CHAPITRE II
Les bases que l'on rencontre dans les sédiments et calculs sont les mêmes que celles dont nous avons parlé en traitant des éléments normaux de l'urine "(page 134) ; ce sont : \sLpotasse, sonde, chaux, magnésie, ammoniaque ; mais, dans les sédiments, ces bases sont combinées avec des acides qui forment avec elles des sels insolubles; c'est exactement l'inverse de ce qui a lieu quand elles sont en dissolution dans l'urine normale.
La potasse, la soude, la chaux, la magnésie, V ammoniaque se rencontrent unies à Vacide urique ; tous les urates étant très peu solubles, nous en avons parlé page 81.
L'ammoniaque se rencontre combinée à Vacide phosphorique sous forme de phosphate ammoniaco-magnésien.
La chaux peut être combinée cà Vacide oxalique, carbonique etphosphorique.
La magnésie est combinée à l'acide phosphorique [phosphate ammoniaco-magnésien, phosphate de magnésie) ou à l'acide carbonique.
Nous connaissons déjà les caractères et les modes de recherche de ces bases, qui ont été étudiées en détail pages 134 et suivantes. Nous ne nous occuperons ici que des sels insolubles que nous venons d'énumérer.
Sédiments et calculs phosphatiques. — 11 résulte (le ce que nous avons dit en parlant des phosphates (page 125) que les sédiments phosphatiques à bases terreuses ne i)euvent se former que dans une urine dont la réaction est alcaline ou tout au moins neutre.
11 n'y a d'exception que pour le phosphate bibasique de chaux 2CaO,HO,Ph05, que l'on peut rencontrer dans des urines offrant une légère réaction acide. Mais il sufat de chauffer légèrement ces urines pour dégager l'acide carbonique qui retient en dissolution ce phosphate, et l'on obtient immédiatement un dépôt. Celui qui s'est déposé spontanément est cristallin : il se présente sous- forme d'aiguilles ou de cristaux aciculaires groupés en étoiles. On peut le recueillir et constater la présence de l'acide phosphorique et de la chaux. Sa forme cristalline le différencie suffisamment du phosphate tribasique de chaux, qui est toujours amorphe. De plus, le phosphate bibasique est fusible au chalumeau. On le rencontre assez souvent dans l'urine des personnes qui absorbent comme médicament du phosphate de chaux en solution ou qui sont soumises au régime lacté ; on rencontre également ce sel dans le sperme.
Phosphates de chaux et de magnésie tribasiques. —
Le mélange de ces deux sels se précipite sous forme de sédiment amorphe, toutes les fois que l'urine devient alcaline ; le sel de chaux est toujours en bien plus grande quantité. Lorsque l'urine est neutre, ils peuvent rester en dissolution à la faveur de l'acide carbonique, se précipitent par l'action de la chaleur, et le trouble qu'ils produisent ainsi disparaît par l'addition d'acide acétique ; il n'y a donc pas possibilité de les confondre avec de l'albumine. Pour que ces phosphates terreux se rencontrent dans l'urine à l'état de sédiment et pour qu'ils s'y maintiennent, il faut que la réaction alcaline de ce liquide soit due à des carbonates alcaUns, car, si elle est due à du
carbonate d'amoniaque, ce sel réagit sur les phosphates terreux, et il se forme du phosphate ammoniaco-magnésien.
Ce phosphate aiumoniaco-magnésien est celui que l'on rencontre le plus fréquemment, et toutes les urines normales ou non finiront par en renfermer si on les conserve un temps suffisant après leur émission. Si ce phosphate triple ne pouvait se former dans l'urine que dans ces conditions, c'est-à-dire après l'émission, il n'aurait absolument aucune importance clinique ; mais il n'en est pas ainsi : l'urine peut devenir ammoniacale dans la vessie et le phosphate ammoniaco-magnésien y prendre naissance et constituer des plaques et calculs phosphatiques qui s'accroissent avec rapidité; une fois formés, ils sont une cause continuelle d'irritation, enflamment les parois de la vessie et entretiennent constamment la formation de l'urine ammoniacale ; une fois l'impulsion donnée, l'accroissement ne s'arrête pas. Le phosphate ammoniaco-magnésien, Men que formé d'éléments normaux, constitue donc un produit anormal; c'est pourquoi nous avons attendu jusqu'ici pour en parler avec détails.
Phospliate ammoniaco-magnésien, phosphate triple
Fîg. 28. — Phosphate ammoniaco'magnésten.
2MgO,AzH*0,Ph05 -|- 12Aq. — Ce sel cristallise en magnifiques cristaux, volumineux (flg. 28) ; ce sont de gros prismes droits à base rhomboïdale ; posés à plat, ils ressemblent
à un catafalque, d'où le nom de sel en tombeaux qu'on leur a donné. Il aiïecte surtout cette forme lorsqu'il se dépose spontanément et lentement dans une urine devenue ammoniacale. Mais lorsqu'on le précipite artificiellement, par exemple dans un dosage d'acide phosphorique, il cristallise en aiguilles qui se réunissent pour former des étoiles ou des arborisations plus ou moins compliquées.
Ce sel est insoluble dans l'eau et surtout dans l'eau ammoniacale; c'est pour cette raison qu'il faut toujours ajouter un grand excès d'ammoniaque lorsqu'on veut en déterminer la formation (voir page 127). Il est soluble dans les acides minéraux et acétique ; les alcalis et surtout l'ammoniaque le précipitent de ses dissolutions. Par l'action de la chaleur, il perd ses éléments volatils eau et ammoniaque et se transforme en pyrophosphate de magnésie. Les alcalis caustiques en dégagent de l'ammoniaque.
Il arrive très souvent que le phosphate ammoniaco-magnésien est mélangé à du phosphate de chaux; rien de plus facile que de caractériser ces deux sels. On procède d'abord à l'examen microscopique, puis on constate le dégagement d'ammoniaque en traitant par la soude caustique.
On dissout ensuite une partie du sédiment dans l'acide chlorhydrique, on filtre et on ajoute de l'ammoniaque jusqu'à formation d'un léger précipité; on le redissout par un excès d'acide acétique et on précipite la chaux par l'oxalate d'ammoniaque. Le liquide filtré retient la magnésie ; on la précipite à l'état de phosphate aramoniaco-magnésien (voir page 14i). On suit la même marche pour le dosage. Avec une nouvelle prise, on met en. évidence l'acide phosphorique et on le dose comme il a été indiqué page 127.
Le phosphate ammoniaco-maguésien forme souvent des agrégations plus ou moins volumineuses qui adhèrent aux parois de la vessie et qu'on désigne sous le nom de plaques phosphatiques. Il forme également des calculs qui parfois peuvent atteindre le volume d'un œuf.
Ces calculs sont souvent mélangés avec des calculs d'une autre nature qui forment le noyau (urates, etc.). Ce noyau a seul existé tout d'abord ; par sa présence, il a irrité la vessie, et l'urine est devenue ammoniacale : il s'est alors formé du phosphate ammoniaco-magnésien, qui s'est déposé sur lui et l'a englobé.
Les calculs de phosphate ammoniaco-magnésien sont légers, poreux et assez mous si ce sel domine ; ils fondent facilement, et par refroidissement ils se prennent en une plaque blanchâtre ; on les désigne parfois sous le nom de calculs fusibles.
Carbonates de chaux et de magnésie. — On rencontre assez rarement chez l'homme des sédiments ou des calculs qui renferment des carbonates de chaux et de magnésie, et le plus souvent ces sels sont associés aux phosphates des mêmes bases. On constate facilement leur présence en les traitant par un acide ; il y a dissolution avec effervescence par suite du dégagement d'acide carbonique. II faut bien se garder de calciner le calcul avant de le soumettre à cet essai ; car on serait induit en erreur si le calcul renfermait en même temps des urates, puisque ces sels se transforment en carbonates par la calcination. On caractérise l'acide carbonique qui se dégage en le faisant barboter dans l'eau de chaux. Pour mettre en évidence la chaux et la magnésie, on suit la marche indiquée déjà plusieurs fois.
Oxaiate de chaux C^Ca^O' + 2Aq. — L'acide oxalique que l'on rencontre dans l'économie à l'état d'oxalate de chaux, est assez répandu dans le règne végétal. Il existe dans un très grand nombre de plantes de la famille des polygonées, sous forme de sel de soude ou de potasse. C'est lui qui donne le goût acide à l'oseille, aux divers rumex ; il existe dans la rhubarbe à l'état d'oxalate de chaux. Il est bon de le savoir, car, à la suite de l'ingestion de l'oseille comme aliment, ou de l'administration prolongée de la rhubarbe comme purgatif, on rencontre de l'oxalate
de chaux dans l'urine. On retrouve toujours ce sel dans l'urine, sous quelque forme qu'ait été ingéré l'acide oxalique.
On obtient très facilement l'oxalate de chaux en précipitant un sel soluble de chaux par l'acide oxalique ou un oxalate alcalin ; mais, dans ces conditions, le précipité est complètement amorphe. Celui qu'on rencontre dans l'urine est toujours cristalhsé en octaèdres brillants très réguliers, transparents et réfractant fortement la lumière. Les angles sont très accusés, et ces cristaux, vus perpendiculairement, ressemblent à une enveloppe à lettre; quelquefois ils affectent la forme d'un losange (flg. 29).
Fig. 29. — Oxalate de chaux.
Ces cristaux sont, avec ceux de phosphate ammoniacomagnésien, tout à fait caractéristiques et ne peuvent être confondus avec aucun autre.
Ces cristaux sont insolubles dans l'acide acétique, solubles dans les acides minéraux ; aussi l'emploi de l'acide acétique permet de les séparer facilement des phosphates auxquels ils sont mélangés.
Caractères. — On caractérise facilement l'oxalate de chaux par sa forme cristalline quand il existe comme sédiment. Mais, dans les calculs, il est amorphe ; on a recours à l'essai chimique suivant :
Dans un petit tube à essai, on place un fragment du
calcul avec deux fois son poids d'acide sulfurique, et on chauffe ; l'oxalate est décomposé en acide carbonique et oxyde de carbone ; c'est le moyen classique employé pour préparer ce dernier gaz :
CtCa^OS + 2S03,H0 = 2C0^ + 2C0 + 2CaOS03 + 2H0 Oxalate Acide Acide Oxyde Sulfate de chaux,
de chaux. sulfurique. carbonique. de
carbone.
On fait la réaction dans un tube à essai muni d'un tout petit tube à dégagement, et l'on recueille le gaz dans un petit tube plein d'eau de chaux et renversé dans un verre à pied également plein d'eau de chaux ; l'acide carbonique est absorbé et indique sa présence par la formation de carbonate de chaux insoluble ; l'oxyde de carbone se réunit dans le tube ; on le caractérise en l'enflammant : il brûle avec une flamme bleue ; l'acide carbonique est le produit de cette combustion; on peut le déceler en versant un peu d'eau de chaux dans le tube oii elle s'est effectuée et en agitant.
Recherche de l'oxalate de chaux. — L'oxalate de chaux, étant insoluble, se trouve à l'état de sédiment; on le caractérise par sa forme microscopique ; c'est le mode de recherche le plus simple, et il est parfaitement concluant. Cependant l'oxalate de chaux, avant de se trouver à l'état de sédiment, a été primitivement dissous dans l'urine ; en effet, Lehmann a constaté que ce sel est soluble en assez forte proportion dans le phosphate acide de soude (comme l'acide urique). Il peut donc arriver que, si l'oxalate de chaux est peu abondant, il soit retenu en solution dans l'urine, en partie ou même en totalité, à la faveur du phosphate acide de soude. Dans ces conditions, on en favorise la précipitation de la manière suivante, et c'est en même temps le mode de recherche de cette substance.
On ajoute à l'urine un léger excès d'ammoniaque, puis
une petite quantité d'une dissolution de chlorure de calcium ; on verse ensuite assez d'acide acétique pour redissoudre les précipités formés, et, une fois l'uriae éclaircie, ou la laisse reposer en lieu frais. Au bout de vingt-quatre heures, tout l'oxalate de chaux s'est déposé à l'état cristallin.
Parfois môme , il suffit de verser dans l'urine quelques gouttes d'acide acétique pour déterminer la précipitation de l'oxalate de chaux.
Dosage. — On suit le procédé que nous venons d'indiquer pour la recherche. L'urine contient le plus souvent un sédiment d'oxalate de chaux ; il faut commencer par le redissoudre en ajoutant de l'acide chlorhydrique, puis on filtre ; on ajoute alors un léger excès d'ammoniaque, puis du chlorure de calcium et enfin assez d'acide acétique pour redissoudre le précipité et communiquer une réaction légèrement acide. Au bout de vingt-quatre heures, tout l'acide oxahque est précipité sous forme d'oxalate de chaux. On jette sur un filtre, on lave à l'eau, et l'on termine comme nous avons indiqué pour le dosage de la chaux (voir page 136). 100 parties de carbonate de chaux correspondent à 133 d'oxalate de chaux cristallisé.
L'acide oxalique que l'on trouve dans l'urine peut provenir de deux sources tout à fait différentes et sur lesquelles il importe d'être hien renseigné. Il peut provenir de l'alimentation ayant pour base l'oseille, les tomates, d'une consommation exagérée de sucre, de l'usage fréquent et longtemps prolongé de la rhubarbe. Dans ces cas, sou apparition dans l'urine n'a aucune signification pathologique.
On le voit apparaître dans l'urine dans tous les cas où l'hématose, la respiration ne s'effectuent pas librement, dans la dyspepsie, dans la convalescence de certaines maladies aiguës. L'acide oxalique est un des produits de la métamorphose d'un bon nombre de substances organiques; il prend naissance dans l'oxydation de l'acide urique, de la
créatine, du sucre, de V amidon; sa formation dans l'économie n'a donc rien do bien surprenant.
La première chose à faire lorsqu'on le rencontre dans l'urine, c'est de s'enquérir de l'alimentation du sujet et si rien de cq côté ne justifie la présence de l'oxalate de chaux; il faut ensuite s'assurer si cette production est accidentelle ou si elle persiste pendant un certain temps ; elle constitue alors ce que l'on appelle Yoxalurie : elle indique des troubles de la respiration ou de la circulation, une grande dépression nerveuse ou un état catarrhal de l'intestin. Si cet état se prolonge, on remarque à part l'affaiblissement général, une sorte d'empoisonnement par l'oxalate de chaux. De plus, on doit craindre qu'il ne s'accumule dans quelque endroit des voies urinaires et n'y forme des calculs.
Calculs d'oxalate de chaux ou mûraux. — Les calculs d'oxalate de chaux sont très durs et les plus résistants de tous les calculs aux moyens de dissolution habituellement employés. A cause de cette dureté, ils ne s'arrondissent point dans la vessie ; ils sont couverts d'aspérités mamelonnées à la surface : d'où leur nom de calculs muraux, à cause de leur ressemblance avec une mûre. Ils sont toujours assez fortement colorés en brun, car leurs nombreuses aspérités finissent toujours par blesser la vessie et déterminent des hémorrhagies ; dès lors, ils fixent la matière colorante du sang : tant qu'ils restent petits et lisses, ils sont blanchâtres, car cette cause de coloration n'existe pas encore. Lorsqu'on calcine des calculs mùraux,ils ne fondent point et laissent un résidu de carbonate de chaux plus ou moins mélangé de chaux caustique et font effervescence avec les acides.
Pour analyser un calcul à'oxalate de chaux, on le pulvérise et on le traite par l'acide chlorhydrique. Cet acide dissout l'oxalate et les phosphates qui peuvent se trouver mélangés ; les urates sont décomposés, et l'acide urique se dé-
pose : on sépare par décantation et filtralion. On traite par l'aramoniaque, qui précipite l'oxalate de chaux et les phospliates ; le précipité mixte est traité par l'acide acétique, qui dissout seulement les phosphates ; on les dose à part ; l'oxalate de chaux est recueilli sur un filtre, lavé et pesé Après calcination.