CHAPITRE XV
l'argenterie et les bijoux.
QuARANTA : Di quattordici vasi d'argento disotterrati in Pompei. Naples, i835. — Arneth : Die antiken Gold-wid-SilbermonU' mente der k. k. Mun^-und-Antiken Cabinettes in Wien, i85o. MicHAELis : Das Coj^sinische Silberge/dss, i85g. — Wieseler : Hildesheimer Silberfiind. Gottingue, 1869.
De tout temps à Rome on a aimé à se parer de bijoux. Bien avant Pépoque des grandes conquêtes, alors que la ville n'était pas encore inondée des richesses de TAsie, les métaux précieux étaient assez abondants chez les particuliers pour que, dans certaines circonstances critiques, notamment lors dePinvasion gauloise, les bijoux des dames romaines aient pu renouveler les ressources du trésor public. Pendant la seconde guerre punique, la loi Oppia défendit aux femmes d'avoir sur elles plus d'une demi-once, c'est-à-dire treize grammes d'or. Sous l'empire, Pline nous dit que les Romaines chargeaient d'or leurs bras, leurs doigts, leur cou, leurs oreilles, que des chaînes d'or serpentaient autour de leurs flancs et qu'elles allaient même jusqu'à s'entourer les chevilles de cercles d'or.
Les bijoux romains n'ont qu'un intérêt secondaire, surtout si on les compare aux œuvres de Torfèvrerie hellénique. On n'y retrouve ni celte fantaisie d'ornementation, ni ces filigranes ténus, ni cette granulation microscopique, ni ces fines ciselures, rien enfin qui rappelle même de loin la composition à la fois savante et libre, l'élégance légère des bijoux grecs. Ces délicatesses, qui ravissaient le goût d'un Athénien, ne suffisent pas à la vanité romaine : il lui faut quelque chose de moins transparent, de moins délicieusement insaisissable, quelque chose qui pèse dans la main et dont la valeur soit bien manifeste. Lorsqu'à Rome on se pare d'un collier, d'un bracelet ou d'une bague, on tient à faire voir qu'on n'a pas épargné la matière précieuse^ et comme si l'or ne suffisait pas, on y enchâsse des rubis, des émeraudes, des perles, les pierres les plus rares et les plus grosses et quelquefois même des monnaies. Tout cela parle aux yeux et ne laisse aucune illusion sur la valeur intrinsèque de l'objet.
Parmi les bijoux romains, il faut faire une place à part aux décorations qu'on attribuait aux officiers et aux soldats en récompense d'une action d'éclat. Elles étaient de diverses sortes. Celles qu'on appelait les phalerœ étaient des plaques rondes d'or, d'argent ou de bronze, ou bien encore des camées montés sur une garniture de métal. Une figure en relief représentait soit la tête d'un empereur, soit un emblème quelconque. Plusieurs bas-reliefs nous montrent de quelle manière ces marques d'honneur étaient portées. Elles étaient fixées comme des boucles sur des lanières de cuir qui se croisaient à angle droit sur la poitrine. Le nombre en
était parfois si considérable que tout le devant de la cuirasse était couvert. Le torquis était un collier formé de fils de métal roulés en spirale. Les soldats qui en étaient décorés le portaient non pas au cou, mais sur la poitrine, avec les p/za/er<^. Quant aux arm///(^, citaient de pesants bracelets, rarement en or, le plus ordinairement en argent ou en bronze.
Nous devons insister davantage sur les grandes pièces d'orfèvrerie, dont la mode, fort répandue en Grèce sous les successeurs d'Alexandre, avait envahi. Rome, après les guerres d'Orient, vers la fin de la république, et dont le luxe, sous l'empire, fut poussé jusqu'à Textravagance. On raconte qu'au triomphe de Claude, parmi les couronnes offertes à l'empereur il y en avait qui pesaient l'une sept cents l'autre neuf cents livres. S'il faut en croire Sénèque, on faisait en or des miroirs d'une telle dimension qu'un homme debout pouvait s'y contempler des pieds à la tête. L'argenterie surtout était devenue une passion. Toutes les maisons un peu riches en possédaient : c'étaient des plats, des aiguières, des coupes pour le service ordinaire de la table, ou bien de 'grands vases décoratifs qu'on étalait sur des dressoirs dans les salles à manger. Certains de ces vases étaient si pesants qu'un esclave suffisait à peine à les porter: Pline en cite de cent, deux cents et même cinq cents livres. Pour entretenir et enrichir leur trésor domestique, les amateurs avaient quelquefois chez eux un atelier d'orfèvre. 11 n'était pas rare de voir les fonctionnaires, envoyés dans les provinces pour exercer un gouvernement, y apporter toute leur vaisselle précieuse. Les généraux même la traînaient dans
leurs campagnes les plus lointaines, témoin ce Pompeius Paullinus, commandant de Tarmée romaine en Germanie, qui avait avec lui douze mille livres d^argenterie. Nous avons conservé quelques beaux échantillons de l'argenterie romaine. Il y en a de célèbres : la coupe Corsini, par exemple, découverte à Porto-d'Anzio; la patère de Rennes, conservée au Cabinet des médailles à Paris, ainsi que le disque en argent massif recueilli dans le Rhône près d'Avignon au xvii" siècle et depuis connu sous le nom, d'ailleurs impropre, de bouclier de Scipion. Plusieurs trouvailles magnifiques ont eu un grand retentissement : ce sont celles de Pompéi en i835, de Berthouville, près Bernay (Eure), en i83o, de Notre-Dame d'Alençon, près Brissac (Maine-et-Loire), en i836, d'Hildesheim dans le Hanovre, en 1868. Les trésors de Bernay et d'Hildesheim contenaient chacun une soixantaine environ d'objets de la plus haute valeur. Ils provenaient, comme la plupart des trésors analogues, d'une cachette faite au moment d'une invasion, pour échapper au pillage. Celui de Bernay est aujourd'hui au Cabinet des médailles de Paris et celui d'Hildesheim au musée de Berlin.
Ces collections se composent principalement de vases à liquides (œnochoés, canthares, tasses de formes diverses) formant souvent la paire et de coupes plates ou patères. Voici un exemple choisi dans le trésor de Bernay. C'est un gobelet orné de reliefs qui représentent, d'une part, un athlète vainqueur et près de lui les divinités à la faveur desquelles il a vaincu, et, d'autre part, un Pégase s'abreuvant à une fontaine et, assise sur un rocher voisin, la nymphe de la source. La compo-
sition est inspirée de quelque original grec; mais le style des figures trahit une main romaine : on Tattribue au i" siècle avant notre ère. Les reliefs ont été
(Cabinet diS médailles.)
exécutés au repoussé sur une plaque d'argent battu dont le fond est doré. Gomme sur la plupart des vases d'argent, cette plaque historiée est très mince et si fra-
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gile que pour donner aux parois une consistance suffisante il a fallu la doubler d^une seconde plaque qui forme la cuvette intérieure. Ici cette cuvette est mobile et s'enlève à volonté, ce qui permettait de nettoyer le gobelet sans risquer de bosseler les figures.
Les patères sont aussi fabriquées au marteau et décorées de figures. Mais la technique est un peu différente. Au lieu que dans les vases les reliefs font corps avec Tenveloppe extérieure, dans la patère ce sont des morceaux rapportés. Ils sont façonnés à part, repoussés et ciselés sur des plaques mobiles et adaptés ensuite sur le fond de la patère laissé à jour. Ce sont donc des ornements ajustés de toutes pièces, qu'on peut détacher à volonté et souder au fond d'une autre patère. On les désigne sous le nom d'emblèma (epAnu-a^ action de sei^tir, d'enchâsser).
Le fond de la patère de Rennes est formé d'un emblèma de ce genre. Le centre représente un défi entre Hercule etBacchus et la zone circulaire Bacchus triomphant d'Hercule ivre, La décoration de cette belle pièce, toute en or massif, est complétée par une bordure de médailles impériales d'or, précieuses par leur rareté et qui permettent de dater l'objet : il est du commencement du iii*^ siècle après J.-C. Le style des figures est un peu lourd mais témoigne encore d'une assez bonne tradition.
J'emprunte à une patère en argent du trésor d'Hildesheim un autre exemple à' emblèma. C'est une figure d'Hercule enfant qui sourit en étouffant les serpents. Le buste est tout à fait en ronde bosse et montre cette exagération de relief qui est si chère à la plastique
romaine. L'emblèma, qui est à Torigine un motif d'ornementation, et qui par conséquent devrait toujours rester un accessoire, est ici Tobjet principal. Par son énorme saillie il altère les contours de la coupe et la rend hors d'usage. La patère semble n'être plus qu'un cadre, une sorte de médaillon destiné à faire "valoir la
FIG. I-^r. PATÈRE AVEC E M B L È M A.
(Musée de Berlin.)
figure. Et peut-être n'est-elle pas autre chose: le type de ce visage est si vivant, si individuel, qu'on se demande si ce n'est pas un portrait.
Dans toutes ces pièces d'orfèvrerie se révèle avec évidence le goût des Romains pour la somptuosité. Tandis que les Grecs, sensibles avant tout à la beauté
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des lignes, recherchent les formes élégantes, et, par remploi de reliefs peu saillants, snvent décorer les surfaces sans altérer la pureté des contours, les Romains, moins artistes et plus magnifiques, sacrifient le galbe à Fefîet. Ils se soucient peu de caresser le regard par le dessin d'une courbe plus ou mDins heureuse ou d'une moulure délicate : ils tiennent à Pétonner par la profusion des ornements, à Téblouir surtout par Paccumulation éclatante de Tor et de Pargent.