CHAPITRE Vil
Le capital d'exploitation.
Il no su/lit pas d'avoir do le terre; la terre conte pou en Algérie; il faut pouvoir l'exploiter: la terre que concède l'administration, celle que vous pouvez acheter est nue; il faut l);Uir pour vous loyer, pour abriter votre bétail et vos instruments. Ces dépenses constituent une première mise de capital; c'est le capital que débourse le propriétaire qui se propose d'affermer ses terres, c'est le capital propriété immobilisé, et dont le revenu est en général peu élevé. En France la rémunération de ce capital est, pour le propriétaire qui n'oxploito pas lui-même, qui afferme sa terre, de 2 1/2 pour 100.
: , Mais l'agriculteur a besoin d'un second capital, qu'on nomme capital d'exploitation; il ne suffit pas, en effet, de posséder une terre, une maison, des étalilcs et des écuries, soit en toute propriété, soit à litre do location, il faut des instruments, du Uétail, il faut dé trie lier, payer des ouvriers, faire lesavances des semences, vivre jusqu'à la récolte, ou, te qui vaudrait mieux, pouvoir attendre pour vendre en liausse.au lieu d'être oltliué de se défaire en baisse, a tout prix, des fruits de l'année.
a Avant de récoller, dit P. Joigneaux, il faut semer; avant de gagner, il faut mettre an jeu. Les tsétes coulent, les outils aussi, et encore les fourrages et la litière. Or l'argent qu'il convient d'avoir en bourse pour acheter tout cela s'appelle le capital d'exploitation. ■
C'est la grosso question chez les colons algériens, aussi bien que chez les cultivateurs français. La plupart des insuccès en Afrique, — et malheureusement ils nom nombreux, — n'ont point d'autre cause que le manque de capital d'exploitation chezles colons. — « Avec des colons pauvres, nous disait un jour M, Du Pré do Saim-Maur, ou ne peut pas espérer autre chose qu'une r an agriniliuiv.
En effet, et nous citerons encore P. Joigneaux: • Un cul-
tivatenr qui n'a pas d'écus sous la main est un cavalier démonté. Si tu n'en as pas, tu manqueras 1rs honnes occasions d'acheter, tu achèteras ci paierai nécessairement pins cher qu'au comptant, lu vendra? les produits à l'heure de la baisse, forcément, faute de pouvoir attendre la hausse. Si In n'as as d'écus, une seule mauvaise récolle le jettera dons l'emarras ; lu regarderas de trop prèsau.i frais de main-d'œuvre, cl tu nrf!li<reras les cultures. *
La terre payée, la maison construite, il faut donc au colon un capital pour s'approvisionner de semence, pour acheter des instrument r surtout du bétail. Le bétail c'est la base [ , 1 1.] -li A. i. i j.'fi. uliuf.
Victor Borie. qui est un de nos écrivains agricoles les plus pratiques et !m plus populaires, a écrit:
a On reconnail infailliblement à la production du bétail :
« L'agriculture du progrès et ragrinilliire de la routine ;
i L'agriculture riche et. ratrrieiijlure pauvre.
a Beaucoup de liélail. beaucoup de viande, beaucoup d'engrais, beaucoup de fuurraaes, beaucoup de blé;
i La richesse!
« Peu de bétail, peu de viande, peu d'engrais, peu de fourrages, peu de blé ; * La misère! »
Mais, loua ces achats fait- : bêlai), instruments, semences, pour semellrefi l'œuvre. il faut que le cultivateur s'arrange de façon a garder une réserve en argent, réserve toujours disponible, dont il paisse disposer quand bon lui semble, réserve qui constitua un lond' de roulement indispensable.
■ Lefoudsde ruolement, du encore P. Juicneanx, c'est l'avenir et le salut de la ferme -, pas de fonds de roulement, ventes forcées, toutes les semaines, tous les mois, achats à terme; l'homme ne s'appartient plus, la nécessité fait loi dans la maison. Il a besoin d'argent, et il eu fait à perte presque toujours.
i Avec (e fonds de roulement, on peut attendre; manquet-il, au contraire, — et il manque presque partout, — les gens se hàleni de courir au marché et d'offrir leurs denrées."
Ce capital avec lequel le colon doit acheter ses matières premières et ses instruments, avec lequel il doit payer ses ouvriers, ce capital destiné à être appliqué à la culture est à l'agriculture ce qu'est à l'industrie le capital appliqué par !e fabricant pour faire marcher son usine; c'est un capital d' exploration aussi indispensable à celle-là qu'il l'est à celleci ; le cultivateur ne peut pas plus s'en passer que l'industriel, et c'est une grave erreur qui a couvert l'Algérie de ruines que d'avoir voulu implanter sur cette terre des colons qui ne possédaient rien.
A quelle somme doit se monter le capital d'exploitation
nécessaire pour mettre en valeur un hectare de terre ? Il est difficile de fixer un chiffre exact partout ! En France, on rtit qu'un homme, à son entrée en ferme, a besoin île quatre à cinq ccnls Iran es par hrclarc. « Ce n'est pas assez. Jit T. Joignemix, compte sur le double.»
On a des exemple de réussite avec un capital moins élevé: la question est de bien employer celui dont on dispose.
Victor Borie cite l'exemple suivant :
« Le prix d'honneur de Saone-el Loire a été remporté, en 1S58, par M. Berlaud, qui, après avoir été maître valel pendant plusieurs aan. es clie/.M. de Tournon.a appliqué ses épargnes àramélioraiioa du domaine. En 1 840, M. Borland entre en qualité de fermier, sans capital, -mi ce au bienveillant appui que lui donne .11. de Tuurnon. et c'est dans les dernières années que les bénéfices, multipliés par l'emploi intelligent du capital épargné par le fermier, grossissent le plus rapidement.
« En 1840, M. Bertand ne possédait que son intelligence el ses bras. AuOjuillet iSij". l'inventaire porte l'avoir du fermier de M. de Tournon à 90,000 fr, »
Cet exemple no doit pas faire préjuger qu'on peut réussir
1t"ir V ; p .Ji [■■..-II" Oli'faMlnl -I < îpl^linll-ll it. - -s Mr.
dons l'exemple cité par Victor Borie, le fermier a trouvé a ■es débuts chez son propriétaire le fonds de roulement indispensable pour mettre ses terres en culture.
Une bonne institution île crédit, ap-icidc pourrait procurer en partie aux colons qui sont installés en Algérie et a ceux qui s'y installeront, ie oapiliil qui leur manque; mais ce crédit sera toujours limité et en rapport avec le capital déjà possédé. Vouloir faire de l'agriculture sans une première mise de fonds, c'est une utopie. Au colon qui a payé intégralement sa terre, qui possède déjà des instruments et du bétail, une banque de crédit, pourra iden ouvrir un crédit pour l'niderjusqu'a l'époque de la récolle : mais ce serait folie que do supposer que l'institution du Credil agricole pourrait fournir à un colon qui ne posséderait rien tous les instruments el tous les capitaux nécessaires pour mettre en valeur une terre inculte. Les villages créés par l'Administration en 1818. avec des colons à qui on atout donné, et qu'on a nourri pendant trois ans, sont une preuve qu'avec de pauvres cultivateurs, on ne peut arriver à créer aui ce chose qu'une pauvre agriculture.
En Algérie, comme en France, un cultivateur ne doit donc prendre de la terre qu'en raison du capital dont il dispose: un peu moins de terre au soleil, un peu plus d'argent dans la bourse, voilà la régie.