CHAPITRE IV. - LES FINS DERNIÈRES
Dans le monument que nous avons sous les yeux nous voyons d’une part le monstre contraint à rejeter Jonas, d'autre part le lion rugissant ; au milieu l’image du Bon Pasteur portant l’âme, délivrée des atteintes de ces bêtes féroces, parmi le troupeau des élus. On le voit, c’est toujours l’idée de Jésus-Christ, vainqueur de là mort et sauveur des âmes, qui domine dans la décoration des tombeaux. Sur un sarcophage d'Arles, Jésus æpparaît assis sur un trône et ayant sous ses pieds un dragon . ét un lion, et cette pensée, tirée du psaume XC, se montre dans d’autres monuments jusqu'à une époque très tardive.
Et ici nous pouvons ajouter une observation. Puisque la figure du Bon Pasteur à, sur les tombes, un sens inspiré par les prières funé-
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Figure 216. - (Musée du Latran).
raires, non seulement nous devons lui donner ce sens dans les images des 1v°, 111° et 11° siècles, quand les éléments qui l’'accompagnent ou l'inscription qui l’explique le réclament; meis nous le devons encore quand elle est isolée, et cela même pour les représentation du 1° siècle. Cela posé, chacun comprend quelle valeur à cette image dans la documentation treditionnelle des suffrages en faveur des morts. Nous saisissons ici un trait de la mentalité des premiers chrétiens et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer le génie de leurs conceptions. Ils croyaient que J ésus-Christ jugeait l’âme, aussitôt après sa séparation d'avec le corps (voir l’article suivant) et que, sur la base de ce jugement, il l’'admettait dans le compagnie des bienheureux, ou lui fixait un temp de purification pour qu'elle devint digne de cette admission. Devant donc, pour hâter l’entrée de l’âme dans là joie, recourir à Celui qui, par un juste jugement, avait retardé cette entrée, ils se le repré- Sentèrent sous les traits du Bon Pasteur et l’implorèrent en cette qu2lité: c'était, en effet, sous ces aimables apparences que Jésus-Christ voulus se représenter pour montrer combien grande était sa miséricorde envers le pécheur qui se convertit. Sur le tombe, où ne pouvait
apparaître l’image du Crucifié, on n'aurait pu retracer une image plus éloquente !
Pour conclure cet article, laissons un instant la parole à Mgr. Wilpert, le plus compétent en la matière:
Un regard sur le contenu des plus grands cycles de péintures y montre implicitement exprimées l'espérance du défunt dans le secours de Dieu et dans la résurrection qui lui donnera la béatitude éternelle, sa foi en la divinité de Jésus-Christ et en son incarnation dans le sein de la Vierge Marie; le défunt a pleine confiance que le Christ le préservera de la mort éternelle, comme autrefois Dieu sauva Noé du déluge, Daniel de la dent des lions, les trois enfants de la fournaise ardente, et Susanne de la fausse accusation; que le Christ le ressuscitera de la mort, comme il rappela Lazare à la vie; que les saints inter-
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cèderont pour lui, et que le divin Juge prononcera à son égard une sentence favorable. Sa confiance est fondée, parce qu'il à reçu le sacrement du baptême, qu'il à été un membre fidèle de l'Eglise et qu'il s’est nourri de la chair et du sang du Christ. Et de même que les inscriptions sépulcrales demandaient la prière pour les défunts, ainsi les peintures adressent la même supplication au visiteur; elles font même davantage, puisque, en rappelant les principales vérités de la foi, elles mettent en quelque sorte sur les lèvres les formules mêmes de la prière. En conséquence, mutatis mutandis, nous pourrons écrire sur les tombes décorées de répresentations sacrées, les paroles que nous lisont dans la belle inscription d’Agape, laquelle est du deuxième siècle, ou celles par les quelles Abercius, vers la même époque, clôt son épitaphe:
Mes frères, quand vous venez ici pour prier et quand, dans vos prières communes vous invoquez le Père et le Fils, n’oubliez pas vos chers défunts, afin que le Dieu tout-puissant leur donne la béatitude éternelle; et « quiconque a les mêmes sentiments et comprend ces images, que celui-là prie pour les morts ». Quand on souhaitait aux défunts la félicité éternelle, on les représentait presque toujours comme si, déjà, ils en jouissaient, ou bien comme portés à la maison des élus sur les épaules du Bon Pasteur, ou comme participant au banquet des bienheureux, ou en posture d’orante, c’est à dire dans le paradis, en prière pour les survivants, afin que ceux-ci pussent les rejoindre.
Le but des représentations sacrées des catacombes n’est donc pas, comme plusieurs le soutiennent, didactique: objectivement considérées, elles ont un sens parénétique, et contiennent une exhortation à prier pour les défunts dé-
posés dans les tombeaux et rappelés dans les inscriptions, non moins qu’un guide à suivre dans ces prières; prises subjectivement, elles expriment, avec plus ou moins d’ampleur, le credo de celui qui les fit exécuter; quant aux tombeaux eux-mêmes, elles en sont une digne décoration. J’ai cherché, dans un précédent ouvrage, à éclairer par un exemple concret, la première partie de mon assertion; qu'il me soit permis d’en reproduire ce passage: Supposons qu'un fils visite le tombeau de sa mère, situé dans le cubiculum 54 des catacombes de saint Pierre et Marcellin. Son regard tombe sur les peintures: au milieu de la voûte, :l voit dominer la figure du Christ Juge, entouré de Saints; tout autour l’Annonciation de Marie, le baptême du Christ, les Mages avec l'étoile et l’offrande de leurs dons, le Bon Pasteur et la figure de l’orante; il voit les trois guérisons miraculeuses de l’aveugle, de l’hémorroïsse et du paralytique, et, en même temps, la scène du puits de Jacob. Chacune de ces peintures lui suggère les idées correspondantes; les pensées se traduisent en paroles, et les paroles prennent la forme d’une prière. Cette prière pouvait être à peu près de la teneur suivante: O Seigneur Jésus, lumière des défunts, souviens-toi de ma chère mère! Ne permets pas que les ténèbres enveloppent Jamais son âme; elle à cru en toi; toute son espérance est en toi, puisque tu es le Messie promis. Tu es la lumière du monde, le vrai Dieu, auquel seul appartient honneur et adoration. Pour nous éclairer et nous racheter, nous qui étions infidèles, tu as pris un corps humain de la substance de la Sainte Vierge Marie, et tu t’es fait baptiser dans le Jourdain. Tu as comblé de bienfaits l'humanité; tu as rendu la santé aux estropiés et aux paralytiques: restaure aussi l’âme de. ma mère! Ne sois pas pour elle un juge sévère; mais regarde avec bonté les mérites glorieux des Saints, qui intercèdent pour elle auprès de ton tribunal. De même que sur tes épaules tu as rapporté au bereail la brebis égarée, ainsi accueille aussi son âme dans l’assemblée des élus et conduis-la dans le séjour de la lumière éternelle. Chère mère, vis en Dieu et prie pour moi (1).
ARTICLE III. — Le jugement particulier de l’âme (2).
Les livres du Nouveau Testament ne nous disent rien au sujet du jugement particulier de l’âme, bien que, tacitement, ils le supposent; nous notons le même silence chez les Pères des trois premiers siècles. Lectance en perle dans un sens nettement opposé quand il dit: «Qu'on ne pense pas toutefois qu'après la mort, les âmes soient immédiatement jugées. Toutes seront en effet détenues dans une même prison, jusqu’à ce qu'arrive le temps, où e souverain juge en fera l’examen » (3).
En dehors de cet écrivain, personne, cependant, ne semble avoir embrassé cette opinion. Ceux mêmes qui crurent au règne millénaire
(1) WiLpERT, Le pitture, texte pag. 148 s.
(2) Notiones, Vol. II, pars II, pag. 2518.
(3) «Nec tamen quisquam putet, animas post mortem protinus judicari. Nam omnes in una communique custodia detinentur, donec tempus adveniat, quo maximus judex meritorum faciat examen» (LACT., De div. inst., VII, 21).
(et furent pour ce motif appelés chiliastes) et d’autres qui se montrèrent plus ou moins opposés à la doctrine de la rémunération immédiate, enseignèrent ouvertement que le sort des âmes après la mort était. absolument décidé. C’est pourquoi, s’il nous manque, sur ce point de la foi, des indications explicites, néanmoins la Sainte Ecriture et tous les auteurs ecclésiastiques, à l'exception peut-être du seul Lactance, admettent implicitement que l’âme, selon ses mérites ou ses démé-
Figure 218. - Marbre du cimetière des Saints Marc et Marcellin, représentant le jugement particulier de l’âme.
rites, est aussitôt après la mort, définitivement destinée aux joies ou aux peines éternelles. |
Ce silence du reste trouve une explication facile dans le fait que, en réalité, le jugement particulier ne se produit pas d’une manière sensible, comparable en quelque manière à l’apparat matériel d’un jugement humain. Le juge éternel n’a pas besoin d’instruire le cause, et dans ce jugements, comme dans tout le reste, il ne peut être sujet à erreur. |
Un témoignage explicite apparaît cependant au quatrième siècle: celui de St. Ephrem, le grand docteur syrizque. Voici en quels termes il décrit le jugement particulier: « Bienheureux qui aura trouvé grâce à l’heure de la mort, quand l’âme se sépare du corps. Les anges viendront prendre l’âme et la porteront devant le tribunal du juge immortel et redoutable. O mes frères, à cette heure de la mort, de la séparation de l’âme et du corps, c’est la terreur qui domine ! Alors