‹ Manuel bibliqueChapitre 334 sur 476 · ART. I. — INTR. AUX PROPHÉTIES D*ISAÎE · texte numérisé non relu

ART. I. — INTR. AUX PROPHÉTIES D*ISAÎE

les mots qu'Isaïe avait dits de Babylone, xxxiv, d3-i5, dans sa première partie; et dans le verset suivant, io, il lui continue ses emprunts en reproduisant une phrase tirée de la seconde partie, où elle est deux fois répétée, xlvii, 8 et 10, et où il s'agit également de Babylone dans fsaïe, de Ninive dans Sophonie : « Ego sum, et extra me non est alla amplius. » La traduction des passages correspondants d'Isaïe, dans la Vulgate, est la même quant au sens, mais non quant aux termes. En hébreu, les mots sont identiques dans les deux prophètes, et il est digne de remarque que la phrase contient une expression particulière, afsî, qui ne se lit que dans ces trois passages. On ne peut contester d'ailleurs que Sophonie n'emprunte. L'originalité d'Isaie est prouvée à elle seule par l'opposition qu'il met entre le langage de Babylone, xlvii, 8 et 10, et celui de Dieu, xlvi, 9. — 2° Quant à Jérémie, il reproduit, xxxi, 35, les paroles d'Isaïe, li, 15 : a Ego sum Dominus Deus tuus, qui conturbo mare, et intumescunt fluctus ejus ; Dominus exercituum nomen meum. » Dans le texte original, la citation est littérale. L'image de la coupe de la colère de Dieu , qui suit dans Isaïe le verset que nous venons de rapporter, lj, 17, Jérémie se l'est aussi appropriée, XXV, 15-29, mais en la transformant selon son habitude, en acte symbolique. — 3° Le prophète Nahum , qui vivait peu après Isaïe et avant la captivité de Babylone, a fait aussi des emprunts à la seconde partie de notre prophète. Il rapporte, i, 15, les paroles du chapitre lu, 7 : « Qaam pulchri super montes pedes annuntiantis et preedicantis pacem. » Ce qu'ajoute immédiatement Nahum, dans le même verset, concorde d'une manière frappante avec ce que dit Isaïe au commencement du même chapitre, lu , 1 : « Non adjiciet ultra ut pertranseat per te incircumcisus et immundus. d — Nahum, m, 7, renferme une allusion à Isaïe^ li, 19. Une partie des expressions employées par les deux prophètes est la même en hébreu : « Quis contristabitur super te?... Quis consolabitur te? » — La seconde partie d'Isaïe existait donc avant la captivité de Babylone, puisqu'elle est citée par des prophètes qui ont vécu avant cette époque.

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4" Un des passages qu'allèguent en particulier les rationalistes contre Tauthenticité de la seconde partie d'Isaïe, c'est celui où Cyrus est nommé par son nom. Il est impossible, disent-ils qu'un contemporain d'Ézéchias ait pu connaître le nom de ce roi perse; l'écrit dans lequel nous lisons les traits qui se rapportent à ce prince n'est donc pas d'Isaïe. — Ce qui est impossible aux hommes ne l'est pas à Dieu. La preuve qu'il avait révélé longtemps à l'avance ;à son prophète le nom de Cjrus, c'est que les Juifs, pendant la captivité, montrèrent à ce prince le passage d'Isaïe où il était nommé. L'historien Josèphe raconte ce fait dans ses Antiquités juives^ XI, i, 1-2, et l'on ne peut récuser son témoignage, parce que, quoique cet écrivain se soit plus d'une fois trompé, ce qu'il raconte dans le cas présent est la seule explication satisfaisante de la faveur que Cyrus montra aux Juifs. Bien plus, ce que dit Josèphe est confirmé par l'édit de Cyrus lui-même, qui nous a été conservé dans I Esdras, i. On a soutenu, avec raison, que ce passage des Antiquités était le commentaire du premier chapitre d'Esdras, dans lequel le monarque perse déclare que Jéhovah lui a ordonné de lui bâtir un temple dans Jérusalem et lui a donné tous les royaumes de la terre qu'il a conquis. Ce langage est une allusion manifeste à la seconde partie des prophéties d'Isaïe^ xlii, 2-4; xliv, 24-28; XLV, 4-43; XLVi , 13; xLvn, 13-15.

5*" Le style des chapitres xl-lxvi prouve qu'ils ne sont pas de l'époque à laquelle on prétend les rapporter. Ils sont écrits dans une langue, non seulement irréprochable, mais parfaite. Or, à la fin de la captivité de Babylone, à laquelle on veut en placer l'origine, l'hébreu avait perdu son ancienne pureté, par le contact et le mélange des étrangers, comme nous le voyons dans Ézéchiel et dans Daniel , et il ne retrouva plus son ancien éclat. — On a relevé, il est vrai , dans Isaïe, quelques mots étrangers et quelques aramaïsmes (locutions et tournures propres à la langue araméenne), et l'on a tenté d'en abuser pour reculer l'époque de la composition de se 5 derniers oracles. Mais on retrouve des expressions et des tours analogues dans les livres du temps de Sa-

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lomon. — On a également prétendu que le style des chapitres XL-Lxv[ est tout différent de celui des chapitres i-xxxix, et Ton en a conclu que ces deux parties ne peuvent être du même auteur. « Le style du vrai Isaïe, dit Gesenius, est plus serré, plus incisif, plein de pensées et d'images qui se pressent avec impétuosité sous sa plume, mais aussi plus dur et moins correct. Celui du pseudo-Isaïe est plus clair, plus abondant et plus facile. L'auteur aime à s'étendre et se répète volontiers. Ce style, plus limpide et plus coulant, est la marque d'un âge plus récent (i). » — « Il est vrai, répond M. Le Hir, qu'on peut noter quelque diversité de style entre les diverses parties du même livre. Mais il ne faudrait ni l'exagérer ni oublier les causes qui l'expliquent... Est-ce que le style de Cicéron est parfaitement le même dans ses traités philosophiques et dans ses discours? L'invective a son langage et la consolation a le sien, plus doux, plus calme et moins impétueux. Si donc les promesses et les consolations dominent dans la seconde partie, doit-on s'étonner d'y trouver moins de fougue et d'élan que dans la première? Puis il faut distinguer une improvisation commandée par une émotion forte et passagère d'un traité écrit dans le calme du cabinet. Les oracles de la première partie sont pour la plupart assez courts, parce qu'ils répondent aux besoins du moment. La plupart ont- été sans aucun doute prononcés, avant d'être recueillis par écrit. De tels discours, surtout dans le genre du reproche, ont quelque chose de brusque : semblables à l'orage, ils éclatent et durent peu. Dominé par une seule pensée, par un seul sentiment, l'orateur l'exprime et puis s'arrête. Qu'il y a loin de là aux derniers chapitres, qui, destinés aux âges futurs plus qu'à la génération présente, portent le cachet d'un discours écrit et non d'une im provisation orale! C'est un vaste horizon, ce sont des vues d'ensemble réunies comme dans un savant traité sur les vicissitudes et les grandeurs des siècles à venir. Tout s'y rattache à trois idées mères et fécondes, Dieu , Jésus-Ghribt

(1) Gesenius, Commentar ûber den Jesaïa^ zweiter Theil, p. 23.

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et l'Église... Pour embrasser ce vaste sujet, pour le rendre intelligible à des esprits bornés, à des âmes -vulgaires plongées dans la vie matérielle, ne fallait-il pas plus d'espace, plus de combinaisons et de développements que n'en demandaient les avertissements distribués au jour le jour, selon les occurrences des temps, des lieux et des personnes » (1)? Les différences s'expliquent donc par la différence du sujet et du but. Elles sont d'ailleurs beaucoup moindres que ne le prétendent les incrédules. Gesenius est obligé d'avouer que la seconde partie, « par la sublimité des descriptions, la fraîcheur des images, la vivacité et la force des exhortations, peut être placée à côté de l'Isaïe authentique » (2), c'est-àdire de la première partie. La comparaison minutieuse des chapitres xl-lxvi avec les chapitres i-xxxix , faite dans le texte original, a établi que la plupart des mots qu'Isaïe a employés seul ou plus fréquemment que les autres écrivains hébreux se lisent dans la seconde comme dans la premièie partie (3). L'examen du style des chapitres xl-lxvi, au lieu de prouver qu'ils ne sont pas authentiques, en confirme au contraire l'origine traditionnelle.

6° On objecte contre l'antiquité de la seconde partie d'Isaïe que l'auteur y parle de la captivité, non comme d'un événement futur, mais comme d'un fait présent, et qu'il écrit comme s'il était à Babylone, non en Palestine. — 11 est vrai qu'Isaïe voit l'avenir comme s'il était déjà, mais on ne peut rien en conclure contre l'authenticité de son œuvre, parce que le prophète voyait comme existant ce que Dieu lui révélait, dans une vision présente et actuelle; c'est là un des caractères ordinaires de la prophétie ; il n'est pas exclusivement propre aux chapitres xl-lxvi; on le retrouve dans les chapitres précédents et chez tous les autres prophètes. La seconde partie d'Isaïe renferme d'ailleurs des traces du lieu

(1) Le Hir, Études bibliques, t. i, p. 106-108.

(2) Gesenius, Commentarûber den Jesaia, zweiter Theil, p. 23.

(3) Voir le Hir^ Études bibliques, t. i, p. 108-118. Aux auteurs qu'il Indique, p. 116, note, on peut ajouter Nâgelsbach, Der Prophet Jesaja, 1878, p. xxviii-xxix.

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et de répoque où vivait ce prophète, c'est-à-dire du temps delà prépondérance de l'Assyrie. Ce qui est dit, lvii, 9-11, « n'a pu être écrit qu'en Palestine [au siècle d'Isaïe]. Cette alliance qu'on va chercher si loin, avec tant de fatigue, ces présents de parfums et d'huile, productions qui comptent parmi les plus recherchées de la Judée, ces rebuts qu'on dévore en s'abaissant, pour ainsi dire, jusqu'aux enfers devant l'arrogance d'un maître dédaigneux qu'il faudrait dédaigner à son tour, tout cela nous rappelle les efforts [des rois de Juda] pour acheter l'appui [de's Assyriens]. Tous ces traits, au contraire, sont sans application aux Juifs exilés à Babyloue (1). »

7" Au fond, toutes les objections accumulées contre la seconde partie d'Isaïe proviennent, comme nous l'avons diE, de la nécessité où se trouvent les incrédules de nier les prophéties pour rejeter le Christianisme. Mais en reculant jusqu'à la captivité de Babylone la composition des chapitres XL-Lxvi, ils ne réussissent pas à atteindre leur but, quelque illusion qu'ils se fassent à ce sujet. Pour établir que la seconde partie d'Isaïe renferme de véritables révélations surnaturelles et par conséquent est inspirée; pour renverser en un mot le principe sur lequel s'appuient les ennemis de la Bible, il suffit de remarquer que, quelle que soit la date des chapitres XL-Lxvi, ils sont, de i'aveu de tous, de beaucoup antérieurs au Messie et qu'ils contiennent, sur sa vie et sur sa mort, des prédictions tout à fait claires et précises, dont le caractère divin est indiscutable. Nous en aurons la preuve plus loin, dans l'exphcation mêmvi des prophéties. Qu'il suffise de renvoyer ici au chapitre ltii (n° 960), le plus remarquable peut-être de l'Ancien Testament, par la clarté avec laquelle il annonce en détail la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Nous avons donc le droit de conclure que non seulement la seconde partie d'Isaïe est authentique, mais aussi que ce prophète a été inspiré, puisque Dieu seul a pu lui révéler l'avenir.

(1) Le Hir, Études bibliqii^i, t. I, p. 97. Voir fbid., p. 89-100.

403 CSAP. TT. — ÎSAIE. 1^13]

yiô. — État politique du moode oriental à l'époque d'Isaïe.

i" Plusieurs des prophéties d'[saïe ont pour objet les peuples avec qui Jada était en rapport; la plupart de ses oracles contiennent des allusions directes ou indirectes à la situation politique de cette époque; pour comprendre le langage du prophète, il est donc nécessaire d'avoir une idée exacte de l'état du monde, au moment où il écrivait.

2° Il y avait alors deux grandes puissances, TAssyrie et l'Egypte, Is., XIX, 24. Dans les oracles d'Isaïe, leurs noms réunis sont quelquefois synonymes du monde entier, xxvii, 13; XIX, 23-25. Elles luttaient entre elles pour la prééminence, mais l'Assyrie était prépondérante. Tous les royaumes, petits ou grands, situés entre ces deux redoutables empires, étaient obligés de subir la domination de l'un ou le protectorat de l'autre; la plupart étaient courbés sous le joug de fer du premier, qui était le plus fort; ils se tournaient donc souvent vers le second (1), qui ne demandait pas mieux que de leur porter secours pour repousser un ennemi dont les agrandissements et le voisinage l'inquiétaient et menaçaient sa propre indépendance.

3° Isaïe fut contemporain des rois d'Assyrie Téglathphalasar, Salmanasar, Sargon et Sennachérib, probablement aussi d'Assaraddon. — l°Téglathphalasar est le premier monarque ninivite qui, d'après les monuments jusqu'ici connus, ait foulé le sol de la Palestine. Ses exploits l'avaient rendu fameux jusqu'à Jérusalem. Achaz , roi de Juda, pressé par Rasin de Damas et Phacée d'Israël , se déclara volontairement son tributaire, pour acheter son intervention contre ses ennemis. Isaïe vit clairement la faute que commettait ce prince, qui apprenait ainsi à l'Assyrien le chemin de ses États; mais les conseils qu'il fit entendre, Is., vni, 6-8, ne furent pas écoutés. — 2° Salmanasar, successeur de Téglathphalasar, voulut mettre fin au royaume d'Israël et fit le siège de Samarie. Le roi de cette ville, incapable de résister seul, s'allia à l'Egypte,

(l) Voir surtout Is., xxx-xxxi.

fOir;] AUT. I. — TNTR. AUX PROPHÉTIES d'iSAIE. 499

IV lieg., XVII, 4. Il donna ainsi l'exemple de celte politique fatale que devaient suivre plus ou moins tous les rois de Juda, jusqu'à la ruine de leur royaume. C'est aussi à cette occasion quecommença entre l'Asie antérieure et la puissance des bords du Nil un duel à mort qui devait durer plusieurs siècles et se terminer par la perte de l'indépendance de l'Egypte. — 3° Les armées des successeurs de Salmanasar^ Sargon, Sennachérib et Assaraddon , traversèrent plusieurs fois la Palestine pour aller attaquer les Pharaons, soumettant sur leur route les peuples qui avaient essayé de se révolter contre eux. Les soldats des deux nations ennemies en vinrent plusieurs fois aux mains sur les confins de la Palestine. Quand Sennachérib ravagea le royaume de Juda, le but principal de sa campagne était l'asservissement de l'Egypte. L'Egypte se défendit vigoureusement contre les troupes assyriennes. Elle souffrait néanmoins d'un mal intérieur qui paralysait ses forces : elle était divisée et soumise elle-même à une domination étrangère, celle de l'Ethiopie, qui favorisait, dans l'intérêt de sa politique, les discordes intestines. Isaïe était au courant des moindres détails de l'état intérieur de l'Egypte. Il nous parle de la multitude de petits princes qui se disputent ses lambeaux et n'ont qu'une ville pour royaume, et il nous montre, comme maître du pays, non un monarque indigène, mais un Éthiopien. Les rois Éthiopiens qui gouvernèrent l'Egypte à cette époque sont Sua (appelé par les Égyptiens Schabak, par les Grecs Sabacon) et Tahraka. Le premier fut l'allié d'Osée, roi d'Israël, mais il se mit trop tard en marche pour lui porter secours contre les Assyriens. Quand, après la reddition de Samarie, il arriva en Palestine, Sargon l'arrêta à Raphia, et lui infligea une sanglante défaite. Le fils de Sargon, Sennachérib, battit également l'armée égyptoéthiopienne à Altakou et plus tard, son fils et successeur, Assaraddon, devait porter la guerre contre Tahraka au sein même de l'Egypte.

4° Pendant que se livraient ces combats, tous les peuples qui avoisinaient la Palestine, Phéniciens et Tyriens, Syriens de Damas et autres Araméens, Moabites, Ammonites, Arabes,

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Idiiméens et Philistins, étaient la proie du vainqueur. La plupart supportaient contre leur gré le joug ninivite et clierchaient les moyens de le secouer. Il y avait bien dans une même ville deux partis opposés qui se disputaient l'influe nce et tenaient, l'un pour la fidélité aux Assyriens, l'autre pour l'indépendance, en s'appuyant sur les Égyptiens ; ces deux partis existaient au sein même de Jérusalem , Is., xxxvi, 6, — mais d'ordinaire le parti assyrien était le plus faible, parce que la domination des rois ninivites était trop lourde à porter; une révolte éclatait, et un peu plus tôt, nn peu plus tard , une armée assyrienne venait remettre sous le joug les mécontents ; Assur était la verge dont Dieu se servait pour exercer ses vengeances. La plupart des prophéties contre Israël, contre Juda et contre les peuples étrangers, que no is lisons dans Isaïe, ont été accomplies par les Assyriens. 0:i peut juger par là de la haine qui s'était amassée au fond du cœur de tous les habitants de l'Asie occidentale contre Ninive. Il ne faut jamais oublier, en lisant Isaïe, ce qu'était alors la puissance assyrienne, le mal qu'elle faisait à Juda et la sympathie qu'inspirait l'Egypte, malgré ses discordes intérieures, parce qu'elle était regardée comme une libératrice.

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