ART. I. — INTROD. AU LIVRE DE L'ECCLÉSIASTE
l'auteur parle toujours comme étant Salomon, et il s'exprime au passé au sujet de son règne, c'est un idiotisme de la langue hébraïque qui n'implique nullement que son règne soit fini (1).
2'» Salomon, objecte Jahn, s'il avait écrit lui-même l'Ecclésiaste, 1° n'aurait point parlé si amèrement des injustices et des maux de la société, parce qu'il aurait condamné par là son propre gouvernement, m, 16; iv, 1; x, 7, dO. — On ne saurait dire que Salomon se condamne en parlant ainsi, car il énumère des abus qui ont eu lieu en tout temps et en tout pays, et nulle part il ne se les attribue et n'en assume la responsabilité. Son but étant de décrire tous les maux que souffre l'homme sur la terre, il ne pouvait se dispenser de parler des oppressions et des injustices dont tous les peuples de l'antiquité, surtout en Orient, avaient tant à souffrir. Cf. Luc, xviii, 2-5. — 2° Ce que dit i'Ecclésiaste, ii, 12, 18, 19, de son successeur, ne prouve pas non plus que ce n'est pas Salomon qui parle. Ce prince pouvait avoir lieu de douter de l'habileté de son fils Roboam ; il devait aussi connaître la prophétie qui annonçait à Jéroboam que celui-ci deviendrait maître de la presque totalité du royaume, III Reg., xi, 26-40. Peut-être, enfin, ne pensait-il qu'à ses successeurs en général.
3** L'Ecclésiaste, objecte-t-on encore, dépeint une société qui n'était pas, historiquement, celle au miheu de laquelle vivait Salomon. — On oublie, en parlant ainsi, que Salomon avait lancé son peuple dans la voie des civilisations profanes, par ses entreprises commerciales et par son amour pour le luxe, et créé ainsi l'état de société et le mouvement d'idées dont ce livre nous ofîre le tableau. « On peut convenir d'ailleurs, sans difficulté, dit M. Reusch, que les peintures de I'Ecclésiaste conviennent en grande partie, ou même sans exception, au temps de la domination perse. Il n'en résulte pas
(1) Hvyithi, fui^ est employé dans un certain nombre de passages de la Bible pour le présent : Ps. lxxxviii, 5; xxx, 8; Gen., xxxii, U ; Jer., XX, 7; Jos., I, 5; Jud., xii, 2; Ps. xxxvii, 25; Ex., ii, 22; III Reg., i, 21 ; I Par., xix, 21, etc. Le sens propre de cette locution est : Je suis deyeua roi, et je le suis encore.
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du tout qu'elles ne conviennent pas au temps de Salomon : elles conviennent plus ou moins à tous les temps. » C'est pai un pur jeu d'imagination qu'on voit une allusion à Cyrus, devenu maître du monde, après s'être emparé du trône d'Astyage, roi des Mèdes, dans iv, 43-16; à Grésus, à qui Solon avait dit qu'on ne pouvait être sûr de la félicité avant l'heure de la mort, dans vu, 48*; à Athènes, rassurée par les sages avis de Thémistocle, dans ix, 14-16 (Delitzsch); de même qu'aux décurions romains, dans vu, 49 (Vulg., 20) (Graetz), etc.
4" Le contenu de l'Ecclésiaste, dit-on enfin, est tellement différent de celui des Proverbes, qu'on ne saurait admettre que ces deux livres soient du même auteur. — Le contenu est différent, il est vrai; mais il doit l'être, parce que les deux écrits sont d'un genre tout différent, et que leur but n'est point le même. « Le livre des Proverbes, à partir surtout du ch. X, est un recueil de pensées détachées, une collection de sentences la plupart du temps sans rapport entre elles, ou dont la relation ne s'étend pas au delà de deux ou trois versets. L'Ecclésiaste, au contraire, a pour but de faire accepter une idée, d'en poursuivre sans trêve la démonstration à travers une série de raisonnements et de pensées toujours logiquement enchaînées, soit qu'il expose, soit qu'il discute, soit qu'il exhorte. Sans cesse, il est retenu par son sujet, et toute digression que le besoin de sa cause ne demande pas serait une faute. Dans les Proverbes, rien ne l'arrête ; il lâche la bride à sa pensée; il la laisse aller librement, sans préoccupation d'ordre ou d'enchaînement quelconque. Bien plus, autant l'intérêt du Kohéleth est de restreindre sa pensée, autant celui de l'auteur des Proverbes est de la varier, d'en multiplier les objets. » (M. l'abbé Motais.) Nous trouvons de pareilles différences dans les divers ouvrages des grands écrivains, dans S. Augustin, dans Bossuet, etc. Quelle différence, par exemple, entre les traités de S. Augustin sur S. Jean et les Homélies qu'il adressait aux pêcheurs d'Hippone, entre les Oraisons funèbres de Bossuet et ses livres de controverse contre les protestants !
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D'ailleurs, la situation de Fauteur avait beaucoup changé, quaud il écrivit l'Ecclésiaste. Cet ouvrage date probablement de sa vieillesse, lorsqu'il sentait tout le néant de la vie, tandis que la plupart des Proverbes appartiennent à l'époque glorieuse de sa jeunesse.
Il ne faut pas, du reste, exagérer les différences qui existent entre l'Ecclésiaste et les Proverbes. Les idées favorites de Salomon, la sagesse opposée à la folie, se rencontrent dans les deux écrits. (1 y a près de trois cents versets des Proverbes dont la doctrine concorde avec celle de l'Ecclésiaste et est exprimée presque dans les mômes termes (i).
840. — II. RépoDse aux objectioDs tirées de la forme de l'Ecclésiaste contre l'origiûe salomoaieune de ce livre.
Alix objections tirées du fond du livre, on ajoute des objections tirées de la forme, — 1° On prétend d'abord que Je style de l'Ecclésiaste est fort différent de celui des Proverbes, et n'est pas, par conséquent, du même auteur. Le style des Proverbes est bref, précis, serré, élégant, vraiment poétique; celui de l'Ecclésiaste est, dit-on, diffus, prolixe, négligé. — Nous reviendrons plus loin sur le style de l'Ecclésiaste. Qu'il nous suffise de remarquer ici que, s'il est inférieur à celui des Proverbes, la différence d'âge de l'auteur, le changement des circonstances, et aussi la différence du genre littéraire, l'expliquent sans peine. — D'ailleurs, malgré des différences considérables, il y aussi des ressemblances, et elle sont telles, surtout dans les passages sentencieux, que les adversaires eux-mêmes les ont reconnues, en disant que l'auteur de l'Ecclésiaste s'était formé par l'étude des écrits de Salomon et lui avait emprunté sa manière (2).
(1) Voir en particulier EccL, ix, 18, 13; x, 12; viii, 1; ix, 16; vit, 11 (Vulg., 12); VIII, 12; vu, 24, et Prov., xxiv, 5; iv, 8, 9; m, 13, 14, 15, 16, 17, 22, 23, 25; viii, 32, 35; — Eccl., ix, 17, et Prov., xviil, 17; X, 11; — Eccl., IX, 16, 17, et Prov., xni, 20. — Eccl., ii, 14, et Prov., XVII, 24. — Eccl., I, 17, et Prov., xxi, 22; Eccl., viii, 14, 15, et Prov., ^ixviil, 2. Voir M. l'abbé Motais, Salomon et l'Ecclésiaste, t. ii, p. 259-271.
(2) Ainsi, l'oiseau est appelé maître, possesseur d'ailes, Eccl., x, 20, E«t Prov,, I, 17 ; les rues, sçhouq^ Eccl., xii, 4, 5, et Prov., vu, 8 ; Gant.,
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2** On objecte encore que FEcclésiaste est écrit en une langue postérieure à l'époque de Salomon, puisqu'il renferme 1° des mots perses ^ 2° des aramaïsmes et 3° des mots mconnus à l'ancien hébreu. C'est le motif déjà donné par Grotius pour enlever à Salomon la composition de ce livre : Argumentum hujus rei habeo multa vocabula, quse non alibi quam in Daniele, Esdra et Chaldœis interpretibus reperias, — 1° L'Ecclésiaste emploie deux mots qui ne sont pas sémitiques : pardès, ii, 5, parc, jardin, d'où le mot paradis, et pïthganiy Yin, 11, décret, où quelques critiques ont voulu voir le mot grec çOéYiJi.a. — Ils sont iraniens, et ont été importés en Palestine du temps de Salomon par les voyageurs et les commerçants, comme le furent à la même époque les noms sanscrits des singes, des paons, des éléphants, et du bois de santal, qôfy thukkyim^ algoum et [schen)habbim, III Reg., x, 22, apportés d'Ophir par la flotte d'Asiongaber (1). Salomon aimait les mots comme les objets étrangers. Pardès est aussi employé dans le Cantique des Cantiques, iv, 13 (et II Esdr., ji^ 8). — 2" L'Ecclésiaste contient également des aramaïsmes, c'est-à-dire des mots et des tournures empruntés aux langues araméennes, par exemple, medinâh, ii, 8; v, 7, province; schâlat, II, 19; v, 18, dominer; schilton, viii, 4, 8, dominateur (sultan) ; les particules kebar, i, 10; ii, 12, 16, déjà; mah-schéy i, 9, m, 15, ce qui; etc. — Admettons que tous les mots qu'on prétend être des aramaïsmes le soient réellement, ce qui est loin d'être prouvé, les relations qu'eut Salomon pour son commerce avec les Araméens les expliquent facilement, III Reg., V, 29, etc. — 3° Il y a enfin dans l'Ecclésiaste des mots philosophiques et abstraits, qu'on ne rencontre point dans les autres livres hébreux, yesch, ii, 21 ; viii, 14, l'être; siklouth, i, 17; ii, 3, folie, etc. On ne saurait prouver par ces mots que ce livre n'est pas de Salomon, car s'ils étaient
III, 2; la paresse, catsiah, Eccl., x, 18; et Prov., xix, 15. Voir aussi Eccl., III, 5 ; IV. « Le style pleia de passion, rindépendance des diverses parties.,., l'expression sentencieuse et concrète, rappellent (aussi) la poésie des Proverbes. Quelques passages mêmes renferment en réalité des séries de proverbes. » (Nôldeke).
(1) Voir La Bible et les découvertes modernes^ 1889, t. ni, p. 533-538.
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réellement inconnus avant lui, pourquoi n'aurait-il pas pu créer des mots nouveaux, pour exprimer des pensées nouvelles, comme le fit plus tard S. Paul (l)? — On peut donc conclure que la tradition qui attribue l'Ecclésiaste au fils de de David n'est pas démontrée fausse par la critique moderne.