II. PROCÉDÉS TECHNIQUES DE CONSTRUCTION
Quand les principes et les formes changent, il est rare que les procédés de la construction ne se modifient pas en même temps. Chaque architecture a ses matériaux et sa technique.
Les matériaux que l'Italie fournissait à l'architecture étaient loin d'avoir la dureté des granits d'Egypte ou l'éclat des marbres grecs. Le sol de Rome n'offrait qu'une sorte de tuf d'un grain peu compact, qui se durcissait au contact de l'air, mais qui, tendre encore au sortir de la carrière, était trop peu résistant pour pouvoir être employé en gros blocs monolithes : on le débitait en parallélipipèdes dont les plus considérables ne dépassaient guère 2 mètres de long sur o™,6o de large. Telles sont les pierres qui sont entrées dans toutes les constructions les plus anciennes de Rome et qu'on voit encore aujourd'hui dans les murs de l'Aventin et de la Cloaque Maxime. Les Romains en avaient emprunté l'usage aux Etrusques. Taillées avec soin et de dimensions pareilles, disposées sur assises horizontales, mais alternativement en longueur sur une assise et en largeur sur une autre, toutes ces pierres ne sont liées entre elles par aucun ciment et ne tiennent que par leur poids. L'appareil qu'elles forment ainsi s'appelle Vopus qiiadratum. C'est le type auquel appartiennent les monuments de l'époque républicaine jusque vers le i'^'" siècle avant notre ère.
Pendant longtemps Rome n'employa pas d'autres
L'ARCHITFXTURE ROMAINE.
matériaux que le tuf et une pierre des monts Albains, \q pépérin, dont le grain est formé de cendres volcaniques pétrifiées. Plus tard, vers la fin de la république, apparurent la pierre de Tivoli ou travertin et le marbre des carrières de Luni (Carrare). Plus tard encore, sous les empereurs, les marbres de la Grèce, de TAsie et de TAfrique furent apportés à grands frais jusqu^au pied de TAventin où les débarquaient les navires. Il y eut là au bord du Tibre un entrepôt considérable de marbres précieux que le faste impérial ne suffit pas à épuiser, où les architectes modernes trouvent encore des matériaux, et dont l'emplacement porte encore aujourd'hui le nom de Marmorata ^
Ainsi, de siècle en siècle, l'architecture romaine allait s'enrichissant de toutes les ressources naturelles d'un empire chaque jour plus étendu et mieux exploré. Mais alors même que tant de contrées diverses purent fournir à ses constructions, elle se plut à employer certains matériaux communs, moellons, menues pierres, galets, cailloux, briques, tuiles, pots cassés, qui ne mériteraient pas d'être signalés si elle n'avait su en tirer un parti merveilleux en les liaisonnant au moyen d'un ciment tenace qui de tous ces débris faisait une masse compacte. Tout le monde a entendu vanter les maçonneries romaines. Aujourd'hui, après tant de siècles, elles ne sont pas encore désagrégées. Quand on cherche à les démolir, elles ne tombent pas en poussière, comme la plupart de nos maçonneries modernes; mais telle est
I. Bruzza : Iscri^ioni dei Marmi greni (Annali delV Istiiuto , 1870, p. 106-204).
i3t ARCHÉOLOGIE ETRUSQUE ET ROMAINE.
la cohésion de leurs éléments agglutinés que des pans de murs, des piliers, des morceaux de voûte s^écroulent entiers comme d^énormes blocs monolithes, à peine attaquables au pic.
Cet agencement serré et indissoluble est de tous les systèmes de construction celui que les Romains ont toujours préféré. Gâtait pour eux le système national par excellence. Né à Rome, perfectionné à Rome, il fut porté par la civilisation romaine jusqu'aux extrémités du monde antique. Nous en avons un exemple à Paris, dans les Thermes de Julien,
Il y a bien des manières d'unir la pierre au ciment et selon les proportions du mélange, suivant que les matériaux sont jetés pêle-mêle ou disposés méthodiquement, l'aspect de la maçonnerie est différent. On distingue trois types principaux, qui répondent chacun à une période de la civilisation romaine:
L^opus incertum^ qui se rapporte à l'époque de Sylla. Il est formé de pierres et de cailloux agglomérés et liés avec un ciment qui remplit tous les intervalles. C'est le plus irrégulier de tous les appareils.
2° Uopus reticulatiim, ou maçonnerie maillée, ainsi appelée parce qu'elle a l'apparence d'un filet tendu aux quatre coins (fig. 6t). On l'obtient au moyen de briques ou de pierres à face carrée, placées toutes de façon que les joints soient toujours obliques et par leur croisement dessinent des losanges analogues à des mailles. Uopiis reticulatiim ne paraît pas avant le temps de César, c'est-à-dire avant le milieu du i*^*" siècle avant notre ère. Il est surtout employé à l'époque d'Auguste.
3° U'opus lateritium désigne d'une manière générale
toute espèce de maçonnerie en briques, mais s'applique surtoutaux constructions de Pcpoque impériale, formées de ces briques plates, plus longues, plus larges et moins épaisses que nos briques modernes.
A partir d'Auguste et de Tibère on en fit un tel usage et il y eut à les fabriquer tant de profit que les plus grandes familles de Rome, les favoris pj^^ (5j, — opus retigulatum. et les affranchis des
empereurs, les familles impériales mêmes eurent leurs tuileries : on retrouve les briques marquées de leur estampille.
Vopus laterîtiiim, tel que nous le montrent tant de ruines, est loin de présenter Tappareil régulier de nos briquetages modernes: les briques étant chez nous des pierres de taille en raccourci peuvent fournir des dessins variés et servir à la décoration extérieure des monuments. On sait Pemploi qu'en fait le style Louis XIII. Chez les Romains, au contraire, les briques n'étaient que des éléments vulgaires destinés à disparaître dans l'ensemble de la maçonnerie. Peu importait qu'elles fussent disposées symétriquement ou non. Lorsqu'on voit aujourd'hui tous ces pans de mur tapissés de lierre qui couvrent les pentes du Palatin, on a de la peine à se figurer que ces amas plus ou moins réguliers de briques soient les débris des palais magnifiques con-
struits et habités par les Césars. Mais il faut songer que la nudité trop peu apprêtée de ces briques était cachée aux regards e.t que le parement du mur était toujours formé soit d^une couche de stuc avec des peintures ou des reliefs, soit d'un placage en marbres multicolores. Pour bien se représenter Paspect de ces monuments, il faut considérer les églises et les palais de Tltalie moderne, églises et palais qui sont presque toujours en briques, mais en briques habilement dissimulées sous un revêtement de marbre, sous une couche de fresques, ou sous de fausses pierres de taille en mortier façonné.
Ces divers systèmes de maçonnerie trahissent tous un même souci, celui de simplifier autant que possible la besogne du constructeur : Finstinct pratique des Romains en avait de bonne heure démêlé tous les avantages. Plus de longs préparatifs, plus de recherches pour se procurer de belles pierres, plus de charrois pour les amener de la carrière au chantier, plus de coupes géométriques, plus de tailles, plus de machines pour élever les blocs et les mettre à leur place ! En tout pays l'architecte romain pouvait bâtir et rapidement. Les matériaux ne lui manquaient jamais. Du ciment, il en composait où il voulait; à défaut de cailloux ou de terre à briques, il faisait des moellons avec du mortier durci. Le personnel ne lui manquait pas davantage. Quelques maçons expérimentés lui suffisaient pour tracer la ligne des murs et pour ajuster les chaînes, c'est-à-dire les bandes de pierres ou de briques qui formaient les contours et comme l'ossature du bâtiment. S'il s'agissait d'une voûte, les mêmes maçons élevaient à certains points calculés d'avance des arcades légères, composées d'un ou deux
rangs de briques plates et destinés à servir de carcasse au reste de la maçonnerie. Le travail pouvait être alors livré à des manœuvres, à des soldats inoccupés, à des esclaves, qui remplissaient les intervalles au moyen d^un blocage compact de mortier et de petits matériaux.
Il serait trop long de décrire en détail les nombreux artifices imaginés par les Romains pour réduire à ses éléments indispensables Part de la bâtisse. On ne peut pas se figurer à quels raffinements de simplification leur génie pratique les avait conduits. C'est ce qui explique que dans les provinces les plus extrêmes de leur empire, au milieu de populations barbares et maladroites, ils aient pu entreprendre d'importantes constructions : ils n'étaient jamais à court de matériaux ni d'ouvriers.