans le parallélisme. Il y en a quatre espèces principales, qu'on appelle parallélisme synonymique, antithétique, synthétique et rythmique.
1" Le parallélisme est synonymique quand les membres parallèles se correspondent en exprimant en termes équivalents le même sens. Assez fréquemment, il y a gradation dans la pensée, quoique elle reste substantiellement la môme dans les deux membres. On trouve de nombreux exemples de cette espèce de parallélisme dans les psaumes. Lowth a signalé
de mots en même temps que de pensées. Ce qui vaut le moins dans l'homme, d'après les versets qui précèdeot, c'est la langue, et néanmoins elle est très précieuse dans le juste; au contraire, ce qui vaut Je plus, le cœur, n'a pas de prix dans le méchant. — Le vers que nous avons cité est construit, en hébreu, avec encore plus d'artifice dans l'original que dans la traduction; c'est mot à mot : « Argent choisi — langue — du juste; cœur — des méchants — sans valeur. » La langue el le cœur désignent ici du reste la même chose, la pensée et le sentiment.
déjà, comme un des plus beaux, le psaume cxiv (selon l'hébreu, première partie du psaume cxiii, selon la Vulgate) :
Quand Israël sortit de l'Egypte,
La maison de Jacob, [du milieu] d'un peuple barbare,
Juda devint son sanctuaire,
Israël, son royaume.
La mer [le] vit et elle s'enfuit,
Le Jourdain recula en arrière,
Les montagnes bondirent comme des béliers,
Les collines, comme des agneaux.
Pourquoi t'enfuir, ô mer?
[Pourquoi], Jourdain, reculer en arrière? [Pourquoi] bondir comme des béliers, ô montagnes, [Et vous], collines, comme des agneaux?
Tremble devant la face du Seigneur, ô terre ! Devant la face du Dieu de Jacob, Qui cbange la pierre en sources abondantes; Et le rocher en ruisseaux d'eau [vive].
S** Le parallélisme est antithétique quand les deux membres se correspondent l'un à l'autre par une opposition de termes ou de sentiments. Cette espèce de parallélisme est surtout usitée dans les Proverbes, parce qu'elle est conforme à l'esprit de la poésie gnomique : l'antithèse fait mieux ressortir la pensée qui est le fond de la sentence et de la maxime :
Les coups de l'ami sont fidèles.
Les baisers de l'ennemi sont perfides.
L'homme rassasié dédaigne le miel.
L'affamé [trouve] doux même ce qui est amer.
Prov.,xxvii, 6-7.
On en rencontre aussi de beaux exemples dans les Psaumes :
Ceux-ci se confiaient dans leurs chariots, ceux-là dans leurs Et nous dans le nom de Jéhovah, notre Dieu. [coursiers,
Ils ont fléchi, ils sont tombés; Et nous, nous sommes debout, nous sommes fermes.
Ps. XIX (xx), 8-9.
3* Le parallélisme est synthétique quand il consiste seulement dans une ressemblance de construction ou de mesure : les mots ne correspondent pas aux mots et les membres de
phrase aux membres de phrase comme équivalents ou opposés par le sens, mais la tournure et la forme sont identiques : le sujet répond au sujet, le verbe au verbe, l'adjectif à l'adjectif et la mesure est la même. La seconde partie du Ps. xviîi (xix), Cœli enarrant gloriam Dei, contient des exemples remarquables de parallélisme synthétique :
La loi de Jéhovah est parfaite,
Récréant Tâme; Le précepte de Jéhovah est fidèle,
Insiruisant le simple; Les commandemeuts de Jéhovah sont justes.
Réjouissant le cœur; Le décret de Jéhovah est pur.
Éclairant les yeux...
Plus désirable que l'or,
Que des monceaux d'or; Plus doux que le miel, Que le rayon de miel.
4<* Le parallélisme est néanmoins quelquefois simplement apparent et ne consiste que dans une certaine analogie de construction ou dans le développement de la pensée en deuxvers. Il est alors purement rythmique et se prête par-là même à des combinaisons infinies. Les poètes hébreux en font un usage assez fréquent, et c'est surtout grâce à lui et aux formes multiples qu'ils savent lui donner qu'ils ont réussi à éviter la monotonie à laquelle semblait les condamner fatalement la forme même de la poésie hébraïque.
* 594. — Des moyens employés par les poètes hébreux pour introduire la variété dans le parallélisme.
L — Ils ont su introduire la variété dans toutes les formes de parallélisme par une multitude de procédés insjénieux dont nous n'énumérerons qu'un petit nombre.
V Tantôt le verbe exprimé dans le premier membre est sous-entendu dans le second :
Quand Israël sortit de l'Egypte,
La maison de Jacob — [du milieu] d'un peuple barbare,
Juda devint son sanctuaire,
Israël — son royaume. Ps. cxiir, 1-2.
2^* Tantôt le sujet du premier hémistiche devient régime du second :
Dans riniquité ;'ai été formé.
Et dans le péché ma mère m'a conçu. Ps. l, 7.
3* Ou bien le discours direct est substitué à l'indirect :
Il est bon de louer Jéhovah,
Et de chanter ton nom, ô Très-haut. Ps. xci, 2.
4** Le parallélisme strict est rompu par l'emploi de diverses figures, de Tin version, de l'interrogation, de l'exclamation, de l'ellipse :
Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam, Et secundum multitudinem miserationum tuarum, — dele
[iniquitatem meam.
Mon âme est troublée, beaucoup, Et toi, Jéhovah, jusqu'à quand? Ps. Vl, 4.
Ils crient au secours... et point de sauveur,
Vers Jéhovah... et il ne leur répond pas. Ps. xvii, 42.
5° Le sens, suspendu dans le premier membre, n'est terminé que dans le second, et le parallélisme est indiqué par la répétition des mêmes mots :
Louez, serviteurs de Jéhovah,
Louez le nom de Jéhovah. Ps. cxii, 1.
II. — Ces moyens de varier le parallélisme, empruntés à la grammaire et à la rhétorique, ne sont pas les seuls qu'aient employés les poètes d'Israël. Ils ont eu recours encore à d'autres, qui modifient davantage la forme poétique et pro duisent une diversité plus grande.
1° La pensée que veut exprimer le poète embrasse quelquefois quatre membres, et alors, par un procédé analogue à celui de nos vers à rimes mêlées ou croisées, les membres parallèles ne se suivent pas deux à deux , mais sont intervertis, de sorte que, par exemple, le premier est parallèle avec le dernier et le second avec l'avant-dernier.
Mon fils, si ton cœur est saga.
Mon cœur se réjouira.
Mes reins tressailliront d'allégresse,
Quand tes lèvres proféreront des paroles sensées,
Prov., XXIII, lS-16.
Dans l'exemple suivant, le premier membre répond au troisième, et le second au quatrième :
J'enivrerai mes flèches de sang,
Mon épée se nourrira de chair,
Du sang des morts et des captifs,
De la tête des chefs ennemis. Deut., xxxii, 42.
20 Les parallélismes synonymique et antithétique sont quelquefois employés simultanément :
La vérité germera de la terre ,
La justice poindra des cieux. Ps. lxxxiv, 12.
3" Le nombre des membres parallèles peut être multiplié et porté à trois ou même à quatre. Il est de trois dans cette imprécation de David, Ps. vu, 6 :
Que l'ennemi me poursuive et m'atteigne. Qu'il foule ma vie aux pieds, Qu'il me réduise en poussière I
Le Psaume xc, 5-6, nous présente quatre membres parai lèles consécutifs, combinés deux à deux avec beaucoup d'art :
Ne crains point les terreurs de la nuit,
Ni la flèche lancée dans le jour,
Ni la peste qui s'avance dans l'obscurité,
Ni la contagion qui exerce ses ravages en plein midi.
4° Eufin la diversité de mesure dans le vers, c'est-à-dire du nombre de mots ou de syllabes mesurées qui le composent régulièrement, permet d'introduire un nouvel élément de variété dans le parallélisme, en alternant les vers de diverses mesures ou en les mêlant au gré du poète, comme nous aurons occasion de le dire plus tard. Nous en avons cité plus haut un exemple, tiré du psaume Cœli enarrant gloriam Dei, à propos du parallélisme synthétique, n° 593, 3" ; en voici un autre exemple, emprunté au Ps. xiv (Vulgate, xiii) :
L'insensé a dit dans son cœur :
Dieu n'est pas.
Ses œuvres sont corrompues, abominables; Nul n'agit bien.
Jéhovab, du liaut du ciel, jette les yeux
Sur les enfants des hommes, Pour voir s'il est un homme sage,
Cherchant Dieu.
Tous ont dévié, tous sont pervertis; Nul n'agit bien 1