BAS-RELIEFS HISTORIQUES
On a vu plus haut, dans le chapitre de l'architecture, que les Romains avaient pris l'habitude de perpétuer par des monuments le souvenir de leurs victoires et de leurs conquêtes, ou plutôt des victoires et des conquêtes de leurs empereurs, et qu'ils élevaient à Rome ou dans les provinces des arcs de triomphe et des colonnes commémoratives. Ces monuments furent d'abord assez simples ; mais bientôt on les fit plus ornés, on y épuisa toutes les ressources de l'architecture décorative et l'on finit par les charger de bas-reliefs offrant en une série de tableaux l'image de la gloire impériale. Ainsi se forma une sculpture d'un genre tout nouveau, la sculpture historique.
I. Philippî : Uber die romischen Triumphalreliefs {Abhandl. d. sdchslichen Gesellschaft der Wissensch,, 1872, t. VI, p. 275).
Ces bas-reliefs historiques sont conçus dans un esprit particulier et dans un style tout à fait contraire aux meilleures traditions du bas-relief hellénique. Les sculpteurs de la belle époque grecque, se servant du bas-relief comme d'un accessoire décoratif destiné à relever par quelques profils l'uniformité d'une paroi monumentale, les traitaient d'une manière simple et claire : les figures étaient peu nombreuses et par suite bien distinctes; elles avaient peu de saillie, la saillie qui convenait à des ornements d'architecture; enfin elles se présentaient dans le même plan ou à peu près, ce qui était naturel puisqu'elles étaient censées appliquées contre un mur ; la composition était comme limitée en profondeur par une surface plane. Rien de pareil dans les bas-reliefs historiques romains. Ici les figures se détachent presque toutes en ronde bosse sur le fond et sont si nombreuses, si pressées, qu'elles remplissent, encombrent le cadre. A considérer, par exemple, le sacrifice ci-joint, emprunté à l'arc de Marc-Aurèle, il semble qu'on se soit ingénié à entasser dans le plus petit espace possible le plus grand nombre possible de personnages, comme pour donner l'impression de la foule qui entourait l'empereur dans cette cérémonie solennelle et faire de la scène un tableau d'une réalité plus saisissante. On ne voit plus le fond, mais qu'importe ? Le fond n'est plus en effet, comme au Parthénon, cette surface plane, image du mur, devant laquelle défilaient d'élégantes silhouettes d'hommes, de femmes et de chevaux, c'est une perspective ouverte. Voici au dernier plan le temple du Capitole et les monuments voisins. Nous sommes en plein air, nous avons sous les
yeux non pas une zone décorative de figures, mais une composition qui comporte, comme une peinture, des profondeurs successives et n^a d'autre limite que celle d\\n horizon fictif. On peut faire les mêmes remarques sur les bas-reliefs de la colonne Trajane. Chacune des 114 scènes, dont la suite s^enroule en spirale autour du fût, est un tableau qui se développe sur une vaste étendue de pays. Il y en a qui embrassent les deux rives du Danube, ainsi que les combats livrés sur chaque bord : la distance réelle des figures du premier plan et de celles du dernier serait parfois de plus d^un kilomètre. En un mot, la composition est pittoresque.
Il ne faudrait pourtant pas s"'attendre à y voir obser-"^ vées toutes les lois de la perspective. Le sculpteur n^a pas eu la prétention de produire un effet d'optique ni de donner l'illusion vraie de la distance par des lignes fuyantes et des figures graduellement décroissantes. Les plus lointaines n'auraient pas été suffisamment distinctes. Il s'est donc contenté d'une perspective conventionnelle, laquelle consistait simplement à faire, un peu plus petits les personnages les plus éloignés et à les placer dans la, partie supérieure du cadre, au-dessus delà tête des plus rapprochés.
Si la perspective est conventionnelle, la manière de représenter chaque épisode l'est aussi. Point de mêlées confuses, comme on pourrait s'y attendre dans un tableau militaire. Au contraire, quelques groupes bien choisis, des cavaliers, des fantassins, des archers, des barbares fuyant ou combattant, dès blessés, des femmes, des enfants qui demandent grâce; une bicoque dans un coin, pour simuler une ville assiégée, et au-dessus de
la crête du mur quelques têtes de soldats qui passent;
FIG. 9^. BAS-RELIEF d'un ARC CE MARC-AURÈLE.
ici, pour rappeler la construction d^ouvrages importants,
quelques maçons qui apportent des briques et les mettent en place ; là, le Danube figuré sous les traits d'un vieillard couché à Feutrée d'une grotte et quelques ondulations pour indiquer le courant du fleuve sur lequel un pont a été jeté et livre passage à Parmée romaine; plus loin, deux ou trois bateaux, qui font songer à toute la flottille des approvisionnements. Les autres épisodes sont traités avec la même simplicité sommaire. Sans être chargées de détails et d'accessoires, réduites au strict nécessaire, les diverses compositions nous font assister aux moments successifs de l'expédition, depuis le jour où la frontière est franchie jusqu'à la conquête définitive. On suitles légions dans leurs marches, aux camps, aux quartiers d'hiver, sur les champs de bataille; on voit tous les actes de l'empereur, tantôt haranguant ses soldats, tantôt combattant à leur tête, tantôt offrant un sacrifice, tantôt pardonnant à ses ennemis désarmés et pacifiant le pays, tantôt rentrant en triomphe.
Au point de vue de l'art, cette façon de concevoir le bas-relief n'est pas très heureuse, parce qu'elle fausse les proportions relatives des choses et déforme les figures; mais pour le sculpteur historiographe elle a un avantage : elle permet de condenser dans un espace limité une multitude de scènes et d'exposer en quelques images claires les péripéties multiples d'une longue campagne. Le pittoresque de l'ensemble est sacrifié; mais chaque épisode, présenté en quelques traits essentiels, est d'une vérité frappante. On s'attache à la précision du détail : les attitudes sont toutes significatives; les visages ont leur caractère ethnographique et jusqu'à leur expression propre. Quant aux costumes, aux armures des
hommes et des chevaux, et à tous les accessoires matériels, ils sont si fidèlement reproduits qu'on pourrait recueillir sur la colonne Trajane les éléments d'un musée militaire romain. Ce sont toutes ces qualités qui donnent