VIII. Des eaux
Les eaux sont dans un jardin ce que sont les glaces flans un appartement; c'est assez dire qu'elles en sont la première décoration. Malheureusement il ne s'en rencontre pas partout , et il est à-peu-près impossible , tout en exigeant des dépenses immenses , de remplacer d'une manière satisfaisante les eaux naturelles par des eaux artificielles. Les travaux de ce genre qui réalisent le mieux l'espoir que l'on a fondé sur eux , sont ceux qui réunissent les eaux de plusieurs petites sources d'un lieu plus élevé que l'habitation , et les amènent dans l'enclos où l'on en fait tel usage que bon semble. C'est encore ce qu'on peut obtenir de sources moins élevées par diverses machines , et notamment par les puits artésiens ; mais cela entraîne de trop grands frais pour que nous nous y arrêtions. Le* seules eaux vraiment agréables sont celles qui naissent ou
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traversent naturellement le terrain , et même toutes les lois que ces circonstances ne se rencontrent pas, il est
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Les tuvaux, les jets d'où l'eau captive s'échappe comme d une prison infecte , malgré les cris d'étonnement, d'admiration même .qu'ils arrachent quelquefois, doivent être [ entièrement bannis du jardin naturel. Ils ont un air de luxe et d affectation qui y est tout-a-fail déplace ; et d ailleurs ont-ils l'agrément des pièces d'eau, des rivières naturelles et même d'un modeste rui.scau murmurant dans un bocage ? yuant aux eaux naturelles, la moindre partie ne doit pas en être négligée. Depuis la plus petite fontaine jusqu'au lac, depuis la rivière jusquau simple filet d eau , tout doit être accueilli avec empressement, certain qu'on est de l'agrément qu'ils répandront partout où les regards les rencontreront. Voici les principes qui doivent guider dans la disposition des eaux tant stagnantes que courantes.
Usines, \es étangs , \cs pièces demi , quelle que soit leur grandeur, représentent ou tiennent la place des prairies ; leur forme doit donc être la même , c'est-àdire qU ils doivent offrir des contours gracieux et irréguliers et ne pas laisser apercevoir leur terminaison: ceit-a-dire qu ils doivent être autant que possible embellis par des îles habilement placées, groupées avec talent, et qui remplaceront les massifs des prairies. Le* pièces d'eau qui présenteront non-seulement des contours irréguliers , mais encore des rivages d'inégale hauteur, de nature différente, ne produiront par là qu'un meilleur effet : rien de j lu* favorable pour les points de vue qu'un e'tang tantôt encaissé dans des rivages escarpés et rocailleux, tantôt se mariant avec la prairie d'une manière insensible. Dans tous les cas, ces rivages doivent présenter mille contrastes dans les plantations : ici de grands arbres groupés en forit viendront étendre leurs vastes rameaux sur le séjour des' po:ssous et leur procurer une ombre protectrice : là , les bois fuiront à une grande distance : ici , les bords de l'étang seront nus , là ils seront garnis de roseaux et autres plantes aquatiques à tige élevée ou flottante; dans certains en-
IIO DISPOSITION
droits la prairie s'étendra jusqu'à l'eau et y baignera les premières herbes; ailleurs le terrain formera chausse* t et , pendant quelques instans , L'allée suivra les contours de la pièce d'eau.
Les rivières à eaux dormantes , dites rivières anglaises, participent et se rapprochent beaucoup de l'étang : U même disposition leur convient, sî ce n'est que la forme doit être un peu plus allongée. Lorsqu'elle est factice , e'est-à-dirc une pièce d'eau à laquelle on a donne' la forme de rivière , il est de toute importance de dissimuler adroitement l'entrée et la sortie du faible filet d'eau qui l'alimente; tandis que, pour les pièces d'eau ordinaires, on peut, sans invraisemblance, montrer le ruisseau qui y verse ses eaux. Un pont rustique construit sur des rochers, et masqué d'un côté par une épaisse plantation ; mieux encore , si l'eau est assez abondante, un moulin ou une ruine qui formeront fabrique; enfin , comme dernier moyen , un détour derrière un bois épais , offrent leur secours pour dissimuler ce vice de la rivière artificielle : du reste , la stagnation des eaux sera insensible , le moindre soufle d'air donnant à leur surface un mouvement d'ondulation que les circuits dirigeront constamment dans le même sens.
. La rivière naturelle , au lieu d'être cachée , doit se montrer le plus long-temps possible, paraître se plaire dans le terrain et y multiplier ses détours lors même
3u'elle l'a déjà quiité. Du reste , tout ce que nous venons e dire pour les rivages des étangs , s'applique à ceux des rivières. Ce serait sortir de notre plan que de nous arrêter à la description des embellisscmens sans nombre qu'on peut placer sur le bord des eaux , des bateaux de toute espèce qui permettent de se promener à leur surface et de se transporter dans leurs îles , des poissons qui doivent les animer par leur présence. Mais les îles sont des accessoires trop importans pour que nous les passions sous silence.
Leur formation dans les étangs ou les rivières naturelles est différente , et cette formation influe sur leur figure. Le paysagiste doit s'y conformer, parce que l'observation et l'imitation de la nature sont la base de s& science. Dans les rivières, le plus souvent les îles sont
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produites par l'accumulation lente et successive des matériaux qa elles charient ; elles sont donc peu é levées et d'une forme allongée dans le sens du courant. Dans les lacs, étangs et pièces, ce sont au contraire les accideus do terrain qui produisent les îles; les règles du bon goût ou l'état des li eux détermineront donc leur forme i les unes peuvent être plates , les autres élevées , tantôt arrondies, tantôt allongées, tantôt anfractucuses ; les unes riches en végétation , les autres arides et couvertes do rochers, les unes grandes, les autres petites. Observons toutefois que le sol des îles, tant pour sa nature que pour son élévation , doit être en rapport avec celui du rivage le plus voisin. On conçoit sur le champ que Jcs îles des rivières tranquilles participent plus ou moins de chacune des deux espèces d'îles que nous venons de mentionner» Nous terminerons par l'observation qu'il est ridicule de créer un pont pour conduire dans une île fort petite ; on doit réserver son abordage pour la promenade du bateau ; du moins faut-il motiver la création du pont par une apparence d'utilité, telle que de conduire à une fabrique , qui, par son usage , appelle de fréquentes visites.
Parmi les eaux stagnantes , on rencontre encore : 1°. Les marais ; ils ne peuvent rester dans auc un terrain destiné à l'agrément et même dans aucun pays riche, complètement civilisé et qui entendbien ses intérêts. Dans les jardins, ce n'est pas un grand travail que de les convertir en étang , ou plutôt en archipel: ce travail consiste à creuser le terrain dans des endroits qui seront alors occupe^ par les eaux , et à le relever dans d'autres qui formeront des îles : on conduit ensuite cet étang comme tout autre amas d'eau.
2°. Les fontaines , qui sont de petits bassins formés par les sources : leur étendue est fort bornée et elles n'offrent dans les jardins que des ornemens de détail ; mai* dans un bosquet , un bois , une forêt , sur le penchant d'une colline , quel endroit est plus charmant, quel lieu affecte l'âme plus vivement que celui qu'embellit le bassin d'une fontaine dont la source, bouillonnant sans cesse, soulève le fond vaseux sans troubler la limpidité de se* •aux, dont les bords sont décorés de mille végétaux*
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agréables, enfin qui, souvent au milieu d'un terrain aride, offre autour d'elle une délicieuse verdure et parait ainsi l'Oasis du désert? Le plus souvent le saule pleureur est son compagnon fidèle.
Lorsque la source est assez forte, ou lorsque plusieurs peuvent se réunir, elles donnent naissance aux ruisseaux % quelquefois aux torrens, aux cascades. Charmant ruisseau ! que ne puis-je employer la langue des dieux pour te chanter! que ne puis-je décrire ta marche tantôt précipitée et bruyante comme celle d'un amant en courroux fuyant celle qui Ta trompé , tantôt lente et tortueuse > abandonnant à regret la prairie qui t'ouvrait son sein, les arbres qui te prêtaient leur ombrage protecteur! que ne puis- je m'arréter sur tes bords , descendre avec toi la colline qui t'a vu naître ; puis , après l'avoir perdu quelques instans au milieu des bois et des rochers , lorsque ta multitude des plantes qui se précipitaient vers toi me dérobaient ta marche, te retrouver dans la prairie plus calme et plus paisible ; enfin, arriver ensemble à l'étang auquel tu apportes la fraîcheur et la vie , après l'avoir distribuée sur toute la route! Et vous, cascades, torrens! votre caractère n'est pas le même; toujours im— posans, majestueux, quelquefois terribles , vous rappelez à l'esprit les convulsions de la nature en désordre, ou du moins les grandes scènes de ses sites les plus sauvages , les plus pittoresques ! Mais combien de mortels ont le bonheur de vous posséder ? Ce n'est que dans les pays où la main de l'homme n'a pas cherché à s'approprier la nature qu'on vous rencontre fréquemment; vous fuyez nos régions cultivées, les eaux qui vous donnaient naissance ont pris une autre direction. Cependant qu'on n'espère pas vous produire artificiellement: les torrens , les cascades, comme les rochers, les montagnes, appartiennent à la nature ; l'homme peut en profiter , quelquefois les diriger, mais non les créer.
Néanmoins les cascades font peut-être en partie exception à cette règle; lorsque le terrain est déjà bien disposé , il est quelquefois possible de bâtir une cascade qui paraîtra naturelle. Mais gardez-vous de ces misérables glacis, décorés du nom de cascades, d'où l'eau fait une ch&te de deux ou trois pied*. Si votre terrain ne fournit
ROCHERS. Il3 pas plus de hauteur , contentez-vous d'un rapide , c'est-àdire d'un lit resserre' et rocailleux où votre rivière formera une légère cataracte. Quant aux cascades qu'il est possible d'établir, il faut toujours employer des roc hers irréguliers , de grande dimension , offrant dans des endroits des pointes qui bravent la fureur des eaux, et, dans d'autres , des enfoncemens profonds où elles s'engouffrent avec fracas : enfin, on doit tellement combiner Je tout , que , de toute part , l'eau écume , bouillonne et
{>roduise un bruit qui s'entende au loin. L'endroit d'où 'eau se précipite doit toujours être élevé , et simuler une montagne fendue par les eaux qui eberebent un écoulement ; des plantations de toute sorte doivent l'ombrager pour produire un contraste plus graud.