Division de ce chapitre
Nous traiterons en deux articles : 1° de la nature de la prophétie ; 2° des prophètes en général.
ARTICLE I
De la nature de la prophétie.
' éûnition. — Espèces. — Existence. — Mission des prophètes. — Forme des prophéties. — Modes de la révélation divine. — État d'esprit des prophètes pendant que Dieu se manifestait à eux. -' Obscurité des prophéties. — Leur promulgation. —
I Importance de leur étude. — Tableaux des prophéties messiaaiques. 891. — Définition des mots prophète et prophétie. 4° Le prophète est celui à qui Dieu révèle sa volonté d'une lanière surnaturelle, avec mission de la communiquer aux nommes. La prophétie est la manifestation de cette volonté divine, faite par le prophète. Elle suppose donc essentielle-
ment, outre l'inspiration, 1° une révélation proprement dite, n® 11, et 'i° une mission spéciale. Ces deux conditions sont clairement marquées dans le récit de la vocation de Jérémie au ministère prophétique. !•* Ecce dedi (ou plutôt do) verba mea in ore tuoy i, 9 ; cf. Deut., xviii, 18 ; voilà la révélation ; 2° ad omnia quœ mittam te^ ibis,.,, ecce eonstitui te hodie super ^en^e5,i,7,10; voilàlamissiondivine.Cf. ls.,vi,9; Éz.,ii,3-4.
2° La révélation faite par Dieu au prophète a pour objet de lui faire connaître les résolutions qu'il a prises, soit pour punir le pécheur, soit pour consoler l'affligé; elle est généralement accompagnée d'avertissements et d'exhortations, ainsi que de la prédiction de l'avenir (1).
3" En ce dernier sens, la prophétie est l'annonce d'événements futurs, qui ne peuvent être connus que de Dieu seul. Dans le langage vulgaire, on entend d'ordinaire par prophétie une prédiction^ et par prophète celui qui prédit l'avenir. C'est là le sens étymologique du mot qui nous vient des Septante et est composé de T:p6 et çy][x(, dire à Vavance (2). Dans la Bible, comme nous venons de le voir, prophète et prophétie s'emploient dans une acception plus large; le prophète ne manifeste pas seulement l'avenir^ mais toutes les volontés de Dieu^ quelles qu'elles soient, etc. (3). En hébreu,
(1) « Prophetica revelatio se extendit non solum ad futures hominum eventus sed etiam ad res divinas. Et quantum ad ea quœ propo nuntur omnibus credenda, quae pertinent ad fidem : et quantum ad altiora mysteria, quae sunt perfectorum, quae pertinent ad sapientiam. Est etiam prophetica revelatio de his quae pertinent ad spirituales subs tantias, a quibus vel ad bonum vel ad malum inducimur : quod pertinet ad discretionem spirituum. Extendit etiam se ad directionem humanorum actuum : quod pertinet ad scientiam. » S. Th., 2" 2», q. 170. — G Quanquam tam divina quam humana, tam spiritualia quam corporalia, prophétise lumini subesse certum sit, propriissime tamen, ad ipsam pertinet futurorum eventuum revelatio. » Ib., q. 171, a. 3.
(2) Cette étymologie, qui a été communément donnée jusqu'ici, peut se soutenir; il faut cependant remarquer que TrpoçrÎTTiç signifie en grec interprète des dieux, plutôt que celui qui prédit l'avenir^ de sorte que le mot TTpoçTQTTjç a, en cette langue, le même sens général que le mot hébreu correspondant, nâbi\ celui qui parle pour un autre.
(3) Gen., XX, 7; Ps. civ, 15, etc. Voir S. J. Chrys., Synopsis S. S, conspectus, t. LVi, col. 317.
il s'appelle quelquefois Ttin, rô'éh ou riTH, khôzéky c'est-àdire voyant, I Reg., ix, 9; Amos, vu, 42; ordinairement tV22 nâbi% l'inspiré. « Le nâbi\ dit M. le Hir, est, autant selon rétymologie que selon l'usage du discours, celui que Dieu inspire et qui sert d'organe à la divinité. Il n'est pas nécessaire qu'il révèle Tavenir, mais il est essentiel que sa parole soit une révélation divine » (1). Il est l'interprète do Dieu auprès des hommes (•2). Dans le sens large, la prophétie est donc l'oracle révélé par Dieu, quelle qu'en soit la nature ; dans le sens restreint, c'est une prédiction.
4® La prophétie, d'après ce que nous venons de voir, est un don surnaturel et divin (3). Elle se distingue par là radicalement de la divination, CDDp, qésem, Num., xxii, 7, qui n'est qu'une fourberie, ou bien soit une inspiration diabolique soit une prévision de l'esprit humain : la parole des devins n'est pas la parole de Dieu : Neque locutus sum ad eosy Jer., XIV, 14; ils n'ont pas reçu de mission : non misi eos, Jer.,XTV, 14; leurs oracles sont des mensonges : decipiunt vos, Jer., XXIII, 16; ils n'ont d'autres inspirateurs qu'euxmêmes : « Visionem cordissui loquuntur, non deoreDomini. » Jer., XXIII, 16; Éz., xiii, 2-3.
892. — Double espèce de prophéties : prophéties proprement dite» et prophéties par types ou figures.
Dieu a annoncé l'avenir de deux manières principales, par les paroles et par les actions, par des prophéties directes et par des types ou des figures : « Etenim duo sunt prophétise gênera et operibus et verbis futura praenuntiare : verbis quidem, ut cum crucem significare volentes, dicunt : Sicut avis ad cœdem ductus est et sicut agnus coram se tondente sine voce, Is., LUI, 7. Hocitaque verbis ipsis vaticinari voluerunt ;
(1) Le Hir, Études bibliques; Les prophètes d'Israël, art. 2, t. i, p. 57. Voir tout ce qu'il dit, p. 55-58.
(2) Propheta est interpres... Dei. S. J. Chrys., In l Cor., Hom. XXXVI, n° 4, t. LXI, col. 311. Cf. Fx., vu, i; iv, 16.
(3) Cf. Mich., m, 8 ; Ez., xi, 5. Voir S. J. Chrys., In Isai., c. i, n» 1, t. LVi, col. 13-14. Cf. Num., xii, 17, 25, 29; I Reg., x, 6; xix, 20; Il Pet., I, 21 ;Jer., xxiii, 16; Ez., xili, 2-3; Joa., vu, 17, etc.
458 CnAP. I.— INTR. GÉN. AUX LIVRES PROPHÉTIQUES. [893]
operibus vero, cum Abraham exhibetur filium offereiis el; arietem jugalans. Hic enim rébus ipsis crucis imaginera praesignifîcat, atque caedem pro orbe futuram. Multas certe invenire est in Veteri Testamento hnjusmodi figuras propheliasque per res exhibitas (1). » Nous ne nous occupons pas ici des prophéties typiques, mais seulement des prophéties proprement dites (2).
893. •— L'existence des prophéties niée par les rationalistes.
L*existence des prophéties est un fait universellement admis par la tradition juive et chrétienne. Les rationalistes nient cependant qu'il y ait des prophéties véritables, c'est-àdire des mani festations surnaturelles faites par Dieu à l'homme pour lui révéler l'avenir. Ils reconnaissent qu'il existe des livres prophétiques dans l'Ancien Testament, et admettent ce qu'ils appellent le prophétisme, c'est-à-dire l'intervention, dans l'histoire d'Israël, d'hommes extraordinaires, d'une grande intelligence et d'une rare perspicacité, mais ils refusent d'y voir quelque chose de surhumain. Ils partagent les prophéties en deux catégories : les unes authentiques, les autres non authentiques. Ces dernières sont celles qui sont trop précises, trop claires et trop au-dessus de la portée de l'esprit de l'homme pour qu'on puisse les expUquer naturellement. D'après eux, elles ont été écrites après coup, post eventum, comme la révélation de l'histoire future de Rome que Virgile fait faire à Énée dans les enfers, jusqu'à l'époque d'Auguste.
Quant à celles dont ils reconnaissent l'authenticité, ou bien elles se rapportent, d'après eux, à des événements prochains, que la sagacité des prophètes leur a permis de prévoir et d'annoncer à l'avance, ou bien elles ont pour objet ce qu'on appelle le règne messianique et sont le fruit d'aspirations vagues et mal définies. Ce sont là tout autant d'erreurs, comme nous allons le démontrer.
(1) s. J. Chrys., Synopsis S. S. conspectus, t. lvi, col. 316-317. Cf. nos 165-166.
(2) Comme exemples de prophéties typiques, voir Isaac, n» 353, Joseph, no 356.
[894] AUT. ï. — DE LÀ NATUBE DE Là PROPHÉTIE. 4-i9
8Ô4. — Preuves de l'existence des prophéties.
i^ La prophétie est possible : Dieu connaît certainement l'avenir, et il est libre de le révéler quand il lui plaît, et à qui il lui plaît. Il faut être athée pour nier cette vérité, ad mise dans tous les temps et dans tous les lieux.
2° Les prophéties existent de fait (1). Les Livres Saints contiennent des livres prophétiques qui prédisent l'avenir. Les incrédules, il est vrai, nient l'authenticité de plusieurs d'entre eux ou interprètent d'une façon naturelle une partie de leurs oracles, mais ils sont forcés par l'évidence d'admettre que quelques-uns annoncent des choses futures. En nous tenant à leurs aveux et en leur faisant, pour un moment, les plus larges concessions, il est facile de prouver, par ceux de ces livres dont ils ne peuvent contester l'autorité, l'existence de véritables prophéties. — 1° Michée, par exemple, annonce, IV, 8-10, la captivité de Babylone environ 450 ans à l'avance, quand il n'y avait aucune hostilité entre Babylone et Juda, bien plus, lorsque Babylone n'était pas encore un état indépendant. Comment pouvait-il prévoir humainement ce qu'il prédisait? — 2° Tous les prophètes, à commencer par les plus anciens, annoncent la destruction future de Jérusalem et du temple, ainsi que la captivité. Ces événements si graves, ils ne les prophétisent point d'une manière vague et ambiguë, mais nette et précise. L'ennemi le plus redoutable des enfants de Jacob à cette époque, ce sont les Assyriens, eh bien ! ils assurent que ce ne sont pas les Assyriens qui exécuteront la vengeance divine; Juda sera sauvé de leurs mains, qui paraissaient devoir l'écraser; son libérateur, ce ae sera pas l'Egypte sur laquelle il comptait, ce sera Dieu seul ; les instruments de la colère céleste contre son peuple, te seront les Ghaldéens ; tous les prophètes dont les oracles s'occupent de Babylone, sont unanimes à l'affirmer. Voilà Ses faits qui étaient en dehors de toute prévision et de tout talcul humain; ils se sont néanmoins réalisés tels qu'ils
(1) Cf. La Luzerne, Dissertation sur les prophéties, Migne, Cursus Scriplurx Sacrx, t. xviii, col. 11 sq.
avaient été prédits. — 3° Quand l'empire de Nabuchodonosor venait d'atteindre son plus haut degré de gloire et de puissance, Jérémie annonce sa décadence et sa ruine, non pas en termes généraux mais en termes exprès et circonstanciés : Babylone sera prise par les Mèdes et leurs alliés ; ils entreront dans ville par le lit desséché de l'Euphrate, pendant une nuit de fêtes et de folle ivresse ; les Juifs verront alors finir leur captivité. Par quelle perspicacité d'esprit un Juif, vivant à Jérusalem, pouvait-il prévoir de telles choses, deviner de tels détails, longtemps à l'avance, autrement que par une révélation divine? — 4*» Les prophètes ont embrassé, dans le cercle de leurs oracles, tous les peuples qui les entouraient et tout ce qu'ils avaient prédit s'est accompli. Ils avaient annoncé la ruine de Ninive, de Babylone, de Tyr, deMemphis, des Ammonites, des Moabites, des Philistins, des Iduméens : toutes ces villes et tous ces peuples ont disparu à jamais de la scène du monde; il n'y a pas une seule cité, pas une seule nation, dont le sort n'ait été celui qu'avaient prophétisé les prophètes d'Israël. Une telle coïncidence ne peut être l'effet du hasard, mais est l'œuvre de Dieu. Les ruines de toutes ces grandes villes, autrefois florissantes, sont là comme des témoins muets, mais toujours subsistants, de l'inspiration des prophètes. — 5** Zacharie a clairement décrit les conquêtes d'Alexandre, ix, 1-8. 11 prédit qu'Hadrach, Damas et Émath seront conquis, que les boulevards de Tyr seront jetés dans la mer et la ville brûlée; que Gaza perdra son roi; qu'Azot sera peuplée par une vile populace; et qu'au milieu de tant de troubles, Jérusalem sera tranquille. Toutes ces prophéties s'accomplirent exactement pendant l'expédition d'Alexandre. Un des pères du rationalisme moderne, Eichhorn, frappé du caractère de ces prédictions, n'a pas trouvé d'autre moyen d'en éluder la force que de prétendre, en recourant aux hypothèses les plus inadmissibles, que c'était une narration historique, voilée sous une forme prophétique : c'était en reconnaître involontairement le caractère extraordinaire et la parfaite exactitude. — 6" On pourrait citer une multitude d'autres exemples de
ce genre, mais ceux-ci suffiront. Mentionnons seulement encore les prophéties messianiques. Celles-là sont incontestablement antérieures aux événements qu'elles prédisent; or, elles décrivent la vie deNotre-Seigneur comme les événements dont il était question tout-à-l'heure : il n'y a presque point de fait dans l'Évangile, depuis la naissance de Jésus- Christ à Bethléem jusqu'à sa mort, qu'elles n'aient annoncé, n° 903. L'existence des prophéties est donc un fait historiquement démontré (1)»