III. Des sites et des paysages intérieurs et
extérieurs.
Occupons-nous d'abord des sites et des paysages extérieurs dont l'architecte de jardins peut profiter, et qu'il peut , pour ainsi dire, introduire dans son plan , puisque c'est ce qu'il doit considérer en premier lieu ; nous dirons ensuite quelques mots de ceux qu'il peut créer.
Les vues dont on peut tirer parti étant aus/i variées que la nature même, nous n'essaierons pas.de les déciire toutes, ni avec détail : il nous suffira de donner une idée dis principales , et de la manière de les présenter. Toutes les fois que le terrain s'y prête , c'est du bâtiment qu'on doit offrir la principale vue; mais, en tout cas, dans l'ordonnance du jardin, on ne doit négliger aucun site, même celui qui a déjà paru, surtout s'il s'offre sous un aspect nouveau ; car il retrace une vue qui plaît , et qui f d'ailleurs, confirme l'idée qu'il fait partie du terrain mèmc? puisqu'il parait lui être approprié.
Dans tout le cours de la promenade , des paysages in-
ga SITES
térieurs ou extérieurs doivent donc retracer a l'imagination les diverses sensations qu'excite la vue des scènes de la nature sauvage, cultivée ou habitée. Tantôt , ce sera une ville , un village , dont les groupes de maisons entassées , les clochers pointus formeront un point de vue aussi varié qu'agréable , par la multitude des idées qu'il réveille; tantôt, une belle rivière ou un lac viendra égayer la scène, et par sa teinte argentée, et par le mouvement de ses rives : on doit tout faire pour donner à penser que ce site fait panie du jardin , et les plantations feront facilement atteindre ce but. D'autres fois , c'eat un bâtiment isole, c'est une ruine qui forme le principal objet d'un paysage. !,e plus souvent le caractère de celle vue est grave, mélancolique, triste même : les plans qui l'accompagnent , le cadre qui l'environne , doivent donc participer de ce caractère ; la végétation de ce côté sera rembrunie, des arbres à feuilles et à rameaux pendans paraîtront verser des pleurs sur les ruines des temps passés, et des monumens anciens frappés par la main du temps ; c'est ainsi que des émotions semblables seront excitées : on aime toujours à voir ses sentimens partagés , de même qu on se laisse facilement entraîner à un sentiment qui paraît général : la tristesse empreinte sur tous les objets euvironoans s'emparera donc sur-le-champ de votre âme. La vue d'un cimetière , d'un tombeau , sera offerte d'une manière analogue. Cependant , le promeneur , encore plongé dans les rêveries produites par la sensation qui vient de l'affecter , continue sa marche , et , bientôt un contraste dans la scène en amène un dans ses idées : c'est la vue d'une scène populaire , d'une route fréquentée , qui se présente à lui au détour d'une allée. Là , les émotions sont aussi multipliées, aussi variées que les objets qui s'offrent, qui se succèdent; mais une scène de cette nature, qui demande à être vue de près , offre quelques difficultés à surmonter , surtout pour cacher l'extrémité du terrain d'où on l'aperçoit : c'est en faisant arriver insensiblement sur une élévation escarpée du côté de la roule , c'est en amenant dans un bâtiment analogue à ceux qui se Irouvent à peu de distance, qu'on parvient à faire jouir de ces scènes variées , sans reuverser le principe qui défend de montrer les bornes du jardin. Kufju,
ET PAYSAGES. g3 tous les tableaux de la nature , depuis les plus élevés et les plus pittoresques, tels que ceux de la ruer, des montagnes couvertes de neige , des rochers bouleversés , jusqu'aux plus simples et aux plus gracieux , tels que ceux d'un tioupeau ou d'un laboureur, sont susceptibles de donner lieu à des paysages pleins d'agrément, et qui va* rient et se renouvellent à chaque instant, à chaque pas. Le talent d'un peintre fait tout valoir dans son tableau ; , îl en est cle même du paysagiste sur le terrain.
C'ea ainsi qu'un terrain très-borné en étendue , et qui n'aurait rien qu'une allée , en faisant le tour , pourrait encore offrir une promenade pleine d'attraits et sans cesse nouvelle, tandis qu'il y a d'immenses parcs qui paraissent constamment ennuyeux et insipides. Il suffit , pour cela , que , de distance en distance , des vues présentées sous divers aspects , des tableaux exposés aux regards , sous diverses positions, occupent l'esprit et entretiennent l'attention du promeneur d'objets en objets. Le but de l'allée qui embrasse tout le circuit du terrain est donc d'offrir , à l'extérieur , mille points de vue variés , qui paraissent faire partie de la propriété , et avoir été créés exprès : on narviendra facilement à rendre cette illusion parfaite, par I arrangement des plantations et des accessoires, et en ayant soin de rendre impossible, par un obstacle visible , le désir qu'on pourrait avoir d'aller chercher directement l'objet qui plaît. Ainsi, une rivière animée de scènes populaires parait à une certaine distance : si vous la montrez par un lieu uni et découvert , il sera invraisemblable que le chemin qui a conduit eu ce lieu ne se continue pas jusqu'à la rivière , tandis que , si vous offrez son aspect d'un lieu élevé ou entouré d'obstacles , de bois, il paraîtra naturel de continuer la route pour tourner l'obstacle, afin de se rapprocher de la rivière.
Sif à ces vues extérieures d'un côté , on ajoute de l'autre tous les sites intérieurs qu'un artiste habile peut créer , même dans un petit terrain , au moyen des plantations et des fabriques de tout genre , dont le caractère du lieu lui indiquera le choix , il sera impossible , non-* seulement que le promeneur soit distrait un seul instant des objets qui l'entourent , mais même ne s'arrête pat
g4 SITES HT PAYSAGES,
pour jouir Je scènes qui s'accumulent, se répètent, se mêlent, se diversifient à chaque pa. * Nous ne nous arrêterons pas ici davantage aux sites intérieurs , parce que nous aurons occasion de les laite connaître en détail , en trailant de chacun des ohjcts qui entrent dans la composition «les jardins.
Alais il e»l bien important de remarquer que l'unité des vues que l'ou présente est aussi nécessaire que dans un tableau : il ne faut point partager l'attention entre une multitude d'objets à la fois, et on peut dire que L'aspect d'un lointain ne fait pas exception à cette règle; car, si une vue de celte nature embrasse beaucoup d'objets, on les aperçoit d'une manière si confuse, que l'ensemble seul forme la vue, et nullement les parties qui le composent. Mais les panoramas , et en général les grandes vues à vol d'oiseau, doivent être entièrement bannies des sites de jardins; leur aspect vaporeux, imposant, majestueux, infini, écrase le jardin, l'anéantit, eu distrait entièrement l'esprit, fait paraître mesquins et ridicules des sites qui eussent été jugés charmatis , si la contemplation de 1 immensité de la nature n'avait ramené uu cercle d'idées tout- à- fait différent.
Le tableau principale! les vues secondaires une fois déterminés par l'observation attentive de la disposition du terrain et des différens points de vue qu'on doit ménagera l'extérieur, l'emploi et l'ordonnance de tous les matériaux qui doivent concourir au- but commun d'embellir tous les sites, de faire ressortir leurs avantages et cacher leurs défauts, d'en créer de nouveaux moins apparen-s, mais souvent non moins agréables , doivent occuper l'artiste dessinateur de jardins.
L'emplacement des prairies, du parterre, des cultures économiques , du potager, du verger , si le terrain qui lui e>l confié , doit renfermer ces objets utiles; l'espace que doivent occuper les plantations de toute nature, telles que futaies, taillis, bosquets, massifs, clairières, groupes , arbres isolés : le contour et la forme des allées, tout ee qui est relatif à l'emploi des eaux , des rochers ; enfin , la place des constructions de tout genre que le local comporte, telles que ruines, templrs , églises et chapelles gothiques , kiosques, chalets, rotondes, fermes j
EMPLACEMENT DES PRAT1WES. 0> cabanes , chaumières , pavillons , ermitages, glacières, grottes, cavernes, obélisques, monumens emblématiques, vases , statues , jeux, ponts , barrières, bancs et repos <U foute façon r doivent être fixes dans son plan , qui alors, sera termine' et n'aura plus qu'à être mis à exécution sur le terrain , ce que nous avons vu exiger un genre <U connaissance à part et une instruction spéciale.
Nous allons nous occuper le plus succinctement pos •? sible, et cependant d'une manière assez complète, do tous les objets que nous venons de citer. La position et la forme des prairies , des plantations , des eaux , des allées, étant de la plus haute importance , et formant partie es— sentielle de l'art de construire les jardins , demanderont un peu plus de développement que celles des rochers et des fabriques , qui , n'étant qu'accessoires , sont conséquemment plus arbitraires.