‹ Manuel d'archeologie etrusque et romaineChapitre 75 sur 110 · FIG. 91. MARCELLUS · texte numérisé non relu

FIG. 91. MARCELLUS

rité vivante de Texpression, ils peuvent être classés

parmi les belles œuvres de l'art romain : Pun est le portrait de Lucius Verus, frère adoptif de Marc-Aurèle ; l'autre est une tête d'enfant dans laquelle on a cru pouvoir reconnaître Marcellus, le neveu d'Auguste, chanté par Virgile; le troisième offre la

physi onomie d'une jeune et jolie Romaine, dont le nom nous a échappé (fig. 92).

Dans le nombre des bustes romains, il y en a quelques-uns qui n'appartiennent ni à la catégorie des portraits idéalisés ni à celle FIG. 92. — BUSTE DE FEMME INCONNUE, dcs portralts ordl-

( Trouvé à la Farnésine, Rome.) UairCS. Ce SOllt

• ceux qui représentent certains personnages historiques, en particulier les sages de la Grèce et les grands poètes d'autrefois : Homère, Solon, Lycurgue, Bias, Pittacus, Périandre, Eschyle, Sophocle, Aristophane, Socrate, Zénon, Épicure, etc. Ce sont des portraits de fantaisie et d\ine ressemblance conventionnelle. La mode en avait été apportée à Rome par Asinius PoUion, qui Pavait empruntée aux Alexandrins. On exposait ces bustes dans les bibliothèques, au lieu même, dit Pline, où parlaient les âmes immortelles de ces grands hommes. La villa d'Adrien à Tivoli en contenait un grand nombre. Le musée du Gapitole en possède une riche collection.

Lorsqu'on parcourt une galerie de portraits romains, il est difficile de ne pas être frappé du réalisme de toutes ces têtes. Il y a là des œuvres d'une valeur bien inégale, dont les unes sont dues à la main d'un artiste et les autres au ciseau d'un simple praticien. Mais toutes, les plus communes comme les plus soignées, témoignent d'un même effort pour atteindre non seulement à la ressemblance générale, mais encore à la vérité vivante du visage. Les traits distinctifs de la personne sont tous accusés avec une complaisance scrupuleuse; plis de la bouche, froncements des sourcils, fossettes, rides, rien n'est omis, et aucun apprêt, aucun artifice ne vient atténuer ou l'énergique fermeté, ou la molle et niaise bonhomie, ou la vulgarité, ou la laideur, ou même la férocité de la physionomie. Le portrait n'a jamais rien de flatté; il est toujours d'une sincérité brutale.

Une chose encore est à remarquer dans les portraits romains, c'est l'art avec lequel sont traitées les draperies.

Les Romains faisaient consister le luxe de la toilette dans le port d'une toge ou d'une robe- très ample, à tissu très souple, dont les pans devaient descendre jusqu'à terre et se distribuer autour du corps en une masse d'ondulations savamment composées et en une profusion de plis, les uns lâches et les autres serrés. On connaît l'anecdote de l'orateur Hortensius : dans sa vanité d'élégant orateur, il préparait devant un miroir et fixait par des nœuds cachés la chute de l'étoffe autour de sa personne; et un jour il voulut, dit-on, intenter un procès à l'un de ses confrères, qui, en le frôlant dans un passage étroit, avait dérangé par mégarde les plis de son vêtement. Une sculpture curieuse de l'exactitude matérielle devait chercher à reproduire l'effet de ces figures si artistement drapées. Aussi dans beaucoup de statues l'imitation de la toge et de ses plis est-elle parfaite. Le chef-d'œuvre en ce genre est la statue connue sous le nom de la Pudicité, au Vatican.

Les plus beaux portraits romains sont de l'époque des Césars (i^'' siècle de notre ère). La facture est excellente. La coiffure du temps étant simple et l'usage n'étant pas de porter la barbe, l'artiste donne toute son attention au modelé du visage, qu'il traite avec souplesse et dont il marque les détails sans tomber dans la minutie. Le style se gâte à partir des Antonins et devient lourd et banal. La barbe^ qu'il est de mode de porter depuis Adrien, envahit presque tout le visage et ce qui reste est à peine modelé. Le sculpteur ne s'attache guère qu'aux menus traits; il reproduit avec un soin exagéré les rides du front, les poils des sourcils, les plissements de la peau autour de la bouche et des

FIG. 93. LA PODICITÉ.

(Vatican,)

2i6 ARCHEOLOGIE ETRUSQUE ET ROMAINE.

paupières; il dessine non seulement la prunelle de l'œil, mais encore le petit cercle des pupilles qu^il creuse. Son triomphe c'est la chevelure et la barbe. Les Antonins étant presque tous frisés, il s^agit de fouiller et de refouiller le marbre pour rendre l'effet de leurs boucles touffues : chacune de ces boucles est traitée à part et profondément évidée à l'aide du trépan. Et que dire des coiffures des impératrices ? Ce ne sont que bandeaux gonflés et relevés, échafaudages compliqués de crépons tuyautés qui se dressent sur le front, et s'épanouissent en éventail, fouillis de frisures qui bouillonnent comme des éponges, poèmes capillaires d'un goût saugrenu et ridicule. Pour reproduire d'aussi savantes combinaisons il faut toutes les ressources d'une grande habileté technique et les instruments les plus délicats. Nous nous étonnons que le sculpteur ait été attentif à ces accessoires ; mais ces accessoires étaient la chose principale aux yeux des personnes dont il faisait le portrait. Il importait avant tout que l'impératrice fût coiffée au goût du moment. Coûte que coûte, il fallait se conformer à ce goût, et qui plus est, il fallait souvent s'arranger pour que la coiffure pût être modifiée suivant les variations de la mode. De là ces chevelures mobiles que présentent un grand nombre de bustes româins, véritables perruques de marbre qu'on enlevait ou remettait à volonté.

A vrai dire, les portraits romains ne sont que par exception des œuvres d'art. Ils étaient pour la plupart fabriqués par des praticiens qui tenaient boutique de bustes et de statues à l'efligie du prince vivant et de sa famille. L'assortiment se renouvelait à chaque changement de gouvernement. Et comme les révolutions de

palais et les coups d^État militaires étaient nombreux, que les règnes étaient souvent très courts et que pour profiter du courant de popularité qui portait la foule vers son nouveau maître il fallait pouvoir en peu de temps achever son portrait et le mettre en vente, les sculpteurs avaient imaginé de simplifier leur besogne. Ils avaient dans leurs magasins des statues toutes prêtes, statues à pied et à cheval, statues d'hommes, de femmes et d'enfants, statues de guerriers ou de divinités avec leurs attributs, mais toutes sans têtes : la place était vide et Ton n'avait qu'à y adapter ce qu'on pourrait appeler les têtes du jour, celles du prince vivant, de sa femme, de ses enfants. Celles-ci changeaient avec les circonstances politiques et se succédaient sur les épaules de marbre dans le même ordre et avec la même rapidité que les empereurs sur le trône.

Cette pratique eût toujours été délicate si les statues avaient été taillées dans un seul bloc de marbre ; mais elle devenait toute simple et toute naturelle du moment qu'elles étaient composées de plusieurs morceaux, et cela arrivait souvent. D'abord beaucoup d'entre elles avaient de grandes dimensions. Les Romains aimaient, aussi bien en sculpture qu'en architecture, tout ce qui était massif et gigantesque. Le goût du colossal, qu'ils avaient emprunté aux sculpteurs de l'époque macédonienne, avait pris dans leur art un développement" considérable : il n'y a guère de musée qui ne possède plusieurs portraits d'empereurs ou d'impératrices en proportions énormes. Ensuite les statues polychromes étaient à la mode et pour les faire on rapprochait plusieurs marbres de couleur différente, des marbres blancs pour le

2i8 ARCHÉOLOGIE ÉTRUSQUE ET ROMAINE.

visage, les bras et les pieds, c'est-à-dire pour tous les nus, et des marbres plus ou moins colorés pour les vêtements. Tel buste de Commode qui est au Louvre porte une cuirasse en marbre noir sous laquelle on aperçoit les bords d'une tunique en marbre rose, et que recouvre un pan de manteau en porphyre rouge retenu par une broche en marbre jaune. Les pieds sont parfois chaussés de sandales dont les courroies sont en marbre vert. Les yeux étaient formés par des matières précieuses enchâssées, pierres rares ou argent ciselé, et comme ces matières précieuses étaient pour les voleurs une tentation, beaucoup de statues romaines ont aujourd'hui les orbites vides.

Page 1