COMPOSITION
L'art des jardins n'a pas été jugé indigne d'attention par tous les hommes, et, s'il n'a pas fait de grands progrès dans la pratique , ce n'est pas le manque de bons
(>rcceptes qu'il faut en accuser , mais l'erreur si généra— enient répandue que rien n'est plus aisé que d'imiter la nature dans ses créations. Pour reconnaître que beaucoup d'hommes d'un grand mérite ont attaché à la science qui nous occupe toute l'importance qu'elle mérite, ont voulu l'encourager, la répandre , la propager, la faire connaître par leurs écrits , ne suffit- il pas de rappeler l'ouvrage de Watelcy (i), dans lequel il se livre aux plus hautes considérations sur la théorie des jardins et leur ordonnance., selon leurs genres et leur situation , voyant souvent son sujet d'une hauteur métaphysique qui l'obscurcit d'abord, mais qui bientôt le domine et en montre toute l'élévation ; celui d'Horace Walpole (2) , qui, en faisant l'histoire des jardins, leur donne une origine si élevée , une influence si puissante , montre que le génie des peuples y est empreint, mais aussi qu'ils sur ce géni ' A£ ^
loquente vo iratique par
jardins de Guiscard , de Saint-Leu , de Malmaison ; celui de Girardin (4) , propriétaire et constructeur des admirables paysages d'Ermenonville , où se transportent tous les amans delà belle nature , qui manifeste le regret que la science des jardins, malgré son importance , son étendue , n'obtienne aucune mention à l'Académie , ne soit nulle part enseignée, nulle part professée (5). Enfin, faut-
( 1 ) Observations on modem gardens.
(a) Observations on modtrn gankning.
(3) Théorie des jardins , ou VArt des jardins de la nature»
{4) Composition des paysages sur le terrain,
(5) Chambers manifeste le même regret : il appartiendrait à îa. Yrance, dont renseignement public est te plus vaste, le plus complet de toute l'Europe , de prendre l'initiative pour remplir cette lacune dans les sciences de l'économie rurale et des beaux arts. Il conviendrait
. DES JARDINS PAYSAGERS.
il citer Wateley (i) et Valencicnnes (a), deux artistes fondateurs de l école moderne, qui ont appliqué avec «oio la théorie des arts en général , et en particulier Part de la peinture et de la perspective à celui des jardins ; ainsi que Chambers (3) , que nous avons déjà cité; enfui' le Danois Hischfeld (4) , auteur d'un ouvrage volumineux sur les jardins, et beaucoup d autres dont nous ne parlerons pas, n'ayant pu apprécier leurs ouvrages par nous-mêmes ? or
Mais d'ailleurs, les raagnifioues jardins composés de toute part depuis un siècle, l'empressement que l'on
nie
ien sur l'embellissement des campagnes et des habitations que sur la prospérité de leurs habitans. Il importe au Gouvernement d'exciter 1 amour des travaux utiles , d'engager les riches a transporter leurs richesses dans les campagnes, à les fécouder , les viviûer, a attirer dans les champs l'exubérante population des villes, par des améliorations
les villes, noyé dans une vie turbulente, agité par les passions du mo- -Jent, dévoré par l'ambition, roule sans cesse dans son esnril des idée* «e cliangemens; l'homme des champs , en contact immédiat avec ceux qui l'entourent, ne trouve son bouhcor que dans le leur; paùible au milieu de ses travaux , il n'aspire qu'a la conservation et à l'amélioral'on de sa propriété. C'est en faisant goûter davantage les agréraens <»« jardins , c'est en répandant la conuaissance de leurs travaux, que «'trait d'un nouveau plaisir entraînera hors des villes ceux qui sont l**di> leur tourbillon. Et déjà l'impulsion n'esl-elle pas donnée? La, fijande culture entraîne trop d'embarras et desoins pour occuper agréablement l'homme des villes; mais, dans la direction d'un jardiu, on «e rencontre que des plaisirs. D'ailleurs, ces deux sciences, tout en avant de nombreux rapports , ne sont-elles pas bien distinctes et asses étendues pour demander un enseignement particulier? En ce moment, oo la mort de M. Thouin vient de laisser vacant le sceptre de l'une et
cuiuire l'importance qu eues meruem, en les taisant enseigner à part ? Nous livrons ces réflexions aux méditations des hommes qui «'intéressent à la propagation des sciences utiles,
(•) Essai sur les jardins,
(a) EU mens de perspective pratique*
(3) Dissertation on the orient's gardeninfr
(4) Théorie <k F Art des jardins*
Notes de V Auteur,
^8 COMPOSITION met aies visiter, ne prouvent-ils pas la renaissance complète du bon goût parmi nous ? Verrions-nous , sans cela , chaque jour les voyageurs se porter à Ermenonville , à ftlorfontaine , à Méreville , pour y admirer la nature choisie par la main de l'homme ? On va voir Versailles par curiosité et comme un dépôt de souvenirs, mais on se rend aux lieux oue nous venons de citer pour y passer des journées délicieuses. Sans porter ses regards sur des jardins qui embrassent un pays entier ne peut-on prendre pour modèles le Petit-Trianon , Malmaison, Saint-Lcu , etc. , etc ? Que serait-ce si nous traversions le détroit ? c'est là où Ton trouve les jardins de Stowe , Bleinheim, une foule d'autres qu'il serait trop long de nommer, mais surtout celui de Kew , près de Londres. Qui d'ailleurs n'aspire après la possession d'un jardin d'agrément ? qui n'a la prétention de les construire , de les juger ?
C'est donc le peu d'encouragement qu on donne aux artistes constructeurs de jardins , le dégoût même dont on environne leurs travaux , en les regardant comme une chose fort simple , et que chacun est à même d'exécuter avec un peu d'attention, sans avoir jamais étudié les principes de la science , ni médité sur ses difficultés , qui en ont prolongé si long- temps l'enfance. Heureux si nous pouvons contribuer quelque peu par nos faibles efforts, si ce n'est à faire connaître la science dans tons ses détails , du moins à en répandre les vrais principes et à multiplier le petit nombre de ceux qui savent peser le mérite dans une juste balance l f
L'architecte de paysages , le paysagiste , car c est le véritable nom qui devrait désigner celui qui crée de véritables sites, est peintre ; toutes les connaissances nécessaires à celui dont le cadre est une toile doivent donc lui être familières, et il doit de plus, en réunir beaucoup d'autres , puisque la terre est sa toile ; l'ombre et la lumière, si différentes selon les heures , les saisons et les lieux, les montagnes , les rochers , les eaux , les végétaux, ses pinceaux et ses couleurs. Un jardin, quel qu'il soit, n'est autre chose qu'un tableau, son cadre seul varie de grandeur sur le terrain f comme celui des paysages peints varie sur la toile } mais , quelque petit
D«S JÀRDIWS PÀTSAGERS. 7g
qoe soit l'espace , s'il n'est cerné de tous côtés par des bâtimens élevés, l'artiste habile trouvera toujours moyen d'y créer des scènes analogues à son étendue et aux facultés du propriétaire ; car Delillc Ta dit :
Ce noble emploi demande un artiste qui pense 9 Prodigue de génie et non pas de dépense.
Qu'il connaisse donc toutes les lois de l'optique et de la perspective , qu'il sache employer à propos les préceptes de la dégradation des ombres, du clair-obscur ; qui! sache rapprocher, éloigner les masses ; au 'il présente les détails avec avantage , que surtout I air partout circule librement; qu'il sache approprier aux localités et réunir, s'il est possible f les scènes sauvages, horribles, agrestes, riantes; qu'il prenne pour modèle les beaux sites de la nature et les ouvrages des grands maîtres. Jamais un peintre ne s'est avisé de représenter un sujet traité dans le genre symétrique; il sait trop que l'imitation de la nature est la base des arts d'imagination ; et un jardin , qui est le paysage même que le peintre nous retraçait, peut-il reconnaître des principes tout différens.
Telles sont les premières notions qu'il est indispensable à l'architecte de jardins d'embrasser dans toutes leurs parties. Mais ce n'est pas tout ; l'action de sa toile sur les élémens qu'il emploie , la nature vivante et mobile de ses pinceaux et de ses couleurs, l'immensité des scènes qu'il crée , l'impossibilité d'essayer leur effet général par un premier croquis, exigent des connaissances non moins vastes, non moins indispensables, non moins difficiles que les premières ; connaissances inutiles au peintre qui ne rencontre pas les mêmes difficultés sur le terrain qu'il exploite. 11 lui est donc nécessaire d'étudier la nature et 1 organisation des végétaux, l'action des corps, et surtout de toutes les sortes de terre sur chacun de ceux qu'il peut employer; il doit savoir quelle exposition , quelle localité leur convient pour leur belle venue, s'ils sont indigènes ou exotiques ; s'ils craignent les gelées , les vents , l'ombre ou le soleil ; il doit surtout connaître l'époque du développement de leurs fleurs et de leurs feuilles , leur couleur, leur port , leur taille , 1*