Utilité de la connaissance du parallélisme
V Tout ce que nous avons dit jusqu'ici du parallélisme montre clairement quel avantage offre cette forme particulière de la poésie hébraïque, pour faire passer cette dernière dans une langue différente, sans lui enlever complètement son cachet. Celles des formes poétiques qui consistent exclusivement dans la mesure prosodique ou la rime des mots, disparaissent nécessairement dans les traductions ; au contraire le parallélisme existant d'ordinaire, non dans les sons, mais dans la pensée même, peut être aisément conservé. On dirait que Dieu, qui voulait que les poèmes qu'il avait inspirés aux chantres d'Israël devinssent le chant et la prière de l'Église universelle et du monde entier, voulut aussi qu'ils fussent jetés dans un moule poétique capable d'être facilement transporté dans toutes les langues parlées sous le ciel.
2° L'étude du parallélisme a donc une véritable importance littéraire, et puisque Dieu a voulu qu'une partie de la parole révélée nous fût transmise sous forme de poèmes, il ne peut pas être indifférent pour un chrétien de connaître les règles et les lois qui le régissent. Mais là n'est pas cependant le principal intérêt de cette étude. Elle a une utilité plus grande encore. S'il nous est avantageux de connaître les beautés littéraires de la Bible, il l'est bien davantage d'en pénétrer le sens. Or, la connaissance du parallélisme est un moyen puissant de mieux saisir la signification d'un grand nombre de passages, qu'on rencontre précisément dans les livres les plus obscurs et les plus difficiles de la Sainte Écriture. Bien des endroits des Psaumes, par exem-
pie, deviendront clairs et intelligibles à qui leur appliquera pour les comprendre les règles du parallélisme synonymique ou antithétique. Ainsi le sens d'm virtute tua, dans le passage suivant du Ps. cxxi, 7 :
Fiat pax in virtute tua
Et abundantia in turribus tuis
est déterminé par le parallélisme. Puisque m virtute correspond à in turribus, il doit avoir un sens analogue et désigner par conséquent ce qui fait la force de Jérusalem et lui assure la paix, c'est-à-dire ses murailles, comme l'a traduit S. Jérôme dans sa version des Psaumes sur l'hébreu, in mûris tuis {{), De même, Ps. lxxv, 3 :
Et factus est in pace locus ejus.
Et habitatio ejus in Sion
le mot in pace doit désigner Jérusalem, Salem, séjour de la paix, parce qu'il corespond à Sion. Le parallélisme sert même quelquefois à déterminer la vraie leçon. Ainsi il prouve que dans le verset 17 du Ps. xxi, qui a une si grande portée, il faut lire avec notre Vulgate, kaarou, foderunt, et non kaari, comme un lion, ainsi que le porte le texte massorétique, parce que cette dernière leçon détruit le parallélisme :
Foderunt manus meas et pedes meos, Dinumeraverunt omnia ossa mea.
ARTICLE III
Le vers hélareu.
Son existence. — Sa nature. — Espèces diverses
*596. •— De l'existence du vers hébreu.
L'existence d'un vers hébreu, constitué soit par la quantité prosodique des mots, soit par le nombre des syllabes, est tellement évidente dans le texte original, qu'on ne peut sérieusement la contester, quoique on n'ait pas songé pendant longtemps à la remarquer (2). Chaque membre du paral-
(1) Voir Kaulen, Handbuch zur Vulgata, 1870, p. 28-29.
(2) Les Pères connaissaient l'existence du vers hébreu, n<» 597. Mais
[397] ART. Iir. — lE VERS HÉBREU. 203
lélisme forme un vers dans la poésie hébraïque. Quelques critiques ne le considèrent que comhie un hémistiche, mais il paraît plus naturel et plus exact de le compter comme un vers complet, puisque le parallélisme se compose quelquefois de trois membres (1). Si le vers se composait de deux membres parallèles, le parallélisme de trois membres ne pourrait s'expliquer. Les Psaumes cxi et cxii, dont chaque membre parallèle commence par une lettre de Talphabet, et dont le paralléhsme est quelquefois triple, prouvent également que chaque membre forme un vers.
597. - Existe-t-il dans le vers hébreu une mesure proprement dite?
L'élément constitutif du vers hébreu, c'est la quantité prosodique, selon les uns, le nombre des syllabes selon les autres.
Plusieurs auteurs anciens, Josèphe (2), S. Jérôme et d'autres encore, ont affirmé que les vers hébreux étaient prosodiques; ils ont parlé d'hexamètres et de pentamètres. S. Jérôme dit en particulier des vers du livre de Job : Hexameiri versus sunt, dactylo spondseoque currentes, et propter linguœ idioma, crebro recipientes et alios pedes, non earumdem syllabarum sed eorumdem temporum. Interdum quoque
comme ils lui attribuaient une mesure prosodique dont on ne retrouvait pas les traces, on a généralement cru, parmi les modernes, qu'il n'y avait pas eu hébreu de vers proprement dits. On peut voir dans Ugolini, Thésaurus, t. xxxi, les principaux ouvrages publiés pour établir le contraire. — Dans l'antiquité, le commentaire des Psaumes qu'on trouve dans les œuvres de S. Athanase, sous le titre de De titulis Psalmorum, t. xxvii, col. 649-1344, divise exactement, à peu d'exceptions près, les Psaumes vers par vers. La version copte indique en chiffres le nombre de vers contenus dans les Psaumes. Les anciens manuscrits grecs du texte et même beaucoup de latins sont écrits vers par vers et vont à la ligne pour chaque vers. L'édition de Job, des Psaumes, des Proverbes, de l'Ecclésiaste, du Cantique des Cantiques et des prophètes, contenue dans le t. xxviii de la Patrologie latine de Migne distingue chaque vers en allant à la ligne. Voir Antonelli, Prsefatio, n» 30, Pat. gr., t. xxvii, coL 631-634, et les sources auxquelles il renvoie.
(1) Ps. VII, 6; XV, 3; xviii, 9; Prov., i, 22, 27; Job, x, 17, etc.
(2) Josèphe, Aniiq^Jud.y II, xvi, 4; VII, ii, 3.
rhytmus ipse dulcis et tinnulus fertur numeris lege metri solutis (1). Jusqu'à notre époque, on a rejeté, comme étant sans fondement, Topinion de ces écrivains. M. Le Hir a tenté de la défendre en rapprochant la poésie hébraïque de la poésie syriaque (2). D'après lui le vers hébreu se compose, comme notre vers français, d'un nombre déterminé de syllabes. M. Bickell est allé plus loin; il croit, non sans vraisemblance, le vers hébreu analogue au vers syriaque et le fait consister en une combinaison d'iambes et de trochées.
* 598. — Le vers hébreu d'après M. Bickell.
D'après M. Bickell, 1" le vers hébreu est composé d'un nombre déterminé de syllabes, sans distinction des brèves ou des longues (3). — 2° Une syllabe accentuée alterne régulièrement avec une syllabe non accentuée, de sorte que si l'on donne aux pieds ainsi formés les noms de la prosodie classique, les trochées et les ïambes entrent seuls dans la poésie hébraïque. L'accent est généralement placé sur la pénultième. Pour le déterminer, on doit consulter, non pas les règles des massorètes, mais les analogies de la langue syriaque. — 3° Le vers le plus usité chez les Hébreux est le vers heptasyllabique ou de sept syllabes. Le livre de Job, iii-XLii, 6, et celui des Proverbes tout entier, ainsi que la plu-
(l) s. Hieron., Prsef. in Job. Voir tous les passages des anciens sur ce sujet, recueillis par M. Grandvaux, dans Le Hir, Le livre de Job^ introduction, g m, p. 54 sq.; cf. p. 185, note.
12) Dans Le Rhythme chez les Hébreux, Le livre de Job, p. 183-215. « En résumé, dit-il, p. 212, la prosodie hébraïque était des plus simples, comptait les syllabes sans les mesurer et îes unissait toujours en nombres pairs, affectait de préférence certaines positions pour l'accent, mettait le parallélisme de la pensée à côté du parallélisme des termes dans les deux fractions du vers ou dans les deux moitiés du distique, et entremêlait les vers avec assez peu de régularité dans la même pièce. »
(3) Pour compter les syllabes, il faut modifier assez souvent la ponctuation massorétique. De plus, M. Bickell ne tient quelquefois aucun compte ni du scheva, ni des semi-voyelles, ni, dans la plupart dea cas, des voyelles auxiliaires. Les voyelles initiales sont parfois élidées. — Les règles concernant la numération des syllabes sont encore bien loin d'être précises et certaines.
[599] ART. IV. — DES sTRornES 205
part des Psaumes, sont en vers de cette mesure (1). 11 y a des vers de quatre, de cinq, de six et de neuf syllabes, etc., alternant quelquefois avec des vers de mesure différente (2).
• 599. — Exemple de vers heptasyllabique.
Voici comme exemple de vers heptasyllabique, d'après M. Bickell, le Ps. ex, hébreu cxi. Ce psaume étant alphabétique, n° 605, chacune des lettres de l'alphabet indique avec certitude le commencement de chaque vers.
'Odé Yahvé bkol lébab, Besôd yeschârim v'éda,
Gedôlim mâ'se Yâhve, Drouscbim lekôl kbeftséhem.
Uod véhadâr \)0'léhou, Vtsidqâtbo 'ômadlb lâ'ad.
Zekr 'âsab luifle'ôtbav, Khannoûa verâkboum Yâbve.
Tarp.nâtban lÏT&éhou, Izkôr l'olâm beritbo.
Kokb mâ'sav biggid le'âmmo,
Latbétb lam nâkblatb gôyim.
Ma'sé yadâv 'meth vmiscbpat, Ne'mânim kôl piqqoùdav ;
Smoukim la'âd le'ôlam, ''Souyim be'métb veyâschar.
Pedoùtb schalâkb le'âmmo.
Tsivvâ l'olâm beritbo;
Qadôsch venôra' scbmé^ow; Rê'scbitb kbokmâ ifalb Yah,
Sekl tôb lekôl 'oséhem; Tbbillâtho «ômadtb lâ'ad (3).
(1) Voici, d'après le P. Gietmann, De re metnca Hebrseorum, 1880, quels sont, indépendamment du livre de Job et des Proverbes, les poèmes composés de vers de sept syllabes : Gen., iv, 23-24; xlix; Ex., xv; Num., xxi, 17-20; xxiii, 7-10; 18-24; xxiv, 3-9 ; 15-19; Deut.j XXXII ; I Sam., ii, 1-10; Il Sam., xxii; xxiii, 1-7; I Par., xvi, 8-36; Hab., m; Lam., v; Is., xili-xiv, 3; xxxviii, 10-20; xl-xlv, U; xlvi; XLViii-Li; LUI; LVi-LXVi; Ps. II ; m; v-x; xv; xvi, xviii; xix, 1-8; xx-xxvi; XXVIII ; xxix; xxxi; xxxiii-XLi; xLiv-xLVii; xlix-li; liv;
LV; LVII-LXIV; LXVI; LXVII; LXIX-LXXXIIi; Lxxxvi; LXXXVIIi; LXXXIX;
xci; xcii; xciv-xcviu; c; cii-cxii; cxiv; cxv; cxxiii; cxxv; cxxxiv; cxxxv; cxxxix-cxLi; cxLiii; cxlv-cl. — On trouve cbez les poètes grecs chrétiens des vers heptasyllabiques qui étaient inconnu» aux poètes profanes et qui sont faits sans doute sur le modèle des vers syriaques, par exemple, VHymne du soir, de S. Grégoire de Nazianze, xxxii, t. xxxvii, col. 511-514.
(2) Voir Bickell, Metrices biblicx regutœ exemplis illustrâtes , 1nspruck, 1879, p. 3-6.
(3) Bickell, Carmina Vetevis Testamenti metrices Insoruck, 1882, p. "iarSO.
20G CHAP. I. — Dfî LA POÉSIE HÉBRAÏQUE. [600]
ARTICLE IV
Des strophes.
Leur existence. — Moyens de les distinguer.
600. — De l'existence des strophes dans la poésie hébraïc[ue.
1° Un très grand nombre de poèmes de l'Ancien Testament sont partagés en strophes. La strophe est comme une prolongation du parallélisme, une sorte de rythme soutenu pendant une série de vers et superposé au rythme de chaque vers particulier. Ce qui constitue essentiellement la strophe, c'est qu'elle renferme une idée unique ou principale, dont l'ensemble de vers qui la forment contient le développement complet. Chaque vers n'est qu'un anneau de la chaîne totale, qui est la strophe. La strophe est une des règles de la poésie lyrique, dans la plupart des langues. En hébreu, on ne la rencontre pas seulement dans les Psaumes, où le chant en chœur la rendait indispensable, mais aussi dans le livre de Job, où les pensées se partagent en groupes très distincts, mais naturellement moins réguliers pour la longueur que dans l'ode.
2° F.-B. Kœster est le premier qui ait remarqué, en 1831, l'existence des strophes dans la poésie hébraïque (1). Aujourd'hui elle est admise par tous les orientalistes. On peut être en désaccord pour la détermination des strophes dans un poème donné ; on est unanime à accepter le principe. Dans quelques psaumes, la division strophique est si évidente qu'il, suffit de les lire pour qu'elle s'impose. Tel est, par exemple, le Ps. III, qui se compose de quatre strophes de quatre vers (sauf Ja quatrième qui en a cinq) exprimant chacune une idée particulière :
Jéhovab, que mes ennemis sont nombreux l
Nombreux ceux qui s'élèvent contre moi,
Nombreux ceux qui disent de moi :
Point de salut pour lui en Dieu. — Sélah.
(4) Die Stropheîi oder der Parallelismus der Verse der Hebrâischen Poésie, dans les Studien und Kritiken, 1831, p. 40-114.