Du prétendu matérialisme de l'Ecclésiaste
i* On ne reproche point à l'Ecclésiaste de soutenir le matérialisme ex professa, puisqu'il distingue formellement l'âme du corps dans plusieurs passages, spécialement, xii, 7, mais d'en admettre les conséquences, c'est-à-dire de nier Vexistence d'une autre vie ou du moins d'en douter, a La foi à rinimortalité, essentiellement étrangère à l'Ancien Testament, dit Nœldeke, n'était pas encore connue ou ne l'était qu'à peine. » L'Ecclésiaste « doute de la solidité de la foi à l'immortalité, au chap. m, 18-21, » dit Knobel (2).
2® Première objection. Le verset le plus incriminé est m, 21 : Quis novit si spirifus filiorum Adam asomdat sursum et si spiritus jumentorum descendat deorsum (3) ? — On ne peut
(1) F. Delitzsch, Hoheslied und Kohelefh, 1875, p. 190.
(2) «Ce livre, qui, dit Hartmann, Das Lied von Ewigen, 1859, 12, contient autant de contradictions que de versets, peut être considéré couime le bréviaire du matérialisme moderne le plus avancé et des hommes les plus blasés. » F. Delitzsch, Hoheslied und Koheleth, p. 190. On objecte, ii, 14-16; m, 19-21; iv, 2; ix, 5.
(3} Ou veut entendre ce verset dans le même sens que les vers de Lucrèce, I, 113 :
Ignorator enim quae eit nafura animai : Nata ait, an contra nascentibus insinuetur; Ao «mal îDtereat nobiscum, morie ùireiniaT
416 CHAP. V. — l'egclésiaste. [855]
voir une difficulté dans ce passage qu'en abusant de la tournure équivoque de la version latine. Le sens de l'original est celui-ci : Qui sait, c'est-à-dire connaît bien, ce qu'est l'esprit de l'homme, lequel monte en haut, vers le ciel, et l'esprit de la bête, lequel descend en bas, vers la terre?
Quant au sens de l'ensemble du passage, qui peut donner lieu à quelques difficultés, les mots unus interitus est hominis et jumentorum et sequa utriusque conditio,.., nihil habet homo iumento ampliuSy omnia pergunt ad unum locum; de terra facta sunt et in terram pariter rêver tuntur, m, 19-20, ces mots, dis-je, doivent s'entendre seulement de la vie physique. Salomon ne compare l'homme à la bête que sous un rapport : la nécessité pour l'un et pour l'autre de mourir.
3° Deuxième objection. — Un autre passage de l'Ecclésiaste a fourni matière à des objections analogues : Nemo est qui semper vivat... Melior est canis vivus leone mortuo. Viventes enim sciunt se esse morituros, mortui vero nihil noverunt amplius, nec habent ultra mercedem... Quodcumque facere potest manus tua, instanter operare; quia nec opus, nec ratio, nec sapientia, nec scieniia, erunt apud inferos, qixo tu properas^ IX, 4, 5, 10. L'auteur, dans ce passage, disent les uns, ne croit pas à l'immortalité de l'âme ; il n'a pas du moins l'idée de la rétribution après la mort, disent les autres. — Il est certain que Salomon professe explicitement ici la croyance à une autre vie, puisqu'il dit en toutes lettres qu'après la mort l'homme va dans le scheôl (apud inferos). Or le mot scheôl désigne incontestablement, dans la Bible, non pas le tombeau, mais le séjour des morts. Mors est qua anima separatur a corpore ; infemus {scheôl) locus in que animse reclu* duntur (S. Jérôme). Cf. xii, 7.
8j5. — Preuves de la croyance de l'Ecclésiaste à une rémunéralion
future.
d*> Salomon ne nie pas non plus la rémunération après la mort : il l'admet au contraire formellement dans plusieurs passages, comme nous le verrons tout à l'heure, de même que l'immortalité de l'âme. Dans le chapitre ix, il veut ex-
[8od] art. IT. — ANALYSE DE l'ECCLÉSTASTE. 417
pliquer un fait mal compris, qui décourage souvent l'homme de bien : c'est que le juste est souvent traité ici-bas comme le méchant. Au lieu de se laisser abattre, il n'en faut agir qu'avec plus d'ardeur, parce que le temps viendra où nous ne pourrons plus agir. Un proverbe dit : Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. Les vivants savent qu'ils mourront. Cette pensée doit les exciter à profiter du présent. Ce sont, au fond, les idées qui sont exprimées plus clairement dans le Nouveau Testament : Dum tempus habemus^ opèremur bonum. Gai., vi, 10. Venitnox quando nemo potest operari, Joa., ix, 4. Les morts ne peuvent imiter les vivants, leur sort est fixé, ils ne peuvent pas se ménager un lendemain plus agréable, ils ne peuvent plus se livrer à l'activité et au travail, c'en est fini à tout jamais pour eux des jouissances terrestres.
2" Salomon parle si clairement de la rémunération future, qu'un de ceux qui ont attaqué le plus fortement sa doctrine, Knobel, dit en parlant du verset 14 du chapitre xri, le dernier du livre : « Si Ton examine ce passage sans parti pris, ' on doit convenir que l'auteur y parle formellement d'un vrai jugement qui aura lieu après la mort. C'est ce qu'on est forcé de conclure d'abord de l'expression que Dieu traduira chaque acte dans le jugement, c'est-à-dire devant son tribunal, pour porter une sentence judiciaire, et ensuite de l'expression que ce jugement s'étendra jusqu'aux choses cachées. » Les paroles de l'Ecclésiaste sont en effet très claires : Cuncta quœ fiunt adducet Deus in judicium pro omni errato, sîve bonum sive malum illud sity lisons-nous dans la Vulgate. Le texte original est encore plus fort, car, comme le fait remarquer Knobel, il porte pro omni occulêOj au lieu de pro omni errato. Dieu jugera donc aussi les actes les plus secrets : Çuïa omne factum, traduit S. Jérôme dans la version de l'Ecclésiaste qu'il a faite sur Thébreu, Beus adducet in judicium de omni abscondito, sive bonum^ sive malum sit. Ce que Bossuet explique justement ainsi : Ut non modo aperta. sed etiam occulta peccata Dei judicio subsint, neque evadendi locus {In Eccles., XII, 14.)
418 cnAP. V. — l'ecclésuste. [8ô6]
3** Le dogme de la rétribution des œuvres n'est pas exprimé seulement dans le dernier verset du livre, il l'est aussi dans plusieurs autres passages. Saloraon, m, 16-17, en appelle du jugement des hommes au jugement de Dieu qui réparera les injustices des tribunaux de la terre : Vidi suh sole in locoju dicii impietaterrij et in loco justitias iniquitatem, et dixi h: corde meo : Justum et impium judicabit Deus, et tempus omnis rei tune erit. « La prospérité des impies et les souffrances des justes dans ce monde, dit à ce sujet Mendelssohn, fournissent la plus forte preuve en faveur de l'immortalité de rame après la mort, car nul ne disconviendra que Dieu est iuste, mais si un jour l'homme pieux et l'impie ne recevaient pas leur récompense. Dieu serait injuste : donc celui qui croit à l'existence de Dieu, à sa justice, doit aussi admettre l'immortalité de l'âme, à moins de nier l'évidence, savoir que dans ce monde souventle juste succombe et l'impie prospère.» Au lieu de tempus omnis rei tune erit, l'hébreu porte : tempui (est) omni rei et super omne factum ibi {iudicium erit), S. Jé« rôme traduit : super omne factum ibi^ dans son commentaire de l'Ecclésiaste, et le commente ainsi : Ibi, id est^ in judicio^ quando Dominus cœperit judicare, tum futura estveritasy nunc injustitia dominatur in mundo, Ibi, hébreu sckam^ désigne certainement l'autre monde. Au ch. xi, 9, nous lisons ces paroles qui ont un sens analogue ; Scito quod pro omnibus his addtAcet te Deus injudicium.
856. — La doctrine de la vie future dans l'Ecclésiaste et dans 1er» autre livres de l'Ancien Testament.
1** Il est donc complètement faux que l'Ecclésiaste nie l'immortalité de l'âme et la rétribution du bien et du mal. Il faut remarquer toutefois qu'il ne parle pas de ces grandes vérités d'une manière aussi claire et aussi explicite que le Nouveau Testament. La pleine lumière ne s'était pas encore faite, et Dieu avait réservé à son fils la manifestation plus complète de l'état des âmes après la mort. Il est important de se rendre bien compte de cette différence entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau.