‹ Manuel complet de la bonne compagnie, ou Guide de la politesse et de la bienseance dedie a la jeunesse de deux sexesChapitre 13 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de là bienséance dans les rdes.

Quelques lecteurs seront surpris peut-être de me voir commencer ce chapitre par ce que l’on doit aux passans : mais en y réfléchissant, ils verront qu’il est encore à cet égard asse* de bonnes choses à dire.

Quand vous passez dans une rue et que vous voyez venir à vous une personne de votre- connaissance , ou seulement une dame, un homme élevé en dignité , un vieillard, il faut vous préparer à lui donner le haut du pavé, c’est-à-dire le côté des maisons.

Si une voiture se trouve arrêtée de façon à ne laisser qu’un étroit passage entre elle et les maisons, gardez-vous de coudoyer et presser grossièrement les passans afin a’aller plus vite ; attendez votre tour , et si le hasard amène une des personnes désignées ci-dessus ,

effacez-vous contre le mur afin de lui céder la place. Celle-ci , en passant, doit s’incliner poliment devant vous.

Lorsqu’un orage a fait poser une planche sur les ruisseau tout à coup grossis, il ne faut pas non plus se presser pour passer avant autrui sur ce pont fragile. De plus, un jeune homme bien élevé , s’empresse d’offrir la main aux dames, même inconnues, qui doivent le traverser.

11 faut bien faire attention à la manière dont on marche , de peur d’envoyer de la.

boue autour de soi, de se crotter et de crotter ceux qui vous accompagnent, ou qui marchent derrière. Une personne, une femme surtout , qui marche ainsi malproprement , quelle ^ue soit d’ailleurs son éducation , paraît toujours lourde et grossière. On sait combien les Parisiennes sont remarquables sous ce rapport: on les voit traverser en bas blancs , en fins souliers , de longues rues boueuses , encombrées J cotoyer des passans mal appris , des voitures qui se croisent en tous sens-, et revenir sans nulle tache ap»*ès une course de plusieurs heures. Pour parvenir à ce résultat prodigieux, qui fait l’admiration et le dépit des provinciales débutant h Paris, il faut bien prendre garde à ne poser le pied que sur le centre du pavé , et jamais sur ses bords, car on glisse inévitaWement dans l’intervalle d’un j>avé à l’autre : il faut commencer par appuyer la pointe du pied avant le talon ; même quand la boue est très considérable , il ne

laut appuy«r le talon que fort rarement. Quand le chemin est un peu moins mauvais on se dédommage de cette fatigue , qui , du reste, finit par ne presque plus s’apercevoir. Ce soin est d’obligation rigoureuse quand vous donnez le bras à quelqu’un. Tout en pinçant le pavé , ( c’est l’expression reçue ) , une dame doit relever agréablement sa robe un peu au-dessus de la cheville du pied. De la main droite , elle en réunit les plis , et les resserre sur le côté droit. Relever sa robe des deux côtés et des deux mains , est de mauvais ton. Ce mode sans grâce ne peut se tolérer que momentanément, lorsque la boue est par trop forte.

Une chose importante dans les rues d’une grande ville, c’est de effacer ^ c’est-à-dire d’éviter de froisser les passans et d’en être froissé. Faute de cette attention, vous vous exposeriez à paraître non seulement gauche et ridicule , mais encore à recevoir ou à donner des coups dangereux. On s’efface en se tournant de côté , en resserrant les bras , en saisissant du regard la ligne qu’il convient de prendre pour ne point heurter la personne qui vient à vous. Un peu d’habitude et de soin a bientôt rendu cette obligation familière.

S’effacer devient plus di£5cile lorsqu’on est porteur d’un paquet ou d’un parapluie, principalement si celui-ci est ouvert. 11 est nécessaire alors de l’abaisser ou de l’élever , ou de le ranger de côté, selon qu’il convient. Si l’on néglige ces précautions, on court ristj^ue de l’embarrasser dans ceux qui vont et qui vien-

nent, de le voir tournoyer , et d’être jete' contre une voiture , ou contre quelqu’un qui se plaint vivement de votre malhonnêteté et de votre maladresse.

Si , n’ayant pas de parapluie , vous vous trouviez surpris par ^une averse , et qu’une

Ï tersonne qui en serait pourvue marchât dans a même direction , vous pouvez la prier de vous abriter; celle ci doit accueillir votre demande avec beaucoup de politesse , s’informer du but de votre course , et offrir de vous y conduire , à moins que cela ne la détourne trop et qu’elle ne soit pressée; dans ce cas , elle vous présentera ses regrets de ne pouvoir vous accompagner aussi loin quelle le désirerait.

Ce que nous venons de dire prouve qu’une

Ï tersonne vraiment polie , n’attendra pas qu’on ui fasse cette demande, mais qu’elle s’empressera de la prévenir; cependant il faut observer si l’âge , le sexe , la mise , ne s’y opposent point, car quelquefois on pourrait être reçu avec humeur et dédain , et si vous êtes dame , à moins que d’avoir un certain âge , il serait on ne peut plus inconvenant d’aborder’ un homme, qui, oe son côté, ne doit jamais faire celte politesse, ni aucune autre aux femmes , dont l’air et les manières immodestes annoncent les mauvaises mœurs. Il serait egalement déplacé de l’adresser aux gens de très basse classe; mais'si l’un d’eux la réclame , il faut l’accueillir avec aménité.

Une autre bienséance, usitée dans les rues,

consiste dans la demande et l’indication des chemins. Si vous avez besoin que l’on vous rende ce service , vous saluez poliment , rt '^ites d’un ton honnête : Madame ou monsieur, telle rue , s'il vous plaît? Vous devez avoir soin de donner toujours ce litre aux personnes auxquelles vous vous adressez , quand bien même elles seraient des commissionnaires ou des revendeuses de fruits. Et c’est précisément à eux que vous devez avoir recours, car, en s’adressant aux passans, on s’expose à rencontrer des gens étrangers comme soi au quartier , ou à en retenir qui sont pressés ; il est impoli , en outre , de déranger les marchands en magasin. L’indication donnée, on remercie en saluant. Les Parisiens sont justement renommés pour la politesse et la complaisance avec lesquelles ils montrent le chemin aux passans , et vous devez les imiter chaque fois que l’occasion s’en rencontrera. Si vous êtes homme, et qu’une dame ou une personne distinguée reclame votre assistance à cet égard, vous devez vous découvrir en lui répondant.

11 est des gens grossiers et malicieux , qui se font un plaisir d’égarer les passans. Il suffira de connaître une pareille malhonnêteté pour la mépriser comme on le doit.

Quant aux jeunes gens qui, prévenus de la fausse idée que les Parisiennes sont coquettes , faciles , et que d’ailleurs dans une grande ville tout leur est permis, qu’ils sachent bien qu’un homme qui oie ( comme il arrive souvent ) adresser des compliraens déplacés aux

daraes , les suivre , écouter leur conversation, achever leur phrase commencée , est un modèle de grossièreté, l’objet de l’aversion des femmes et du mépris des honnêtes gens. Un jeune homme de bon ton ne doit pas même considérer de trop près une dame, ou bien il passe pour un impertinent qui regarde , dit-on , les personnes sous le pez. ‘

C’est surtout lorsqu’il y a beaucoup de monde rassemblé sur un même point que ces manans se livrent à leurs grossièretés , auxquelles ils donnent Je surnom A^exploits de foule , d’abord parce qu’ils sont inaperçus , ensuite parce que les foules sont* hors du domaine de la bienséance. Cette opinion , partagée par quelques personnes, est une erreur. La politesse devient plus indispensable encore , à raison du rapprochement. Pourquoi les foules sont-elles ordinairement si désagréables, si dangereuses même ? C’ est qu’ elles fourmillent de gens sans éducation qui poussent brutalement leurs voisins , du poing et du coude, qui négligent de suivre le mouvement de vaet-vientj qui , à propos du moindre choc , éléveiit de vives querelles, et, par leurs plaintes , leurs cris , leur continuelle agitation , rendent insupportable une situation qui, sans cela , n’eût été que gênante.

Lorsqu’on rencontre dans la rue une personne de sa connaissance, on lui fait un salut en s’inclinant , et en se découvrant s’il y a lieu. Quelquefois il ne faut point s’en tenir à un simple salut, il faut aller à la personne

et lui demander de ses nouvelles , si on la voit habituellement. Pendant le temps qiPon lui parle, s’il y a lieu, et qu’elle soit une dame, un homme Agé et respectable, on se tient découvert ; c’est à ceux-ci , qui voient combien cette politesse est lâcheuse en hiver, d’insister pour que leur interlocuteur mette son chapeau. C’est aussi à la personne la plus considérable des deux à prendre congé la première. Ainsi , dans une rencontre de ce genre, jamais un homme ne quitte une femme qu’elle ne lui ait dit adieu j jamais une jeune personne ne se permet de le faire envers une dame mariée ou plus âgée.

Pendant cet entretien , qui doit être fort court, l’interlocuteur le moins considéré doit prendre le bas du pavé , afin d’éviter à la personne qu’il entretient le voisinage des voitures. 11 serait souverainement ridicule d’entamer une longue conversation, et de retenir ainsi malgré elle la personne accostée. Si l’on se trouve avoir quelque chose de pressant à lui dire , on la priera de vouloir bien permettre qu’on ail l’honneur de l’accompagner.

Nous ajouterons qu’à Paris un jeune homme doit éviter de s’approcher, et même de saluer une demoiselle de sa connaissance, et cela afin de ménager la timidité naturelle à son sexe.

Lorsqu’on est avec une personne étrangère à celle que l’on rencontre, il faut se contenter de saluer cette dernière sans s’arrêter, car autrement on mettrait son compagnon dans une position désagréable. Celle civiÜié devieni ua

devoir rigoureux si l’on se trouve dans la compagnie d’une dame. L’ancienne galanterie voulait qu’alors , non seulement op ne s’arrêtât, pas , mais encore qu’on ne saluât point une connaissance , un ami qui venait à passer ; cela pour ne point forcer sa compagne à saluer un inconnu ( car on doit saluer toutes les fois que la personne avec qui l’on est salue ) ; mais cette pratique peut être modifiée. S’il s’agit d’un ami , d’un jeune homme, on se contente de lui faire un signe ; mais s’il est question d’un vieillard , d’un personnage distingué , d’une autre dame , il faut les saluer en disant à sa compagne : Je prends la liberté de saluer monsieur ou madame N, et la compagne répond ; Je vous en prie, mon-^ sieur.

Lorsqu’une personne de votre connaissance est à la fenêtre , et que vous êtes censé l’apercevoir , vous devez lui adresser un salut. Mais il faut éviter de lui parler de la rue , de lui faire des signes , car c’est une habitude de mauvais ton.

Entrer dans un long entretien avec les gens communs et mal élevés qui font salon devant leur porte, c’est être presque aussi mal élevé qu’eux.

Page 1