SV
Politesse des ai'tistes et auteurs; égards qui leur sont dus.
Est-ce que les artistes ne rentrent pas dans la règle commune? me dira-l-on peut-être j et moi je demanderai à mon tour: Vivent-ils de la vie commune , ces hommes toujours absorbés dans une puissante, une unique pensée , dont ils veulent, comme Dieu , animer la matière? eux qui cherchent partout lesegret du beau qui les tourmente, les enivre et les fuit? eux, passionnés rêveurs, ingénus, presque toujours étrangers aux calculs, aux plaisirs, aux occupations du monde? Non, non, ils ont une existence à pai'l; existence de dé-
lices que le monde ne comprend pas, et qu’ils doivent cacher au monde.
Si , comme nous le verrons plus tard , il faut s’interdire de parler de sa profession, de ses affaires personnelles, à plus forte raison, l’arliste doit-il être muet sur ses travaux, ses succès, ses espérances. On l’accuserait d’exaltation , de vanité , peut-être même de folie; car l’enthousiasme n’est pas compris , n’est pas admis dans la société , parce qu’on y redoute avant tout le ridicule , et que du sublime au ridicule il n'est qu'un pas. Qu’il garde donc uniquement pour ses amis, pour les véritables amis des arts, les nobles et touchantes confidences de l’inspiration.
On est aussi. généralement porté à soupçonner les artistes de jalousie. Pour échapper à cette accusation , et conserver cependant le droit de dire leur pensée , ils doivent louer avec chaleur ce qui leur paraît bien, et critiquer avec beaucoup de modération et sans aucune raillerie ce qui leur paraît mal.
Ces observations s'adressent également aux auteurs , avec une addition importante toutefois. Indépendamment de l’accusation d’exaltation , on est tont-à-lait disposé à leur appliquer celle de pédantisme. Qu’ils veillent donc bien sur eux, et répriment constamment le désir de mettre la conversation sur les intéressans sujets dont ils sont occupés sans cesse. Qu’ils craignent toujours de s’attirer le nom de bel esprit, nom qui rappelle tant de souvenirs de pédantisme et d’afféterie.
yne simplicité gracieuse , un mélange heureux d’élévation et de naïveté, doivent cara« ctériser. les auteurs et les artistes, mais priii> cipaleraent les auteurs et artistes féminins. Les dames qui manient la plume, la lyre ou le pinceau, doivent bien se persuader qu’un reste de préjugé élève contre elles, surtout en province , une multitude de préventions. Et d’ailleurs tant de femmes instruites à demi ont tellement eu à cet égard le ton et les ma* nières de parvenues, que le préjugé est presque excusable. Or ce préjugé établit que toute dame auteur ou artiste se doit reconnaître d’abord par sa bizarrerie , son manque de modestie , son bégueulisme pédantesque. Effacez cet injuste préjugé, mesdames, effacez-lej cela vous sera si facile et si doux. Vous n’aurez qu’à suivre l’influence d’une âme élevée, d^un goût pur J vous n’aurez qu’à vous rappeler que la simplicité est la coquetterie du génie.
Mais si les gens qui cultivent les lettres et les arts doivent se plier sans effort, sans humeur, à toutes les exigences de la société ; s’ils doivent se dépouiller de toute prétention, et s’oublier eux-mêmes, les autres ne les doivent point oublier. La politesse exige que l’on entretienne on auteur de ses ouvrages; qu’on le félicite de ses succès; qu’on lui adresse des éloges mesurés et délicats. Si quelques-unes de ses œuvres nous sont inconnues, nous les lui demanderons comme emprunt avec empressement; nous les lirons avec promptitude, uous lui prouverons par nos citations que nous en
avons pris une entière connaissance. S’il nous a fait l’envoi de quelques-unes de ses productions , nous lui devons une visite , ou tout au moins un billet de remercîmens. Des complimens ingénieux, de vifs témoignages de reconnaissance , doivent remplir cette visite ou ce billet. Souvenez-vous aussi que, pour charmer un artiste , il faut flatter à la fois ses goûts, son amour-propre et son culte pour les beaux-arts. Ainsi parlez-lui en connaisseur , ou du moins en admirateur, de la musique, de la peinture. Sollicitez la faveur de voir ses tableaux, d’entendre ses symphonies. Contemplez long-temps les uns; écoutez avec grande attention les autres; adressez-lui de vives félicitations mêlées de remercîmens ; puis , par une transition adroite, faites-lui des questions qui témoignent votre désir d’ètre initié dans la connaissance des arts.
Lorsqu’un artiste ou un écrivain obtient quelque distinction honorable , comme un prix , une médaille , un succès dramatique , un titre d’académicien , ses amis et ses connaissances doivent s’empresser de venir lui offrir leurs complimens. Ceux qui sont éloignés s’acquittent par écrit de ce devoir de bienséance.
Non seulement les auteurs de profession , mais les personnes lettrées qui font imprimer un discours, un opuscule , une brochure, en envoient un exemplaire sous bande à leur famille , à leurs amis , à leurs confrères , aux auteurs qui leur ont adressé un semblable en>^
yoi , à leurs connaissances intimes , à leurs supérieurs, et aux gens auxquels elles doivent ' du respect; selon la nature de l’ouvrage, aux gens avec lesquels elles ont des relations de plaisir ou d’alfaires. Un usage affectueux et de très bon ton veut que l’auteur écrive de sa main en haut du premier feuillet ou de la couverture quelques mots tendres ou respectueux, selon les personnes auxquelles il s’adresse. Ces mots , qui sont destinés à faire de l’exemplaire envoyé un souvenir ou un hommage , sont toujours écrits sous le nom de la personne , et signés de l’auteur. Nous ne parlerons de la dédicace que pour faire observer que l’on ne peut dédier un ouvrage à quelqu’un sans avoir préalablement obtenu son agrément, soit de vive voix, soit par écrit. Quand il s’agit du roi, de la reine, des princes, il est nécessaire d’écrire à leur secrétaire des comraandemens pour connaître leur vœu à cet égard. Quant à toute autre personne élevée en dignité, on peut lui écrire sans intermediaire. Lorsque les membres de la famille royale ont agréé la dédicace , l’auteur est ordinairement admis à l’honneur de leur présenter son ouvrage.