CHAPITRE PREMIER
lïES REPAS,
La politesse doit , ainsi que nous l’avons vu, diriger, embellir toutes les circonstances de la vie } mais elle est, s’il se peut, d’une nécessité encore plus spéciale pour les plaisirs, qui, sans elle, n’auraient aucun attrait.
Sans vouloir faire ici de trop ‘faciles épigrammes, je dirai qu’un dîner est presque un événement, tant la maîtresse de maison et ses. convives ont de bienséances à observer.
Quand on a décidé de donner un repas , on commence par choisir des convives qui pourront tous se plaire ensemble , ou se supporter du moins. Si ce doit être un dîner d’hommes , il n’jy aura d’autre femme, que celle de l’Amphytrion. Le dîner réglé , on fait deux à trois jours d’avance une invitation verbale ou par écrit. Si l’on est en carnaval, il faut au moins cinq jours à raisoa des léunions fréquentes.
Quand l’invitaliori a lieu par écrite il faut répondre sur-le-^champ si Pou accepte ou non, ijuoique le silence soit censé équivaloir à une acceptation. Dans le dernier cas, il faut donner une raison plausible de son refus, et le faire avec beaucoup de politesse. Quand l’Lu- -V italien a lieu de vive voix , il faut éviter de se faire prier ; car rien n’est plus sot et plus désobligeant ; on doit accepter ou refuser d’une manière franche et gracieuse , en apportant un motif raisonnable du refus sur lequel on ne doit plus revenir. 11 n’est permis de se faire un peu presser que lorsqu’on est prié à dîner pai’ quelqu’un • que l’on n’a encore vu que chez une tierce personne, ou lorsqu’on est invité dans une visite ou dans tout autre occasion semblable. Dans la première supposition, si l’on accepte, on va déposer une carte pour préparer la connaissance.
Due fois engagé, ou ne peut plus rompre, à moins d’événeiuens majeurs.
L’invitation a dû naarquer exactement l’heure de la réunion , et vous devez rigoureusement arriver à l’heure annoncée. Le couvert ' doit être tout prêt , et la maîtresse de maison au salon pour recevoir lesarrivans. Lorsqu’ils sont tous rassend>lés,. un domestique annonce que l’on est servi; à ce signal on ne se lève -point avec empresse orent, on attend quel’Amphylrioa engage les convives k passer dans* la salle à manger , dont il leur montre le chemin en passant le premier.
Assez comuiunéraent c’est sa femme qui
les guide , tandis (^u’il offre la main k la du^ me la plus considérable. Les convives don-rnent également le bras aux dames, qu’ils conduisent dans la salle à manger, jusqu’au couvert, où le nom de ces dernières se trouvera inscrit. Gardezvous, si vous n’êtes pas vousmême le principal convive , de présenter la main à la dame la plus jolie ou la plus considérable ; car c’est une grande impolitesse.
Arrivé auprès de la table , chaque convié salue respectueusement la dame qu’il conduit et qui s’incline également. On se penche un peu pour voir les noms placés sur les serviettes, mais on attend que le chef ait indiqué la place qu’on doit occuper d’après les nuances de rang, d’opinion 'politique, d’iustruction , d’amabilité ; c’est un de ses premiers et plus dijQiciles devoirs que d’assortir convenablement les convives et les placer de manière que la conversation soit toujours générale pendant le repas; on évitera donc autant que possible de mettre à côté l’un de l’autre deux personnes de meme profession ; car il en résulterait nécessairement des aparté qui nuiraient â la conversation générale et par conséquent à la gaîté. Les deux messieurs les plus considérables sont placés auprès de la maîtresse de la maison ; les deux dames les plus honorées sont également placées au-
i uès du maître: la place à droite est spéciaement la place d’honnenr. Si le nombre des liummes est à peu près égal à celui des dames , ou a soin de les eniremêler ; on sépare
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les maris de leurs épouses, on éloigne autant que possible les uns des autres les proches ■païens , parce que ces personnes , toujours ensemble, ne doivent pas converser entre elles dans une grande réunion.
Les plus jeunes conviés ou ceux d’un rang inférieur sont placés au bas bout de la table.
Pour être à portée de veiller au service et à ce qu’il ne manque rien à leurs convives, le mailrc et la maîtresse de la maison se placent ordinairement au centre de la table, l’un ■vis-à-vis de l’autre. Aussitôt que les conviés sont assis , la maîtresse du lieu sert dans des assiettes placées en pile à sa gauche le potage qu’elle fait circuler en commentant par ses voisins à droite et à gauche , puis en conlinuant par servir les personnes les plus considérables. Ces premières assiettes circulent ordinairement deux fois, car chacun s’efforce de faire accepter par son voisin celle qu’on lui a envoyée.
Le maître de la maison découpe ou fait découper par quelques convives experts , les grosses pièces pour en faire ensuite lui-même les honneurs. Ne vous mêlez pas de servir si vous n’avez pas l’habitude de découper les viandes; et ne remplissez cette fonction que lorsque vos bons offices auront été sollicités ou agréés par lui : on ne peut refuser de sa main aucun envoi.
Cri maître de maison ne doit jamais vanter cc qui parait sur sa table , ni se confondre en excuses sur la mauvaise chère qu’il
vous offre; il vaut beaucoup mieux: qu’il garde le silence à cet e'gard et qu’il laisse aux convives le soin de faire l’éloge du diner: il n’est pas non plus de bon ton qu’il presse trop les conviés de manger ni qu’il charge malgré eux leur assiette.
Maintenant quelques conseils aux convives, conseils bien puérils , mais qu’il est bon d’ écouter et de retenir. On est ridicule d’élaler sa serviette sur soi ; dp l’attacher avec des épingles sur sa poitrine, ou de la passer dans sa boutonnière; de se servir de sa fourchette en mangeant le potage ; de dire du bouilli pour du bœuf -y de la volaille y pour nommer une poularde , un dindon ; du champagne pour du vin de Champagne ; de relever les manches de sont habit avant de découper ; de casser par le bout pointu les œufs frais, et de laisser sur son assiette la coquille, sans la briser d’un coup de couteau ; de prendre le pain , même lorsqu’il serait à votre portée, au lieu de le demander k un domestique ; de vous servir de votre couteau pour diviser le pain qui doit être rompu avec les doigts; de verser , pour le refroidir , sou café dans la soucoupe.
Les convives de grande maison se font suivre . et servir par un domestique, qui se tient derrière eux. Ils ne doivent pas lui adresser la parole pendant le repas, encore moins le réprimander, Avant de se mettre à table , ils ont dû l’avertir de servir aussi les autres conviés , et de se rotirer dès que la table sera
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«îcsscrvie , parce que les gens de la maison doivent seuls manger à Foliice.
Pendant le premier service, chacun se sert à boire à sa volonté j mais, au second service, quand le maître de la maison fait passer h la ronde les vins fins, il serait incivil de le refuser. On n’est pas tenu toutefois d’accepter un second verre.
Quand à la fin du second service on ôte le napperon , les convives doivent s’empresser à enlever ce qui se trouve devant eux et contribuer à l’arrangement des assiettes de dessert placées à leur proximité , mais sans jamais s’aviser d’en vouloir modifier la symétrie. Des que le dessert paraît sur la table , les devoirs du maître de la maison diminuent ainsi que ses droits.
Si un cavalier est placé à côté d’une dame ou d’uu vieillard , la bienséance exige qu’il leur épargne tous les dérangemens occasionés par la nécessité de se verser à boire , de se procurer des alimens, et généralement ce dont on a besoin quand on est à table. Il doit s’empresser de leur offrir ce qu’il croira être le plus de leur goût.
' Ce serait une impolitesse de s’emparer seul de la conversation, qui doit être générale. Si la réunion est nombreuse , on s’entretiendra avec ses voisins, en n’élevant la voix qu’autant qu’il sera nécessaire pour se faire entendre.
L’usage veut qu’à la fin du repas les dames plongent les doigts dans leur verre plein d’eau, et les essuient avec leur serviette} il
souffre aussi qu’elles sc rincent la bouche, en se servant à cet égard de leur assiellc. Je ne sais , mais , selon moi , l’usage le permet eu vain.
C’est à la maîtresse de la maison à donner le signal de quitter la table: tous les convi> ves se lèvent alors , et , oflrant le bras aux dames, se rendent au salon, où le café et les liqueurs les attendent. On ne prend le café à table que dans les dîners sans façon. Cette fois le maître de la maison doit passer Je dernier. La politesse exige qu’on reste au moins une heure au salon après le dîner; et, si l’on peut disposer de sa soirée entière, on fera bien de la consacrer à celui qui vous a hoiioiablement traité.
On ne sort de table avant la fin du repas qu’à raison d’un appel imprévu. Si ce désagrément arrive à une dame, elle prie une amie de l’accompagner; à une demoiselle, elle s’éloigne avec sa mère.
La question de savoir s’il faut ou non chanter à table est aujourd’hui résolue suivant le ton des maîtres de maison. On neebonte pins chez les gens du bel air et chez les riches d s hautes classes de la société, mais on chante encore à la table des bourgeois. Dans ce cas, faut-il redire encore ce qui acté dit et prouve mille fois sur le ridicule de sc faire prier lorsqu’on peut chanter, et sur celui de s’obstiner à vouloir entendre la voix d’une personne que retient une invincible timiclilc.
Après le dîner, ou converse, on fait de la
müsique, et, le plus souvent, on dresse des tables de jeux. Dans le cours de la soirée , la maîtresse de la maison fait circuler sur un plateau des verres d’eau sucrée ou des sirops rafraîchissans.
Dans la huitaine qui suit le repas, chaque convive doit une visite à celui dont il a accepté l’invitation. On parle ordinairement du dîner , du plaisir qu’on y a goûté , des personnes qui s’ y trouvaient réunies. Cette visite a reçu le nom assez trivial de visite de digestion.