IV
Des Suppositiotis et des Comparaisons.
Les deux écueils de cette forme de langage sont totalement opposés : l’un est la trivialité , l’autre est l’enflure.
La supposition , mode déjà vieilli, et parfois trop naïf, a pour but d’augmenter la force du raisonnement, ^e porter la conviction chez la personne qui vous écoute; la comparaison tend à faire image, à placer sous les yeux l’objet décrit. Quand l’une et l’autre sim réglées par la raison , l’usage et le goûy^ c’est bien; mais combien de fois ne le sont-elles pas!
Elles ne le sont pas si, dans le cours d’une discussion, vous engagez une personne respectable à se mettre à la place d’un fou, d’un mal appris , d’un voleur; si vous supposez qu’elle soit dans une situation honteuse ou même ridicule. Ainsi , par exemple : Si vous étiez ce mauvais sujet : je suppose , Madame , que vous eussiez commis cette bassesse; que l’on se moquât de vous , etc.
Elles ne le sont pas lorsque , satisfait d’éviier des comparaisons choquantes, on s’avise de désigner quelqu’un de méprisable, en rapprochant son extérieur de celui d’une person-
ne de la soctclc. Lorsqu’on dit': Ce malheureux est de votre tçiille , monsieur ; il a vos traits , votre pl^si6m)mie ^ etc.
nies ne le sont pas lorsque , devant Jes gens exerçant la profession sur laquelle frappent des comparaisons injurieuses, nous disons : Charlatan comme un médecin , avide comme un procureur ; babillard comme un avocat y ainsi de suite.
Enfin , la politesse et le goût ne règlent pas davantage les comparaisons, lorsqu’elles sont usées ou triviales , ainsi , joli comme un cœur , noir comme la cheminée , haut comme la nmin, etc. j lorsqu’elles sont boursoufflées et prétentieuses , telles que , savante comme les Muses , fraîche comme les prairies , etc.
Des Discussions et des Citations.
Quel que soit le sujet de la conversa lion, proposez votre avis avec modestie ; defendczle de sang-froid et d’un ton doux si on le combat ; cédez de bonne grâce si vous avez tort ; cédez encore , bien que vous ayez raison, si la chose qu’on discute est de peu d’importance, et surtout si la personne, qui vous combat est une dame ou un vieillard. Cependant si l’amour de la vérité ou le désir de voys instruire vous forcent à entrer en discussion , faites-le avec ménagement et politesse. Si vous ne ramenez pas votre contradicteur
à votre avis , vous vous aurez du moins concilié son estime.
Mais si vous avez affaire à un de ces gens qui , possédés de la manie de la discussion , commencent par contredire avant d’écouter , et qui sont toujours prêts à soutenir' l’avis contraire , cédez-lui la place ; vous n’auriez rien à gagner avec lui. Tenez-vous pour certain que l’esprit de contradiction ne peut être • vaincu que par le silence.
L’insupportable pédantisme d’une nuée de citateurs sans tact et sans esprit, a justemént décrédité pour long-tems les citations ; mais lorsqu’elles sont bien choisies, rares, courtes} qu’elles sont protégées par l’à-propos ,
Qui fuit comme le temps , qui plaît comme les grâces ;
qu’elles sont tout-ù-fait neuves et maniées par une personne pleine de modestie , de finesse et de goût, ayant un parfait usage du monde , lès citations ont beaucoup de succès et de charme; mais hors ces conditions , point de salut, et, en ce genre, point de milieu:
ou bien vous serez un modèle , ou bien un insupportable pédant. Voyez si vous voulez courir étourdiment la chance, surtout à votre début dans la société , 'lorsque les Jeunes gens doivent avec tant de soin éviter de faire parade d’une vaine érudition de college , et ne pas briguer la réputation de savant par Femploi de mots empruntés à des langues étrangères , ou des termes de science inconnus aux gens du monde.
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Des plaisanteries , des proverbes , des calem^ bourgs et des bons mots.
Si la société' n’est point une école pour exercer les pédans , elle n’est point aussi une arène à l’usage de ces gens malignement spirituels , qui se croient patentés pour insulter avec grâce. Quels que soient la nnesse de leurs traib, le sel de leurs observations , le rire même qu’ils excitent en moi , je ne refuse pas moins aux esprits caustiques .et railleurs le nom de personnes polies, y de personnes du bon ton , car la politesse y c’est la bienveillance. Or y ceux qui s’étudient sans cesse à troubler, à blesser les gens^ eu ne prenant d’autre précaution que de leur enlever' le droit et le moyen de se plaindre; qui sont à l’affût de la moindre erreur, pour l’amplifier, l’envenimer, la présenter sous le point de vue le plus ridicule ; qui s’attaquent lâchement à ceux qui ne peuvent leur répondre , ou s’exposent chaque jour pour un sarcasme à jouer leur' vie et celle d’autrui dans
un duel; ces gens-là, que sont-ils? Jon’ooe
le dire, en vérité.
Un tel portrait, qui, certes, n’est pas char- ' gé , rendrait à jamais la plaisanterie odieuse :> mais plaisanter n’est pas ressembler à ces méchans-là, grâce à Dieu! c’est s’en éloigner au contraire; car la plaisanterie douce , gracieu-. se, légère, doit être partagée de bon cœur
par ceux memes qui en sont l’objet: c’est une lutte amicale, enjouée, ou jamais ne doivent apparaître la causticité , la défiance et le ressentiment. Dès que vous en apercevez Tonabre , la plaisailterie a cessé en e£Fet : cessez-en donc aussitôt l’apparence.
Quant au bersiflage , cette causticité des sots; à cette ^té niaise, excitée par la candeur ou par la politesse des gens auxquels vous faites faussement croire des choses assez simples , d’ailleurs , parce qu’ils se refusent à vous dire qu’ils dévoilent ce plaisir d’hébelé, je n’ai rien à en dire , sinon que j’ai trop bonne opinion de mon lecteur pour penser qu’il ne les méprise pas comme je le fais.
Les citations populaires, les proverbes, comme les autres citations, exigent quelques soins, et, d’ailleurs, hors de la causerie fajnilièrc, ils sont tout-à-fait déplacés. S’ils son fréquens , la conversation devient un ennuyeux comme rage; s’ils sont lancés sans un court avis préalable., de deux choses l’une, ou ils empêchent le causeur d’être compris , ou ils lui donnent l’air de Sancho Pança. Mais l’avertissement nécessaire est fort court: Comme dit 'te provertje , comme le veut la sagesse des nations tfn proverbe bien appliqué , et placé à la fin d’une phrase , offre souvent une très heureuse conclusion.
Je n’en parle que pour les blâmer , que pour supplier mes lecteurs de ne se point mettre fabricans de calembourgs, de mépriser cct esprit des sots, ce moyen puéril d’exciter un
rire passager. Ce n’est point qu’ils ne puissent répcter'dans la bonne société un de ces rares calembourgs politiques qui sont heureux et pour la forme et pour le fond : ce n’est pas qu’ils doivent dénigrer cette forme de plaisan* leric devant les personnes qui l’aiment , et moins encore leur dire ce que d’ailleurs elles entendent tous les jours ; C*esâ Tnauvaü, avoir du goût n’est pas un titre pour être impoli, II. faut être bien plus sévère pour un autre genre d’équivoques; pour celles qui blessent la pudeur, La bienséance permet , elle ordon-r ne même de ne point écouter ^ éPinterrompre le mal appris qui vous importune de ces indécens jeux de mots qu’un homme de bonne compagnie doit toujours, éviter. Ce sont celles à l’aide desquelles, on couvre certaines plaisanteries d’un voile si transparent , qu’elles se remarquent davantage. Quel plaisir peut-on trouver à faire rougir les dames , et à mériter le titre d’homme de mauvaise compagnie?
11 en est qui croient pouvoir se permettre .toute espèce de plaisanteries devant certaines
Ï tersonnes; mais un homme de bon ton doit 0 conserver partout. On pourrait citer plus d’un exemple de ceux qui ont perdu la politesse de manières et de langage en prenant les habitudes et la qonverslition de toutes les sociétés où le hasard les conduisait. Il ne faut qu’un instant pour perdre ces nuances délicates qui font l’homme du monde et qu’on a tant de peine à' acquérir.
C’est une très grande erreur de croire qu’41
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faille toujours briller dans la conversation y et qu’il soit plus avantageux de se faire admirer par une vive et prompte repartie , que de se renfermer quelquefois dans le silence ou dans quelque réponse moins brillante que judicieuse (i). 11 ne faut pas s’imaginer que les traits d’esprit soient tous dans l’ordre de la bienséance : un air vain et triomphant gâte un bon mot; aussi lorsque vous répétez un mot ^ de ce genre dont vous êtes l’auteur , gardezvous d’en instruire vos auditeurs.